‹ Économie socialeChapitre 14 sur 47 · I. -- L'alimentation · texte numérisé non relu

I. -- L'alimentation

L'alimentation étant le premier des besoins, il en résulte qu'elle occupe une place d'autant plus considérable dans un budget que ce budget est plus réduit, les deux tiers environ (exactement 64 p. 0/0 d'après les statistiques de Bohmert) pour un ménage ouvrier de cinq personnes (i). Une statistique faite en Belgique par le ministre de l'Intérieur, en 1897, donnait une proportion un peu moindre, 62 p. 0/0, mais il faut remarquer que la Belgique est un pays où la vie est à très bon marché. Dans une maison riche, la table, même somptueuse, absorbera à peine le dixième du revenu.

Précisément parce que c'est là le plus gros chapitre du budget, il est probable que c'est celui-là surtout que la famille ouvrière s'efforcera de réduire quand elle se sentira pressée parla nécessité, et cette réduction sera d'autant plus déplorable qu'elle portera sur la source même de la santé et de l'énergie. Ce n'est pas seulement la quantité qu'il faut considérer, même au point de vue alimentaire, mais aussi la qualité :

* (1) Pour l'ouvrier des États-Unis qui est bien payé, la dépense d'alimentation ne représente que 43 p. 0/0 du budget (18e Rapport du Département du Travail, Cost of Living).

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or, il est à craindre que cette qualité ne soit sacrifiée incessamment pour obtenir un bon marché souvent illusoire. Il esta craindre que la falsification des den rées alimentaires (lait, vin, beurre, café, farine, épicerie, etc.), dont tout le monde est victime aujourd'hui, ne frappe particulièrementceux qui, liés qu'ils sont par la servitude du crédit, ne peuvent se défendre. Et, enfin, pour couronner le tout, il est à craindre que les pauvres ne paient leurs aliments plus cher que les riches : d'abord, parce qu'ils ne peuvent les prendre que chez le petit revendeur du coin, qui revend de troisième ou quatrième main, faute de domestiques pour les envoyer chercher chez le grand marchand ou faute de temps disponible pour y aller eux-mêmes; ensuite, parce qu'ils ne peuvent les acheter que par petites fractions, faute d'une bourse assez bien garnie. Allez voir dans les petites épiceries de faubourg ouvrier les clients faire leurs achats, « donnez-moi un sou de café, deux sous de beurre, etc. ».

11 était donc naturel que, dans l'ordre des faits qui nous occupe, on songeât d'abord à mettre à la portée de tous, mais surtout de ceux dont les revenus sont juste suffisants pour vivre, des aliments d'aussi bonne qualité et aussi bon marché que possible.

Les pouvoirs publics ne peuvent pas faire grand chose dans celte voie. Nous n'en sommes plus au temps où l'Etat distribuait gratuitement le pain et les sportules et il n'est pas à désirer que ce temps-là revienne.

Cependant il y a des boucheries municipales à Lisbonne, une boulangerie municipale, croyons-nous, à

Pampelune(i). Il y a aussi, en France des cantines scolaires établies par quelques municipalités pour fournir aux enfants des écoles, gratuitement ou à très bas prix, un repas à midi : notamment « la Caisse des écoles du YIP arrondissement » v^) et les Écoles communales laïques d'Angers. A l'Exposition allemande, on pouvait remarquer le Restaurant municipal ^e Breslau, administré par une commission municipale, mais qui doit son existence à une fondation privée.

Beaucoup plus nombreuses sont les sociétés religieuses ou laïques qui ont créé àe^ fourneaux économiques : une douzaine étaient représentées à l'Exposition, pour la France (3). La section allemande était riche aussi à cet égard. On y voyait « l'Association des fourneaux économiques » de Berlin, fondée en 1866 par M™° Lina Morgenstern, qui compte une dizaine de succursales dans Berlin. Celle-là a un caractère plutôt charitable, mais il en est d'autres à Berlin même, à Hambourg, qui ont été montées par actions, en limitant toutefois à 5 p. 0/0 l'intérêt des actions.

-K (1) En 1902, une boulangerie municipale a été établie à Gatane en Sicile.

(2) Celle-ci avait distribué (en 1899) 230.411 repas dont le prix de revient est de 15 centimes seulement et qui sont taxés à 10 centimes seulement : encore le tiers des repas sont-ils donnés gratuitement. Il va sans dire que Tœuvre ne fait pas ses frais : c'est la subvention du Conseil municipal qui couvre le déficit.

(3) « La Société philanthropique », à elle seule, entretient à Paris 29 fourneaux et distribue 9.000 portions chaque jour. Ces portions dans ces fourneaux économiques sont généralement vendues 10 centimes, ce qui suffit à couvrir les frais. D'autres œuvres, « la Bouchée de pain », « le Pain pour tous », « la Mie de Pain », etc., ne distribuent que du pain ou de la soupe, mais alors elles le font gratuitement et rentrent par là dans les œuvres d'assistance.

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En France, Nancy et Bourges ont aussi leurs restauranls populaires^ mais la plus ancienne et la plus prospère de ces installations est la Société alimentaire de Grenoble. 11 faut citer aussi les restaurants Mangini de Lyon. Les plus intéressants de ces restaurants sont ceux créés à Paris pour les jeunes filles ou femmes ouvrières travaillant trop loin de chez elles pour pouvoir y revenir prendre leurs repas, et qui portent le nom très parisien de midinettes. Généralement tous ces établissements visent aussi comme tin accessoire ou même principale la lutte contre l'alcoolisme. Nous aurons à revenir sur ce point.

Ces restaurants ou fourneaux débilanl des portions toutes préparées ne peuvenl guère avoir pour clients que les célibataires ou les ménages que le travail de l'usine a condamnés au divorce et qui n'ont pas le temps de préparer leurs repas. Bien plus vaste est le champ d'action des institutions qui sous le nom à'écono77iats ou de sociétés coopératives de consommalion vendent les denrées nécessaires à la vie.

Les économats ont devancé les sociétés coopératives. Ce sont des magasins créés par les patrons pour approvisionner leurs ouvriers. Leur histoire est de très ancienne date et malheureusement elle n'est pas l)elle (*). Généralement les patrons vendaient à crédit et retenaient, sur les salaires dus à leurs ouvriers, le montant de leurs dépenses, ou bien payaient les salaires en jetons qui ne pouvaient être utilisés que pour les achats à l'économat. Le truck System, c'està-dire le système du « troc » a été la première et la

(1) Mais elle est très dramatique; aussi a-t-elle inspiré plus d'un romaocier : Disraeli ùdXis Sybil et Zola dans Germinal,

plus vilaine forme de l'économat : il était très pratiqué dès le commencement du xix" siècle, probablement même avant, puisqu'une série de lois, dont la plus ancienne est la loi anglaise du 15 octobre 1831, ont cherché à l'abolir ou au moins à le réglementer. Et nous avons vu dans le chapitre précédent qu'il n'a pas encore tout à fait disparu.

11 serait certainement injuste d'englober dans la même flétrissure les économats organisés par lesgrandes entreprises — dont les économats des Compagnies de chemins de fer constituent le plus remarquable exemple.

Quand l'achat est absolument libre, que la retenue sur les salaires par voie de compensation est prohibée, que la vente est faite au comptant et le prix de vente fixé au prix de revient, ces institutions ont, pour les ouvriers, de grands avantages et peu d'inconvénients; mais aussi procurent-elles aux patrons plus d'inconvénients que d'avantages. C'est pourquoi presque partout, et même dansles Compagnies de chemins de fer(^), d'abord dans celle de l'Est (dès 1855), puis dans celle de Paris-Lyon-Méditerranée, les économats ont été remplacés par des sociétés coopératives de consommation créées et administrées par les employés. On en comptait déjà (en 1900) 180 réparties entre toutes les Compagnies de chemins de fer du monde entier. 11 est vrai que ces sociétés coopératives conservent comme l'empreinte de leur ancienne forme d'économat en ce qu'elles vendent leurs den-

(1) Les Économats de chemins de fer ont fait l'objet d'un intéressant rapport de M. Lemercier pour Je Congrès international des chemins de fer, et qui portait sur les chemins de fer de tous pays.

rées au prix de revient et ne visent point les bonis (i) ni aucune des fins plus hautes de l'activité coopérative.

Cette évolution se dessine même dans les restaurants populaires. Beaucoup prennent aujourd'hui la forme coopérative. Ainsi celui de Bourges avait commencé comme société philanthropique charitable et n'avait pas réussi, tandis que sous la forme coopérative il était arrivé à la pleine prospérité (2).

Cependant l'économat peut jouer encore un rôle utile comme préparation à l'association coopérative. Un bon nombre d'institutions exposées se rattachaient k cette forme de transition. Ainsi dans la Société de consommation des usines de Pied-Selle (Ardennes), c'est le patron qui a avancé le capital, aujourd'hui remboursé, qui a fourni le local, qui nomme le président et le secrétaire du conseil d'administration et s'est même réservé le droit de dissoudre la société. Ainsi la Société de consommation de l'usine Harmel, au Val-des-Bois, n'a pas la libre disposition de ses bonis; en vertu de la constitution qui lui a été donnée par le patron, ces bonis sont retenus pour être capitalisés au nom du sociétaire jusqu'à sa retraite ou à sa mort. D'autres sont à un stade plus avancé de la transformation coopérative, par exemple, la Lorraine, à Dombasles-sur-Meurthe où les patrons, MM. Solvav et C'% se sont bornés à faire l'avance

(1) Sauf pourtant Ie3 Compagnies de chemins de fer autrichiennes.

(2) Toutefois, cet exemple n'est peut-être pas décisif, car, en ce qui concerne le restaurant proprement dit, la forme coopérative a de grands inconvénients, notamment par le fait que la clientèle y est irrégulière et passagère.

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d'un capital de iOO.OOO francs au taux de 2 p. 0/0, .1 en laissant à la société toute son autonomie. j

11 va sans dire qu'en Russie presque toutes les l grandes fabriques sont au régime de Téconomal, < mais les prix des denrées sont contrôlés par les in- ] specteurs. ■

Nous voici arrivés à l'institution la plus importante j de ce chapitre, les sociétés coopératives de consom- ^ mation.

Nous les classons dans ce chapitre parce qu'en effet leur premier but (et même pour le plus grand nombre d'entr'elles, leur but unique) est de faciliter la vie à leurs membres: — en leur fournissant les denrées alimentaires, et subsidiairement tous les objets de consommation, de bonne qualité, au juste prix et au juste poids, en cherchant à abolir tous les vices que la concurrence avait introduits dans le petit commerce, majoration des prix, falsification des denrées, réclames mensongères, et surtout en libérant leurs membres de la pire des servitudes pour le pauvre, la consommation à crédit (i).

Mais nous les retrouverons dans bien d'autres chapitres : dans celui de la Prévoyance quand, au \ lieu de viser spécialement le bon marché, elles préfèrent jouer le rôle de Caisses d'épargne en accumu- i lant leurs bonis au profit de leurs membres : dans ce- *

fi) Cependant nous devons dire que ce dernier but, quoique inscrit i

en lettres d'or dans le programme coopératif, est loin d'être unanimement i

suivi. '

En Angleterre même près des trois quarts des sociétés de consom* |

mation ont été obligées, pour garder leurs membres, de pactiser avec le 1 crédit.

lui de rÉducation sociale quand elles font œuvre d'enseignement populaire comme en Angleterre ou même, sans cela, lorsqu'elles donnent à leurs membres, par leur fonctionnement même la pratique et les mœurs de la solidarité; et même, dans celui sur l'Indépendance nous les retrouverons encore comme l'instrument presque indispensable au succès de la coopération de production et à la transformation du salariat. Voici le nombre des Sociétés de consommation par pays :

France 1.600

Allemagne 1.527

Angleterre 1.462

Italie 1.100

Danemark 900

Autriche 758

Russie 652

Belgique.. 500?

Suède 400

Hongrie 382?

Suisse 347

Espagne 239

États-Unis 192

Hollande 140

Australie 80

Portugal 70

Serbie 28

Norwège 20?

Japon 20?

Total 10.417

r Les chiffres inscrits dans ce tableau sont certainement au-dessous de la réalité plutôt qu'au-dessus, mais ils ne donnent qu'une idée très superficielle et

même ioexacte du mouvement coopératif, et la preuve c'est qu'ils placent la France au premier rang. Ce qui serait plus instructif ce serait le nombre des membres et le chiffre des affaires : malheureusement à cet égard les documents sont fort rares.

Il n'y a que les pays oii une fédération coopérative générale unique est constituée et embrasse presque toutes les sociétés existantes qui puissent nous fournir des renseignements exacts. Or l'Angleterre et la Suisse se trouvent à peu pressentes dans ce cas. Voici toutefois quelques renseignements que nous avons pu rassembler en ce qui concerne le nombre des membres des sociétés coopératives et le chiffre de leurs ventes; ils se réfèrent cà l'année 1900. Afin de donner une idée plus exacte de la place occupée par la coopération dans ces divers pays^ nous donnons la proportion des coopérateurs à la population totale (mais il faudrait multiplier ce chitTre par le coefficient de 4 pour la France et de 5 pour les autres pays afin d'avoir la population coopérative, famille comprise) et nous donnons aussi la moyenne des achats par membre qui constitue un critérium excellent du zèle coopératif (i).

Grande-Bretagne.

Allemagne.

France

Italie

Danemark

Suisse

(l) Ces chiffres sont, pour la plupart ceyx qui ont été donnés, au Congrès de l'Alliance coopérative internationale à Manchester en juillet 1902

NOMBRE

PROPORTION

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