MOYENNE
de sociétaires.
p. 1.000 habitants.
(millions fi-.).
par memire.
Claudio Jannet disait de ces associations que c'était la seule expérimentation sociale duxix" siècle dont on
dans les rapports présentés pour chaque pays. Nous avons mis des points d'interrogation à côté de ceux qui ne sont que des évaluations approximatives. Ils se réfèrent aux années 1900-1901. Il faudrait y ajouter un certain nombre de sociétés éparpillées dans les colonies anglaises, aux Indes, au Cap, etc.. (Voir pour 1903 les chitîres donnés dans la note cidessous).
Nous devons faire remarquer cependant que cette moyenne d'achats, obtenue en divisant le chiffre des ventes par celui des sociétaires, se trouve supérieure à la réalité dans les pays où les sociétés coopératives vendent aux non-sociétaires, c'est-à-dire au public. Toutefois la différence est peu de chose. Ainsi même en Angleterre, où la vente au public est la règle sans exceptions, la proportion de ventes faites au public n'est évaluée qu'à moins de 2 p. 0/0.
M Voici les chiffres pour 1903 tels qu'ils ont été donnés au Congrès de l'Alliance coopérative internationale de Budapest en 1904 et reproduits, avec quelques additions, dans notre Ahnanach de la coopération française pour 1905. Nous classons ici les pays d'après le montant des ventes.
Sociétés Membres Ventes (millions fr.).
Angleterre .. 1.481 1.987.768 1.452
Allemagne... 1.915 1.023.000 300
France 1 .909 500.000 ? 200 ?
Russie 654 85.000 72
Italie 976 194.000 62
Suisse 276 150.000 60
Danemark... 1.000 160.000 50
Norvège 253 27.000 18
Espagne 230 8.000 -10
Finlande...... 94 ? 6,6
Suède 73 9.000 4,6
Hollande. ... 182 ? ?
Japon 101 ? ?
Serbie 40 ? ?
Si on y ajoute, pour les pays qui ne figurent pas sur cette liste (Autriche, Hongrie, Belgique, Portugal, États-Unis, Australie), les chiffres de 1901 donnés ci-dessus, nous arrivons à un total de plus de 11.000 sociétés.
Il faut remarquer que les chiffres du nombre des membres et du montant des ventes sont, pour la plupart des pays, inférieurs à la réalité, parce qu'ils se réfèrent non au nombre total des sociétés mais seulement de celles qui ont fourni des renseignements. Tel est le cas notamment pour la Russie, Norvège, Espagne.
174 ÉCONOxMIE SOCIALE.
pût dire qu'elle avait vraiment réussi, lien est d'autres pourtant, ne fût-ce que les Trade-Unions, qui pourraient en appeler de ce jugement. Mais il est incontestable que de toutes les expérimentations sociales c'est bien celle qui a donné les résultats les plus grandioses, les plus universels et les plus pratiques. On voit qu'il y a plus de 10.000 sociétés de consommation réparties dans le monde entier jusque dans le Japon, les Indes, rAustralasie,les Antilles, l'Islande, et qu'elles groupent au moins 5 millions de sociétaires, c'est-àdire plus d'une vingtaine de millions d'âmes, l'équivalent d'un État de second ordre.
Les sociétés anglaises méritent la première place et de beaucoup, les unes par leur histoire, comme celle de Pionniers de Rochdale, les autres par leur énorme développement, comme celle de Leeds avec ses 50.000 membres, qui comme nombre n'est dépassée au monde que par celle de Breslau (78.61 9 adhérents à la fin de 1901), mais qui dépasse celle-ci par le chiffres de ses affaires, 38 millions de francs en 1901, ou d'autres, qui, sans briller par leur histoire ni par les gros chiffres, ont réalisé d'une façon presque parfaite la Cité coopérative, telles que celles groupées dans la ville de Kettering qui produisent ellesmêmes presque tout ce qu'elles consomment, logent leurs membres dans des maisons bâties par elles et remplissent cette petite ville de leur actif bourdonnement de ruche.
Voici le tableau général pour l'année 1900 :
Nombre de sociétés de consommation. 1 .464
Nombre de membres 1 .709.371
Capital-actions 519.000.000 fr.
Montant des ventes (1) 1 .262.000.000 fr.
Profits 195.000.000 fr.
Ces chiffres sont vraiment formidables car les 1.700.000 membres sont autant dechefs de familles qui représentent au moins 7 à 8 millions de personnes, c'est-à-dire plus du quart de la population de la Grande-Bretagne (l'Irlande ne compte presque pas dans la statistique coopérative) (2).
On a dû remarquer, dans le tableau précédent, que la moyenne du montant des achats par sociétaire (743 francs) est environ le double de celle de tout autre pays et révèle une rare conscience dans l'exercice du devoir coopératif quotidien. '
On remarquera aussi le taux énorme des profits qui est de 15 Vz P- 1^0, Il est possible cependant qu'il indique moins une capacité exceptionnelle dans l'ad-
(1) Ce chiffre des ventes ne comprend pas celles faites par les deux magasins de gros [Wholesales) qui s'élèvent à 543 millions de francs (405 millions pour la Wholesale anglaise de Manchester et 138 millions pour la Wholesale écossaise de Glascow) ; en effet, ces ventes sont faites aux sociétés coopératives elles-mêmes et par conséquent feraient double emploi dans le total; — ni les 1.900 millions de francs d'affaires (en payements et en recettes) faits par la banque de la Wholesale anglaise. Si l'on voulait additionner tous ces chiffres, on arriverait à un total effrayant de près de 4 milliards de francs.
■¥■ (2) Au lei" janvier 1904 les chiffres sont devenus pour les sociétés de détail :'
Nombre de sociétés, 1,481.
Nombre de membres, 1.987.768.
Capital-actions, 610 millions de francs.
Ventes, 1.450 millions de francs.
Profits, 227 millions de francs.
et pour les deux Wholesales 648 millions francs de ventes (dont 488 millions pour celui d'Angleterre et 160 pour celui d'Ecosse) et 2.200 millions d'opérations de banque.
On voit que le progrès est ininterrompu et que, contrairement à ce qu'on pourrait croire, il tend plutôt à s'accélérer qu'à se ralentir.
minislration commerciale qu'une tendanceà majorer les bonis en vue de distribuerde plus gros dividendes. Mais le fait même que les coopérateurs anglais goûtent cette façon de faire et y poussent d'eux-mêmes, révèle sinon un idéal coopératif très élevé, du moins UQ esprit coopératif très pratique et très bien informé.
Ces chiffres, remarquables en eux-mêmes, le sont encore plus si on les compare aux années précédentes. En 1862, quand fut publiée la première statistique, on ne comptait que 450 sociétés, 90.000 membres, 59 millions francs de vente.
Le nombre des membres s'accroît de près de 100.000 par an, et comme chaque sociétaire représente toujours une famille, on peut dire que chaque année la coopération s'annexe 350.000 à 400.000 personnes, l'équivalent d'une grande ville. En d'autres termes, l'accroissement de la population coopérative pendant la dernière décade a été de 72 p. 0/0, tandis que l'accroissement naturel, par l'excédent des naissances sur les décès, de,la population de la Grande-Bretagne n'a été durant la même période, que de 12 p. 0/0. Un mathématicien pourrait facilement calculer à quelle date, si cette progression se maintenait, la population coopérative aurait englobé la totalité de la population britannique.
Ces sociétés sont même trop riches : elles ne trouvent pas l'emploi, dans leurs opérations commerciales, des 500 millions qu'elles possèdent comme capital. Et cependant, comme elles doivent servir un intérêt à leurs actionnaires, elles cherchent à le placer, soit en construisant des maisons pour leurs membres
— nous verrons cet emploi tout à l'heure, — soit en commanditant les associations coopératives de production, soit en créant elles-mêmes des ateliers et fabriques. Elles ont ainsi placé 390 millions de francs. Il n'y en a pas encore beaucoup (136 seulement) qui aient entrepris la fabrication pour leur propre compte, et elles ne produisent encore que pour 72 millions de francs (i).
Mais les deux Wholesales, bien mieux placées pour faire la production — à raison de l'énormité de leurs capitaux (38 millions de francs pour l'une, 36 millions pour l'autre) et surtout à raison de l'énorme débouché qu'elles trouvent dans les 1.500.000 membres des sociétés fédérées — ont pu entreprendre la production sur une plus vaste échelle. A elles deux, elles produisent dans leurs fabriques plus que toutes les sociétés de détail, 91 millions de francs (soit 17 p. 0/0 du total de leurs ventes) (2).
Néanmoins, il résulte de ces chiffres que les sociétés de consommation ne produisent, soit directement, soit par l'intermédiaire de leurs magasins de gros, qu'à peine la sixième partie des marchandises qu'elles consomment, bien loin d'en produire la totalité ce qui serait le but ultime de la coopération de consommation. Mais pour l'atteindre il y a une grande difficulté : c'est que pour produire directement toutes
4(1) En 1903, sur 610 millions de capitaux, elles en ont placé 420 millions. Dans le Rapport de 1904 le nombre des sociétés de consommation qui ont abordé la production est évalué à 647 et la valeur de leurs articles fabriqués à 114 millions francs.
3f (2) En 1903 ces chiffres sont devenus pour les deux Wholesales : capitaux (actions et emprunts) 121 millions francs; production, 120 millions francs.
les denrées alimentaires, soit indigènes, soit exotiques, qui constituent le principal débit de leurs magasins d'épicerie, boulangerie, boucberie, etc., il faudrait d'abord que ces sociétés deviennent propriétaires de domaines en Angleterre et de plantations dans les colonies, et pour produire leur charbon, il faudrait qu'elles achètent ou découvrent des mines. Eh bien! elles sont déjà entrées, quoique très timidement, il est vrai, et avec assez peu de succès jusqu'à présent, dans la voie de la production agricole (i), qui figurait déjà dans le programme des Pionniers de Rochdale, et quant à l'acquisition de mines de charbon et de plantations dans les colonies, ces deux hardis projets sont inscrits l'un et l'autre à l'ordre du jour de la Wholesale anglaise et ont été déjà plusieurs fois discutés dans ses congrès; ils ont même reçu un commencement d'exécution par l'achat d'une plantation de thé à Ceylan.
L'Allemagne vient après l'Angleterre, mais à une grande distance, avec un nombre de coopérateurs moitié moindre et un chiffre de ventes cinq fois moindre (2).
(1) En 1900, on comptait 85 sociétés de consommation qui avaient essayé de l'agriculture. Elles possédaient en tout7.593 ares (3.000 hectares) dont la valeur était estimée 3.880.000 francs. Mais le produit net est très petit. La Wholesale possède un domaine, Roden estate.
* En 1903 il n'y a que 72 sociétés possédant 7.196 ares dont la valeur est estimée 3.690.000 francs. On voit que c'est la seule branche de la coopération qui soit plutôt en décroissance.
* (2) Toutefois l'Aliemagne tend à diminuer ses distances. Comparez les chiffres donnés à la page 173. Le nombre de ses coopérateurs est aujourd'hui de plus de moitié et le chiffre de ses ventes de plus du cinquième de ceux de son aînée.
Le Magasin de gros de Hambourg, qui ne date que de 1898, fait déjà en 1903 pour 33 millions francs de ventes.
Les petits pays, tels que le Daneinarlc, la Suisse, la Belgique, excellent clans la coopération (i).
Nous ne parlerons que de celles de Belgique parce qu'elles représentent un type très différent du store anglais et très original. C'est grâce à lui que la coopération a rallié, non seulement en Belgique, mais en France et dans d'autres pays, les masses ouvrières socialistes qui lui étaient plutôt hostiles. Cependant, au point de vue économique, les sociétés belges n'ont point obtenu de résultats aussi grandioses que celles d'Angleterre, parce qu'elles n'ont point l'admirable unité de leurs voisines. Les trois grands partis politiques entre lesquels 1^ Belgique est divisée, le catholique, le socialiste et le libéral, divisent aussi le mouvement coopératif et dressent souvent dans la même ville deux ou trois sociétés rivales. Et même les sociétés qui relèvent du même parti n'ont pas beaucoup de tendance à se grouper (2).
Pour définir aussi brièvement que possible l'association coopérative belge, je dirai qu'elle tend à ressusciter à son profit toutes les formes d'institutions patronales dont nous avons vu la décadence dans le chapitre précédent. Comme le bon patrond'autrefois,
* (1) Le Danemark passe même avant l'Angleterre en ce qui concernele nombre de ses coopérateurs proportionnellement à sa population : plus de 1.000 sociétés et de 160.000 membres pour 2 y^ millions d'habitants.
* (2) En 1901 une Fédération de sociétés de consommation socialistes a été constituée. Mais elle ne se développe que très péniblement. En 1903 le nombre des sociétés actionnaires n"estquede 92, le nombre des sociétés clientes de 175, le chiffre d'affaires de moins de 1.500.000 francs.
elle s'entoure de tout un reseau d'œuvres d'assistance, de mutualité, de prévoyance, de retraite, d'éducation, de récréation, qui prennent l'ouvrier tout entier, de sa naissance à sa mort et dans tous les actes de sa vie domestique ou professionnelle. Elle se charge de le i nourrir, de le vêtir, de l'instruire, de l'amuser, de le faire rire et de le faire voter. Elle a son journal et il faut que tout sociétaire le lise et l'achète. Elle est le débit, elle est l'école, elle est l'église. Gomme le bon patron, elle force l'ouvrier avenir faire ses achats au magasin, non pas seulement par une pression morale, mais par le même système des jetons distribués au sociétaire à raison de ses bonis et qui ne pourront être utilisés que comme monnaie d'achat au magasin, et le but, non dissimulé d'ailleurs, c'est bien d'obliger l'ouvrier à dépenser au magasin social tout le salaire qu'il gagne. C'est une sorte de Iruck-system qui revit au profit de ce patronage nouveau. Et même, comme le bon patron d'autrefois^ elle l'exploite en lui faisant payer les denrées plus qu'elles ne valent, le pain surtout, 30 centimes, alors qu'il n'en vaut que 20. Mais hâtons-nous de dire qu'entre ce patronage nouveau et le patronage ancien il y a un abîme, parce qu'ici l'ouvrier est patronné par ses pairs, autant dire par lui-même. Cette maison, c'est sa maison, la Maison diipeuple (c'est le nom officiel de la Société coopérative de Bruxelles). Si les moyens etlesprocédés sont les mêmes que ceux du paternalisme, le but est différent : ce n'est plus de donner à la classe ouvrière la paix d'esprit dans un bien-être relatif, mais au contraire de lui donner la conscience de son existence en tant que classe, le sentiment de sa puissance et le
moyen d'en user : si le peuple se taxe et s'exploite lui-même, c'est de plein gré et à seule fin de créer dans chaque ville une sorte de forteresse socialiste d'où selon la formule souvent répétée d'Anseele, le directeur du Vooruit, « on bombardera les citadelles capitalistes à coups de pommes de terre et de pains de quatre livres ». Il est évident que ce programme nous porte assez loin du but originaire de l'association de consommation, mais aussi tel est précisément le caractère du coopératisme socialiste de ne voir dans la coopération qu'un moyen de préparer l'avènement de la société collectiviste, et non une fin en soi.
Les sociétés coopératives de consommation d'Italie sont nombreuses : elles semblent posséder plus que celles de France et de Belgique le sentiment de la solidarité, puisque « la Ligue nationale des sociétés coopératives italiennes », dont le siège esta Milan, groupe 700 sociétés adhérentes^^). Ce sont des sociétés généralement fort bien administrées, mais qui ne présentent pas de caractères distinctifs. Elles semblent cependant plus avancées dans la voie de la production que les autres sociétés du continent européen ; quelques-unes ont des ateliers de confection ; plusieurs ont des cantines sociales pour la manutention du vin. On peut citer comme type « l'Union militaire » de Rome, la plus grande des coopératives italiennes, avec ses 46.000 membres (répartis, il est vrai, dans 11 villes différentes oij elle a établi des succursales) qui occupe
* (1) Elle vient de célébrer (août 1904) le chiffre de mille adhésions mais il faut dire que les sociétés coopératives de consommation ne figurent que pour partie dans ce nombre. Les autres sont des coopératives d'autre nature ou des sociétés de secours mutuels.
G. — Éc. 11
dans ses fabriques d'uniformes, passementerie, selle- j rie, gants, etc., plus de 300 ouvriers, et possède trois 1 domaines pour produire son vin; elle fait même j l'exportation du vin. ;
En Italie, de même qu'en Belgique, les socialistes ' d'une part et les cléricaux de Tautre, commencent à : comprendre la force de ce mouvement et s'efforcent \ de le faire tourner à leur profit. ]
Les États-Unis, de tous les pays, sont ceux où l'association coopérative de consommation tient la plus ■ petite place. En dehors de deux formes spéciales que j j'indiquerai tout à l'heure, on ne cite comme société i relativement importante que celle d'Arlington, à ! Lawrence, dans le Massachusetts, et encore, avec ses i 4.000 membres et ses 400.000 dollars fait-elle petite I figure, surtout dans un pays où tout affecte un carac- i tère grandiose. Au congrès des sociétés de consom- \ mation qui s'est tenu à l'occasion de l'Exposition, le \ délégué américain, M. Erskine Ely, évaluait le nombre des sociétés de consommation américaines à 60 environ, qui ont leur centre dans le Massachusetts, (( pour la plupart sans grande importance » et dont 14 seulement ont réussi à se grouper en une minuscule « Union coopérative ». Il attribuait la cause de cet insuccès à l'esprit d'individualisme surexcité par la lutte pour la vie, au dédain des mesquines économies et des petits bénéfices dans un pays où les sources de la fortune jaillissent à gros bouillons, à l'état hétérogène et nomade de la population qui court sans trêve d'une ville à l'autre et d'un État à l'autre, et même à la bigarrure des législations qui fait (( qu'il y a quarante-cinq manières différentes de
donner l'existence légale à une société coopérative » et par conséquent quarante-quatre chances contre une pour qu'elle soit illégale (i).
Cependant, il est une forme de l'association de consommation (en dehors de la coopération pour la construction de maisons, dont nous parlerons dans le chapitre suivant) qui réussit fort bien aux Étals-Unis et qui est fort originale ; c'était la seule, d'ailleurs, qui eût exposé. Nous voulons parler des coopératives universitaires groupant les étudiants et parfois les professeurs d'une même université en vue des fournitures de livres, papeterie, ou aussi pour l'alimentation. Telle l'association coopérative de l'Université d'Harvard, à Cambridge. Telle et pluscomplète encore l'Association coopérative universitaire de Cornell à Ilhaca, mais qui n'avait pas exposé. 11 y a là une variante du club qui plaît à l'esprit américain (2).
En France, les sociétés coopératives de consommation sont au nombre de plus de 1.600 (3). C'est un
M (1) Aucun progrès très marqué n'a été constaté depuis lors, bien qu'un congrès de sociétés coopératives américaines se soit réuni à J 'occasion de l'Exposition de Saint-Louis. Il y a un mouvement important de coopération agricole en Californie, mais ceci n'a aucun rapport avec la consommation.
(2) On cite dans le Wisconsin, à Grand Rapide, une forme très originale aussi de la coopérative de consommation. Ce sout quelques centaines d'habitants qui se sont constitués en association pour avoir leuiréseau téléphonique à eux. Ils se répartissent les profits au prorata do leur consommation, c'est-à-dire de leurs conversations.
¥ (3) En 1904 le nombre est de 1.819 d'après le Bulletin de V Office du travail et de 1.909 d'après VAlmanach de la Coopération française. Mais quoique le nombre des sociétés ait augmenté, il ne semble pas que le nombre des coopérateurs ni le montant des ventes ait augmenté. Et alors la multiplication du nombre des sociétés constitue plutôt une infirmité.
Voyez pour plus de détails, notre petit livre les Sociétés coopératives de consommation.
chiffre considérable, supérieur même à celui des sociétés anglaises. Mais, lant s'en faut qu'elles les égalent en puissance! Comme nombre de coopérateurs, elles ne représentent pas le tiers, et comme chiffre d'afïaires, probablement pas le sixième. Le nombre de leurs membres est évalué, en effet, par rOffîce du Travail, à 454.719 — seulement, il est vrai, pour les 1.288 sociétés qui ont répondu à son questionnaire ; mais il est à présumer que les 300 ou 400 autres qui n'ont pas indiqué le nombre de leurs membres n'en comptent pas beaucoup. Néanmoins, on peut, sans exagération, évaluer le chiffre total à j oOO.OOO. I
Quant au chiffre des affaires, il est inconnu, et les I efforts tentés, tant par l'Office du Travail que par le I Comité central de l'Union coopérative, sont restés j infructueux. En 1894, le Comité central avait pu . dresser une ébauche de statistique, portant sur ; 400 sociétés, qui donnait, comme moyenne de ventes, j 242.000 francs par société et comme capital ^ 31.000 francs. Si l'on multipliait ces chiffres par le ij nombre de sociétés existantes, c'est-à-dire par 1.600, j on arriverait à un total de 400 millions de francs | comme vente et 50 millions de francs comme capi- i taux. Mais il faut remarquer que les sociétés qui i avaient répondu à l'enquête étaient, comme toujours l les plus florissantes. Il serait donc tout à fait inexact ^ de généraliser une moyenne obtenue seulement avec ;| l'élite de nos sociétés. J'estime que le chiffre global ne peut être évalué à plus de 200 millions francs(i).
(1) On trouvera probablement ce chiffre trop faible, mais voici Ja preuve qu'il est plutôt exagéré. Le chiffre d'achat de 1 franc par jour
Néanmoins, le progrès est assez rapide, puisque lors de l'Exposition de 1889 le nombre des sociétés de consommation n'était évalué qu'à 800 : il a doublé en douze ans. Mais le mouvement coopératif en France est enrayé, sinon paralysé, par le manque d'organisation. Chaque société suit son chemin sans s'inquiéter des autres, sans chercher à s'en rapprocher et sans ressentir le besoin d'un programme commun. Cependant, en 1885, M. de Boyve, avec un petit groupe de coopérateurs de xNîmes, prit l'initiative d'une « Union coopérative », à l'instar des coopérateurs anglais, représentée par un « Comité central » élu, mais après seize ans passés, ce Comité n'est parvenu à grouper qu'un peu plus de 300 sociétés, soit moins du cinquième des sociétés existantes.
Cependant, ce Comité a rendu à la coopération française des services éminents et multiples : dix congrès nationaux et internationaux organisés par lui, journal mensuel (aujourd'hui hebdomadaire), almanachs annuels, consultations sur les questions juridiques et économiques, démarches auprès du Parlement (inutilement d'ailleurs) pour faire aboutir le
et par membre, soit 365 francs par an, est considéré comme une très bonne moyenne; elle n'est atteinte que dans les sociétés très prospères. C'est la moyenne de la Suisse. En France, je connais très peu de sociétés qui la dépassent. Si, en Angleterre, la moyenne d'achat est double c'est parce que les magasins anglais vendent de tout, tandis que les magasins coopératifs français ne vendent le plus souvent que l'épicerie et même il en est plus de 700 (près de la moitié) qui ne font que la boulangerie : pour celles-là, on peut être assuré que le maximum de vente est un pain de quatre livres par tête et par jour (c'est le pain classique de la famille), soit 0 fr. 60 à 0 fr. 70 par jour ou 224 francs par an. Mais admettons même une moyenne d'achats de 365 francs par an et multiplions- la par le nombre présumé des coopérateurs, '500.000, cela ne nous donne que 182 millions de francs.
projet de loi sur les sociétés coopératives, organisation des diverses expositions internationales, etc.
En dehors de l'Union coopérative s'est constitué en 1896 un groupe dissident qui rallie une centaine de sociétés à tendances socialistes et qui est représenté par la « Bourse coopérative ».
A quels signes les coopératives socialistes se distinguent-elles de celles qu'elles qualifientdew bourgeoises »? — A celui-ci, disent les premières : c'est qu'elles ont pour règle de consacrer une partie de leurs bonis cà des œuvres de solidarité sociale (secours en cas de décès, de maladie ou de chômage, avances gratuites aux sociétaires dans le besoin, et surtout propagande socialiste sous forme de publications, conférences, subventions aux grévistes, voire même, à l'instar des sociétés belges, subventions électorales pour faire passer les candidats socialistes), tandis que les autres, les bourgeoises, emploieraient la totalité de leurs bonis en répartitions individuelles.
Il y a bien quelque fondement dans ce grief. Il est certain que beaucoup de sociétés, parmi les mieux administrées et les plus prospères, distribuent à leurs membres la totalité de leurs bonis (Pune d'elles même 15 p. 0/0), et que leurs œuvres de solidarité et de propagande ne faisaient pas grande figure dans l'Exposition. Elles se faisaient plutôt remarquer par leur excellente administration commerciale, et elles montraient fièrement les photographies des immeubles qu'elles avaient acquis, soit avec leurs économies, soit avec lin emprunt souscrit par leurs membres. Ce désir de « devenir propriétaire » a pris les proportions d'une véritable épidémie chez les coopératives parisiennes.
Ces immeubles, qu'elles appellent les Palais coopératifs, constituent pour elles à la fois une bonne réclame et un bon placement, mais il n'est pas sans inconvénient pour elles d'immobiliser ainsi leurs ressources, et une véritable crise immobilière pourrait bien menacer le mouvement coopératif, surtout à Paris.
Il en est même qui ont un caractère commercial si accentué que leur caractère coopératif en est quasi effacé. Telle la plus importante des sociétés de consommation de France, la « Société des Employés civils de l'État et de la Ville de Paris ». Elle compte 18.000 membres, fait 8 millions de francs de ventes et rend de réels services à cette catégorie très intéressante d'employés et fonctionnaires qui doivent vivre sur leur traitement. Mais tous ses membres ne sont pas des sociétaires : la plupart, les trois quarts ne sont que des adhérents et, quoique ses adhérents versent 3 francs par an, ils ne peuvent arriver à la dignité d'actionnaires, à moins qu'ils ne trouvent une action à acheter, car — de même que dans les sociétés anonymes, mais contrairement à la règle suivie dans les sociétés coopératives « à capital et à personnel variables » — le nombre des actions y est limité. Il est vrai que ces adhérents participent à la répartition des bonis sur le même pied que les actionnaires; mais ceux-ci, cependant, sont dans une situation privilégiée, non seulement parce qu'ils administrent seuls, mais parce qu'ils voient le fonds de réserve et la valeur de leurs actions grossir de la moitié des cotisations que ver- 'Dt chaque année les adhérents; aussi, la valeur de s actions, qui était de 50 francs au début, est-elle
188 ÉCONOiMIE SOCIALE.
aujourd'hui de 438 francs. Ce caractère, joint à quelques autres qu'il serait trop long d'analyser ici, a déterminé le Conseil d État, par un arrêt récent, à frapper cette société de la patente commerciale, quoiqu'il soit de jurisprudence d'en exempter les véritables sociétés coopératives. Et pour les mêmes motifs, le Jury de l'Exposition, sans méconnaître les services qu'elle a rendus, n'avait pas cru pouvoir lui décerner de récompense.
Encore ces sociétés-là ne reproduisent-elles les pratiques commerciales ou « bourgeoises » que dans ce qu'elles ont de bon, tandis que malheureusement il en est quelques-unes qui les reproduisent dans ce \ qu'elles ont de pire! Une société de consommation, , qui a occupé naguère le premier rang, en France, | avec plus de 15.000 membres, s'est vue entraînée à j l'abîme par les déplorables pratiques qui s'étaient ! introduites dans son conseil d'administration (t). s
Le groupe des sociétés dites socialistes est plus riche en œuvres de solidarité^ parce que celles-ci > cherchent à imiter leurs sœurs de Belgique, en se J créant une clientèle ouvrière. Elles s'efforcent aussi j d'appliquer vis-à-vis de leurs propres employés les principes socialistes des journées de travail réduites, des salaires maximum et même de l'égalité des salais res. Cependant, très rares sont celles d'entr'elles qui ont consenti à réduire la répartition individuelle. Il n'en est qu'une seule qui l'ait entièrement abolie : c'est la « Fraternelle de Saint-Claude » (Jura)! Avec le capital inaliénable et indivisible qu'elle constitue
"K (1) Cette société la Moissonneuse a dû se dissoudre en 1904.
et qu'elle grossit chaque année en y versant tous ses bonis, sans en rien garder pour la répartition individuelle, véritable mainmorte coopérative comme celle de Bûchez (i), avec les associations de production ouvrières (imprimerie^ lapidaires, diamantaires) dont elle s'environne et que le capital inaliénable de la société-mère servira un jour à soutenir, elle évoque bien le type héroïque et mystique de la coopération de consommation socialiste.
C'est entre ces deux tendances que l' « Union coopérative française des Sociétés de consommation », ou, du moins, le Comité central élu qui les représente, cherche à se maintenir, tout en faisant les concessions nécessaires au faible développement social et moral de la majorité des coopérateurs. Il s'efforce de ne laisser dévier le mouvement coopératif ni vers cet idéal bourgeois qui ne voit dans la coopération qu'un moyen de distribuer des dividendes et de réaliser des épargnes individuelles, ni vers cet idéal socialiste qui ne voit dans la coopération qu'un moyen de préparer la révolution sociale, de forger des armes pour un parti politique. 11 voit dans la coopération de consommation une fin en soi, c'est-à-dire un mode d'organisation sociale qui contient en puissance la Société future comme la graine contient le fruit. Son programme, celui qu'il affirme depuis quinze ans dans le journal r Émancipation, de Nîmes et dans les vœux de tous les congrès coopératifs, celui qu'on appelle le programme de l'école de Nîmes, parce que
(1) Mais il faut dire que la moitié des fonds versés dans cette caisse sociale est consacrée à des secours en cas de maladie et ultérieurement à des pensions de retraite.
c'est là qu'en 1885 un petit groupe d'hommes a commencé à l'enseigner (i) — est de consacrer la moindre part possible de bonis à la répartition individuelle jusqu'à cette limite où l'on courrait le risque de ne plus trouver d'adhérents, limite d'ailleurs qui doit reculer progressivement au fur et à mesure des progrès de l'éducation coopérative, pour en consacrer la plus grosse part possible à la 'production^ soit en
3f (1) Voici le texte de ce programme, publié par le Comité ceotral en 1904, et qui, comme il le fait remarquer lui-même, ne diffère guère de celui des Pionniers de Rochdale.
(( La Coopération a pour but de remplacer l'état compétitif actuel par un régime de libre association qui réglera d'une manière équitab'e la distribution des richesses économiques, intellectuelles et morales de la Société.
« La Coopération de consommation ne veut se faire l'organe exclusif ni d'un parti politique, ni d"une église, ni d'une classe sociale, mais de tous ceux qui veulent travailler à Ja réalisation de l'idéal coopératif.
1° Création de sociétés coopératives en vue d'une répartition équitable des objets de consommation;
2o Création d'un capital collectif et impersonnel par un prélèvement sur le chiffre d'affaires avant toute répartition de trop-perçus ;
3° Entente entre les coopératives de consommation et création de fédérations régionales;
4° Création d'un Magasin de gros et de succursales avec le concours financier de chaque société coopérative adhérente, proportionnellement au nombre de ses membres ;
5° Organisation des industries coopératives, au fur et à mesure des besoins des sociétés;
Dans les ateliers coopératifs seront employés d'abord les coopérateurs assidus ayant subi des réductions de salaires de la part de leurs patrons:
6« Achat de terres et toutes propriétés pour être gérées coopérativement;
7° Les sociétés de consommation se feront un devoir de susciter la création, dans leur sein et autour d'elles, d'oeuvres sociales (non politiques et non confessionnelles), en réservant toutes leurs ressources pour leur but suprême, qui est la transformation de l'échange et de la production par la création de magasins de gros et d'industries coopératives;
8» Néanmoins, il est désirable qu'une retenue sur les trop-perçus soit effectuée pour Tinstruction et l'éducation sociale des coopérateurs (achats de livres, cours, conférences, etc.) ;
9° Par l'entente de toutes les Unions coopératives nationales, constitution d'une république coopérative dont l'objectif sera le développement de la personnalité humaine par la Justice et la Solidarité ».
créant directement des fabriques et en faisant participer les ouvriers aux bénéfices, soit en commanditant les associations coopératives de production qui resteraient autonomes, mais qui recevraient des sociétés de consommation à la fois les capitaux nécessaires à leur création, des commandes et une certaine direction générale. Par cette voie seulement, la coopération nous paraît pouvoir graduellement transformer l'organisation économique et préparer l'avènement d'un régime nouveau que nous avons appelé « le Règne desconsommateurs », un régime où tous les faux frais, toutes les nuisances, tous les prélèvements, qui se chiffrent par milliards et que Proudhon qualifiait de « droits d'aubaine », seraient abolis ou, ce qui revient au même, restitués à ceux à qui ils ont été pris, un régime où toute chose s'échangeant à son prix de revient, le « bénéfice » disparaîtrait et tout fonctionnerait désormais en vue des besoins à satisfaire et non plus des profits à toucher. Mais nous retrouverons ceci au dernier chapitre, à propos des Associa- Itions coopératives de production.
Précisément à raison de l'importance qu'elle attrifcue à cet emploi spécial des bonis, l'école de Nîmes Iherche à les défendre jalousement contre tout autre mode d'emploi, aussi bien contre l'accaparement poïste de la répartition individuelle, que contre les subventions aux grèves ou aux partis politiques. Même, si sympathique qu'elle soit à ce qu'on appelle les œuvres de solidarité, secours en cas de maladie, retraites, assistance, prêt gratuit, etc., elle y voit une déviation fâcheuse de la fonction coopérative et voudrait les laisser à leurs organes naturels, qui sont les
102 ÉCONOiMIE SOCIALE.
sociétés de secours mutuels ('). Et c'est en cela qu'elle n'est pas toujours d'accord avec le groupe des coopérateurs socialistes.
Mais il pose comme condition indispensable pour que les coopératives de consommation puissent entreprendre la production, la création préalable d'un Magasin de gros chargé de centraliser les commandes et d'y satisfaire. Lui seul pourra trouver dans les centaines de sociétés adhérentes un débouché suffisant pour créer des fabriques de chaussures, vêtements confectionnés, meubles, savons, biscuits, etc. Or, cet organe indispensable, la coopération française ne le possède pas encore.
A défau t du magasin de gros, il s'est constitué cependantçàetlà,en France, quelques Fédérations d'achats. La plus importante comme chiffre d'affaires (15 millions fr.) est la Fédération des Employés de la Compagnie des chemins de fer P.-L.-M. dont le siège est à Grenoble.
11 y a aussi la Fédération des socialistes du iMord, la Fédération parisienne, quelques autres de mince importance dans les Ardennes, dans je Midi, et un Office commercial annexé au comité central de l'Union coopérative.
Dans le Rapport général auquel nous nous sommes souvent référés, Léon Say citait le programme de l'école de Nîmes, tel que nous l'avions exposé dans le Congrès des Sociétés coopératives de consommation
(1) Du moins en attendant le jour où les sociétés de consommation auront réussi à organiser la production intégrale ; car alors les frais de ces assurances, de même que dans les maisons Leclaire et Godin, pourront être prélevés sur la production comme frais généraux.
qui venait de se réunir pendant l'Exposition de 1889(^\ et il ajoutait : « Ce plan de campagne ne se réalisera probablement jamais. La poursuite absolue de la disparition de tout intermédiaire ne serait autre chose que l'abolition même du commerce, et le commerce n'est qu'une des formes de la division du travail ». Nous venons de reconnnaître nous-mêmesque sa réalisation n'a fait que peu de progrès, en France du moins. Pourtant, le développement extraordinaire qu'a pris par tout pays la coopération depuis dix ans seulement que ces lignes ont été écrites — et qu'est-ce que dix ans dans l'histoire d'un mouvement social? — le fait que ce programme trouve aujourd'hui de plus en plus d'adhérents, même chez des coopérateurs très pratiques comme en Suisse (2), rend peut-être sa réalisation moins improbable qu'elle ne le paraissait à Léon Say. En tout cas, s'il doit se réaliser un jour, il n'y a pas à craindre qu'il supprime la division du travail, car la division du travail existe au sein des sociétés coopératives aussi bien qu'ailleurs, mais il remplacerait la
1.1) Ce discours se trouve dans le volume Coopération, sous le titre « De la coopération et des transformations qu'elle est appelée à réaliser dans l'ordre économique ».
(2) Le Dr Muller, secrétaire de l'Union coopérative suisse, à l'assemblée de Bâle, le 25 mars 1900, disait : « En posant l'intérêt du consommateur comme principe dominant du système économique, nous postulons une réforme économique d'une importance décisive amenant une transformation profonde dans le commerce, dans l'industrie et dans l'agriculture. Tandis qu'aujourd'hui l'acheteur n'existe uniquementque pour le commerçant, le consommateur que pour Je producteur, nous voulons, nous, renverser les rôles... >>
L' « Union coopérative » de Milan arbore aussi cette même devise, qu'elle a fait même inscrire sur ses voitures : « Qu'est maintenaut le consommateur? Rien, — Que doit-il être? Tout».
C'est la formule que nous avions employée dans le discours d'ouverture du Toni^rès des sociétés coopératives de consommation de Paris de 1889 cité ci-dessus. Voir pp. 83, 84 et 92. '
194 ÉCOiNOMIE SOCIALE.
division du travail anarchiqu'e ou, si Ton préfère, inconsciente, qui n'a d'aulre loi que celle de la concurrence et de l'offre et de la demande, par une division du travail organisée.
If. — Le logement.
L'importance sociale du logement a été démontrée jusqu'à satiété, mais on ne la dira jamais assez. Le logement est non seulement la condition préalable du confort, mais de la santé et, dans une certaine mesure, de la moralité, non certes que le fait d'habiter un palais puisse rendre un homme plus vertueux, mais parce qu'il est certaines vertus élémentaires, telles la propreté et la décence, dont la pratique^est absolument incompatible avec un logement sordide. On peut, à la rigueur, homme ou femme, conserver toute sa dignité en mangeant du pain noir et en portant un habit râpé, mais on la perd presque nécessairement quand il faut coucher dans la promiscuité d'un taudis.
On évalue à 60.000 pour Londres, à 40.000 pour Paris, à 9.364 pour Bruxelles (i), le nombre des familles qui n'ont qu'une seule pièce pour se loger, et quelle pièce, parfois une cave! Ainsi, une seule chambre pour dormir, pour manger, pour se reposer, pour travailler peut-être, s'il s'agit d'ouvriers travaillant à domicile, une chambre commune avec l'homme ivre, avec les enfants malades qui pleurent,
(1) Ce dernier chiffre est officiel : 9.364 familles sur 19.284 familles ouvrières — c'est à-dire presque la moitié de la population ouvrière — n'ont qu'un logement d'une pièce. Et, sur ce nombre, il est 1.500 familles de plusde 5 personnes ! A Paris 1.739 familles sont dans le même cas.
avec la femme qui accouche, avec le cadavre qui gît avant d'être emporté — il est difficile d'imaginer quel degré de dégoût ces conditions d'existence peuvent représenter pour une créature qui n'a pas perdu toute honte et, ce qui est pis encore, quel degré de dégradation elles supposent pour celles, beaucoup plus nombreuses, qui en sont arrivées à s'en accommoder et à n'en plus souffrir.
Après l'alimentation, c'est le logement qui représente la plus grosse part du budget de l'ouvrier, part qui, d'après toutes les statistiques, représente un sixième de son revenu, c'est-à-dire un jour de salaire, sur les six jours ouvrables de la semaine.
Et la question du logement est d'autant plus inquiétante que tous les progrès de la civilisation, qui concourent à faciliter la satisfaction de tous les autres besoins, semblent conspirer à l'inverse, pour rendre celle-ci plus difficile et plus onéreuse. Grande industrie qui multiplie les produits, chemins de fer qui les apportent du bout du monde, développement de l'instruction, accroissement des fonctions de l'État et du nombre des fonctionnaires, toutes ces causes tendent à entasser dans les capitales et dans les grandes cités ouvrières des foules qui viennent s'y disputer la place^ l'air et le soleil. JNous avons vu dans le chapitre précédent que presque tout ce qui sert aux besoins de l'homme baissait de prix, hormis le logement. Celui-ci, au contraire, renchérit et tend par là, soit à absorber une part de plus en plus grande du budget au détriment des autres nécessités de la vie, soit à être sacrifié lui-même au plus grand détriment de l'individu, de la famille et de la cité.
Car ce qui caractérise encore ce besoia c'est que sa satisfaction n'est pas d'ordre simpleirient privé, mais d'intérêt public. Dans nul autre domaine ne se manifeste avec plus d'éloquence la loi de la solidarité sociale. Tout logement surpeuplé constitue un danger pour la cité et contribue à élever dans des proportions redoutables le taux de la mortalité. Heureuse répercussion, d'ailleurs! car c'est à elle que nous devons les efforts multipliés par tous pays pour résoudre la question du logement : philanthropes, patrons, villes. Etats, sociétés financières et coopératives, tout le monde s'y est mis. El il est permis de présumer, sans être taxé de misanthropie, que ces efforts n'eussent pas été si énergiques ni si nombreux dans le cas où cette question n'aurait intéressé que ceux qui en souffrent directement.
Le logement ouvrier a été d'abord une œuvre patronale. L'intervention des patrons dans cette question est très ancienne. Elle est une nécessité pour toutes les usines élevéesloin des villes et qui ne pourraient recruter des ouvriers si elles ne leur fournissaient les moyens de se loger. Telles les fabriques de Russie qui logent tout leur personnel ouvrier dans d'immenses bâtiments dont les modèles en relief figuraient à l'Exposition. Telles les grandes agglomérations ouvrières qui ont surgi peu à peu autour d'un trou de mine comme à Anzin ou à la Grand' Combe, autour d'un haut-fourneau comme au Creusot ou à Essen ; il est clair qu'elles n'ont pas été bâties par les ouvriers de l'usine, ils n'en auraient eu ni le temps ni les moyens. C'est le patron ou la Compagnie qui a fait bâtir ces maisons et les
loue à bas prix, très souvent même à perte, c'esl-àdire que le patron abandonne l'intérêt du capital dépensé pour la construction et ne fait payer que les frais d'entretien. A l'usine de Baccarat, les ouvriers sont logés gratuitement (0. Au Creusot le prix du lover varie de 8 francs à 1 fr. 25 par mois, et même le logement est fourni gratuitement, dans certains cas, pour les veuves, pour les ouvriers retraités, etc. A peu près dans les mêmes prix infimes, sont les loyex:s de la filature Carmichaël à Ailly-sur-Somme. A Essen la somme totale payée pour les 5.000 logements qui abritent une population de 30.000 âmes ne représente environ que 2 p. 0/0 du capital de 17 millions et demi de francs qu'ils ont coûté. Un peu plus cher est le loyer des coquettes maisons ouvrières élevées par la fabrique de chocolat Suchard à Neuchâtel, ou par la fabrique de savon Lever frères à Port Sunlight, et dont les spécimens grandeur naturelle figuraient cà l'Exposition de Yincennes — de 16 à 30 francs par mois. Cependant ce prix ne représente encore que la moitié de leur valeur localive(2).
Cette forme d'institution patronale, si indispensable qu'elle soit dans bien des cas, ne laisse pas que
{{) De même à l'usine de Villeneuvette (Hérault), manufacture de draps créée par Colbert et unique en son genre, car elle constitue à elle seule une commune, tous les ouvriers sont logés gratuitement dans la petite ville qui appartient, comme l'usine, au patron, lequel, d'ailleurs, dans ce régime patriarcal et quasi-féodal, est heureux d'appliquer les doctrines de l'école de Le Play à laquelle il appartient.
M (2) Beaucoup plus élevé est le prix de location dans la fameuse citéjardin de Bournville près de Birmingham (5 à 600 fr. par an) et plus encore dans la Pullmann City près de Chicago qui paraît tenir le record de la cherté.
d'avoir des inconvénients à peu près semblables à ceux que nous avons signalés pour les économats, Alors même que le prix du loyer est très bas, toujours l'ouvrier suppose que le patron ou la Compagnie y gagne; en tout cas, il se sent plus dépendant; s'il se met en grève, il court le risque d'être expulsé. Même rentré chez lui et au coin de son feu, il se sent encore chez son patron, et les évocations d'une sorte de servage ressuscité par la nouvelle féodalité industrielle, qu'il a entendues de la bouche dei ses tribuns, hantent son foyer. Généralement le locataire n'aime pas son propriétaire, et quand ce propriétaire se trouve être en même temps le patron, ce cumul ne le rend pas plus sympathique à l'ouvrier et les chances de paix sociale n'en sont certainement pas accrues.
Il est vrai que l'ouvrier peut devenir propriétaire de sa maison, et depuis un demi-siècle, depuis les maisons ouvrières de Jean Dolfus, à Mulhouse, en 1853, la plupart des patrons visaient à ce résultat. Le prix du loyer était calculé de façon à comprendre une prime d'amortissement qui rendait l'ouvrier propriétaire définitif au bout d'un certain temps. On pensait que ce système aurait pour effet de transformer l'ouvrier par le sentiment de la propriété individuelle. Et il est encore en honneur dans un assez grand nombre d'établissements en France et à l'étranger.
Quelques-uns (par exemple, l'usine du Creusot) ont modifié ce système d'une façon assez heureuse: au lieu de construire eux-mêmes la maison, ils avancent à l'ouvrier la somme nécessaire pour la faire
bâtir à son gré. Les intérêts sont établis de façon à rembourser le capital au bout d'un certain temps, comme le système de Mulhouse. Ainsi l'ouvrier a le double avantage de faire bâtir une maison à son goût etde devenir imuiédiatement propriétaire.
Cependant, le système de l'acquisition de la propriété est assez discrédité aujourd'hui, tant du côté des patrons que de celui des ouvriers. Les premiers y trouvent ce grave inconvénient que l'ouvrier, une fois propriétaire de sa maison, en peut faire ce qu'il veut, la vendre, la louer, très souvent pour y installer un marchand de vins, et peut créer par là des voisinages très fâcheux pour l'usine et déshonorer l'aspect de la cité ouvrière que le patron avait voulu faire belle. Les seconds se trouvent liés à l'usine, enracinés par leur qualité de propriétaire; ils ne veulent et ne peuvent plus s'en aller, et le patron, quand il n'a plus de travail à leur donner, comme on Ta vu récemment à Montceau-les-Mines, ne sait comment s'en débarrasser.
Un autre système qui commence à être assez employé, c'est la création d'une « société- tampon », comme on l'a appelée pittoresquement, qui est commanditée par le patron et reçoit de lui les capitaux nécessaires à un taux d'intérêt réduit, mais qui traite directement avec les ouvriers, construit et touche les loyers (^).
L'initiative patronale, sous quelque forme qu'elle
(1) Ainsi la Compagnie du P.-L.-M., qui n'avait obtenu que des résultats fort peu satisfaisants en faisant construire des maisons ouvrières dans ses ateliers de Laroche, a employé le second système pour ses aleliers de Oullins.
s'ex.erce, se heurte donc ici aux mêmes difficultés que nous avons déjà signalées pour les économats. Pourquoi, puisque les difficultés sont les mêmes, ne pas cliercher la même solution, c'est-à-dire la transformation du logement patronal en logement coopératif, les ouvriers s'associant pour bâtir leurs maisons? Ce n'est pas impossible, assurément, puisque nous allons voir que la coopération de construction peut donner d'aussi brillants résullals'que la coopération de consommation, mais c'est dans les villes alors qu'elle les donne. Pour la po[>ulation d'une usine, toujours plus ou moins instable, son fonctionnement paraît malaisé. La preuve, c'est que nous n'en connaissons pas d'exemple (i).
Mais si la question du logement ne comporte guère pour les ouvriers des usines situées loin des villes qu'une solution unique, la solution patronale, nous trouvons -au contraire use très grande variété de solutions dans les grandes agglomérations urbaines.
En première ligne nous trouvons ici le patronage mais non plus le patronat. Je veux dire que les maisons ouvrières sont construites dans les villes, non plus par les patrons, qui n'ont plus de motifs pour s'enoccuper, en tant que patrons, mais :
1** Par des associations philanthropi(|ues;
2" Par des philanthropes individuels, s'ils sont
M (1) Eq 1903 ont été inaugurés à Hitchin à60 kilomètres au nord de Londres, les premières constructions d'une Garden City qui peut être considérée comme une cité coopérative dans une certaine mesure puisque Ja plupart des habitants en seront en même temps les actionnaires. Mais cette cité ne sera pas essentiellement ouvrière ni comme actionnaires, ni comme habitants. — On peut citer aussi le village coopératif u'Oran mais il n'est encore que sur le papier.
assez riches pour cela, comme Waterloo, Peabody ou ^
Guiaess, à Londres (^); 1
3° Par des institutions qui, disposant de capitaux 3
considérables sortis des classes ouvrières, ne sauraient j
leur trouver un plus suret plus utile emploi que de 1
le rendre aux ouvriers sous forme de maisons confor- ]
tables : — caisses d'épargne comme en Belgique et ]
un peu en France, sociétés de secours mutuels comme l
en Italie, sociétés de consommation comme en Angle- i
terre, sociétés de crédit comme en Allemagne. 11 y ]
a là des milliards disponibles et dans lesquels il n'y j
a qu'à puiser; \
4*^ Enfin par les municipalités. 1
En ce qui concerne les associations philanthropi- ;
ques de construction, la philanthropie est d'autant \
plus facile qu'elles peuvent très bien toucher du 4 p. J
0/0 avec toutes garanties pour le capital et même des ]
probabilités de plus-value. Ces sociétés sont nom- j
breuses dans beaucoup de pays. Le Comité des habi- J
talions ouvrières de New-York exposait des modèles ^
en relief (d'ailleurs assez séduisants) des cités blocks, \
élevées par elles. L'une d'elles était aménagée pour \
(1) On sait que Peabody, mort en 1861, a laissé un capital de 12 millions 1/2, qui doit être employé en construction de maisons et qui est destiné à grossir indéfmiment par l'emploi à la même fin de tous les loyers perçus. Pour le moment il s'élève à 35 millions de francs et sert à loger 20.000 âmes. On ne voit pas de raisons pour qu'il ne puisse suffire un jour à loger tous les habitants de Londres.
Cette combinaison a été reproduite dans d'autres fondations, celles de Cadbury à Bournvilie, de Heine à Paris,
■¥ Il faut citer pour la France, depuis lOOf, la fondation de MM. de Rothschild de 10 millions francs. Comme on évalue à 5.000 francs le coût de construction d'un logement pour une famille ouvrière à Paris, cette fondation permettra de loger dès le début 2.000 à 2.500 familles. Mais l'emploi des revenus en coostructions nouvelles ne sera pas obligatoire.
recevoir 2.781 personnes! D'autres moins grandioses étaient plus attrayantes. Les prix de location étaient environ de i dollar par pièce et par semaine (800 francs environ par an pour un logement de trois pièces).
Mais en France ces sociétés ne sont pas très nombreuses et leur développement est assez restreint. Cependant les encouragements ne leur ont pas été ménagés. En France surtout, non seulement une société spéciale d'encouragement, « la Société française des habitations à bon marché « a été créée tout exprès en 1889, mais le législateur, par la loi du 30 novembre 1894 due à l'initiative de M. Jules Siegfried, et par celle du 20 mai 1896, a constitué un Conseil supérieur des habitations à bon marché, invité les préfets à créer dans chaque département des comités départementaux, autorisé la Caisse des dépôts et consignations (qui est une caisse d'État), les Caisses d'épargne, les hôpitaux et bureaux de bienfaisance, à employer une partie de leur fortune personnelle et de leurs revenus en prêts aux sociétés de construction cà bon marché, et a exempté les maisons construites par elles de certains impôts. Et comme ces grands corps ne manifestaient aucun empressement à avancer les fonds dont ils peuvent disposer, il s'est constitué une Société-tampon, « la Société de crédit des habitations ta bon marché » qui emprunte à la Caisse des dépôts et consignations et prête aux sociétés de construction.
Néanmoins en France, il n'y avait, en 1900, que 37 de ces sociétés (non compris 22 à forme coopérative, dont nous parlerons tout à l'heure) : elles
avaient coQstruit eaviron 1.900 maisons isolées et 600 maisons collectives (0. La Société des logements Mangini, à Lyon, qui a fait bâtir 120 maisons et loge 7.3o0 personnes, est la plus connue. Mais qu'est-ce que cela, alors que la Société de statistique de Paris a fait le compte qu'il faudrait élever, pour satisfaire aux desiderata de l'hygiène, et rien que pour Paris, 50.321 logements! (2) Peabody, à lui seul, par sa fondation, a pu loger déjcà deux fois plus de familles que toutes les sociétés françaises réunies.
On explique, généralement, la lenteur de ce mouvement en France par le peu de désir qu'ont les ouvriers de devenir propriétaires de maisons, et on explique ce peu d'empressement par notre loi sur le partage égal qui, en cas de mort, rend la vente de la maison nécessaire et risque d'anéantir le capital économisé daus des licitations ruineuses. Aussi est-ce en vue d'y porter remède que la loi du 20 novembre 1894, déjà citée, a modifié les dispositions impératives de notre Code civil en vue d'éviter, ou tout au moins d'ajourner le partage, et a facilité les combinaisons d'assurances sur la vie.
Mais en admettant que cette cause pût expliquer le faible développement des associations philanthro-
-¥■ (1) En 1903, on compte 53de ces sociétés (contre 56 coopératives). L a valeur des maisons construites par elles toutes ne dépasse pas 8.500.000 francs.
(2) Elle a même précisé :
20.202 à deux pièces ; 19.675 à trois pièces ; 8.055 à quatre pièces ; 2.389 à cinq pièces soit en tout 143.594 pièces qui à 800 ou 1.000 francs par pièce, coût moyen de construction à Paris, représenterait 120 à 140 millions de francs.
piqnesqui tendent à rendre Touvrier propriétaire de sa maison, elle n'expliquerait [)as pourquoi celles qui lui offrent simplement en location des logements conforlables et à bon marché i^) ne se multiplient pas davantage. D'ailleurs, dans les pa\s où la loi du partage égal n'existe pas, leur succès n'est pas beaucoup plus grand. 11 est donc plus probable que ces entreprises pâtissent du discrédit qui s'attache aujourd'hui, plus ou moins, à toute œuvre de patronage. Beaucoup plus efficace paraît devoir être l'action des Caisses d'épargne. Dans la section belge, la Caisse générale d'épargne, qui est presque un établissement de l'État, puisqu'elle jouit de la garantie de l'État et que les membres de son conseil d'administration sont nommés par le Gouvernement, exposait fièrement les 150 sociétés constituées sous son patronage. Elle leur a prêté 44 millious et demi de francs à un taux qui varie de 2 7^ à 3 7* P- 0/0, ce qui leur a permis de loger 15.000 familles ouvrières. Elle mouvement est récent, puisqu'il ne date que de la loi du 10 août 1889 (2). Stimulée par cet exemple, la France
(1) Il faut dire que ces logements ne peuvent jamais être à très bon marché si l'on veut que la Société fasse ses frais et retire encore 4 p. 0/0 d'intérêt net. 11 faut ajouter au moins 3 p. 0/0 de frais, ce qui fait 7 0/0, et comme le capital ne peut être moindre de 4.000 francs pour un logement de quatre pièces, cela fait un loyer minimum de 280 francs.
Pour fournir des logements à très bas prix, il faut que la Société supporte une partie du loyer, c'est-à-dire faire intervenir la charité. Telle est l'œuvre célèbre de Miss Oclavia Hill : celle-ci ne construit pas de maisons, mais se borne à louer des logements existants pour les souslouer. Elle s'adresse aux plus pauvres et se donne pour but non seulement de leur procurer un logement mais de leur apprendre à aimer et à embellir leur pauvre logis, de leur donner le goût du confort et le sentiment du home.
(2) Grâce à cette institution, les Belges ont résolu le problème de bâtir et de se loger sans argent ou peu s'en faut. 11 suffit en effet
a essaye de pousser ses caisses d'épargne privées dans la même voie par la loi que nous venous de rappeler. Mais le succès a été médiocre. Sur les 547 caisses d'épargne qui existent en France, lesquelles possèdent 150 millions de francs leur appartenant, 18 seulement ont répondu à cet appel et n'ont employé à cet usage que 2 millions (0. Encore les trois cinquièmes de cette somme modeste ont-ils été fournis par deux caisses d'épargne seulement, celles de Lyon et de Marseille, qui n'avaient pas attendu l'invitation du législateur pour entrer dans cette voie.
Les sociétés de consommationontfailmieuxencore, en Angleterre du moins. On en compte (en 1900)224 qui ont dépensé 129 millions pour bâtir (ou prêté pour faire bâtir) 24.038 maisons (2) : une société, à elle seule, celle de Woolwich près de Londres, a acheté le terrain pour en construire 4.000 et en a déjà achevé un millier. En effet, puisque le but des sociétés de consommation est de fournira leurs membres tout ce dont ils ont besoin, pourquoi ne pas leur fournir ce dont ils ont le plus pressant besoin, à savoir le logement ? C'était un des articles du programme de Roch-
quune société se constitue avec un capital nominal modique et fasse verser à ses membres seulement le 1/10 de ce capital, pour que la Caisse d'épargne lui avance la moitié du capital et augmente ses avances au fur et à mesure que la Société achète des terrains et y fait construire. M. Variez, dans son rapport déjà cité, mentionne une Société (celle de Ghâtelet-Gosselies), qui, n'ayant fait verser à ses membres que 11.100 francs, a pu emprunter 828.000 francs, élever 513 maisons et encore se constituer un fonds de réserve de 19.963 fr. 39!
(1) Rapport de M. Cheysson à la Société des habitations à bon marché.
-K En 1903 il n'y a encore que peu de progrès : 25 caisses ont prêté 2.648.000 francs. Le capital prêté par la Caisse nationale d'épargne de Belgique dépasse à cette date 56 millions francs.
M (2) En 1904 le nombre des maisons bâties parles sociétés de consommation anglaises s'élève à 37.267 ayant coûté 205 millions francs.
G. — Éc. 12
206 ÉCONOMIE SOCIALE. i
dale. Et elles sont d'autant plus poussées dans celte { voie qu'elles y trouvent un placement très avanla- i geux et de tout repos pour les capitaux surabondants < qu'elles ne peuvent utiliser dans leurcommerce. Mais, \ par ce même motif, ces sociétés ont plutôt intérêt à i garder la propriété de ces maisons qu'à la transférer [ à leurs membres. Il vaut mieux pour elles qu'elles les | leurlouent simplement, soit à prix réduit, soit en leur restituant le trop-perçu à la fin de l'année, soiten les intéressant par des primes ou des rabais au bon en- | tretien de leur appartement. Cette thèse tend à se pro- j pager dans les sociétés coopératives et elle est la plus \ conforme à l'esprit coopératif(^). '■
Mais ce sont surtout les municipalités, dans bien des villes, qui commencent à faire ce que fai- i saient les patrons dans leurs cités ouvrières, à bâtir | des maisons pour le peuple. En Suisse, les villes j de Berne, Neufchâtel, Fribourg; en Belgique, de j Bruxelles, Gand, Saint-Gilleset Liège ; en Angleterre, j près de cinquante villes, dont Londres, Glascow, Li- I verpool, Birmingham, Manchester, etc. ; en Suède, \ Gothembourg, — ont construit ou fait construire de | ces maisons. Le capital dépensé de ce chef par les \ municipalités anglaises était évalué, en 1898, à 125 i millions de francs (2). Il en est mêmequiont construit i des logements meublés, lodgings. \
(1) En France, quelques sociétés de consommation (la Famille de la \ Flaine-Baint-Denis, la Société du xYiii» arrondissement^ en construisant î des maisons pour leurs propres magasins ont aménagé des logements i dans les étages supérieurs pour les louer à l^urs sociétaires : mais elles le ! font moins dans un esprit de philanthropie que pour réduire leurs pro- I près frais de location. \
(2) Voir le rapport de M, Fowler à la Royal Statistical Society. !
I', Le Conseil municipal, ou, pour parler plus correclement, le Conseil du comté de Londres, a commencé u. par dépenser 7 millions de francs pour démolir, dans l'affreux quartier du Boundary Street, 720 maisons habitées par 5.719 personnes. Il lésa remplacées par un quartier neuf, avec des rues larges de 15 mètres, buanderies, bains, etc., pouvant recevoir 10.000 personnes. Il a dépensé en construction 8.300.000 francs, qu'il s'est procurés par un emprunt à 3 p. 0/0 remboursable en 60 ans. Les loyers sont en moyenne de 250 francs par an, ce qui est très minime pour Londres.
L'opération s'est soldée en déficit, non seulement parce que les 7 millions d'expropriations ont été passés par profits et pertes, mais aussi parce que les loyers n'arrivent pas à couvrir les annuités de l'emprunt contracté. Mais le Conseil ne s'en inquiète pas, car, en ce qui concerne les dépenses d'expropriation, il les considère comme rentrant dans les dépenses normales d'hygiène municipale (le taux de la mortalité a baissé de moitié dans le quartier) eten ce qui concerne rinsuffîsance des loyers, il estime qu'elle sera largement récupérée par la plus-value des terrains.
En Allemagne, une foule de villes, surtout dans la Prusse rhénane, sans construire elles-mêmes, favorisent les associations, de construction par des modes (le subvention très variés: concessions de terrains, souscriptions d'actions, avances de fonds, établissement gratuit de la viabilité, de l'eau, du gaz (i).
:M:(1) Voir le rapport déposé à l'Expositioa par le D' Albrecht, Les
Mais c'est surtout sous la forme d'associations coopératives ad hoc ^ c'est-à-dire spécialement créées par les ouvriers eux-mêmes en vue de pourvoir au besoin du logement, que paraît se présenter la solution de l'avenir.
En Angleterre et aux Etats-Unis, ces sociétés ont donné de prodigieux résultats. Ce n'est pas le lieu ici d'expliquer leur mécanisme qui est très compliqué. Rappelons seulement, comme terme de comparaison quelques chiffres.
En Angleterre, en 1900, les building socie lies êid\Qni au nombre de 2.207(1) avec 600.000 membres et un capital de plus de 1.500 millions de francs. Le nombre des maisons bâties par elles n'est pas connu. Toutefois, il ne faut pas croire qu'elles aient bâti des maisons pourtours 600.000 membres ni même qu'elles se proposent de le faire; la majorité des associés ne figure qu'en qualité de prêteurs. La société est ainsi à double face : caisse d'épargne pour les uns, société de construction pour les autres. D'ailleurs elle ne construit pas elle-même, mais comme les patrons dont nous avons déjàparlé, elle avance à ceux de ses membres qui veulent devenir propriétaires les capitaux nécessaires (2).
(1) Ces chiffres sont donnés dans le rapport du Chief Registar des Friendly societies, mais d'autres statistiques donnent des chiffres plus élevés : 3.730 sociétés.
(2) Ce système a pour but de surmonter le grand obstacle que rencontre la société coopérative de construction (et qui n'existe pas pour la société coopérative de consommation), l'impossibilité de se procurer le capital nécessaire uniquement par les souscriptions des sociétaires.
Il y a un autre système, c'est de ne construire que le petit nombre de maisons compatible avec le capital recueilli par les souscriptions annuelles et de les répartir entre les sociétaires par tirage au sort, mais
Aux Etats-Unis les building and loan societies (de construction et de prêt, la double fonction est ici très bien indiquée par le titre) sont au nombre de 5.600 avec 1.750.000 membres environ (dont 2/3 environ de prêteurs et 1/3 d'emprunteurs en vue de construire), près de 3 milliards de francs de capitaux, et le nombre de maisons qu'elles avaient fait construire était de 315.000- On se rendra mieux compte de Ténormilé de ce chiffre si je dis que Paris ne renferme que 80.000 maisons et 900.000 logements. La ville de Philadelphie, baptisée à cause de cela du nom de City of Homes, compte, dit-on, h elle seule 60.000' de ces maisons ouvrières, il est vrai qu'elles sont petites chacune n'étant faite que pour une famille. Ce sont, en effet, des homes qu'il s'agit de créer et, par conséquent, c'est bien la propriété définitive et non la simple location que ces sociétés veulent procurer à leurs membres.
La forme d'association coopérative pour la construction tend à se propager, avec des variantes, par tous pays. En France les sociétés coopératives de construction ne jouent encore qu'un rôle infijne. Cependant tandis qu'en 1889 le rapporteur, M. Georges Picot, ne les mentionnait même pas et que Y Almanach de la coopération, en 1893, n'en relevait que 3, aujourd'hui elles sont au nombre de 22 (sur 59), il est vrai qu'elles ne représentent guère que le sixième comme capital et
est leur imposer à la plupart d'entre eux une très longue attente. './est ce que fait une grande société de Copenhague. Comme la société ne peut faire assez de maisons pour tous ses membres — elle en avait 4.fXXJ (en 1000) — elle les fait tirer au sort. Ceux qui, même au bout d'un long temps, n'ont rien gagné ont du moins la consolation de retrouver leurs cotisations grossies par les intérêts accumulés.
comme construction. Elles avaient dépensé 1 million en constructions, cequi suppose tout au plus 300 maisons (1). La plus importante paraît être celle de Roubaix, « La Ruche roubaisienne » qui a déjà fait bâtir, quoiqu'elle n'ait été fondée qu'en 1895, une centaine de maisons. Naturellement, comme toutes les sociétés de construction, elle a été obligée de demander les avances nécessaires à d'autres qu'à ses candidatspropriétaires, mais à la différence des sociétés coopératives anglaises et américaines, ses prêteurs restent de simples créanciers et ne deviennent pasdes actionnaires-sociétaires et ceci^ au point de vue coopératif, constitue une grave infériorité.
L'Etat aussi a un rôle de premier ordre en ce qui concerne le logement, mais plutôt sous la forme négative qui consiste à supprimer les logements insalubres, et ceci rentre dans l'hygiène dont nous parlerons dans la section suivante. Il peut cependant subventionner les associations de construction sur le budget, comme en Danemark oh un crédit annuel de 2 millions de couronnes (2.800.000 francs) est inscrit au budget à cette fin. Il va sans dire que lorsqu'il est patron lui-même, il peut construire des maisons pour son personnel. L'État prussien dépense des millions de marks pour les maisons des employés (le ses chemins de fer : la Section allemande en offrait un grand nombre de spécimens, dont un grandeur naturelle à Vincennes (2).
M (1) En 1903 elles sont au nombre de 56 (sur 107) et ont dépensé en constructions 2.800.000 francs. Le progrès est assez marqué. (2) De même, en Bavière, une loi de 1900 ouvre sur le budget de