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IV. — La mort

L'assurance contre la mort est la plus rarement pratiquée. Cela s'explique par des raisons très claires. La première, c'est qu'à la différence des autres risques, maladie, vieillesse, accident, chômage, qui mettent en jeu l'intérêt personnel, celui-ci ne le I louche en rien. Certes! l'homme payerait cher pour prévenir sa mort, mais àquoi hon payer pour réparer les suites possibles de sa propre mort? Pour l'homme qui vit seul, la mort n'est pas un risque dans le sens économique de ce mot : elle est le dénouement attendu. Elle n'est un risque que pour autrui, pour la famille que la mort prématurée du chef risque de ruiner. C'est, d'après les statistiques, une des causes les plus fréquentes du paupérisme.

La seconde raison, c'est que cette assurance est très coûteuse. Pour assurer à la veuve ou aux enfants un capital équivalant à la valeur économique du décédé, c'est-à-dire donnant un revenu égal au produit net du travail du père de famille, il faudrait que celui-ci payât de son vivant une prime considérable, d'autant plus élevée que son métier sera plus malsain et que la mortalité y sera plus considérable. Ainsi même dans les conditions les plus favorables (en prenant les tarifs de la Caisse nationale d'assurances en France) un ouvrier qui voudrait assurer aux siens 10.000 francs en cas de décès (et remarquez qu'un tel capital ne donnera même pas 1 franc par jour de revenu) devrait payer, en commençant a vingt-cinq ans, 194 fr. 50, ce qui est tout à faitimpos-

sible(^). L'énormité de ces frais a découragé doq seulement les ouvriers, mais les patronsel l'État. Nous ne les voyons pas apporter à ce mode d'assurance le même concours que dans tes autres (2). On sait que dans la grande organisation officielle allemande, l'assurance contre la mort n'a pas encore sa place et n'est encore qu'à l'état de vague projet (sauf pour le décès par suite d'accident).

Cependant il y a deux pays où l'assurance contre le décès par le moyen de la mutualité est très répandue, même chez les classes ouvrières, c'est en Angleterre ï et aux États-Unis l^). Aux Étals-Unis c'est le principal, ^ presque l'unique objet, des sociétés de secours mu- | tuels. Ces c( Ordres fraternels » emploient le système j dit de ïassessment qui consiste àrépartir chaque année i entre tous les membres le total des indemnités dues ; pour décès. Il est très simple, très solidariste, mais J très dangereux parce que la mortalité, et par conséquent les contributions à payer, peuvent varier beau- ? coup et s'aggravent fatalement au fur à mesure que la i société dure (voir ce que nous avons dit, page 273, note), j Néanmoins, en 1900, elles assuraient plus de 5 millions de personnes pour plus de 2o milliards de francs. ,

Dans ces deux pays, en dehors des sociétés de j

(1) Dans les Compagnies à primes fixes, elle est de 212 francs. * M Cependant, fin 1903, a été créée V Union mutuelle pour V assurance i

en cas de décès qui oflre des tarifs réduits presque de moitié : une prime \

annuelle de 120 francs, à partir de l'âge de vingt-cinq ans et même de \

quarante ans, suffit pour assurer un capital de 10 000 francs au décès \

(2) Cependant la Caisse cantonale d'assurance populaire de Neuchàtcl i alloue une subvention qui est de 20 p. 0/0 pour ceux qui s'assurent dès i l'âge de vingt-cinq ans : donc 39 francs à déduire de la prime de 196 francs i qu'elle exige. j

(3) On pourrait ajouter la Suisse, mais il n'y a pas d'institution spéciale i pour l'assurance ouvrière (sauf celle de Neuchâtel).

secours mutuels, il y a un grand nombre d'associations mutuelles instituées uniquement en vue de l'assurance en cas de décès (ou sur la vie). On appelle .( industrielles » celles qui s'occupent spécialement des ouvriers. Comme elles ont à recouvrer d'innombrables petites cotisations, cela entraîne des frais considérables et par conséquent des primes relativement élevées, h^ Prudential assurance Company^ pour toucher ses primes, doit faijre courir, rien que dans Londres, mille encaisseurs.

L'élévation des salaires dans ces deux pays permet aux ouvriers ce beau luxe, mais encore faut-il dire que le capital assuré est très petit. Le maximum ^\é par les Friendly Societies est 200 livres (5.000 francs) et la moyenne est de beaucoup inférieure à ce chiffre. En sorte que l'indemnité ne prétend pas jouer le rôle d'un capital destiné à suppléer au travailleur disparu, mais simplement d'un secours funéraire plus ou moins large, destiné cà pourvoir d'abord aux frais d'inhumation puis aux suites immédiates du décès, à la crise momentanée qu'il entraîne.

En France l'assurance contre le décès est complètement négligée, même par les riches, ci plus forte raison par les ouvriers. Il serait intéressant de chercher la cause de cette lacune chez un peuple qui passe pour être économe et prévoyant, mais ce n'est pas le lieu ici. Peut-être tout simplement n'aime-t-il pas à penser à la mort. Les ouvriers ne songent même pas à profiter des tarifs singulièrement favor.'il)les de l.'i Caisse nationale d'assurances (1). Quant

I) D"aulant plus favorable que la Caisse n'exige aucun examen dical; elle stipule seulement que le contrat est rompu si l'assuré

aux sociétés de secours mutuels, quoique la nouvelle j loi de 1898, innovant sur la législation précédente, leur permette ce genre d'opération, en pratique elles ne le font jamais (^). Plus delà moitié cependant alloue une somme minime, 60 francs en moyenne, pour les frais-funéraires. Il y a aussi quelques sociétés spéciales qui pratiquent le système d'assessment américain : on les appelle du franc au décès c'est-à-dire \ qu'elles versent 1 franc par tçte à la mort de chacun \ des associés. Elles sont pi us nombreuses en Allemagne, j Il y a quelques sociétés pour assurer uniquement j les frais funéraires et un caveau^ ou au moins une ; place à perpétuité, au cimetière. Citons notamment \ celle qui s'appelle la Terre promise! Elle est déjà { ancienne puisqu'elle remonte à 1855; elle comptait j (en 1899) 1.368 membres et avait acheté déjà 725 I caveaux. Il est à remarquer que ces associations spé- !^ ciales en vue des funérailles ont été une des plus an- a ciennes, peut-être même la plus antique forme de mu- \ tualité entre les hommes, sous le nom de « collèges \ funéraires » ou « collèges de petites gens » [collegia- i tenuiorum) : elles étaient suscitées par un sentiment \ inconnu aux hommes d'aujourd'hui, la peur de \ mourir sans recevoir les honneurs funèbres et d'errer i

meurt dans les deux premières années, mais comme en ce cas elleres- Ji

titue tous les versements avec l'intérêt en plus, cette clause n'est pas ï

pour effrayer les maladifs. Heureusement pour le budget de l'État j!

cette Caisse est généralement ignorée. Depuis 1868 date de sa fondation 'i

elle n'a assuré que 3.200 personnes! j

Du reste le maximum de capital assurable est limité à 3.000 francs. j

M (1) Il y a en quelques progrès réalisés. En 1903 on compte 2,4h5 il

sociétés de secours mutuels ayant assuré des indemnités aux veuves et 1

orphelins, mais pour de petites sommes : il n'y en a qu'une vingtaine w^- \ surant une somme supérieure à 1.000 fr.

élernellemeDt, pauvres ombres sans asile, à la reclierche d'un tombeau.

Il est possible toutefois que les sociétés de construction de maisons ouvrières, si elles se multiplient en France, donnent une vive impulsion à l'assurance en cas de décès. En effet elles ne peuvent guère fonctionner sans cela. Un ouvrier ne peut accepter l'éventualité d^annuités à payer pendant 20 ou 25 ans si la mort doit rendre ces versements inutiles ou s'il doit en léguer la charge aux siens. Mais l'assurance contre le décès le délivre de tout souci : en cas de mort, il sera versé un capital égal à la valeur de la maison et la propriété en sera immédiatement et définitivement acquise aux ayants droit (i).

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