V. — Le chômage
Voici le dernier des risques spéciaux, celui de tous auquel il serait le plus urgent de parer, car c'est celuilà qui peut rendre inutile tout ce qu'on fera pour parer aux autres. Comment fera l'ouvrier qui chôme pour payer ses cotisations de maladie ou de retraite ou d'assurance quelconque? Comment fera-t-il pour placer à la caisse d'épargne?
Et il semble que de tous les risques, c'est aussi celui dont la loi de la solidarité sociale nous impose le plus
i^ L'assurance ywr Za rie diffère de l'assurance contre le décès en ce qu'elle assure le payement d'un certain capital à celui qui vit dès qu'il a atteint l'àj^e convenu. Elle est donc une des formes de l'épargne. L'assurance est dite mixte quand le capital doit être versé soitàl'assuré en cas de vie, soit à toute autre personne en cas de mort de l'assuré. Ces modes d'assurances sont très importants et sont pratiqués par de grandes Compagnies, mais ils n'ont pas pénétré dans la classe ouvrière. Il est évident que la prime est beaucoup plus élevée dans le cas d'asurance mixte, puisqu'elle est à double fm, que dans le cas d'assurance -impie. Elle est non pas seulement le double mais 5 à 6 fois plus élevée.
320 ÉCONOMIE SOCfALE.
la responsabilité : en effet, les autres, maladie, vieillesse ou mort, sont Je résultat de causes naturelles et éternelles, auxquelles nous ne pouvons rien et que d'ailleurs nous supportons tous, mais celui-ci est dû évidemment à des causes économiques et collectives qui paraissent spéciales à notre temps et qui ne pèsent que sur la classe salariée.
D'une enquête faite par l'Office du travail en 1893, il résulte que pour 100 places disponibles dans chaque usine on compte 116 ouvriers en moyenne : sur ce nombre 79 travaillent d'une façon permanente (c'està-dire 295 jours par an) et 37 d'une façon intermittente, les uns presque autant que le personnel permanent^ les autres quelques jours seulement.
A première vue ces chiffres paraissent effrayants, car il en résulterait qu'il y a 1 ouvrier sur 3 (37 sur 116) qui est condamné à un chômage plus ou moins prolongé et que l'ensemble de la population se répartit ainsi, si j'ose dire : un tiers flottant, deux tiers consolidés! Mais, heureusement, il n'en est pas ainsi, car cette statistique est celle des établissements considérés isolément, non celle de la population ouvrière prise dans son ensemble. Les ouvrieis, en effet, qui sortent d'une usine vont dans une autre : le fait qu'ils sont nomades n'implique pas nécessairement qu'ils sont chômeurs.
Une enquête faite en 1898 par les Bourses du travail, pour la fixation du viaticum, a donné des chiffres plus faciles à saisir: sur 100 ouvriers on en acompte 15 qui n'avaient qu'un travail intermittent et chômaient en moyenne 90 jours par an (^).
"K (1) Mais cette statistique, qui ne donnerait ,qu'un pourcentage de
Tout de même que lo ouvriers sur 100 soient condamnés au chômage pendant un quart de l'année, c'est encore très décourageant. On se console en se disant qu'il y a des chômeurs volontaires. Néanmoins, il semble bien démontré, non seulement par ces statistiques, mais par celles de tous les pays, qu'il y a partout une certaine proportion d'ouvriers qui ne peuvent trouver à se caser qu'à la condition d'en déloger d'autres (i). Et comme, si réduit qu'on veuille supposer ce nombre, nul ne sait s'il ne sera pas destiné à jouer un jour ou Tautre ce rôle d'épave, on peut juger quelle sécurité et quel repos d'esprit une telle éventualité peut donner à la population des salariés! On aurait le droit d'avoir, à moins que cela, l'esprit inquiet.
Contre ce mal il y a un premier remède, très modeste et simplement préventif, c'est de chercher à diminuer les cas de chômage en procurant du travail aux ouvriers qui n'en ont pas : c'est \q placement. S'il était théoriquement parfait^ c'est-à-diresi chaque place qui se trouve vacante pouvait être aussitôt remplie, il
4 1/2 p. 0/0 de journées de chômage, pamit inférieure à la réalité. Une >tatistique de lOffice du travail pour 1895 donnait une proportion de 9 p. 0/0 de journées de chômage, dont 2 '/^ P- 0/0 pour cause de maladie. Resteraient donc 6 V' P- 0 0 de journées perdues pour chômage proprement dit.
Ce calcul est confirmé par les statistiques ultérieures. Ainsi, en 1903, ou a compté 300 millions de journées de chômage involontaire, maladie comprise. Gomme le nombre total des salariés est de 11.482.000 (voy.' p. 86) qui, à 300 jours par an, représentent 3.446 millions de journées de travail, cela fait bien près de 9 p. 0/0.
(1) Charles Bootli, dans son livre que nous avons déjà cité plusieurs UA?,, Labour and Life inLondon, dit : « Le système de l'industrie moderne ne peut fonctionner sans une marge de chômage, sans une réserve de main-d'œuvre, mais la marge qui existe à Londres actuellement paraît exagîrée ». C'est la fameuse « armée de réserve » dont parlent souvent les marxistes.
est certain que le nombre des cas de chômage serait très sensiblement réduit. La même enquête de l'Office du travail montre en effet que, si au lieu de considérer chaque établissement séparément, on embrasse l'ensemble de la population ouvrière, on ne trouve plus que 3 p. 0/0 d'ouvriers en excédent sur le nombre de places disponibles.
Or, pour ce placemenl, les institutions ne manquent pas. 11 y a d'abord les Bureaux de placement très nombreux (1.455), entreprises privées fort lucratives, paraît-il, pour ceux qui les dirigent, fort onéreuses pour ceux qui s'y adressent{*), et qui néanmoins ne laissent pas que d'avoir une très grande clientèle. C'est par leur intermédiaire que s'opèrent le plus grand nombre de placements : environ 980.000 (sur lesquels 600.000 domestiques et garçons de café ou de restaurant). Ces chiffres se rapportent à une enquête de 1898 par l'Office du travail. Faut-il croire, comme le prétendent leurs partisans, que le nombres de leurs clients démontre les services rendus, ou faut-il croire, comme l'assurent leurs adversaires, qu'il est dû uniquement au fait que les patrons ne prennent leurs employés que là et que par conséquent, bon gré malgré, ceux-ci sont bien forcés d'y venir? Nous n'avons pas à traiter ici cette question, d'autant moins que ces Bureaux de placement, viennent d'être supprimés par une loi (2),
(1) Le droit perçu était fixe ou proportionnel (de 5 à 33 p. 0/0 sur le salaire mensuel). On évalue à plus de 6 millions les sommes perçues par ces Bureaux. -
M (2) La loi a été votée définitivement en 1903. Elle se borne à laisser aux municipalités la faculté de supprimer les bureaux de placement, à charge, si elles usent de ce droit, de payer une indemnité.
Constatons seulement qu'aux Etats-Unis l'opinion ne leur est pas plus favorable, « Ils ne font que peu ou rien pour la solution du problème du chômage et, d'autre part, ils sont généralement si malhonnêtement dirigés qu'on n'a pas suj^t de désirer leur maintien (1) ». Aussi les remplace-t-on par des bureaux créés par TEtat.
11 y a aussi des.Bureaux de placement municipaux dans diverses villes, notamment dans presque tous les vingt arrondissements de la ville de Paris, mais quoiqu'ils soient gratuits, ils n'ont que peu de clients. On leur reproche de se borner au rôle de boîte aux lettres et ne prendre aucune peine pour chercher des places(2).
Il faut mentionner ici l'ingénieux système de l'État du Luxembourg qui, depuis 1892, a fait de son administration des Postes un bureau de placement par des affiches apposées dans les bureaux de poste et par des cartes postales à cinq centimes, de couleurs différentes, les unes pour l'offre, les autres pour la demande de travail, servant à transmettre toutes les offres et demandes. L'État du Luxembourg fait ce que font en France, comme nous^allons le voi r, les Bourses du travail, et du reste, il avait exposé sous ce nom.
11 y a aussi des sociétés de placement à caractère philanthropique ou religieux. Une des plus anciennes est « la Société protestante du travail », fondée en 1868 et qui, d'ailleurs, malgré son titre, n'a pas de caractère
(1) Employmenl Bureaus, par Willoughby, dans les monographies pour l'Exposition déjà citées.
(2) Cependant il est juste de citer le Bureau municipal de placement du VI» arrondissement de Paris qui paraît rendre de réels services.
confessionûel. On évalue à 50.000 le nombre de placements effectués par celte société depuis sa fondalion. Du reste, il n'est guère de société de charité qui n'ait pour préoccupation de procurer un emploi à ses assistés. Cependant l'enquête de 1898 n'attribuait à ces œuvres que 49.900 placements, mais elle ne portait que sur 189 d'entr'elles.
Les sociétés de secours mutuels font aussi des placements. En 1898, on en signalait 126 qui avaient fait 46.000 placements.
Les syndicats patronaux et mixtes en avaient fait 25.000.
11 y a surtout les syndicats ouvriers. Tous s'occupent du placement de leurs membres et ils visent même à devenir les seuls organes de placement, ce qui leur donnerait un irrésistible moyen d'action sur tous les salariés et leur conférerait le caractère d'une organisation quasi obligatoire, car il serait bien difficile à un ouvrier de se refuser à faire partie d'un syndicat du jour où il saurait que c'est la seule porte où il puisse frapper pour trouver du travail.
Mais le syndicat ouvrier, quand il est seul, n'a qu'un champ d'action très limité. C'est seulement en se fédérant avec les autres qu'il peutoffrir àceuxqui s'adressent à lui des chances sérieuses de placement. Et à cet égard, la fédération régionale est plus avantageuse que la fédération par métiers. Or ces fédérations régionales sont précisément ce qu'on appelle les Bourses du Travail. Elles figuraient en assez grand nombre à l'Exposition, et c'était une des rares institutions vraiment nouvelles que l'Exposition de 1889 n'avait pas connues. Ajoutons que la France est le
pays où elle a pris le plus de développemenKM. Leur organisation, à tous égards^ telle qu'elle était présentée, par exemple, par les Bourses du travail de Toulouse, de Limoges, de Besançon, est très intéressante. Presque toutes reçoivent des subventions ou tout au moins un local de la municipalité, et c'est même presque l'unique forme en France de ce qu'on appelle le socialisme municipal. Mais elles ont aussi des ressources propres consistant en cotisations payées par les syndicats adhérents.
On sait que c'est à un économiste, qui est aujourd'hui le doyen de l'école économique libérale, à M. de Molinari, que revient l'idée première et le nom même de ces institutions. C'était en 1845 : l'organisation ouvrière n'était pas mure pour la réalisation de cette idée, il fallut attendre un demi-siècle. Mais ce qu'il importe de noter ici c'est que M. de Molinari les avait conçues précisément comme organes de placement (( pour faire connaître aux ouvriers de tout un pays, de tout un continent, jour par jour, les endroits où le travail s'obtient aux conditions lesplus favorables^ ceux où ils doivent se porter de préférence pour en demander» (2).
11 est vrai que les Bourses du travail, depuis qu'elles sont constituées, cherchent à exercer beaucoup d'autres fonctions, notamment à donner l'enseignement professionnel dont nous avons parlé (p. 244 note), à
(1) Voir page 86. Cependant les « Alliances de Syndicats » d'Allemagne (Gewerkschaftskartelle), qui sont en beaucoup plus grand nombre que les Bourses du travail de France (353 en 1904) remplissent à peu près les mêmes fonctions.
(2) Brochure publiée en 1844 et reproduite dans le livre de M. de Molinari, Les Bourses du travail.
jouer un rôle socialiste el politique dont M. do Molinari décline énergiffuement la paternité, mais enfin:: cette fonction originaire reste et tend même à devenir de plus en plus leur fonction essentielle. En 1900, elles ont fait d03.000 placements.
Chaque Bourse dresse chaque semaine un tableau indiquant le nombre de places vacantes dans chacun des métiers de sa circonscription. Pour simplifier les écritures, chaque métier est désigné par un simple numéro d'ordre. Tous ces tableaux sont centralisés par la Fédération des Bourses à Paris (créée en 4892) et renvoyés en un tableau d'ensemble à chaque Bourse de province (i). j
Ce n'est pas tout d'indiquer aux chômeurs où ils \ pourront trouver du travail ; encore faut-il leur four- \ nir le moyen d'y aller. De là l'institution du viaticum, j indemnité de route, dont le nom dit assez l'antique f origine et évoque les compagnonnages et le tour de ; France; mais tel qu'il est réorganisé depuis 1898, il i est au contraire très moderne. Ce n'est plus une j aumône fraternelle, c'est une véritable assurance : y ont droit les ouvriers seulement qui appartiennent à | la Fédération des Bourses du travail (250.000), et i ils y ont droit en vertu de la cotisation de 0 fr. 10 f|
(1) Ce mécanisme a été reproduit dans les Bureaux de l'État de l'IIli- rt nois créés par la loi du 17 avril 1899. '^
Cette façon de publier une cote du travail était indiquée déjà par # M. de Molinari : « Les Bourses du travail seraient pour les transactions i% des travailleurs ce que les Bourses actuelles sont pour les opérations des tt capitalistes... Le prix du travail pour chaque industrie y serait chaque «» jour affiché. La cote de la Bourse du travail serait ensuite insérée dans les journaux » (Article déjà cité.)
Cependant il faut dire que les Bourses du travail ne se contentent p.is de ce rôle passif d'enregistrer le prix du travail, mais s'efforcent de le faire monter.
par mois qui est payée par tous. Tout est organisé pour le mieux en vue de prévenir les abus, d'écarler les Irimardeurs : ainsi le chômeur ne doit jamais revenir sur' ses pas et il doit se rendre dans la localité qu'on lui désigne. Il ne doit accepter du travail qu'au tarif syndical, sinon il perd son droit au viaticum. Les Bourses ne veulent pas faire concurrence Mux ouvriers de la localité, mais tout au contraire relever le taux de la main-d'œuvre en Tenlevant aux lieux où elle est surabondante pour la transporter à ceux oi^i elle est rare. Chaque indemnité payée, qui est de 2 francs pour 40 kilomètres, est inscrite en toutes lettres sur un livret, et ce livret devra être présenté, daté et timbré par chaque Bourse où le chômeur se présente.
Les Bourses du travail ne sont pas les seules organisations qui allouent le viaticum à leurs adhérents. Certaines fédérations de syndicats, la« Fédération des travailleurs du Livre », dont nous avons déjà longuement parlé (voir page 87), celle des « ouvriers lithographes », « l'Union des travailleurs du tour de France », le font aussi, mais avec bien moins d'ampleur, parce qu'elles n'embrassent qu'un nombre relativement restreint d'ouvriers.
Les syndicats ne pourraient-ils pas, au lieu de chercher du travail pour les chômeurs, leur en fournir directement en organisant eux-mêmes des ateliers de production? Cette idée hardie a été proposée par M. Deherme, mais n'a pas encore été réalisée. Les difficultés pratiques sont grandes. kMais ce que les syndicats ne peuvent faire, les mucipalités, le département, l'État, qui ont presque
toujours des travaux sur le chantier, ne pourraientils le faire ? En effet beaucoup le font. Le Bulletin (le l'Office du Travail donne la liste de 589 municipalités, réparties dans 69 départements qui ont organisé en 1901 des travaux de secours contre le chômage et ont distribué 1.666.652 journées de salaires, ce qui représente près de 1 million de journées de travail (*).
Voilà les divers moyens institués afin de prévenir le chômage, mais ce n'est pas là l'assurance proprement dite, c'est-à-dire la réparation du préjudice pécuniaire causé par le chômage. Peut-on s^assurer contre ce risque du chômage comme contre celui de la vieillesse ou de la mort, c'est-à-dire faire verser par un groupe d'ouvriers des primes calculées de façon à pouvoir payer la journée de chômage quand l'un d'entre eux sera sans travail ? — Assurément le problème est difficile.
L'assurance ne peut guère parer qu'aux risques qui ont un caractère individuel et tout à fait fortuit; or, le chômage frappe par grandes masses, et il peut dépendre dans une large mesure de la volonté — de la mauvaise volonté — des employeurs ou des employés. La grève, par exemple^ n'est qu'une variété du chômage. Or, quelle est la Compagnie qui pourrait songer à assurer contre le risque de grève, contre la grève générale ! Et même à ne prendre que le cas de chômage individuel, combien il est difficile de savoir si l'ouvrier ne travaille pas parce qu'il ne le peut pas ou parce qu'il ne le veut pas, et comment ne pas crain-
(1) 4 Ces chiffres lï'ont pas varié sensiblement depuis.
dre qu'une indemnité assurée en cas de non-lravail ne multiplie terriblement le nombre des sans-travail?
En fait nous ne connaissons aucune compagnie d'assurance — malgré l'étonnante variété de leurs opérations : elles assurent contre le vol et contre des risques encore plus singuliers (voir page 45) — qui ait songé à entreprendre l'assurance contre le chômage : sa ruine serait certaine.
Les sociétés de secours mutuels seraient en meilleure situation pour assurer contre ce risque, car, par le fait de la mutualité, tous ses membres se trouvant à la fois assureurs et assurés et le chômage d'un seul se répercutant sur tous sous forme de cotisations supplémentaires à payer, on peut croire qu'ils se surveilleront réciproquement et qu'il n'y aura que des cas de chômages sincères. La loi nouvelle de 1898 •permet en efTet aux sociétés de secours mutuels de donner des indemnités de chômage ; mais elles sont bien rares en France et par tout pays celles qui usent de cette faculté. Et comment feraient-elles en effet? A peine si leurs ressources suffisent pour les indemnités en cas de maladie, combien moins pour les indemnités de chômage (i) !
L'association professionnelle est encore mieux placée que la société de secours mutuels, car elle a celte supériorité qu'étant composée d'ouvriers de même
(1) Cependant il y a quelques associations mutuelles créées uniquement contre le chômage (à Cologne 1896, Stuttgard 1897), mais elles ne vivent que par les subventions des membres honoraires.
Nous verrons plus loin qu'il y a des sociétés d'assurance entre patrons contre la grève ; mais c'est tout différent, car ici les patrons se prémunissent contre le fait de leurs ouvriers, non contre leur propre fait. La situation ne serait équivalente que s'il s'agissait pour les ouvriers de s'assurer contre le renvoi individuel ou collectif de la part des patrons.
inélier, elle connaît parfaitement Tétat du marché du travail. D'ailleurs, ayant précisément comme fonction essentielle, comme nous venons de le voir, le placement de ceux de ses membres qui sont sans travail,' elle ne peut guère être trompée par de faux chômeurs. A celui qui se dit sans travail, elle indique le lieu où il peut en trouver, et si elle-même ne peut tro^iver de travail à lui procurer, en ce cas la sincérité de la déclaration se trouve vérifiée. Aussi l'assurance contre le chômage tend-elle à prendre place dans les attributions régulières des syndicats e( des Bourses du travail. L'obstacle, ici aussi, c'est le manque de ressources. Cependant, il y en a environ 200 qui allouent des secours plus ou moins réguliers en cas de chômage (i).
Nous retrouvons ici la « Fédération du Livre». Elle n'avait pu faire figurer l'assurance contre le chômage dans sa belle exposition, car elle ne l'avait pas encore, mais elle l'a crééeen 1900(2). Tout fédéré, moyennant le versement régulier de sa cotisation (qui a dû être élevée à cette fin de 0 fr. 70 à 1 fr. 50 par mois), a droit, en cas de chômage à une indemnité de 12 francs par semaine, pendant six semaines par an
M (1) En 1904, il y a 307 caisses de chômage syndicales (dont 162, il est vrai, pour la seule Fédération du Livre), plus 5 patronales ou indépendantes. Elles englobent 30.000 ouvriers.
(2) Cette assurance garantit contre le chômage pour cause de maladie aussi bien que par manque de travail.
Quant au chômage pour cause de grève, celui-ci est assuré aussi, mais dans des conditions différentes (Voir ci-dessus, page 98).
M Les sommes versées pour l'assurance se sont trouvées insuffisantes. Le déficit pendant les années 1901, 1902, 1903 a été en moyenne de plus de 20.000 fr. et à partir du 1er avril 1904 il a fallu élever la cotisation mensuelle à 2 fr. 11 faut dire que ce métier est particulièrement frappé pLiir le chômage : plus de 12 p. 0/0 de chômeurs en 1903.
au maximum — mais à la conditioû qu'il n'ait pas quitté volontairement le travail ou n'ait pas été renvoyé pour inconduite et qu'il accepte toute place qui lui sera indiquée par la Fédération, même en dehors de la localité.
Par là l'assurance et le placement se complètent et se fortifient l'un l'aulre.
Il est évident que les syndicats ou les Bourses qui assurent contre le chômage ferontde leur mieux pour placer l'ouvrier le plus tôt possible et pour le plus long temps possible — à la différence des bureaux de placements payants, qui ont tout intérêt à voir ceux qu'ils placent revenir les trouver au plus tôt et souvent, puisque aussi longtemps que l'ouvrier chôme, il reste à leur charge.
Pour les Trade Unions anglaises, l'assurance contre le chômage est d'une pratique courante. Elles peuvent la faire parce qu'elles font payer à leurs membres des cotisations élevées. Même elles lui consacrent (non compris les dépenses pour les grèves proprement dites) près d'un quart du budget de leurs dépenses. Elles y voient le plus efficace moyen de maintenir le taux des salaires, car l'ouvrier, assuré de toucher son indemnité de chômage, n'est plus réduit à capituler en acceptant un prix inférieur au tarif syndicaK^h
Nous n'avons parlé jusqu'à présent que de l'association, mais les deux autres facteurs de l'Économie ^')ciale ne peuvent-ils rien ici?
1) On évalue à 8rX).000 le nombre des syndiqués anglais assurés litre le chômage. L'indemnité est généralement de 10 à 15 sh. (12 fr. 50 18 fr. 75) par semaine.
En ce qui concerne les patrons, on ne saurait vraiment leur demander, sans ironie, de contribuer à l'assurance contre le chômage, puisque généralement ils en souffrent cruellement aussi et pourraient souvent réclamer en ce cas le rôle de « sinistrés », et on ne peut non plus leur demander d'indemniser leurs ouvriers quand ceux-ci font grève. Au contraire les patrons ont formé en Allemagne des associations d'assurance mutuelle pour s'indemniser eux-mêmes des dommages résultant des grèves W.
Cependant certaines fabriques, Baccarat en France, et plusieurs en Allemagne, Cornélius Heyl à Worms, Lanzô à Manheim, ont créé des caisses de chômage pour les mortes-saisons. Mais comme les ouvriers n'y contribuent pas, on ne peut voir là que des modes de subventions patronales.
Quant à l'État, il ne saurait songer, pour les rai- « sons que nous avons indiquées au début de ce cha- ; pitre, à organiser l'assurance contre les accidents ; par voie de réglementation générale. L'Empire aile- j mand lui-même Fa rayée de son programme. Mais ■ les municipalités, opérant dans un champ plus res- '■ treint et où le contrôle est plus facile, peuvent faire \ quelque chose : soit organiser une caisse d'assurance ] municipale contre le chômage, ce qui sera déjà fort ' dangereux, soit du moins subventionner les associa- ; lions ou syndicats qui font ce genre d'assurance.
Contentons-nous de signaler, en passant, les ex-
(1) Ces associations patronales, à Berlin, à Leipzig, à Dusseldorf, nln- |
(lemnisent pas qua-nd elles estiment que le patron s'est mis dans son tort ^
et par conséquent, loin de provoquer les grèves, comme on aurait pu *
a priori le craindre, elles tendent plutôt à les prévenir. :|
périmentations faites en Suisse et en Allemagne. Berne, la première, en 1893, Bâle en 1901 (celle-ci à la suite d'un vote du peuple rejetant un projet d'assurance obligatoire) ont fondé des caisses d'assurances contre le chômage, facultatives mais subventionnées par l'Etat et par des membres honoraires. Saint-Gall a même essayé, en 1895, de l'assurance obligatoire pour tous les ouvriers touchant un salaire inférieur à 5 francs.
Mais les résultats ont été partout nuls ou très médiocres (i). Là même oii l'assurance est obligatoire, rares sont ceux qui s'inscrivent et surtout qui payent — et nombreux ceux qui réclament l'indemnité, ce qui entraîne à bref délai la ruine de ce système.
En Belgique, d'abord la ville de Gand, puis Liège, Anvers, ont essayé d'un nouveau système qui paraît donner d'excellents résultats. La municipalité se borne à subventionner simplement les syndicats ouvriers ou sociétés de secours mutuels qui pratiquent l'assurance contre le chômage, en majorant dans une certaine proportion les allocations que celles-ci tirent de leurs propres ressources (2). On sait que ce système
(1) La caisse de Saint-Gall n'a fonctionné que deux ans (1895-1897).
La dernière année, la caisse obligatoire de Saint-Gall n'avait pu toucher que 16,400 francs de cotisations et avait dû en payer 19.614 d'indemnités. La caisse de Berne a dû payer jusqu'à 50 francs d'indemnités par 6 francs de cotisations versées.
(2) A Gand, la majoration s'élève à un tiers environ. En 1901, la caisse d'assurance a payé 50.000 francs d'indemnités de chômage, dont 36.000 francs provenant des cotisations des ouvriers et 14.000 francs des subventions de la ville.
* Ce système est à l'étude en France. Le Conseil supérieur du Travail en a demandé l'application avec quelques modifications, notamment en faisant coopérer les patrons et l'État avec les municipalités; et en 1904 la Chambre des députés a voté un crédit de 100.000 francs à cet effet.
de subventions accordées par les pouvoirs publics sur une large échelle, mais réservées à ceux qui ont fait acte d'initiative — et qui est la transposition dans l'ordre économique de la maxime: Aide-toi ! Dieu l'aidera ! — est caractéristique de toute la législation sociale belge.
Nous avons vu (p. 328) que c'est plutôt sous forme de chantiers publics que les municipalités cherchent à venir en aide aux ouvriers sans travail et qu'un assez grand nombre de villes en Allemagne et en France ont essayé de ce système (*). Malgré le sinistre précédent des ateliers nationaux de 1848, il ne faut pas le rejeter absolument. Toutefois ici nous entrons dans le domaine de l'assistance : ceci, en effet, n'est qu'un des modes de l'assistance par le travail dont nous aurons à parler dans une des sections suivantes.