‹ Économie socialeChapitre 34 sur 47 · ACCROISSEMENT · texte numérisé non relu

ACCROISSEMENT

Tableau A... 1.176.140 1.477.851 25,69 p. 0/0 Tableau C... 153.610 196.500 2l,o7 p. 0/0

qui démontrent que les deux modes de production, grande et petite industrie, ont augmenté simultanément, mais celle-ci un peu plus rapidement que cellelà (0.

elle l'était, la part de la grande production augmenterait beaucoup évidemment, puisque les six grandes Compagnies de chemins de fèr à elles seules occupent 250.000 employés ou ouvriers. Mais en ce cas il faudrait inscrire aussi dans le tableau toute l'industrie commerciale, et alors l'armée innombrable des petits marchands et des débitants de boissons ferait de nouveau pencher la balance du côté de la petite production. (l)On peut dire que cette statistique est insuffisante parce qu'elle ne

LNDÉPExNDANCE. * 407

Les conclusions que nous venons de tirer des chiffres relatifs à la France ressortent également des statistiques de tous les pays. Partout on constate à la t'ois ces deux faits : — d'une part, développement évident, quoique plus ou moins rapide, de la grande industrie; — d'autre part, importance toujours considérable de la petite industrie (M.

Comment expliquer ces deux faits qui paraissent à première vue contradictoires? Us ne le sont pas en réalité.

D'une part il y a tendance instinctive de toutes les entreprises industrielles à s'agrandir, particulièrement parce qu'elles cherchent à produire directement toutes les matières premières ou accessoires qu'elles étaient auparavant obligées d'acheter. Mais il semble cependant que cet agrandissement ne soit pas indéfini : il semble qu'il y ait des limites fixées par la nature à Tagrandissement des établissements industriels ou économiques, tout comme à celui des êtres vivants. Sans doute on peut citer quelques établis-

dislingue pas, dans le tableau A, les commerçants des industriels : or, le petit commerce est très différent de la petite industrie. On peut souhaiter l'accroissement ou le maintien de la classe des artisans sans souhaiter le moins du monde l'accroissement ou le maintien de la classe des boutiquiers et des débitants de boissons qui représentent peut-être la plus grosse part des patentés. Certes! il serait très désirable de pouvoir faire cette distinction pour savoir si c'est bien la catégorie des artisans proprement dits qui a augmenté; malheureusement les statistiques ne nous en fournisseni pas le moyen.

(1) Le Rapport pour la Suisse, de M. Lecointe, dit : « D'une part le nombre des grands établissements qui occupent 500, 1.000 ouvriers et davantage, joue un rôle de plus en plus prépondérant. Le nombre de ces établissements augmente d'année en année... La grande industrie a toujours plus de tendance à accaparer diverses branches de la petite in- 'lustrie... Toutefois les petits métiers ne sont pas près d'être anéantis comme on le prophétise ».

seineols mammoulhs, comme disent les Américains; tel celui d'Essen avec 50.000 ouvriers, mais ce sont des exceptions, presque des monstruosités, dues sans doute à certaines conditions spéciales. Parvenu à un certain degré de développement, généralement rétablissement s'arrête et ne peut le dépasser. Les magasins du Bon Marché ou du Louvre sont stationnaires depuis un certain nombre d'années déjà et n'ont pu empêcher beaucoup d'autres grands magasins de se développer. On croit même aujourd'hui que l'économie des frais généraux qu'on attribuait à lagrande industrie cesse au delà d'une certainelimile. Les ententes industrielles, cartels ou trusts, qui suscitent un tel émoi dans l'opinion publique, n'auraient jamais pris naissance si une grande entreprise industrielle pouvait s'étendre indéfiniment et absorber ses rivales; c'est précisément parce qu'elle ne le peut pas, qu'elle préfère conclure avec celles-ci une enlente, une alliance, qui a généralemeat pour résultat la fermeture d'un certain nombre de ces établissements, ceux qui sont dans les conditions les plus défavorables, mais qui n'a cependant jamais abouti, \ croyons-nous, à les supprimer tous pour n'en laisser \ subsister qu'un seul. j

D'autre part, au fur et à mesure que les industries l déjà constituées tendent à se concentrer en grands 1 établissements et même à s'annexer les petites indus- ^ tries auxiliaires, il naît chaque jour des industries f nouvelles qui remplacent les vides faits dans le ^ champ de la petite industrie. Celui donc qui voyant la plupart des industries évoluer vers la grande production, en conclut que bientôt il n'y aura plus que

ces grands établissements, raisonne comme un enfant qui voyant que tous les hommes s'acheminent vers la vieillesse, en conclurait que bientôt la société humaine ne sera composée que de vieillards. Si certaines industries, comme par exemple l'industrie textile, évoluent fatalement vers le machinisme et la grande fabrique, d'autre part on voit à chaque instant surgir de terre, comme des pousses vertes sous les grands chênes, des industries nouvelles. Tantôt ce sont les industries domestiques qui se détachent de la famille pour se constituer en métiers indépendants : ainsi autrefois tout le monde faisait cuire son pain et blanchir son linge à la maison ; aujourd'hui la boulangerie et le blanchissage constituent deux des branches les plus considérables de la petite industrie. Tantôt ce sont des inventions nouvelles, telles que la photographie, les appareils électriques, les automobiles, qui engendrent une foule de petits métiers.

On peut donc considérer aujourd'hui comme certain que la fameuse « loi de concentration industrielle », qui devait entraîner à une échéance plus ou moins prochaine la disparition de la petite industrie, n'est nullement vérifiée par les faits (^).

Toutefois il faut remarquer que si le nombre des petites industries, c'est-à-dire des artisans ou des petits patrons travaillant pour leur compte et chez €ux, tend à se maintenir, peut-être même à augmenter, il n'est pas sûr que le nombre des producteurs

^K (l) On sait que, même parmi les socialistes marxistes qui avaient fait ^K.'de cette prétendue loi la base de leur système, plusieurs commencent à ^^Kle reconnaître. Mais nous n'avons pas à entrer ici dans cette controverse

vraiment indépendants augmente ou même se maintienne. Il semble bien au contraire qu'un grand nombre de ces petits producteurs tornbent de plus en plus sous la dépendance de la grande industrie ou du commerce, à tel point qu'ils cessent d'être des artisans, dans le sens communément attaché à ce mot, mais deviennent simples salariés à domicile. Cette évolution qui se dessine aujourd'hui avec une intensité inquiétante c'est la transformation du métier indépendant, et parfois même la décomposition de la grande fabrique capitaliste, en fabrique collective — car tel est le nom aujourd'hui fameux dont Le Play avait baptisé ce régime industriel. Tantôt le fabricant, ou plutôt le marchand, car c'est alors le véritable nom qu'il doit porter, se borne à acheter à l'artisan ses produits, mais l'artisan perd déjà par là l'attribut qui caractérise le producteur autonome : vendre directement au public. Tantôt le patron fournit aussi la matière première, et l'artisan se trouve alors réduit au rôle de travailleur à façon : c'est le cas de l'ouvrier tisserand de Lyon et de Saint-Etienne, des armuriers de Liège, des ouvriers tailleurs dans presque toutes les grandes villes. Ce qui précipite cette évolution, c'est que le patron y trouve des avantages considérables qui sont : — 1" d'échapper à toutes les réglementations légales qui pèsent aujourd'hui sur les fabriques; — 2° de n'avoir besoin que de très peu de capitaux et surtout de pouvoir se dispenser du capital le plus gênant, le capital fixe; — S*" de pouvoir faire varier la production dans la mesure exacte de la demande, l'augmentant instantanément ou la réduisant à rien ; — 4° de n'avoir plus à se préoccuper du

INDÉPENDAINCE. 411

chômage et des morte-saisons, des malfaçoQs, et de toutes les fâcheuses éventualités qu'il laisse pour compte à Touvriersous prétexte que celui-ci, étant travailleur indépendant^ en doit assumer la responsabilité.

Et alors-si d'une part on regarde à ces tristes conditions, anti-économiques et anti-hygiénique, dans lesquelles s'enfonce de plus en plus l'industrie à domicile et que l'on a flétries du nom désormais fameux de swealing -System^ et que d'autre part on regarde à ces grandes fabriques modernes dont nous avons déjà fait le tableau, toutes reluisantes de propreté et parfois de luxe, soumises d'ailleurs à toutes les prescriptions de la loi, à la surveillance des inspecteurs et à celle encore plus efficace des ouvriers organisés et syndiqués, on en yienl à se demander s'il vaut vraiment la peine de chercher à défendre la petite industrie contre la fabrique et si ce n'est pas jouer le jeu des patrons?

Et pourtant nous sommes de ceux qui pensent que la petite industrie vaut la peine d'être défendue, d'autant mieux qu'elle se défend fort bien toute seule. La meilleure preuve qu'elle mérite de vivre, c'est qu'elle vit. Les causes d'infériorité que nous venons de signaler ne sont peut-être pas incurables et nous allons précisément examiner les remèdes employés pour cela. Mais n'oublions pas que, alors même que ce régime économique ne confère au travailleur qu'une semi-indépendance, néanmoins même sous le régime de la fabrique collective, même quand il travaille dans une misérable chambre pour un misérable salaire, il y trouve plus de charme que dans la plus luxueuse fabrique, et la preuve qu'il y trouve

des joies et un bonheur relatif c'est la ténacité avec laquelle il s'y cramponne.

« La Société pour le développement du tissage à Lyon » cite et s'approprie, dans son rapport dont nous parlerons tout à l'heure, cette déclaration empruntée à iM. Aynard (i) : « Le tisseur lyonnais travaille sous le régime de la liberté absolue; il n'est point un ouvrier d'usine, il s'en vante; pour rien au monde, il ne voudrait abdiquer sa liberté... Il ne dépend de personne, mais en revanche le patron ne contracte aucune obligation précise envers lui ». Et dans le rapport sur « TLconomie sociale à Lyon », M. Isaac ajoute : « Cette indépendance qu'il prise tant et qui lui inspire un profond mépris pour les usines qu'il appelle des bagnes, réduit de près de moitié la somme de travail qu'il pourrait faire (2) ».

Donc d'une part, il faut chercher les moyens de rendre la condition des ouvriers de la petite industrie égale à celle des ouvriers de la grande industrie en soumettant les petits ateliers aux lois protectrices du travail, quant à sa durée, quant au travail de nuit,

(1) Ltjon en 7889.

(2) Le rapporteur sur l'Économie sociale en Belgique, citant les deux volumes de monographies sur les Industries à domicile en Belgique publiés par l'Office du travail, dit : « Là on retrouve ces rémunérations de 0 fr. 15, de 0 fr. 25 par jour, qu'on a tort de croire à jamais disparues du pays... Le tressage de la paille surtout et la coutellerie sont misérables et la vie de leurs ouvriers est un mystère pénible, digne d'exciter la commisératien de tous. Pour aucune des industries à domicile étudiées jusqu'ici il n'y a d'espoir d'améliorer les salaires trop bas, toujours restés au taux d'il y a cinquante ans ». Et pourtant que nous dit M, Genart dans la monographie sur les ouvriers couteliers qui ne gagnent que 4 fr. 75 à 2 fr. 50 : « Le coutelier, accoutumé au travail à domicile et aussi à l'indépendance qu'il lui doit, répugne à la pensée que cette ■organisation soit condamnée à disparaître ».

INDÉPENDAxNCE. 413

quant aux conditions hygiéniques, quant au payement des salaires, etc.

D'autre part, il faut chercher les moyens de développer la petite industrie en lui procurant tout ce qui lui manque. Et que lui manque-t-ii donc? Trois choses :

Les débouchés;

La matière première et l'outillage;

Le capital ou, ce qui revient au même, le crédit.

C'est précisément parce que ces trois éléments du succès faisaient défaut à l'artisan qu'il a été réduit à les demander à l'intermédiaire, au fabricant, et qu'il est ainsi tombé peu à peu dans la servitude de la fabrique collective. Il faut les lui rendre. Voyons par quels moyens.

§ 1 . — Associations pour la vente des produits.

C'est en perdant Taccès direct auprès du public pour la vente, c'est en subissant l'intermédiaire du capitaliste, que la petite industrie a dégénéré en fabrique collective. 11 semble donc que si l'on veut lui rendre son indépendance, c'est parla qu'il faut commencer : lui permettre par l'association de s'affranchir du marchand, soi-disant fabricant, et de vendre directement au public.

iMais, en fait, ces associations industrielles sont fort rares et aucune n'existe en France, aussi n'en parlonsnous ici que pour mémoire. Il ne faut pas s'en étonner. Pour que de semblables associations puissent se former, il faut au préalable, là comme dans toute autre association, que l'esprit de coopération ait rem-

placé l'esprit de compétition. Or nulle part la concurrence ne sévit avec plus d'âpreté qu'entre petits producteurs et petits commerçants. Il est vrai que, pour la vente des produits agricoles, des associations similaires ont pu se développer dans une certaine mesure, ainsi que nous le verrons dans la section suivante, mais c'est parce que dans l'industrie agricole la concurrence, à proprement parler, n'existe pas.

Les seules associations de vente connues entre petits producteurs industriels sont en Allemagne. On les appelle « sociétés de magasinage » [înagazin-genossenschaften)^ ce qui veut dire que les petits producteurs créent un magasin de vente commun où le public peut faire ses achats. La plus remarquable paraît être celle des « petits horlogers de Berlin ». En 1901, on comptait en Allemagne 79 sociétés de cette catégorie(i).

§ 2. — Associations pour l'achat des matières premières et des instruments.

Cette forme d'association industrielle a pris un peu plus de développement que la précédente, quoiqu'elle soit loin d^atteindre les proportions qu'elle a prises dans l'industrieagricole. En Allemagne, on en compte 211 proprement dites, sans compter d'autres qui se distinguent difficilement des associations coopératives de production (2). Et quelques-unes, telles que les tailleurs deCrefeld, les menuisiers d'Osnabruck, les ébénistes de Munich, sont fort importantes, à telles ensei-

(1) Rapport du D'' Crùger au Congrès de l'Alliance coopérative internationale de 1902.

(2) Le rapport précité relève 545 « sociétés d'artisans » de toute espèce.

1NDÉPENDA.NCK. 415

gnes que les marchands en gros et fabricants s'en sont émus etontdemandéquelaloiinterdiseaux marchands de détail l'achat en commun ! Il y en a aussi en Autriche et en Belgique. Dans ce dernier pays, il faut citer les tailleurs de Liège etceux delà Fédération nationale (catholique), les cordonniers de Gand et d'Anvers (').

Mais plusieurs de ces associations d'achat belges ont un caractère plutôt collectiviste qu'individualiste : il s'agit moins pour elles de faire vivre la petite industrie que de créer des ateliers syndicaux.

Même en Russie divers essais ont été faits pour grouper \q^ Koustaris ^ c'est-à-dire les artisans, en associations d'achat de matières premières.

En France nous n'en connaissons qu'un seul exemple. C'est « la Société coopérative d'approvisionnement général des coiffeurs de Paris». Fondée en 1895, elle achète en gros les fournitures diverses nécessaires à ce métier et même fabrique certains articles (eaux pour frictions, etc.) dans son laboratoire. Elle fait réaliser à ses 300 membres de sérieuses économies, et, en plus, un petit boni de 4 p. 0/0 sur leurs achats.

La question de l'outillage, c'est-à-dire de l'achat ou de la location des instruments nécessaires à l'industrie, se lie naturellement à celle de l'achat des matières premières. Beaucoup de ces associations font les deux à la fois (et même aussi la vente en commun^ (2).-

(1) Voir les deux volumes de l'enquête faite sur les Industries à dornicile en Belgique.

,2) Cependant en Allemagne on les distingue en deux catégories r — celles pour l'achat en commun des matières premières s'appellent

416 ÉCONOxMlE SOCIALE.

Nous ne connaissons pas en France d'exemple d'association d'artisans pour s'outiller en commun, mais nous avions à l'Exposition même un magnifique exemple d'une société non coopérative, et qui par conséquent revêt plutôt un caractère de patronage, destinée à fournir l'outillage nécessaire aux ouvriers d'une de nos plus importantes industries françaises : je veux parler de « la Société pour le développement du tissage mécanique à Lyon ».

Pour comprendre le rôle de cette Société, il faut savoir que les soieries de Lyon sont fabriquées depuis des siècles sous le régime de la fabrique collective. Les vrais fabricants ce sont les ouvriers tisserands, les canuts, comme on les appelle, qui travaillent chacun chez soi et sur un métier qui lui appartient, et le capitaliste qui porte le nom de fabricant n'est en réalité qu'un marchand qui fournit à l'ouvrier la matière première, le paye à façon et reprend l'étofTe une fois lissée pour la vendre au public (i). Sous ce régime, les admirables artistes que sont souvent les ouvriers tisserands lyonnais, en faisant leurs articles de haut luxe, n'ont guère plus gagné que des manœuvres (2), et depuis quelque temps leur situation ne fait

Rohstoffgenossenschaften, et celles pour l'outillage et le travail en commun Wevkgenossenscha ften.

(1) « Le fabricant de soieries de Lyon s'appelait « le marchand » dans les actes d'autrefois. II fournit le capital, la matière première, les indications nécessaires et court le risque commercial. L'ouvrier lui apporte à forfait et l'outil et ses bras ». (Aynard, Introduction au Mémoire du Comité départemental du Rhône pour l'Exposition.)

(2) Dans le mémoire de la Société pour le développement du tissage, le gain net annuel d'une famille ouvrière avec le métier à bras actuel est évalué, par de minutieux calculs, à 526 fr, 24, soit i fr. 75 par jour I II se peut que la Société ait intérêt à déprécier la valeur du travail fait avec le métier à bras, mais dans le rapport sur l'Économie sociale à

que s'aggraver, car ils se trouvent écrasés par une double concurrence : d'une part, beaucoup d'industriels commencent à faire tisser dans la fabrique proprement dite où ils trouvent certains des avantages du machinisme et de la grande production; d'aulre part, un plus grand nombre donnent l'ouvrage à façon à des ouvriers habitant la campagne et qui, tant à raison de leur moindre coût de vie que parce qu'ils peuvent joindre à leur métier certains travaux accessoires, se contentent de salaires moins élevés. Par l'effet de celle double cause le nombre des métiers lyonnais à domicile, qui était de 50.000 à 60.000 en 1848, est tombé à 8.637 en 1900 (tandis que le nombre des métiers en fabrique passait de 0 à 30.000). C'est pour arrêter ce massacre que la Société dont nous venons de parler a été fondée en 1886, après plusieurs tentatives qui n'avaient pu aboutir.

Elle a pour but de fournir à l'ouvrier tisserand une force motrice utilisable à domicile et à bon marché, qui lui permettra de faire autant d'ouvrage et dans des conditions aussi économiques que la grande fabrique et supérieures à celles du métier à la campagne. Cette force motrice a été d'abord l'air comprimé ; c'est aujourd'hui l'électricité fournie par une dérivation des eaux du Rhône (Société des forces motrices du Rhône). L'emploi de cette force exige, il est vrai, un nouveau métier qui coûte assez cher, 1.300 francs environ. Mais la Société fait les avances nécessaires

Lyon, M. Isaac n'évalue encore le gain annuel qu'à 700 à 800 francs et ; remarque que ce salaire est inférieur à celui d'un maçon — mais qu'il en j était de même déjà il y a cent aus. J

sans intérêt et récupère simplement le capital par un prélèvement de 10 p. 0/0 sur le prix de façon touché par l'ouvrier.

Cette Société, avons-nous dit, n'a rien de coopératif et doit être classée parmi les œuvres de patronage non seulement parce que l'initiative n'est pas venue des ouvriers, mais parce qu'elle tire foutes ses ressources, environ 200.000 francs, de souscriptions de membres bénévoles et des subventions de la ville de Lyon, de la Chambre de Commerce et du département du Rhône; elle demande depuis longtemps à l'État une subvention de 500.000 francs qu'elle n'a pu obtenir.

Le 1" septembre 1901, la Société a célébré par un banquet le placement de son 500'' métier. D'après son rapport, l'emploi de ces métiers mus par l'électricité (la force motrice est louée 75 fr. par an) permet à l'ouvrier de faire le double d'ouvrage, c'est-à-dire de lisser 8 mètres d'étoffe par jour au lieu de 4, et de doubler son revenu, c'est-à-dire de gagner environ 1.500 francs nets par an (i). Mais la facilité du travail n'aura-t-elle par pour résultat de déprécier le prix de la façon? C'est ce qui n'est pas encore bien établi.

L'emploi de la force motrice à domicile à Lyon aura-t-il pour résultat de sauver les 8.000 métiers à, domicile et, mieux encore, de ressusciter, aux dépens des fabriques, les 50.000 métiers qui battaient autrefois à la Croix-Rousse? Le rapporteur de « l'Éco-

(1) La Société avait exposé trois types de métiers : l'ancien métier qui date de 1650, le métier à bras actuel dit métier Jacquard, et son nouveau métier à moteur électrique.

nomie sociale à Lyon » ne le pense pas et il ne semble même pas le désirer beaucoup. On craint que l'emploi de ces métiers électriques, s'il se généralise, ne compromette la valeur artistique de la production lyonnaise et ne donne le coup de grâce à l'apprentissage déjà si malade.

A Saint-Etienne, oii le régime du travail est à peu près le même, la même transformation s'opère. Elle s est faite par « la Compagnie électrique de la Loire » qui n'est ni coopérative ni philanthropique^ mais simplement une société capitaliste. Le prix de l'abonnement est sensiblement plus élevé qu'à Lyon. Nonobstant, l'évolution y est beaucoup plus rapide puisque fin 1901 plus de 7.000 moteurs électriques (sur 25.000 métiers existants) étaient déjà installés. Il faut dire que si l'abonnement à la force motrice est plus coûteux qu'à Lyon, l'installation l'est beaucoup moins parce qu'ils n'est pas nécessaire de changer les anciens métiers. Malheureusement le résultat que nous avions signalé comme possible pour Lyon commence à se produire ici : la vulgarisation des moteurs électriques paraît avoir entraîné une baisse des prix de façon (^).

Il faut remarquer que les deux grands exemples d'emploi de la force électrique que nous venons de citer (-) ne s'appliquent pas précisément à la petite industrie, mais à la fabrique collective. Ils n'ont nullement pour but de rendre ces tisserands indépen-

(1) Voir l'enquête faite pour l'Office du travail de Belgique par MM, Dubois et Julin, Les moteurs électriques dans les industries à domicile.

(2) On peut en trouver quelques autres. Le rapport du Comité de la Marne nous apprend qu'on va essayer aussi à Reims.

420 ÉCONOMIE SOCIALE. l

dants du fabricant, d'en faire des producteurs autonomes mais simplement de leur permettre de continuer à travailler à domicile, semi-artisans, semi-salariés. Et par là leur action sociale est nécessairement restreinte (1). En effet, ce n'est pas l'emploi d'un moteur quelconque ni un changement technique dans la production qui pourra réaliser cette émancipation de l'ouvrier à domicile. On s'est fait à cet égard de grandes illusions ; si cette émancipation doit jamais avoir lieu, ce ne pourra être que par l'association pour la vente et pour l'achat.

§ 3. — Associations de crédit industriel.

Le manque de capitaux est aussi une des causes d'infériorité de la petite industrie : on peut même dire que toutes les autres peuvent se ramener à cellelà et que, par conséquent, lui fournir des capitaux c'est lui fournir tout le reste.

Certes, les institutions tendantàce^but, c'est-à-dire à procurer des capitaux à ceux qui en manquent, ne font défaut dans aucun pays, là surtout où le crédit tend à , se démocratiser. Les banques d'Ecosse en sont le plus ancien et le plus célèbre exemple. Cependant, même dans les pays les mieux outillés à cet égard, les petits industriels peuvent être dans l'impossibilité sinon de se procurer des capitaux, du moins de se les pro-

•¥ (1) Cependant les moteurs électriques permettront peut-être de résoudre la difficulté que nous avons signalée p. 411, à savoir, l'impossibilité du contrôle sur l'industrie à domicile : voici pourquoi. C'est que ces moteurs recevant leur force d'une station centrale, peut-être même d'une station municipale, rien ne sera plus facile que de savoir où chacun de ces métiers est installé, de les visiter et même de les arrêter tous à l'heure indiquée en tournant simplement un commutateur.

curer autrement qu'à des conditions usuraires. De là, la raison d'être des associations de crédit mutuel. Nous ne prétendons point que l'unique but des sociétés de crédit mutuel soit la défense de la petite industrie : elles en ont d'autres,, notamment de servir de caisses d'épargne plus actives^ plus fécondes que celles d'ancienne forme, qui ne sont souvent que de simples tirelires. Néanmoins les services à rendre à la petite industrie sont certainement le point le plus important de leur programme (i), et c'est à ce point de vue que nous les considérons ici.

On sait que c'est l'Allemagne qui est la terre natale de ces institutions sous leur double forme de coopératives de crédit industriel et de coopératives de crédit rural, à telles enseignes que chacun de ces deux typesest souvent désigné par le nom des deux hommes qui les ont créés il y a un demi-siècle: les banques Schulze-Delitzsch et les caisses Raiffeisen.

Les banques du type Schulze-Delitzsch étaient représentées à l'Exposition par la grande fédération qui embrasse le plus grand nombre d'entre elles, Allgemeinen Verband der deutschen Erwerbs und WirthschaflsgenossenschafteHj qui réunit 936 sociétés coopératives de crédit, 511.000 membres, possédant au 31 décembre 1900 un capital social de 164 millions de francs, un capital emprunté de 7S0 millions fr., un fonds de réserve de 55 millions fr. et ayant fait dans

(1) Le Congrès du Crédit populaire de 1900 a déclaré expressément que : « les associations coopératives de crédit sont un instrument de relèvement économique, d'éducation commerciale... au profit des ouvriers, des artisans, des petits patrons. Leur but normal est de favoriser la production ».

G. — Éc. 24

Tannéo pour 2.800 millions de francs de prê(s(i).

Celte somme énorme de prêts ne représente pas d'ailleurs la totalité des prêts faits sous forme coopérative en Allemagne, mais il faut dire, d'autre | part, qu'elle ne va pas tout entière cà la petite indus- j trie: tant s'en faut! Dans la répartition des emprun- ,i leurs au point de vue de la profession, la catégorie ^; des « artisans indépendants» ne représente que 25,70 Ji p. 0/0. Le reste va aux commerçants (10 p. 0/0), aux ij agriculteurs (32 p. 0/0) et aux personnes de toutes ca- \\ tégories. Du reste c'est une sorte de nécessité pour les ;; banques populaires que de recruter leurs clients dans des couches sociales très différentes ; c'est cette variété des besoins et des ressources chez les emprunteurs et les déposants qui fait leur sécurité. Une association dt3 crédit qui ne se recruterait absolument que chez des artisans risquerait fort de faire faillite. Et c'est même là la cause des échecs désastreux des tentatives de crédit populaire faites en France sous le second Empire.

On sait que les sociétés coopératives de crédit type Schulze-Delitzsch sont caractérisées par les traits suivants :

(1) Rapport du D^" Crûger au Congrès de l'Alliance coopérative internationale de 1902, à Manchester.

M Fin 1903 cette même Fédération compte 960 sociétés avec 542.000 membres : elle a un capital social de 187 millions francs, un fonds de réserve de 71 millions fr. et un capital emprunté de 929 millioûs fr.„ avec lequel elle a fait pour pour 3 115 millions fr. de prêts.

Au total, pratiquant le crédit urbain ou agricole et sans qu'on puisse distinguer, il y a en Allemagne (en 1904) 13,700 sociétés coopératives de crédit, groupant plus de 1.800.000 membres et disposant de 2.570 millions francs de capitaux (dont 2.300 millions empruntés), avec lesquels elles peuvent faire à leurs membres pour le double ou le triple de prêts •(Rapport du D"* Gruger au Congrès de l'Alliance coopérative internationale de Budapest en 190i).

IJNDÉPENDAINCE, 423

l*" Solidarité illimitée de tous les membres, règle qui, doQuant aux prêteurs toute garantie, accroît indéfiniment le crédit de ces sociétés;

2° Émission d'actions de valeur élevée (1.000 à 1.250 fr.) qui ne sont libérées que petit à petit, mais qui, par ces versements réguliers et échelonnés, contraignent le sociétaire à pratiquer l'épargne et font ainsi delà société de crédit une caisse d'épargne perfectionnée;

3° Taux d'intérêtassez élevé perçu sur les sociétaires emprunteurs afin de pouvoir servir aux sociétaires épargneurs un taux d'intérêt plus élevé aussi ;

4° Répartition des bénéfices aux actionnaires sous forme de dividendes au prorata de leurs actions, comme dans toutes les sociétés capitalistes, mais non point du tout aux emprunteurs sous forme de ristourne au prorata du montant de leurs emprunts, ce qui serait le seul mode conforme à la véritable règle coopérative.

L'Italie est le pays d'Europe le plus avancé après l'Allemagne au point de vue du crédit populaire, et c'est le seul qui fut brillamment représenté à l'Exposition : ses associations de crédit ont remporté 20 grands prix ou médailles d'or, c'est-à-dire les 4/5 de tous ceux qui ont été distribués dans cette section. Les banques populaires italiennes, qui ont débuté en 1884 par celles de Lodi et de Milan, sont aujourd'hui au nombre de 700. Les 594 qui ont donné leurs statistiques comptent 381. 445 membres. Elles ont fait 824 millions de francs de prêts ou d'escomptes (i).

(1) Ces chiffres sont extraits du dernier rapport publié Banche popolari, qui est de 19(XJ, mais ne donne que les chiffres relatifs à 1898,

Ouelques-unes sonl des établissetneots de premier ordre : par exemple, la doyenne, fondée en 1865 par M. Luzatti, celle de Milan, qui reçoit plus de 50 millions de francs de dépôts et qui, il est vrai, ne trouve pas l'emploi de ces richesses et est obligée d'en placer une partie en fonds publics : elle fonctionne donc comme caisse d'épargne encore plus que comme caisse de prêts. Mais d'autres, au contraire, puisent des fonds dans les caisses d'épargne pour les prêter à leurs membres.

La part faite à la petite industrie est encore moindre qu'en Allemagne (24,47 des clients appartiennent à la classe des artisans et petits commerçants à la fois) (1). Cependant la Banque populaire de Bologne fait beaucoup pour les ouvriers, artisans et même salariés. Non seulement elle a créé une caisse spéciale à leur intention, mais elle a créé un fonds d'encouragement pour l'instruction des ouvriers et même

(1) Voici du reste la répartition par professions, telle qu'elle a été donnée dans le rapport de M. Luzatti.

Nous avons mis parallèlement la répartition pour les caisses allemandes : seulement nous avons dû grouper certaines catégories parce que la classification officielle ne correspond pas article par article à celle de l'Italie.

Page 1