II. — Les systèmes de classification
Pour la classification des institutions sociales, trois méthodes peuvent être adoptées :
1° On peut les classer d'après leurs caractères en choisissant le plus important, comme on fait pour les végétaux et les animaux dans l'histoire naturelle. On les répartit en « espèces » distinctes, chacune dans son compartiment : ici les associations professionnelles, là les coopératives, plus loin les institutions d'assurance. C'est le système le plus simple en apparence, celui qui parle le mieux aux yeux. Mais cette classification morphologique ne peut être très méthodique parce qu'elle rapproche des institutions essentiellement différentes et en sépare de très semblables. Ainsi le groupe des « syndicats professionnels >) comprendra les syndicats ouvriers, les syndicats patronaux, les syndicats mixtes et les syndicats agricoles, institutions non seulement très hétérogènes mais souvent hostiles. Ainsi le groupe des « associations coopératives » comprendra les associations de consommation, celles de production et celles de crédit, qui diffèrent entièrement par leurs origines, par leur histoire, par le milieu où elles se développent, par le but qu'elles visent. D'autre part, les sociétés de secours mutuels formeront un groupe séparé et peut-être fort éloigné des institutions d'assurance, quoique la société de secours mutuels ne soit essentiellement qu'une forme d'assurance contre la maladie et parfois contre la vieillesse.
2° On peut les classer d'après leurs buts. C'est cer-
taineinent la méthode la plus logique, car il est évideat que toute institution sociale n'est qu'un moyeu adapté à une certaine fin et c'est cette fin qui est sa seule raison d'être et qui seule la rend intéressante. Il en est autrement des êtres vivants qui vivent pour eux-mêmes ou du moins dont la fin, en admettant qu'ils en aient une en dehors d'eux-mêmes, nous est inconnue.
Seulement cette méthode a un inconvénient assez grave en pratique, du moins pour une Exposition, c'est qu'elle oblige toute institution qui poursuit des fins différentes à se segmenter pour se caser en différents compartiments. C'est d'abord une augmentation de frais. Elles perdent aussi par là quelque chose de leur individualité. Nombreuses, en effet, sont les institutions dont les buts sont multiples. La société de consommation a-t-elle pour but le bon marché? ou l'épargne? ou l'abolition du profit? ou la propagande socialiste? Elle a tous ceux-là et d'autres encore, mais, suivant les circonstances et le milieu, c'est l'un ou l'autre qui prédomine. Le syndicat professionnel a-t-il pour but la hausse des salaires? ou la réduction de la journée de travail? ou l'assurance contre le chômage? ou la lutte des classes et la Révolution? Tous ceux-là et d'autres encore.
3° On peut les classer d'après leurs sources^ selon qu'elles émanent de l'initiative individuelle, de l'association libre, du patronage ou de l'État. Cette distinction a un grand intérêt. C'est celle peut-être qui, en nous montrant la part respective prise par chacun de ces grands facteurs dans le mouvement social, peut le mieux nous renseigner sur l'évolution économi-
que et sociale d'un pays. Mais elle a aussi un assez grand inconvénient pratique, pour une Exposition c'est de faire repasser sous les yeux, quoique sous des uniformes un peu différents, les mêmes institutions — maisons ouvrières, caisses de retraite, d'épargne, d'assurance, débits de tempérance, etc. — toutes pouvant avoir aussi bien pour origine l'initiative individuelle quecelledes patrons ou celle de l'État, puisque ces trois facteurs visent souvent le même but et emploient parfois les mêmes moyens, et il paraîtra choquant de voir séparées, à raison de la diversité de leurs origines, des institutions dont le but est semblable.
De ces trois systèmes, quel est celui qui a été adopté dans les expositions d'Économie sociale? On a pris tantôt l'un tantôt l'autre, et plus souvent un peu de tous à la fois.
Pour l'Exposition de 4889 la classification de l'Économie sociale avait été faite avec grand soin. Dans son rapport général Léon Say disait « qu'elle resterait comme un véritable monument scientifique, comme un discours de la méthode de la science sociale ». Quoique ce témoignage, ainsi que nous allons le voir, paraisse un peu excessif, il vaut la peine de rappeler ici cette classification.
L'Économie sociale avait été divisée en 6 groupes et subdivisée en 16 sections.
Le premier groupe était celui « des efforts sociaux pour accroître la part du travail dans le produit des industries ». Il comprenait les sections : 1 [Rémunération du travail)] — 2 [Participation aux bénéfices, associations coopératives de production) ; — 3 [Syndi-
cats professionnels) ; 4 [Apprentissage) ; — 15 [Grande et petite industrie^ grande et petite culture).
Le deuxième groupe était celui « des efforts sociaux pour augmenter Je bien-être des ouvriers parla prévoyance ». Il comprenait les sections : 5 [Sociétés de secours mutuels) ; — 6 ( Caisses de retraite) ; — 7 [Assurances contre les accidents et sur la vie)\ — 8 [Caisses d'épargne).
Le troisième groupe était celui « des efforts sociaux pour améliorer le sort des ouvriers tant par la diminution des frais de la vie que par celle des frais de production des petites industries ». Il comprenait les sections : 9 [Associations coopératives de consommation) et 10 [Associations coopératives de crédit).
Le quatrième groupe était celui des « efforts sociaux pour améliorer le sort des ouvriers par la constitution d'un foyer domestique et par l'hygiène ». Il comprenait les sections : 11 [Habitations ouvrières)'^
— [2 [Cercles ouvriers^ récréation et sociétés populaires)]
— 13 [Hygiène sociale ^sociétés de tempérance^ protection de r enfance).
Le cinquième groupe était celui « des efforts faits par les patrons en faveur de leur personnel ». Il ne comprenait qu'une section, celle portant le n° 14 intitulée les Institutions patronales.
Le sixième groupe était celui << des efforts faits par l'État pour améliorer la condition du peuple ». Il ne comprenait aussi qu'une section portant le n° 16 et intitulée Intervention économique des pouvoirs publics. Elle ne fut d'ailleurs ajoutée qu'après coup.
Cette classification est certainement fort intéressante. Ses auteurs se sont efforcés de combiner les
trois systèmes que nous avons indiqués tout à l'heure mais sans y réussir complètement. Dans les quatre premiers groupes les institutions sont classées d'après leur but^ mais dans les deux derniers elles sont classées d'après leurs sources, en sorte que c'étaient les mêmes qui réapparaissaient. Du reste, M. le Directeur général avait très bien prévu le fait dans le questionnaire à propos des institutions patronales : « Ces institutions, disait-il, figurent à la fois à l'état de dissémination individuelle dans leurs sections respectives et à l'état de groupement dans la section XIV. Cependant, il a paru utile, ajoutait Al. Picard, dans une étude synthétique, d'ouvrir un cadre où chaque entreprise industrielle, commerciale, agricole, pourrait présenter un tableau d'ensemble de son œuvre en faveur de ses ouvriers ».
Pour l'Exposition de i900, ce fut précisément Léon Say qui traça la classification, avec le concours de Charles Robert. II faut croire qu'après réflexion il ne fut pas satisfait par celle qu'il avait si fort louée en 1889, car il la changea, probablement pour la simplifier.
L'Économie sociale, appelée Groupe XVI, a été divisée en 12 classes dont voici les rubriques (i) :
Classe 101. Apprentissage, protection de l'enfance ouvrière.
Classe 102. Rémunération du travail. — Participation aux bénéfices.
M (1) Cette même classification a été reproduite telle quelle en Bel-, gique pour l'Exposition de Liège de 1905, avec les mêmes numéros
Classe 103. Grande et petite industrie. — Associations coopératives de production et de crédit. — Syndicats professionnels.
Classe 104. Grande et petite culture. — Syndicats agricoles. — Crédit agricole.
Classe 105. Sécurité des ateliers. — Réglementation du travail.
Classe 106. Habitations ouvrières.
Classe 107. Sociétés coopératives de consommation.
Classe 108. Institutions pour le développement intellectuel et moral des ouvriers.
Classe 109. Institutions de prévoyance.
Classe 110. Initiative publique ou privée en vue du bienêtre des citoyens, liasse 111. Hygiène.
'Classe 112. Assistance publique et privée et institutions pénitentiaires.
Cette classification est un peu plus courte et moins louffue que la précédente, mais elle est bien moins méthodique ; on ne voit même pas très bien quel est le critérium qui a été adopté pour le classement. Voici les syndicats professionnels, les associations coopératives de production, les associalions coopératives de crédit et, par-dessus le marché, la grande et la petite industrie, qui se trouvent réunies en une seule classe (Classe 103), sans qu'on puisse vraiment deviner pourquoi. La Classe 110 (Initiative publique et privée en vue du bien-être des citoyens) était une espèce de caput mortuum où l'on avait déversé pêle-mêle tout ce qu'on ne savait où caser : offices dur travail, musée social, bureaux internationaux, bureaux de placement, chambres de commerce, collège libre des sciences*
sociales, boulangeries et pétrins mécaniques Schweit-' zer, féminisme, bains et douches. Le rapporteur de cette Classe, M. Emile Worms, reconnaît « qu'elle a servi de rendez-vous aux objets les plus hétérogènes ». D'autre part, il est fâcheux qu'on n'ait pas conservé à la Classe « d'hygiène » le qualificatif de « sociale » qu'elle portait dans la classification de 1889, car cela eût permis d'éliminer, pour les renvoyer à Texposition des produits industriels, une foule d'appareils sanitaires et de réclames de villes d'eaux qui n'avaient aucun intérêt social.
C'était une idée heureuse cependant que de faire rentrer « l'assistance publique et privée et les institutions pénitentiaires » dans l'Economie sociale — en 1889, elles figuraient dans un autre groupe — et aussi de consacrer une classe à l'Education sociale. 11 est regrettable seulement qu'on n'ait pas donné à cette classe 108 ce titre qui eût été clair et suggestif, mais la rubrique indéterminée « d'Institutions pour le développement intellectuel et moral des ouvriers ».
D'autres systèmes de classification d'Economie sociale ont été employés dans les expositions d'autres pays, notamment dans celle de Chicago en 1893, de Genève en 1896 et de Lyon en 1894. Il est inutile de les analyser ici (i). Il est peu probable
M (1) Voici cependant, à titre de document, la classification de TExposition de Saint-Louis de 190 i, Département Économie sociale :
lo Enquêtes sur le régime économique et social (Bureaux de travail, musées sociaux, sociétés d'enregistrement, de propagande ou d'action législative).
2" Organisation économique (Statistiques et graphiques).
30 Réglementation officielle des industries et du travail,
4° Organisation des travailleurs industriels, ^
qii'oQ réussisse jamais à en trouver une pleinement satisfaisante, car toute classification, à moins qu'il ne s'agisse de catégories abstraites, est nécessairement plus ou moins abstraite. Les êtres vivants — et les institutions sont une façon d'êtres vivants — ne se laissent guère enfermer dans des cadres quelconques.
Cependant la classification la plus méthodique serait celle qui sauraitcombiner lestrois critériumsquenous avons indiqués. Il ne serait même pas impossible de trouver un agencement qui les rendît tous trois à la fois visibles et distincts. Il suffirait de s'inspirer du plan ingénieux, inventé par Le Play pour l'ensemble de l'Exposition de 1867. On sait qu'elle était divisée à la fois en secteurs correspondant aux différents pays et en zones concentriques correspondant aux diverses
5» Méthodes de rémunération industrielle (y compris les associations coopératives de production),
6° Institutions coopératives, autres que celle des producteurs (y compris celles de crédit et agricoles).
7» Institutions de prévoyance (épargne et assurance).
8° Logements ouvriers.
9° Question des liqueurs.
IQo Mouvement général du progrès social (généralement toutes les œuvres philanthropiques).
11° Assistance publique et bienfaisance privée. Institutions pénitentiaires et de relèvement.
12» Santé publique.
lu» Améliorations municipales.
On voit que cette classification déborde de beaucoup le champ de rÉconomie sociale et, comme le dit le commentaire officiel : «embrasse les institutions industrielles aussi bien que celles sociales et réformatrices et à cet égard .se différencie complètement de la classification française de 1900. Son but est de donner pour chaque pays : !<> Une revue de ses ressources naturelles ; 2° son organisation industrielle ; 3° ses problèmes sociaux et ses efforts pour l'améhoration des conditions ».
Mais au point de vue de la méthode, cette classification est inférieure à toutes celles employées jusqu'à présent.Il semble que les titres des groupes aient été tirés d'un sac au hasard.
catégories de produits. Si on allait de la circonférence vers le centre, on passait en revue tous les produits d'un même pays; si on tournait en cercle, on pouvait comparer tous les pays dans la même industrie. De même, dans une Exposition future, pour présenter un classement vraiment méthodique de l'Économie sociale, il suffirait de diviser le Palais en trois grandes nefs correspondant aux trois grandes sources de l'activité sociale : dans la nef centrale l'association, dans les deux nefs collatérales le patronage et l'État; — puis de recouper transversalement cette triple nef par autant de travées qu'il y aurait de buts à classer; on s'efforcerait d'ailleurs de les classer par ordre de parenté, de façon que les plus semblables fussent les plus voisins.
En marchant dans Taxe de l'une des nefs de Tédifice on passerait en revue toutes les institutions sociales dérivant d'une même source : par exemple toutes celles qui dérivent de l'initiative patronale.
En marchant transversalement, on pourrait comparer toutes les institutions qui ont un but commun, quoique provenantde sources différentes: par exemple toutes celles qui concernent l'habitation ouvrière ou Talcoolisme (i).
Quelles sont ces sources? Nous l'avons déjà dit : le patronage, l'association et l'État. On n'en saurait
•^ (1) Dans la future Exposition de 1909 de la Vie Ouvrière une classification moins scientifique mais plus pittoresque et plus vivante s'imposerait. 11 faudrait représenter les différents aspects de la vie de l'ouvrier, vie fumiliale, vie professionnelle, vie sociale, Qi dans chacune de ces trois vies représenter les diverses phases depuis l'enfance jusqu'à la mort, ainsi que les crises qui viennent troubler le cours normal de l'existence.
guère imaginer d'autres que ces trois sur lesquelles nous reviendrons dans la section suivante i^).
Mais en ce qui concerne les buts, ils sont évidemment très divers et il est difficile d'en donner une énumération limitative. Nous en apercevons nettement une quinzaine :
io L'augmentation des salaires.
Syndicats professionnels. — Grèves. — Contrat collectif. Primes. — Subventions patronales. — Participation aux bénéfices.
Salaire minimum. — Lois protectrices du salaire.
2o L'accroissement des loisirs.
Limitation du travail pour les enfants, femmes et hommes. Repos hebdomadaire. — Vacances.
3'^ Plus de justice dans les rapports entre le travail et le capital.
Bureaux de conciliation. — Tribunaux d'arbitrage. — Conseils d'usine. — Conseils du travail. ~ Conseils des prud'hommes. Syndicats mixtes.
4'' Une alimentation et un logement plus larges et à meilleur compte.
Sociétés coopératives de consommation. — Économats. — Restaurants populaires. — Cafés de tempérance. — Boulangeries et boucheries municipales. — Cantines scolaires.
Sociétés coopératives de construction. — Loan and building
(1) Cependant à l'Exposition de Chicago il y en avait une autre qui figurait officiellement: c'était VÉglise. Il est très vrai, comme le dit M, Waterman dans la monographie déjà citée, que « plusieurs des mouvements les plus importants pour améliorer les conditions sociales sont dirigés par des Églises ou par des organisations religieuses ou confes- Bjonnelles ».
G. - Éc. 2
societies. —Sociétés philanthropiques. — Sociétés Octavia Hill. — Auberges populaires. — Cités-Jardins. — Maisons construites par les municipalités. — Subventions et avances aux sociétés de construction. — Inspection des logements insalubres.
5° La préservation de la santé par Vhygiène.
Services d'eau, bains et douches. — Réglementation des débits de boisson. — Laboratoires municipaux et inspection des denrées. — Sanatoriums. — Crèches. — Sociétés maternelles.— Colonies de vacances pour enfants et pour ouvriers.
Ligues de consommateurs. — Ligues antialcooHques.-- Sociétés végétariennes.
Hygiène des ateliers. — Préservation des accidents.
6° La récréation.
Théâtres populaires, concerts, fêtes.
Sociétés de jeux, de musique, de sport. — Cercles ouvriers.
7° L'éducation. \
Cours d'adultes. — Enseignement professionnel. — Écoles i techniques, bibliothèques, musées. — Bourses du travail.
Associations post-scolaires. — Universités populaires.
Sociétés de sauvetage de l'enfance. — Sociétés de protection i des apprentis. — Sociétés de patronage.
5° La sécurité de l'avenir. \
Mutualités scolaires. — Sociétés de secours mutuels. — Sociétés | d'assurance mutuelle. j
Caisses nationales d'assurances et de retraite. — Caisses mu- "j^ nicipales de chômage. — Systèmes d'assurance obHgatoire.
Caisses patronales d'assurances et de retraites.
9° La possibilité de trouver un emploi.
Bureaux de placement privés et municipaux. Syndicats ouvriers. — Bourses du travail. — Viaticum. Sociétés de patronage des libérés.
70» L'assistance en cas d'indigence.
Sociétés de prêt mutuel. — Sociétés de « voisins ».
Sociétés d'organisation de charité. — Assistance par le travail. — Jardins ouvriers. — Monts-de-Piété. — Prêt gratuit.
Maisons de travail forcé et colonies agricoles. — Bureaux de bienfaisance. — Établissements hospitaliers. — Système d'Elbe rfeld.
11^ La création d'un capital par V épargne.
Caisses d'épargne nationales, municipales, patronales ou privées. Sociétés mutuelles de prévoyance.
12° L'obtention dun capital par le crédit.
Banques populaires. — Caisses rurales et régionales. Subventions et prêts aux associations de crédit.
13o Pour le salarié, l'émancipation par Vaholition du salariat.
Associations coopératives de production.
Attribution d'actions aux ouvriers. — La Co-partnership.
14° Pour Vartisan ou le petit propriétaire, la défense de la petite propriété et de la petite industrie.
Lois sur Vallotment, le homestead, le remembrement. - Magasins généraux et warrantage.
Syndicats agricoles. — Associations pour l'achat des matières premières, ou pour la production et la vente.
Moyen de maintenir et de contrôler l'industrie à domicile.
Mais cette liste peut être simplifiée. Nous pouvons ramener à quelques idées générales — à quatre — tous les buts énumérés dans ce tableau.
D'abord les trois premiers — augmentation des salaires, loisirs, justice dans les rapports entre le travail et le capital — se groupent tout naturellement,
Les deux premiers dérivent de ce principe, dithédônistique, qui consiste à se procurer le maximum de salaire avec/e minimum de travail, car l'ouvrier peut y parvenir aussi bien par une réduction du temps de son travail que par un accroissement du prix de son travail ; mais ce but utilitaire ne vaudrait pas les luttes qu'il a coûtées s'il n'était associé à un autre but qui est précisément la justice sociale(0.
Les cinq suivants — alimentation, logement, santé, récréation, éducation — nous font sortir de la vie professionnelle pour entrer dans la vie domestique et sociale; ils forment aussi un groupe parfaitement défini : ils ont une même fin qui est la réalisation du confort, du social betterment, comme disent les Américains, ou, si l'on veut, du bien-être, mais le mot français est trop indéterminé. Il s'agit ici de toutes les conditions d'existence qui, dans le foyer de famille comme dans les relations de société, permetlentà l'ouvrier de mener la vie d'un gentleman et rendent sa vie digne d'être vécue. La lutte contre l'alcoolisme y rentre au premier chef.
Entre les quatre suivants — assurance, placement, assistance, épargne — le lien est moins visible mais il n'est pas moins réel, car tous ont aussi la même fin
(1) On pourrait objecter que la hausse des salaires n'est pas un but en soi mais seulement un moyen de mieux vivre, comme le dit très bien d'ailleurs l'expression anglaise living wage? — Et c'est incontestable. Néanmoins, la hausse des salaires est bien le but de l'existence professionnelle et cela suffit. A vouloir trop simplifier, on en arriverait facilement à constater que non seulement la hausse des salaires, mais aussi le confort, la sécurité, l'indépendance, peuvent tous se ramener à un but unique, qui est de mieux vivre, et ainsi notre classification s'évanouirait dans l'unité. Après quoi, ce travail de Pénélope serait tout à recommencer.
qui est la sécurité du lendemain^ saas laquelle tous les biens présents, y compris le confort, n'ont que peu de valeur. Il est visible d'abord que le placement, comme toute autre forme d'assurance, ne fait que parer à un risque spécial, le chômage, qui ne se distingue des autres risques que par son caractère professionnel. L'épargne à son tour n'est qu'une forme de l'assurance : c'est la plus générale de toutes, car c'est celle qui, à raison même de son caractère indéfini, a pour but de pourvoir à tous les risques, à tous les imprévus de la vie, ou, si l'on préfère, c'est l'assurance contre le risque qui embrasse tous les autres et auquel tous les autres aboutissent : la misère.
Et par là aussi nous voyons que l'assistance est inséparable de ce groupe, car l'assistance publique ou privée n'est, elle aussi, qu'une forme de l'assurance, du moins partout oii elle veut être efficace. Elle n'a d'autre but que d'assurer à tout membre de la société qu'au pis aller il ne mourra pas de faim. Il n'y a entre l'assurance et l'assistance qu'une différence : c'est que dans celle-ci le bénéficiaire de l'assurance n'a rien versé, mais cette différence n'en change pas la nature. 11 est à désirer certainement que quiconque reçoit de la société ait déjà donné ou puisse rendre un jour quelque chose en échange, et c'est bien déjà vers cet état idéal qu'on s'achemine lentement. Mais quant à ceux qui n'ont et ne pourront jamais rien donner, les infirmes, il faut les considérer comme les déchets inhérents à toute entreprise humaine et les faire rentrer dans les frais généraux de la fabrique sociale. Il va sans dire qu'il faut s'efforcer de réduire ces déchets au minimum;
or tel est précisément le but de toutes les assurances.
Entre les trois dernières catégories — crédit, défense de la petite propriété et de la petite industrie, abolition du salariat — on peut trouver aussi bien un lien étroit qu'un antagonisme, selon l'école sociale à laquelle on appartient. Il est évident que si l'on est collectiviste, on doit croire que ce ne sera ni le développement du crédit, ni le maintien de la petite propriété et de la petite industrie, qui pourront avoir pour effet d^abolir le salariat. Mais ceux qui cherchent la solution dans la démocratisation de la propriété et dans la substitution du travail associé au travail salarié, admettent que le salarié doit se transformer en producteur indépendant. Or pour cela il faut qu'il puisse se procurer des capitaux ou du moins du crédit, et d'autre part à quoi servirait-il que les salariés devinssent producteurs autonomes si, pendant ce temps, les producteurs autonomes tombaient dans le salariat? — Nous voyons donc que toutes les institutions de ce groupe sont solidaires et ont un but commun r Indépendance : la maintenir aux travailleurs qui la possèdent déjà, la préparera ceux qui ne la possèdent pas encore. Qui veut l'abolition du salariat, sous laformed'un'accroissement d'indépendance, doit donc s'efforcer de procurer aux ouvriers, artisans et paysans, le minimum de propriété indispensable à cette indépendance — soit par le crédit d'abord, soitparla co'partnership^ c'est-à-dire par la possibilité pour le salarié de devenir actionnaire, soit par des mesures législatives telles que Vallotment, le homestead^ le remembrement, enfin par tous les moyens propres à
sauvegarder l'entreprise individuelle contre toutes les causes économiques qui semblent conspirera sa ruine. Et c'est précisément ainsi que l'association coopérative de crédit, sous sa double forme de banque populaire dans les villes et de caisse rurale dans les campagnes, les associations pour l'achat des matières premières et pour la vente des produits sous leur double forme aussi, agricole et industrielle, permettent aux artisans et aux paysans de lutter contre la concurrence de la grande industrie et de la grande culture. C'est ainsi que les associations coopératives de production, qui se proposent de rendre tous les travailleurs qu'elles englobent copropriétaires de leurs instruments de production, ont reconnu qu'elles ne pouvaient se développer sans s'appuyer d'une façon quelconque sur le crédit.
En résumé donc nous répartirons les institutions sociales dont nous avons à nous occuper sous ces quatre têtes de chapitres qui feront les quatre parties de ce rapport :
I. Celles qui tendent à obtenir un salaire plus élevé pour une peine moindre;
II. Celles qui tendent à procurer le confort sous toutes ses formes;
III. Celles qui tendent à assurer la sécurité de l'avenir contre tous les risques sociaux;
IV. Celles qui tendent à conférer ou à sauvegarder l'indépendance économique.
Un revenu plus élevé, une existence plus confortable, un avenir mieux assuré, le sentiment de travailler pour soi ou pour ses pairs et non pour un
32 ÉCONONIE SOCIALE
maître, ne voilà-t-il pas en effet les conditions préalables — nous n'avons garde de dire suffisantes — de la vie heureuse (0?
Et c'est à les réaliser d'abord qu'il faut s'appliquer avant de dresser les plans de la cité future.
-K (1) Ce plan de classification a provoqué -diverses critiques. On a dit que le mot de « confort » était trop indéterminé pour les institutions si diverses que nous avons classées sous cette rubrique: — que certaines institutions ne pouvaient rentrer que d'une façon factice dans notre cadre à quatre compartiments, que par exemple les syndicats ouvriers n'ont pas uniquement pour but le relèvement du salaire ou la réduction de la journée de travail, mais aussi bien la sécurité et l'indépendance, que l'épargne ne donnait pas seulement la sécurité, mais l'indépendance par la propriété, etc. Et tout cela est exact, mais il n'y a aucune classification qui ne soit factice plus ou moins. Il est impossible qu'il en soit autrement : nous avons dit pourquoi (p. 24). Tout ce qu'on peut demander à une classification, c'est de grouper les faits innombrables sous le plus petit nombre possible d'idées simples.