INTRODUCTION. XVII
Cet enseignement, il excellait, dans ses causeries, a le présenter sous une forme originale et piquante. Rien de curieux comme le salon de la place Saint-Sulpice, où, chaque soir, il conviait ses amis. Il en avait de tout pays et de toute langue. Une même idée, celle de la paix à établir entre les hommes, les réunissait autour de ce vieillard « petit, courbé, amaigri, à la parole brève et saccadée. Il ne fixait pas tout d'abord l'attention ; mais, dès qu'on l'avait observé, on était frappé de la délicatesse de ses traits. Le front était haut, découvert, fortement bombé; les yeux, enfoncés sous d'épais sourcils et aû'aiblis par une longue vie d'études, étaient souvent baissés vers la terre et même fermés, mais, dès qu'il voulait exprimer une pensée, prendre purtà un entretien, la clarté du regard révélait la pénétration et la fermeté, le sourire courait volontiers sur ses lèvres (1) ».
Cependant l'infatigable travailleur touchait à l'heure du repos. En 1879 il fut pris de vomissements de sang. Il se prépara aussitôt à bien mourir. « J'ai revu dans cette seconde maladie, écrivit-il alors à M. Lacointa, l'approche des joies éternelles. Comme dans la première de 1830, mes impressions ont été les mêmes. Du coup d'œil suprême, je n'ai point vu, comme certains mystiques, le néant de la vie humaine. Loin de là,
(I) Lacointa, F. Le Play, Correspondant du 2b avril 1882 et De Kibbe, Le Play d'après sa correspondance.
XVIU INTRODUCTION.
j"en aide nouveau constaté rimpoitance. La vie pi'ésente est le poste où nous devons gagner le classement dans la vie future. Nous devons être heureux d'y rester pour faire notre devoir. »
Cei"tes,'ir avait ideinément fait son devoir et fidèlement tenu son poste, celui qui donnait de la vie humaine cette admirable définition. Une pensée haute et désintéressée, conçue dans l'ardeur généreuse de la jeunesse, à l'aspect des rues ensanglantées de Paris, alors cju'il était lui-même en proie à d'intolérables souifi'ances, l'avait anieié et soutenu Jusqu'au dernier joui". Pour acquérir, afin de l'enseigner à ses compati'iotes, la connaissance des j^rincipes sur les- "quels repose la prospérité "des sociétés humaines, que de peines, que de périls même n'avait-il pas affrontés ! Dès qu'il crut enfin tenir la vérité, il ne recula devant aucun sacrifice pour en assurer le bienfait à son paj-s. 11 abandonna sans hésitation, mais non sans chagrin, des fonctions qu'il aimait et qu'il illustrait. Il manifesta constamment, de 'tous les genres de courage, le plus rare, le seul, avouons-le, qui manque trop souvent aux Français, celui qui consiste à braver l'impopularité et à attaquer en face des préjugés puissants (î). S'il ne les "avait pas détruits, il étaît parvenu du moins à en ébranler quelques-uns. Tels étaient les sen-
(1) Faut-il rappeler ici la boutade de Gœthe : « Tout Français qui ose penser par soi-même est un bcroS » ?
liSTBODUCTlOX. XIX
tiuients de «oncorde que sa personne et sa doctrine inspiraient à toutes les âmes élevées, que deux économistes éminents, l'un israélite, M. Luzzati, l'autre protestant, M. de Laveleye, le saluaient comme leur maître, en même temps f[ue les cardinaux de Bonnechose et Lavigerie liii rendaient hommage et cfue le pape Léon XIII l'honorait d'un témoignage particulier de bienveillance. Aussi pouvait-il écrire, peu de mois avant sa mort : «"j'ai le bonheur de voir aujourd'hui adoptées par de nombreux adhérents des idées que je n'ai pas inventées, mais qui m'ont été en quelque sorte dictées par l'histoire du passé et par l'observation des peuples contemporains. Ceux mêmes qui sont encore rebelles à ces idées commencent à les discuter. Je ne crois pas me faire illusion en pensant que le plus difficile de l'œuvre commune est fait aujourd'hui... Au* temps, à Dieu et à la force de la s'érité de faire le reste! (!) »
La sérénité qui règne dans les dernières lignes qu'ait tracées la main de Le Play témoigne do la paix intime dont son âme était alors remplie. A aucune époque de sa vie, il n'avait connu le scepticisme : toujours il demeura inébranlable dans sa confiance en Dieu et dans son attachement à la loi morale. A mesure (pie ses observations s'étendirent, l'évidente supériorité du christianisme sur lous les autres
(I) La Constitution essentielle de t'hiunanité, fin.