INTRODUCTION. III
fils, lui fit partager ses ti-avaux, et en même temps l'initia, par la lecture assidue des grands moralistes, surtout de Cicéroii et de Montaigne, à la connaissance des lois générales qui gouvernent les sociétés humaines.
Le' Play entra en 1825 à l'École polytechnique. Deux ans après, il était admis le premier à l'École des mines. Il s'y lia d'amitié avec Jean Reynaud, le futur sous-secrétaire d'État, le mystique auteur de Terre et Ciel. A cette époque, l'esprit public, longtemps engourdi sous l'Empire, s'était enfin réveillé; une sève nouvelle et puissante animait la poésie, la philosophie, l'histoire. La tribune du Palais-Bourbon et les chaires de la Sorbonne rivalisaient d'éloquence. Le souffle des passions politiques avait pénétré dans les écoles et agitait la jeunesse. Quant à Le Play, l'examen réfléchi des questions sociales occupait déjà sa ferme raison, et bien souvent les ombrages du Luxembourg abritèrent de chaudes discussions, où elle apportait un tempérament utile à l'imagination exaltée de ses condisciples.
Étroitement unis d'ailleurs, Le Play et Reynaud ne pouvaient parvenir à s'entendre sur les règles qui doivent présider à l'organisfdion des sociétés humaines. Ils arrêtèrent, en conséquence, de combiner leurs efforts afin d'arriver, au moyen d'une observation vraiment scientifique, à des conclusions rigoureuses. Ils commencèrent par mettre à profit le voyage que com-
IV INTROBUCTION.
Ijorte l'enseignement pratique de l'École des mines pour étudier, pendant la belle saison de l'année 1829, les institutions et les mœurs de rAUemagne du Nord. De tous les souvenirs de Le Play, celui de cette mission, entreprise dans la première fraîcheur de la jeunesse, aux côtés d'un ami dont le fertile esprit et la conversation charmante égayaient leurs travaux, demeura touji>urs le plus agréable et le plus vif. Il lui avait été donné d'admirer, dans les ateliers du Ilartz et au foj'er des paysans du Hanovre, des exemples d'harmonie domesticjue et sociale qui ne s'effacèrent jamais de sa mémoire. Aussi se proposa-t-il de continuer ses explorations. Au printemps de 1830, il projetait un voyage en Espagne, lorsqu'une explosion de laboratoire le blessa grièvement. C'est dé son lit de malade qu'il entendit, en juillet, gronder l'émeute qui renversa la vieille monarchie. La pensée des maux de toute sorte que cette révolution menaçait d'attirer sur la France décida de la carrière de Le Play. Obsédé, durant de longues nuits d'insomnie, du contraste que présentaient les tableaux de paix et de bonheur qu'il avait contemplés l'année précédente, avec ces scènes de violence et de sang, il résolut de vouer sa vie à en prévenir, autant qu'il dépendrait de lui, le funeste retour; et jugeant que la connaissance approfondie des familles et des sociétés était indispensable à son dessein, il prit, envers luimême, l'engagement de consacrer cha((ue an-
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née six mois de voyage à ce genre d'études.
Ici commence une nouvelle période dans l'existence de Le Play. Il s'était assigné la plus laborieuse et la plus noble tâche. Aucune épreuve ne fut désormais capable de l'en détourner. « J'employai ma jeunesse à voyager, se plaisaitil à dire avec Descartes, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions. Car il me semblait que je pourrais rencontrer beaucoup plus de vérité dans les raisonnements que chacun fait touchant les affaires qui lui importent, et dont l'événement le doit punir bientôt après s'il a mal jugé, que dans ceux que fait un homme de lettres dans son cabinet touchant des spéculations qui ne produisent aucun effet (1). ..
Pendant les années qui s'écoulèrent entre le rétablissement de ses forces et la révolution de 1848, il visita successivement et à plusieurs reprises, menant de front les travaux métallurgiques et l'étude des sociétés, presque toutes les régions de l'Europe. Alerte et nerveux, marcheur intrépide, interrogateur sagace, tantôt assis dans l'embarcation des rudes pêcheurs de la Biscaye, tantôt reposant sous la tente de peau du Baschkir nomade, ou chevauchant parmi les hautes herbes des stejipes de la Caspienne, tour à tour l'hôte des forgerons du pays de Galles, des grands industriels de l'Allemagne et des
(1) Descartcs, Discours de la mél/wdu, !'■'■ purtie.