VI INTRODUCTION
riches propriétaires de la Suède, il s'instruisait partout, à l'école de l'artisan comme à celle du patron, et s'astreignait à rester longtemps disciple avant de passer maître. De simples traits de mœurs lui en apprenaient plus que de longs volumes. Un jour, il invita à dîner un habile ouvrier du Northumberland, dont il avait gagné la confiance. Celui-ci, contre son habitude, demeura quelcpie temps impassible et silencieux; enfin, se décidant à lever son verre, il prononça d'un ton solennel ces paroles : The queen, à la santé de la Reine ! Le Play s'aperçut qu'il avait froissé son commensal par l'omission d'un touchant usage ; il porta le toast, et aussitôt leur conversation reprit le tour accoutumé. Deux mots, qui résumaient tout un ordre de sentiments et d'idées, avaient suffi pour éclairer l'observateur et lui découvrir une des forces sociales de la vieille Angleterre. Une autre fois, dans un de ses séjours en Russie, désireux de savoir sur quels fondements y repose la liberté communale, il demandait à un gi^oupe de moujicks quelle est la sanction de l'autorité qu'exercent chez eux les anciens. « Penses-tu donc, ô étranger, lui répondit un de ses interlocuteurs en élevant les mains vers les images sacrées, qu'un enfant de la sainte Russie voudrait jamais, en désobéissant à son père, compromettre son salut éternel? » Cette exclamation, écrit Le Play, « me révélait le génie de la constitution russe. Elle m'expliquait comment la paix publique se
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maintient, grâce à la discipline morale que chacun accepte, et pourquoi d'immenses provinces sont gouvernées sans le concours de la force , militaire. »
Il aimait aussi à rappeler ce qu'il devait aux leçons de quelques hommes éminents. Le directeur des usines du Ilartz, M. Alberts, lui avait révélé pour la première fois, dans la permanence des engagements, la condition essentielle de l'harmonie entre ouvriers et patrons. Au foyer du baron de ïamm, propriétaire de la forge suédoise d'Osterby, il comprit que les arbitres de la science sociale sont non pas les légistes ou les citadins, mais les maîtres qui passent leur vie sur un domaine rural, veillant chaque Jour à l'éducation de leur famille et au bien-être de leur entourage. Enfin, c'est le comte de Rayneval, notre ambassadeur à Madrid qui, en appelant l'attention de Le Play sur quelques traits frappants de l'histoire contemporaine, lui avait prédit la désorganisation qu'entraînerait infailliblement dans la famille française le^régime successoral du Code civil (1).
(1) Napoléon comprenait que le partage forcé des héritages est le plus sûr moyen d'effacer les traditions domestiques. Aussi, après l'avoir imposé à l'ense mille delà population afin de supprimer toute résistance à ses desseins, s'cmpressa-t-il d'organiser, à l'aide des majorats, un régime contraire en faveur des familles dévouées à son gouvernement. C'est ce qu'il explique lui-même dans une lettre à son frère Joseph : « Établisse;! le Code civil à Naples, écrit-il ; tout ce qui ne vous sera pas attaché va
VIII I.NTRODlCTIO.N.
Voilà comment Le Play s'initiait à tous les secrets de la vie des sociétés. Déliant de luimême, peu pressé de conclure, il ébauchait ses savantes monographies et rassemblait cette collection, unique en son espèce, qui devait former plus tard la riche galerie des Ouvriers européens.
Vers 1843, après quinze années de voyages et d'études, l'apprentissage de Le Play était fort avancé. D'autre part, l'avenir semblait menaçant et les hommes politiques pressentaient de prochains orages. Quelques-uns d'entre eux, pénétrés de « la. nécessité d'une réforme morale préparée elle-même par un travail législatif qui aurait pour but de neutraliser l'eflet des institutions anti-sociales de la Terreur, » comprirent tout le profit qu'ils pourraient tirer du trésor qu'il avait amassé. Us se groupèrent autour de lui. et pendant quatre hivers, de 1844 à 1848, ils se réunirent chaque semaine soit dans son salon, soit dans celui de Jean Reynaud ou de Victor
se détruire en peu d'années, et ce que vous voudrez conserver se consolidera. Voilà le grand avantage du Code civil... C'est ce qui m'a fait prêcher un Code civil et m'a porté à l'établir. » (Lettre de Napoléon à Joseph, du 5 juin 1806. — Mémoires et correspondance politique et littéraire du roi Joseph, II, 275.)
Tel est le premier Irait signalé par M. de Rayneval. Un autre se rapporte au congrès de Vienne. Ia'S diplomates anglais, Wellington et Castlereagli, n'ayant pu obtenir qu'on reculât à leur gré nos frontières, s'en consolèrent en disant : « Après tout, les Français sont suffisamment affaiblis par leur régime de succession. » {Les Ouvriers européens, 2" cdit. 1, 409.)