X INTRODUCTION
gement complet de sa vie intellectuelle, mais il crut que c'était le devoir, et il céda.
L'année 1848 marque donc le début d'une troisième époque dans la carrière de Le Play: celle de la propagation de sa doctrine. Avant de l'enseigner aux autres, il s'imposa de la réviser luimême. Les années qui suivirent furent employées, l'été, à étudier une fois de plus, sur place, les populations européennes ; l'hiver, à mettre en ordre et à rédiger les documents qu'il avait recueillis. Le coup d'État du 2 décembre 1851 le surprit au milieu de son travail. Cet événement lui causa un cruel mécompte et ajourna tout espoir de réforme prochaine. Il romiîit, on effet, le lien qui s'était formé entre les représentants les plus autorisés des différents partis : ils se séparèrent brusquement, ceux-ci pour combattre, ceux-là pour servir le vainqueur. Le Play cepe-ndant ne se découragea pas, et poursuivit résolument la tâche dont il allait être seul désormais à supporter tout le poids. Le livre des Ouvriers européens fut terminé en 1854. 11 contenait trentesix monographies de familles, et présentait, sous forme de conclusion, l'ensemble des institutions et des mœurs qu'une longue expérience et le témoignage unanime des Autorités sociales (l) de l'Europe commandaient de regarder comme indispensables à la prospérité d'un peuple. Mais les vérités auxquelles la France eût
(1) Sur le sens que Le Play douaait à ces mots, v. plus bas.
LNTRODUCTION. XI
prêté l'oreille après les journées de juin, elle n'était plus disposée à les entendre. Les énoncer, c'était soulever contre soi le sentiment public, ou se condamner à n'êti'e pas lu. Sur le conseil de ses amis. Le Play l'etroricha du texte tout ce qui n'était pas strictement nécessaire à l'intelligence des monographies. L'ouvrage fut édité à l'Imprimerie impériale, et l'Académie des sciences le couronna : tout mutilé qu'il fût, c'était encore le plus beau modèle de statistique sociale qui eût jamais paru.
Ce qui assurait à Le Play une autorité incomparable, ce n'est pas seulement sa rare puissance d'observation, ses patientes, études et ses longs séjours à l'étranger, c'est aussi le talent avec lequel il s'acquitta partout des entreprises les plus diverses. Nul n'était moins porté aux chimères, nul n'a été plus actif et i^lus constamment mêlé à la vie de son temps. Ses travaux en métallurgie ont fait époque. Lorsque le prince Demidoff lui confia la direction des mines de l'Oural, Le Play rassembla sous ses ordres jusqu'à 45,000 ouvriers. Pour installer les Expositions universelles de 1855 et de 18G7, c'est à son génie organisateur que l'empereur Napoléon III fit appel. Jamais succès plus éclatant ne couronna de plus habiles eflbrts, et le gouvernement crut s'honorer en lui offrant, comme récompense, une place au Conseil d'État, puis un siège de sénateur (1).
(I) Le Play possédait la confiance de l'Empereur. Le