‹ Économie socialeChapitre 56 sur 82 · LES FAUSSES TUÉOKIES D'HISTOIRE · texte numérisé non relu

LES FAUSSES TUÉOKIES D'HISTOIRE

entre le propriétaire et le tenancier, entre le patron et l'ouvrier, et surtout entre le maître et le serviteur attaché ù la famille. L'hostilité réciproque des deux classes est devenue, au contraire, un trait distinctif des mœurs modernes de la France. Les vieillards de notre temps ont tous vu pendant leur jeunesse, dans beaucoup de familles, des servitcui's identifiés avec les idées et les intérêts de leurs maîtres. 11 ne reste plus que des vestiges de cet état de choses; et, s'il ne se produit pas une réaction salutaire contre le mouvement qui nous entraîne, je doute que la génération qui nous suit voie un seul exemple de cette antique solidarité.

Je ne veux pas dire que l'antagonisme social soit un fait nouveau, spécial à notre temps : je reconnais même que les discordes civiles avaient autrefois un caractère de violence qu'elles n'offrent guère aujourd'hui. Mais il y a, entre les deux époques, cette différence essentielle que, sous l'ancien régime, chaque patron allait au combat soutenu par ses clients, ses ouvriers ou ses domestiques; tandis que, désormais, il les rencontrerait armés devant lui. Autrefois, après la lutte, on trouvait, dans l'alelier et dans la maison, la paix et un repos réparateur. Aujourd'hui, la lutte règne dans la maison comme dans l'atelier; elle continue d'une manière sourde, lorsqu'elle n'éclate pas ouvertement; elle mine sans relâche la société en altérant les conditions premières du bonheur domestique. Los écrivains

qui s'inspirent des passions révolutionnaires et qui propagent tant de doctrines subversives, pourraient trouver, à leur fo3'er même, la réfutation de leurs systèmes favoris : ils n'auraient qu'à observer dans leurs effets les sentiments haineux et l'esprit de rébellion de leurs serviteurs. Ces épreuves qui désolent maintenant toutes les familles, riches ou pauvres, sont l'un des sévères euseignemenls qui nous ramèneront, en matière de science sociale, au sentiment du vrai.

§ Vn. — 4° Les régimes féodaux qui conservent la pais sociale en Orient.

L'étude de l'Europe a contribué plus encore que celle de la France à dissiper chez moi lés préjugés qui régnent dans le milieu ou j'ai vécu. Elle m'a présenté sous leur vrai jour les rapports sociaux que les révolutions ont détruits sur notre sol.

L'ancien régime européen, môme avec se< formes féodales, existe encore (1) dans l'Eui'ope orientale, en Russie, en Pologne, en Turquie, en Hongrie, dans les principautés du Danube et dans les provinces slaves contiguës aux Étals allemands. Or chacun pourra constater, comme je l'ai fait moi-même, que, malgré les influences

(i) Les réformes faites depuis que ces lignes ont été écrites (1854) dans plusieurs de ces contrées, n'y ont guère modifié, jusqu'à ce jour, les mœurs que j'ai pu observer.

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perturbatrices qui de l'Occident gagnent peu à peu l'Orient, la solidarité des' classes extrêmes (le la société est encore le trait caractéristique «le ces contrées; tandis que l'antagonistue de ces mêmes classes se répand de plus' en plus parmi les peuples qui adoptent nos idées. Je mentionne ce fait sans avancer une doctrine absolue, .\ssurémenl je ne prétends point soutenir que le? sociétés de l'Orient l'emportent en toutes choses sur celles de l'Occident, et notamment-sur celles qui, en reqonçant au régime de privilège, restent exemptes des deux vices dont nous souffrons. Je veux seulement faire pressentir, en attendant .une démonstration jjlus complète, combien nous nous égarons en prenant pour guide une fausse notion 'd'histoire, et combien' notre essor.se trouve entravé par des maux que nés pères n'ont point connus.

§ VIII. — :')" Rareté des faits d'antagonisme social au moyen âge.

Ces erreurs historiques reposent sur certains faits exceptionnels, présentés à tort comme normaux et réguliers. 11 n'y a point de paradoxe qui ne puisse être établi sur de tels fondements. Si une école quelconque trouvait intérêt à discréditer l'amour maternel, elle pourrait produire, à l'appui de sa doctrine, un« longue ônumération des cruautés exercées sur leurs jeunes enfants par des mères dénaturées. C'est ainsi

qu'on a souvent cité les désordres de la Jacquerie, ceux de l'Auvergne au xyii"^ siècle, et plusieurs autres agitations populaires, comme témoignages d'un ancien état d'hostilité. Ces désordres n'ont eu qu'un caractère local et accidentel. Us sont peu nombreux, et ne suffisent pas pour démontrer l'existence d'un état général de lutte entre les seigneurs etleurs vassaux. En jugeant ces événements, il faut tenir compte, d'ailleurs, des perfides manœuvres de la royauté, qui, au lieu de réformer le régime féodal, l'a détruit avec le concours des légistes (1). Les massacres qui ont eu lieu en 184G dans uue province slave, soumise à la domination autrichienne, ont suffisamment montré à la génération actuelle les effets d'un tel abus d'autorité. Je n'admets pas non plus qu'on puisse condamner les anciens rapports sociaux en se reportant aux jacqueries modernes qui nous sont mieux connues, et par exemple aux pillages de châteaux qui ont eu lieu de 1789 a 1793 dans plusieurs de nos districts ruraux. Ces

(i) Sauf il'honnrables exceplion.s, les h'-gistos ont toujours exercé eu I^'rauce une influence funeste. En aucun temps ils n'ont mieux compris leur devoir que les nobles ne l'ont fait depuis le règne de Louis XIV. Ils ont secondé les envahissements et souvent les innovations injustifiables de nos rois, au lieu de s'identifier avec les intérêts de la nation. 11 n'y a donc pas lien de s'étonner que toutes nos constitutions modernes aient refusé à ces deux classes la haute situation qui leur est acquise on Angleterre en récompense d'une conduite opposée.

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violences, eu effet, ne se sont guère étendues au delà des localités où les relations normales de propriétaire à tenancier avaient été rompues, depuis plus d'un siècle, par l'absentéisme de la noblesse de cour. On n'eu a point ressenti le coutre-coup en Bretagne, en Anjou, en Vendée et dans les provinces montagneuses du Centre et du Midi, où les propriétaires continuaient à résider au milieu de leurs tenanciers. On compte encore par centaines les vieilles familles qui n'ont jamais quitté les terres de leurs aïeux, et qui ont été protégées par la population locale contre les entreprises des comités révolutionnaires organisés dans les villes du voisinage.

La révolution de 1789 n'a pris que par exception le caractère d'une guerre sociale. Elle a été, comme beaucoup d'agitations de l'ancienne France, une lutte en partie justifiée par la corruption des classes dirigeantes. Ceux qui voient dans cet événement une revanche contre une prétendue tyrannie des deux classes privilégiées, ceux surtout qui considèrent comme un mouvement national les pillages et les spoliations de cette époque, seraient certainement ramenés à des opinions plus justes, s'ils observaient attentivement les passions et les appétits qui se développent aujourd'hui dans les bas-fonds de la société. Les agressions commises en décembre 18.')!, nous révèlent assez les scènes de violence qui se produii'aient si, c"e qu'à Dieu ne plaise, les ennemis de la propriété arrivaient au pouvoir et

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s'y maintenaient par une seconde Terreur. Les théoriciens de cette nouvelle révolution, adoptant les motifs donnés pour la première, ne seraient-ils pas fondés à signaler ces attentats comme on témoignage de l'oppression qui aurait été exercée, de notre temps, par les propriétaires sur la partie pauvre de la nation (I)? Je n'aperçois plus chez nous aucune école politique disposée à conclure de ces réflexions que le régime de privilège, détruit en 1789, doive être préféré au régime de droit commun qu'^acceptent maintenant toutes les nations libres et prospères. En me référant aux faits exposés dans les sept Livres suivants, je crois même être en mesure d'établir que la solution des problèmes sociaux se trouvera, non dans les institutions qui maintiennent systématiquement l'inégalité entre les hommes, mais bien dans les sentiments et les intérêts qui créent entre toutes les classes l'harmonie encore plus C{ue l'égalité. Toutefois, avant de commencer cette démonstration, j'ai dû protester contre la croyance à un état ancien d'antagonisme. J'ai dû indiquer, en outre, comment on peut s'assurer que nos pères n'étaient ni des opprimés, ni des oppresseurs; qu'ils formaient une nationalité digne de respect; et qu'enfin l'étude de leurs actes de patriotisme nous sei'ait plus

(1) Cette prévision (de 1S.ÏC) a été justifiée par les événements accomplis à Paris du IS mars au .3Î mai JS71. (Note de 1S72.)

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profitable que la discussion des dangereuses utopies de notre temps.

S IX. — La mission actuelle des historiens consiste surtout îi restaurer le respect du passé.

Nos révolutions successives, en compensation de beaucoup de maux^ ont fait justice de certains abus reprochés bruyamment à l'ancien régime ; et l'on peut désormais rappeler les vertus du passé sans crainte de provoquer des réactions injustes. Ce n'est donc pas seulement dans l'intérêt de l'art qu'il faut recommander, avec plusieurs écrivains émiuents, le respect de l'ancienne France : c'est aussi au nom des grands exemples d'harmonie sociale que la science nous y fait découvrir. L'historien ou le romancier qui se placerait pour la première fois à ce point de vue, eu s'appuyant sur l'étude des faits et des mœurs, nous transporterait, pour ainsi dire, en pays inconnu. 11 remettrait en honneur les saines pratiques de nos aïeux. 11 nous habituerait à chercher dans l'expérience de notre race les éléments du nouveau régime que nous voulons fonder, et il aurait ainsi sur la réforme sociale une bienfaisante influence.

Il est temps de dissiper l'erreur qui porte chez nous tant d'écrivains à glorifier tous les acte? ettoutcs les tendaucesdelarévolution française, en vue de relever dans le monde l'ascendant de notre nation. C'est en vain qu'on vou-

drait atteindre ce but en altérant l'histoire, et en affirmant que l'opinion européenne admire ce qu'au contraire elle condamne sévèrement. Nos rivaux ne ratifient point les louanges que nous nous décernons nous-mêmes; ils blâment avec vivacité, souvent même avec une insistance maligne ou hostile, les attentats et l'ignorance de notre école révolutionnaire.

Au milieu de nos erreurs, nous n'avons qu'un argument à opposer à ces critiques : c'est que la révolution a écarté certains désordres qui souillèrent les régimes sociaux de Louis XIV, du Régent et de Louis XV. Malheureusement, pour y parvenir, elle a fait appel à la passion plus qu'à la vertu : elle a calomnié les hommes et les choses du passé, pour déterminer les contemporains à supporter ses propres crimes. Aujourd'hui les désordres de la royauté ont disparu, mais nous conservons les préjugés répandus par la révolution. Dégagés de toute crainte au sujet du passé, nous devons revenir à la vérité par l'étude impartiale des faits. Nous demanderons aux meilleures pratiques de nos pères les vrais moyens de réforme. Nous retrouverons en même temps dans cette voie, plus sûrement que dans la propagation des paradoxes révolutionnaires, la prépondérance morale que l'Europe nous accordait au xvif^ siècle. Ceux qui prétendent encore glorifier la révolution de 1789 devraient d'abord déclarer qu'ils la tiennent pour terminée.

L'AGHICULTURE (1

l'agriculture «e prospère que par la famillesoucuE ; c'est l'art usuel qui s'identifie le

JltEUX AVEC l'intérêt GÉINÉRAL d'uNE GRANDE

nation.

§1. — Prééminence recounue de l'agriculture.

L'agriculture, complétée par quelques arts ayant comme elle pour objet l'exploitation des richesses naturelles du sol, de l'air et des eaux, suffit, à la rigueur, pour donner à une nation une prospérité permanente. Au contraire, les autres branches d'activité n'ont jamais fourni à aucune société de solides fondements.

L'agriculture produit surtout le blé, c'est-àdire la matière alimentaire par excellence, celle qui, après le lait, réunit le plus complètement les éléments indispensables au corps humain. C'est ainsi que le blé s'assimile en grande quantité le phosphore, élément essentiel des os,

(t) La Réforme sociale (ch. xxxir).

dont il n'existe dans la plupart des sols que des traces imperceptibles. Cette merveilleuse concentration des matériaux du corps humain, dont la science commence à peine à révéler les mystères, est évidemment l'œuvre préparatoire des grandes accumulations d'tiommes ; elle a toujours été menée de front avec la formation des sociétés denses et prospères.

L'agriculture offre seule aux familles-souches un moyen permanent de travail et de subsistance. Elle se prête avec une admirable élasticité à toutes les convenances de la petite ou de la grande industrie. Elle s'organise spontanément, selon l'état intellectuel ou moral des familles, et selon les rapports si divers qui peuvent exister entre elles. Elle établit entre la famille, le sol, les plantes et les animaux une alliance qui complète les jouissances du foyer domestique, en développant dans les cœurs l'amour du pays natal. Elle fournit aux hommes presque tous les objets nécessaires à l'existence; elle leur assnre ainsi la véritable indépendance en les mettant à l'abri de la corruption qui émane, à certaines époques, des classes urbaines. Enfin les intérêts de la propriété agricole s'identifient intimement avec les intérêts généraux du pays ; et c'est à ce titre que les meilleurs propriétaires ruraux constituent partout la classe la plus digue de remplir les fonctions publiques.

L'agriculture a été pour les sociétés humaines

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le principal moyen de multiplication, d'indépendance et de progrès moral. Plus que toute autre branche d'activité, elle caractérise la vie nationale. Elle est, dans l'ordre matériel et dans le régime du travail, la force qui complète le mieux l'œuvre de la création.

Au reste, la prééminence de l'agriculture sur les autres arts a été si souvent proclamée chez les anciens (1) et chez les modernes, qu'elle peut être érigée en axiome. Même au xviu" siècle, à cette époque funeste où s'accréditèrent tant d'erreurs, sous l'influence de courtisans corrompus par l'oisiveté, l'administration publique se croyait tenue de témoigner officiellement de son respect pour l'agriculture. Mais la tradition du travail agricole se désorganisait de plus en plus à chaque génération: elle ne se maintenait guère que chez la petite noblesse condamnée à la résidence rurale par la médiocrité de sa fortune. La régénération de l'agriculture fut souvent réclamée, au milieu de cette décadence, par les économistes ; elle s'est même accomplie de nos jours sur quelques points du territoire, à la faveur des perfectionnements introduits dans la connaissance des phénomènes physiques et dans l'établissement des voies de communication.

(1) <i Parmi les arts productifs, il n'y a riea de meilleur « que l'agriculture, rien de plus fécond,. rien do plus agréa- " l)le, rien do plus diurne d'un homme libre. « (Cicero, De officiis, lib. I,ch. xlmi.)

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§ II. — Décliéauce actuelle de l'agriculture en France.

Cependant, quand on va au fond des choses, on s'aperçoit bientôt que si l'agriculture a profité de l'impulsion imprimée, selon l'esprit de ce temps, à l'ensemble du monde physique, elle reste directement frappée de toutes les atteintes portées, depuis le xvi° siècle, à l'ordre moral. Les progrès qu'on signale avec tant de retentissement dans les livres et dans les concours officiels, ont plus d'apparence que de réalité. Les admirables travaux exécutés sur certains domaines sont l'œuvre personnelle de quelques hommes dévoués à leur art, et non celle d'une famille incorporée au sol : ces prétendues réformes ne sont donc, pour la plupart, que des palliatifs ou des accidents. Viciée dans son principe plus que les autres professions usuelles, l'agriculture ne sera réorganisée chez nous que lorsque la société reposera de nouveau sur la religion, la famille et la propriété, et lorsque ces fondements éternels seront réédifiés sous le régime de la liberté.

L'état d'infériorité dans lequel l'agriculture est retenue par l'ensemble de nos institutions sociales, est complètement mis eu relief par un trait caractéristique des mœurs actuelles, par la tendance qu'ont chez nous les agriculteurs à ([uitter leur profession. Sous ce rapport il existe uu contraste frappant entre la France moderne et les autres nations. Chez tous les peuples

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prospères, les citoyens, sans cesser d'être agriculteurs et sans être privés des satisfactions nécessaires à leurs familles, peuvent s'élever dans la province et l'État au plus haut degré d'influence.

Les rares familles de grands propriétaires qui se sont perpétuées jusqu'à nos jours sur leurs domaines, en conservant avec les populations les excellents rapports établis au xvi"^ siècle, sont, à la mort des chefs de maison, soumises à des crises périodiques, et par suite exposées à une inévitable destruction. Cette influence dissolvante agit plus énergiquement encore sur les familles récemment portées vers l'agricultui'e par l'attrait qu'oflre la possession de la terre aux hommes enrichis dans les autres professions. Comme je l'ai expliqué ci-dessus, le propriétaire d'un domaine rural n'a pas, chez nous, le pouvoir de s'attacher un héritierassocié; il sacrifierait d'ailleurs injustement l'intérêt de ce dernier à celui dès autres enfants. Ceux-ci, en elTet, après avoir joui, depuis qu'ils ont quitté le foyer paternel, de tous les fruits de leurs propres ellorts, viendraient, à la mort de leur père, réclamer une part des améliorations faites depuis l'époque de leur départ. Le travail consacré à ces améliorations et à la subsistance des vieux parents aurait donc été accompli en pure perte par l'héritier. Cette injustice flagrante de nos lois de succession entrave, à tous les degrés de l'industrie agricole, la con-

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tinuité du travail et des traditions domestiques. Les mœurs privées s'opposent presque autant que les lois à la conservation des familles agricoles ; et le principal obstacle se trouve dans les habitudes de luxe contractées par la classe riche la plus influente. La difficulté vient surtout des jeunes gens et des femmes, qui, ne pouvant trouver hors des villes la satisfaction de besoins compliqués, refusent de se plier aux habitudes simples de la vie rurale. De là il résulte que tout homme distingué qui aura le choix des meilleures alliances s'il se livre à une profession urbaine, s'il entre dans la bureaucratie, ou même s'il vit dans l'oisiveté, sera généralement repoussé s'il annonce l'intention de résider sur un domaine rural. Cette propension des jeunes filles de notre génération exercera sur notre constitution sociale une influence funeste, tant qu'une nouvelle impulsion ne sera pas donnée aux esprits par les classes dirigeantes.

Une autre cause de la désertion de nos campagnes est la triste réalité qui^ malgré la nature des choses -et le langage conventionnel des fonctionnaires, place, sous le rapport du gain, l'agriculture au dernier rang des professions. Les hommes détalent qui se sont enrichis par l'agriculture ont eu mille occasions de constater f(u'ils auraient mieux réussi en' appliquant à une profession urbaine la même sonmie d'aptitude et de travail. Ils veulent épargner à

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leur postérité les mécomptes qu'ils ont persounellement subis par l'effet de uos déplorables institutions agricoles. Ils se trouvent ainsi portés à relever la situation sociale de leurs enfants en les engageant dans toute autre carrière. Ils leur donnent de préférenée ces professions bourgeoises qui continuent de notre temps l'ancien régime des charges vénales, et qui prospèrent surtout aux dépens de l'agriculture. Apres avoir été opprimés par ces redoutables professions, ils veulent à leur tour devenir oppresseurs dans la personne de leurs descendants.

A ces causes de découragement, si fatales aux possesseurs ou aux exploitants de domaines ruraux, viennent se joindre celles qui naissent de l'instabilité actuelle de leurs rapports avec les domestiques ou les salariés qu'ils emploient. Ces ouvriers, en effet, sont placés eux-mêmes sous les influences qui égarent la société tout entière. Ils sont attirés dans leS villes par les avantages qu'on y accumule depuis deux siècles, et qu'on recherche maintenant plus que jamais, lis croient d'ailleurs s'élever dans la hiérarchie sociale en abandonnant, pour une autre profession, le travail de la terre.

Cette émigration des ouvriers agriculteurs n'est point d'ailleurs une simple aberration : elle est également provoquée par un sentiment juste et réfléchi. Elle est une conséquence directe de l'instabilité qui règne dans la consti-

tution même des familles préposées à la dircctiou des ateliers ruraux. Les populatious sentent que des foyers domestiques, périodiquement désorganisés par la loi de succession, n'offrent plus lasécurité qui est l'unique compensation de l'existence sévère imposée par la vie agricole. L'instinct de la conservation les porte à fuir un terrain qui tremble sous leurs pas.

Avec le temps, cette situation devient intolérable pour les agriculteurs, qu'une bonne organisation sociale devrait surtout encourager, pour ceux qui appliquent des ressources considérables et des talents supérieurs à l'amélioration de leurs propres domaines. Il ne faut donc pas s'étonner s'ils cherchent pour leurs enfants, dans d'autres carrières, des succès plus faciles avec une existence plus agréable, et si, quand arrive la vieillesse, ils renoncent à une industrie qu'un de-leurs fils ne doit point continuer.

§ 111. — Contraste de la France avec l'étranger.

Ayant visité dans.les pays étrangers la plupart des domaines ruraux signalés à l'estime publique par les talents de leurs propriétaires, j'ai constaté que cette renommée n'était pas pour ceux-ci l'unique source de satisfaction et de bien-être. Les chefs d'établissements agricoles trouvent surtout leur récompense dans une vie calme, dans une prépondérance fondée sur l'ensemble des institutions politiques et sociales.

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(Jaus le pouvoir de maintenir au foyer domestique les traditions de travail pt de vertu, et, pour tout résumer d'un mot, dans le sentiment de la -perpétuité de leur œuvre. Jamais, dans le cours de ces études, il ne m'a été permis d'as-* sister, en France, à un tel spectacle. Nos gouvernants, il est vrai, ont organisé un système de distinctions honorifiques en faveur de ceux qui se dévouent au progrès de l'agriculture ; mais ils continuent à. leur refuser dés satisfactions plus nécessaires.

Apres avoir admiré les cliamps, les prés et les bestiaitx de nos domaines améliorés, j'ai voulu savoir si leurs laborieux propriétaires étaient pourvus d'avantages plus enviables que les 'récompenses des concours officiels ; s'ils jouissaient du bonheur que donne au foyer domestique la coopération active de leurs femmes et de leurs enfants. J'ai cherché, en même temps, si l'austérité dé leur vie privée avait pour compensation une légitime autorité dans la vie publique ; s'ils [K)uvaient se livrer à leurs travaux avec indépendance devant les pouvoirs collectifs de la commune, de la province et de l'État; si, enfiïi, ils devaient sûrement trans-' mettre à leurs descendants le fruit de tant d'efforts et de méditations. Presque toujours, je dois le déclarer, ces enquêtes ont mis en relief le mérite de l'agriculteur; mais elles m'oqt révélé les douleurs du père de famille et le découragen^eut du citoyen. Enfin, quand la

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confiance ou ramitié ont été la suite de ces premières relations, j'ai souvent entendu le propriétaire exprimer le vœu d'échapper par la vente de son domaine aux inconvénients de sa situation.

La plupart des causes que je viens d'assigner à la désertion des campagnes affectent à la fois la grande et la petite culture. Le Partage forcé est la principale source du mal dans ces deux branches de l'activité nationale ; mais il pèse sur l'une et l'autre à des degrés fort différents, il convient donc d'étudier séparément et de comparer la situation faite par nos lois, d'une part aux petits propriétaires cultivant leur héritage de leurs propres mains, de l'autre aux grands propriétaires exploitant leur domaine avec le concours d'un certain nombre de domestiques, de journaliers et de tenanciers.

J IV. — Le partage forcé funeste surtout à la petite culture.

>\os écouoiSistes et nos hommes d'État ont souvent été frappés de l'instabilité de notre régime agricole. Ils ont aperçu les inconvénients qui en résultent pour la grande culture ; mais ils semblent s'èti-e persuadé que la petite propriété profite de tout le tort fait à la grande. Plusieurs écoles politiques et sociales qui, depuis 1793, ont souvent dominé chez nous, considèrent comme un progrès la destruction de la grande culture. Cependant cette opinion ne reposé que sur deux

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exagérations et sur une méprise. La première exagération est dans les conséquences tirées du rôle déplorable qu'ont joué, au xviii'^ siècle, quelques grands propriétaires français. La seconde est dans le caractère exclusif qu'on voudrait donner à l'influence légitime des petits propriétaires. La méprise consiste à croire que les contraintes du Code civil amèneront cette iujuste transformation de la société.

Depuis 119-3, l'erreur cachée sous cette méprise trouble les esprits. Elle a surtout égaré les rédacteurs du Code. Ceux-ci, il est vrai, ont voulu consommer l'injustice et détruire les grands propriétaires ; mais ils n'ont pas su trouver le seul moyen qui piit atteindre leur but, celui "qui fut appliqué à l'Irlande par les Anglais. Ils n'ont point traité différemment la classe qu'ils voulaient abattre et celle qu'ils voulaient élever. En créant le régime qui devait détruire la grande propriété, ils n'ont point organisé au profit de la petite un système conservateur : ils ne lui ont même pas laissé le bénéfice des coutumes qui la protégeaient depuis un temps immémorial. Plus enclins à démolir qu'à édifier, aussi passionnés, mais moins injustes que les législateurs révolutionnaires des pays étrangers, ils out fait passer la propriété rurale tout entière sous le niveau du Partage forcé. La conséquence non prévue, et cependant nécessaire, de ce système devait donc être la désorgauisation simultauée des races de la vieille France, chez les grands proprié-

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taires comme chez les paysans. Les faits que je vais exposer prouvent même que l'œuvre de destruction commencée en 1793 pèse plus spécialement sur la petite propriété.

§ V. — Deux classes de petits propriétaires. 1" classe : le paysan à famille-souche.

Au milieu de situations variant à l'infini, les petits pro^Driétaires foi'ment en France deux classes qui diffèrent beaucoup l'une de l'autre. Je vais les décrire dans les paragraphes suivants, en insistant sur les contrastes qui se rattacheuL à l'organisation de la famille et à l'assiette du domaine.

La première classe de petits propriétaires est celle du paysan à famille-souche, possédant un domaine transmis intégralement de génération en génération, cultivant cet héritage avec le concours d'un personnel nombreux, dispensé à la fois de prendre des salariés à son service et de chercher pour lui-même ou pour les siens du travail au dehors.

Cette classe a été constituée au moyeu âge avec une sollicitude particulière; elle conservait encore une grande énergie en 1789, bien qu'elle supportât depuis un siècle le poids des vices de la cour et du gaspillage financier. C'est elle qui assura le recrutement des innombrables armées de la révolution; et si les hommes de guerre de notre temps, en présence d'une population plus

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nombreuse, n'ont pas trouvé les mêrues ressources, c'est que le Partage forcé de 1793, plus funeste que les désordres de l'ancienne monarchie, a presque complètement détruit ces vieilles races. Les paysans à famille-souche se maintiennent, au contraire, dans la majeure partie du continent européen à la faveur de leurs coutumes: ils offrent une base inébranlable à toute nation qui a respecté ces coutumes, et ils suffisent toujours au recrutement de ses armées.

S YI. — • Le domaine du paysan à famille-souche.

Les paysans à famille-souche ont créé une organisation agricole toute spéciale qui se représente, à peu près avec les mêmes caractères, dans toutes- les régions de l'Europe. Les terres du domaine forment un ensemble bien aggloméré, au centre duquel sont établis l'habitation de la famille ainsi que les bâtiments nécessaires au logement des animaux et à la conservation des récoltes. Sous les climats qui se. prêtent à la culture des arbres fruitiers, l'habitation est entourée d'un verger herbu, soigneusement clos de haies vives, de fossés ou d'arbres de haute futaie, et abandonné au parcours des jeunes animaux et des volailles. Cette disposition est favorable à l'éducation physique des jeunes enfapts de la famille; elle est conforme aux lois de la salubrité, surtout en ce qu'elle permet de combattre efficacement les épidémies.

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Une prairie naturelle, également enclose, livre au printemps une pai'tie des fourrages secs nécessaires pour la nourriture des animaux pendant l'hiver, et elle donne encore à l'automne un pâturage abondant. La terre arable, subdivisée, selon le régime d'assolement de la contrée, en deux, trois ou quatre champs, fournit, sans intervention de jachères, les céréales, les fourrages artificiels, les racines, les graines oléagineuses et les matières tinctoriales. A ces ï'écoltes viennent encore se joindre, sous le riche climat de l'Europe méridionale, l'huile d'olive, la soie, les fruits secs, le vin et les autres productions des cultures arborescentes.

Des taillis ou des arbres épars procurent les matériaux nécessaires à l'entretien des bâtiments et du mobilier rural ou domestiqué ; ils donnent, en outre, la provision de combustible pour le foyer et le four à pain. Un petit vignoble ou, à son défaut, les pommiers du verger et des haies assurent à la famille, au moins pour la saison des grands travaux, la provision de vin ou de cidre. Une chènevière soigùeusemcnt entretenue et le troupeau de bêtes à laine livrent les matières premières du vêtement de la famille. Le jardin produit les légumes verts ou farineux, les tubercules, les léguùies-épices et les fruits-baies, accessoires précieux d'une alimentation ayant pour bases les céréales et un corps gras. Quelques plantes, cultivées dans le jardin ou croissant naturellement au pied des haies et dans les

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bois, procurent les médicaments indiqués par des receltes traditionnelles. Un rucher donne le principal condiment des repas de fête et des tisanes; il fournit en même temps, pour les solennités de famille et les anniversaires religieux, un luminaire plus distingué que la lampe alimentée pendant les veillées d'hiver avec l'huile du domaine. A proximité de la maison, on voit ordinairement la source, le ruisseau, le puits ou, à leur défaut, le réservoir destiné à recevoir la pluie; c'est là que la famille puise l'eau nécessaire au ménage, au jardin et à l'étable.

Le domaine d'un paysan à famille-souche n'est pas seulement un atelier agricole : c'est aussiun atelier domestique et manufacturier. On y exécute toujours les travaux de ménage, le blanchissage du linge et l'entretien des vêtements; on y exerce diverses industries, telles que le tissage des matières textiles, la confection des vêtements, la confection et l'entretien d'objets variés appartenant à l'outillage, aux bâtiments et au mobilier. Ces objets de fabrication domestique sont souvent, en raison de leur solidité, d'un usage plus avantageux que les équivalents livrés à un moindre prix par les nouvelles usines à engins mécaniques. En ce qui touche le vêtement, par exemple, j'ai constaté, par la comparaison des budgets domestiques, que ces usines, si nuisibles au point de vue moral, avaient parfois empiré, au point de vue matériel, la situation des familles. Quelquefois enfin les familles ru-

iZ L AGRICLLTL'KK. ,

raies fabriquent g. leur foj'er certains produits manufacturés, qui ne sont plvis destinés à la consommation domestique, et qui sont la base d'nn coiiimerce d'exportation. Tous ces travaux em- .ploient, pour les membres assemblés, les veillées d'hiver, et souvent, pour les bergers, les loiairs que laisse la surveillance des troupeaux. Us habituent la famille à trouver en elle-même tous ses moyens d'existence. Ils lui assurent aiu?i la véritable indépendance, celle qui s.e fonde,, non sur une idée systématique ou sur un texte de loi, mais sur la nature même des hommes et des choses.

§ VU. — Avantages moraux et matériels du domaiuc de la famille-souclie.

Cette organisation apparaît,' avec une foule d'avantages, dans toutes les contrées de l'Europe : elle se prête, on effet, aux diverses exigences du sol et du climat.; et les transformations commandées par les progrès de l'art agricole s'y adaptent aisément. La situation centrale de l'habitation et des étables permet de retenir sur le domaine la totalité des matières fécôn- , dantes qui y sont produites. 'On n'y laisse pas, comme dans la plupart des terres morcelées, les chemins et les thalwegs recevoir directement les eaux pluviales, et conduire en pure perte aux tleuves et à la mer les principes les plus fertilisants du sol et de l'atmosphère. L'ell'ort qu'ont à exercer les animaux chargés des travaux de

L'AGRlCULyORE PAR LA FAMILLE-SOUCHE. 73

culture ou du transport des fumiers et des récoltes est réduit h la moindre proportion. Les champs à céréales donnent un emploi suffisant . aux bras d'une nombreuse famille : ils ont donc chacun, même dans les assolements les pinsperfectionnés, une étendue d'au moins trois hectares. Cette étendue est assez grande pour que les méthodes anciennes de labourage, de semailles et de récolte s'exécutent dans les meil- • leures conditions. Elle répond également aux exigences des charrues à vapeur, des machines à, semer, ou à récolter, et des autres moyens d'action que mullipUe progressivement la nouvelle agriculture.

Les petits domaines ruraux satisfont, dans ces conditions, à toutes les nécessités de la technologie; mais ils sont encore plus dignes d'éloges au point de vue moral. L'autorité paternelle est fermement assise dans ime habitation isolée : elle s'offre aux' enfants avec une majesté que ne balance directement aucun autre pouvoir social. Chaque famille est assez séparée des autres pour n'avoir point à redouter les hicouvéuients qui naissent de contacts trop intimes;, elle en est assez rappi'ochéc pour jouir des relations d'amitié, qui préparent les mariages et créent de lions rapports sociaux.

Ce premier système de petite propriété exerce une influence bienfaisante sur l'ensemble de l'organisation sociale et politique. Il établit une union indissoluble entre les domaines ruraux el

les familles, et il perpétue ainsi les races de paysans sobres et énergiques, rompus au travail et à l'épargne, imbus de l'esprit national. Il donne à la patrie de nombreux citoyens dont les uns, associés d'abord à l'œuvre du père, la continuent dignement après sa mort, et dont les autres assurent le recrutement des professions urbaines, de l'armée, de la marine et des colonies. Il inculque aux jeunes générations les traditions d'obéissance et de respect qui sont les bases de toute nationalité puissante; il habitue les individualités les plus émiuentes au commandement et à la direction des affaires publiques. Ce même régime rend les nations stables, en préservant la masse du corps social de la corruption développée chez quelques-uns par l'abus de la richesse. Enfin, fondant sur l'organisation même de la propriété et du travail l'indépendance des chefs de famille, il produit sans effort la liberté civile et politique. Malgré les théories d'histoire et les fausses idées qui ont inspiré tant de constitutions écrites, la liberté règne en Orient comme en Occident, lorsque la population se compose de paysans à famille-souche.

§ VIII. — 2« classe: le paysan à famille instable et les deux ternies extrêmes de sou domaine.

La seconde classe de petits propriétaires ruraux est soumise au régime des familles instables. Elle offre, en ce qui concerne l'organisation

L AGRICULTURE PAR LA FAMILLE-SOUCHE. iO

(lu domaine rural el les institutions publiques ou privées, des conditions tranchant de tout point avec celles que je viens de signaler. Ici, au lieu de rester uniforme, le type présente autant de variétés que de familles.

La classe de paysans à famille instable s'est formée à une époque ancienne dans la Gaule et dans les territoires contigus des Pays-Bas, des États allemands, de la Suisse et de l'Italie. Elle s'est conservée depuis lors, par la force de la tradition, dans plusieurs de ces régions, notamment dans celles qui sont comprises entre la Seine et le Rhin. Dans les autres régions de l'Europe. et dans la majeure partie de la France, les familles stables se sont solidement constituées sous les régimes du fief et du testament. -Mais en France, depuis 1793, ces familles, comme leurs domaines, sont désorganisées sans relâche par le Code civil et condamnées à l'instabilité.

Chez les familles instables que la Coutume avait créées, chez celles surtout que multiplie de nos Jours le Code civil, la petite propriété apparaît sous une multitude de formes. On suit aisément par la pensée les nuances qui les distinguent, quand on s'est d'abord rendu compte des deux termes extrêmes entre lesquels elles sont toutes comprises. Le premier terme correspond à l'organisation du domaine rural qui résiste le plus au partage en nature entre les héritiers ; le dernier, à l'organisation qui s'y prête le mieux, je vais donc les décrire successive-

70 l'agriculture.

ment, avec leurs pi'iucipales combinaisons. J'insisterai particulièrement sur celles qu'amènent la nature des lieux, le's propensions personnelles des héritiers et, en général, les mœurs locales qui restreignent ou accroissent l'instabilité imposée par la loi.

§ IX. — l"' terme : le domaine aggloméré et ses autres cas de désorganisation; l^' cas: la coutume exceptionnelleroeiit maintenue par .les mœurs. î

Le premier terme extrême est commun dans les provinces françaises où. régnait, avant nos révolutions, le régime des familles-souches. L'observation m'y a fait découvrir quatre cas correspondant aux principaux incidents de l'action destructive exercée^ sur la Coutume par notre loi de Partage forcé.

Un premier cas se présente dans les montagnes, à champs enclos et à cultures arborescentes où se réunissent deux conditions : où, d'une part, le morcellement du domaine serait ruineux pour les héritiers, tandis que l'occasion de vendre en bloc à des capitalistes se présente rarement; où, de l'autre, le manque de communications rapides a retardé l'invasion des idées et des intérêts qui propagent ailleurs les habitudes du Partage forcé. Constatant la déchéance sociale des individus qui ont opéré la division dû bien patrimonial, et soutenues par la tradition locale, les familles intelligentes et

L AGRICULTURE PAR LA FAMILLE-SOUCHE. il

considérées rnaintienaent l'aucien régime de transmission intégrale. D'accord avec tous les siens, le père donne, de son vivant, à un enfant associé tout son domaine, à la charge de payer à chacun des autres enfants sa part d'héritage. Pour aider cette comhiuaison, qui serait impossible dans la pratique rigoureuse du partage égal, il attribue à l'associé, à titre de pré'ciput et hors part, la quotité disponible. Toutes les autres influences du milieu social y concourent également. Cédant à l'opinion établie, les officiers publics dont le ministère est imposé aux familles admettent dans l'acte de donation une estimation du domaine inférieure à la valeur vénale des parcelles; et ils allègent ainsi les charges légales auxquelles l'associé ne pourrait suffire. Les autres héritiers se prêtent 'à ces combinaisons: ceux qui se marient fondent volontiers, à l'aide dede'ur dot, de nouveaux établissements; ceux qui ont peu de go.ùt pour le mariage restent dans la maison, et lèguent à l'associé ou à son successeur leur part d'héritage. Enfin ces habitudes sont encore conservées dans les familles par l'exemple et les conseils de ceux qui entrent dans le clergé séculier.

Cependant ces influences tradiliounclles ne rfauraieut toujours se perpétuer; et la loi écrite triomphe, à la longue, de la Coutume. Les gens d'atfaires ont un intérêt direct à détruire, .en cette matière, l'cnlentc des familles: ils s'ingé-

"8 l'agriculture.

nient donc à faire naître, chez les héritiers peu intelligents ou peu scrupuleux, des sentiments de cupidité. Ils s'assurent ainsi les profits des expertises contradictoires, des licitations, et surtout des procès que provoque la pratique du Partage forcé (1).

Ce premier régime a pour siège principal la chaîne des Pyrénées et les autres montagnes de la France méridionale. Je signalerai plus loin les inconvénients qui dans ces contrées, naissent de la création incessante des domaines et des familles instables. Ces inconvénients contrastent visiblement avec les avantages propres aux petits domaines stables, à famillesouche, qui y dominent encore.

§ X. — 2= cas : la Coutume maintenue par la fraude.

Le second cas est fréquent dans les pays de plaines ou de collines confinant à la Méditerranée et à la chaîne pyrénéenne. Les incon-

(1) V Organisation de la famille (§ 33 et 1" Appendice). I,e lecteur trouvera dans cet ouvrage une description de la lutte qui règne dans les Pyrénées entre l'ancien et le nouveau régime. Il comprendra, en s'y reportant, que je ne pouvais faire entrer dans le cadre de cet ouvrage des faits aussi complexes, et qu'il serait urgent d'en propager la connaissance par des enquêtes spéciales. Celles-ci mettraient tout d'abord en relief l'erreur qu'ont commise nos législateurs, lorsqu'ils ont réglé, par une formule uniforme, des intérêts variant à l'infini selon l'organisation de la vie privée. (Note de 1872.)

l'agriculture par la famille-souche. 79

vénieuts économiques du morcellement des domaines y sont moindres que dans le cas précédent ; les ventes par licitation entre héritiers y sont plus faciles: enfin un contact plus intime avec le reste de la France y a donné plus de force aux idées et aux intérêts qui propagent le Partage forcé. Les tribunaux, bien que composés en partie de propriétaires pratiquant euxmêmes la transmission intégrale, cèdent de plus en plus à la pression exercée par les gens d'affaires.

Si le partage égal des héritages est, en apparence, l'habitude du pays, il en est autrement dans la réalité. Les pères de familîe éludent presque tous, en se concertant avec leur héritier-associé, les dispositions de la loi . Pour atteindre ce but, ils ont recours à des manœuvres compliquées dont le caractère frauduleux tranche singulièrement avec l'honorabilité des personnes. Cette réaction des mœurs qui ne se fonde- plus, comme dans le cas précédent, sur des procédés avouables, détruit souvent les bous rapports de parenté. Bienfaisante au point de vue de la culture du sol, elle tend, au point de vue moral, à désorganiser la petite propriété. 11 y a donc lieu de regretter que la tyrannie de la loi fasse, de ces fraudes, une nécessité pour des familles inspirées par deux sentiments louables : par le devoir de garder la tradition de leurs ancêtres ; par le désir d'assurer le bonheur de leurs descendants.

80 LAGRICULTL'RE.

g XI. — 'S' cas : la vente intégrale du domaine et le partage du ptix.

Dans le troisième cas, le partage en nature des domaines à habitation centrale reste toujours impraticable ; mais les intéressés réalisent aisément leur héritage, en se partageant le prix offert par des capitalistes pour le dom,aine paternel. Sous cette influence, la population entière s'est enfin pliée à la contrainte exercée par la loi. Cependant, comme les nouveaux acquél'eurs ne peuvent tirer parti de leur propriété qu'en l'affermant, l'ancienne race de petits propriélairôs se trouve peu à peu remplacée par une race de petits fermiers. Pai'fois plusieurs domaines contigus, achetés par un même capita- , liste, peuvent être réunis avec avantage en une seule exploitation; et la petite culture se trouve détruite en même temps que la petite propriété. ' Le plateau' fertile, qui est coilnu sous lé nom de <c pays de Caux », qui confine à la fois à la rive droite de .la Seine et au rivage de la Manche, offre l'exemple d'une transformation de ce genre accomplie depuis l'époque de la Tei'reur. Ce plateau est couvert de petits et de moyens domaines dont le centre est occupé par la Masure. Celle- ci forme un ensemble indivisible dont l'importance correspond' à celle des champs^ Elle se compose des bâtiments d'eicploitation et d'un potager annexés à, un vaste verger herbu enclos d'une forte levée de terre

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surr^outée d'une futaie. Ces domaines, mêlés à quelques grandes terres, sont encore constitués matériellement comme ils l'étaient au xvp siècle ; mais, dans leur constitution sociale, ils ont subi une profonde déchéance. A cette époque, en effet, ils étaient la propriété de petits nobles et de paj'sans qui les cultivaient de leurs propres mains , et les transmettaient intégralement, avec l'appui ,de la Coutume de Normandie. Ce furent ces familles fécondes et énergiques qui colonisèrent le Canada, où leurs descendants conservent religieusement les mœurs que nous avons perdues. Ce furent elles également. qui fournirent à nos autres colonies de l'Amérique et de l'Inde leurs meilleurs émigrants. La décadence du xviri'' siècle, en attirant à la cour et dans les villes les plus riches propriétaires, y avait déjà multiplié les fermiers ; depuis la révolution, le Partage égal, contre lequel protestèrent vainement les députés de la Normandie (I), a étendu aux moindres domaines cette désorganisation de la propriété rurale.

Les descendants des anciens propriétaires n'occupent plus maintenant qu'en qualité de fer-

(t) Vuir les opinions émises, le 12 mars 1701, par Frondevillc, Acliard et Daudré, députés de la Normandie, pour combattre le projet de loi, qui fut défendu surtout par le parti révolutionnaire assisté des légistes Merlin et Troncliet. Cette loi, adoptée le 8 avril 1791, introduisit dans les successions ah iiitf.ntat le principe de l'égalité. Le Partage l'orcé ne fut étabji que par la loi du 7 mars 1793.

82 l'agriccltl're.

luiers le sol possédé comme un titre de reute par les riches négociants qui exploitent, sur la frontière de cette rcgioQ, dans les villes d Roueu, Louviers, Elbeuf, Bolbec, du Havre, de Fécamp et Dieppe, l'industrie manufacturière et le commerce maritime. Les Ventes de domaines, renouvelées à l'ouvertiire de chaque succession, conjurent les morcellements ruineux : les récoltes continuent ù s'améliorer , malgré ces mutations périodiques; et le trésor public s'emplit plus que jamais. .Mais cette transformation de la propriété a entraîné immédiatement la disparition d'un ensemble de sentiments et de rapports sociaux qui, dérivant surtout de l'ordre moral, étaient au fond la principale force du pays. Les commerçants, détenteurs actuels du sol, ne tiennent pas plus à leurs champs qu'aux valeurs de leur portefeuille. Les fermiers enrichis ne songent qu'à établir leurs enfants dans les villes. Les ouvriers ruraux, privés de tout patronage permanent, conçoivent une haine sourde contre l'ordre actuel de la société. L'abandon des vieilles habitudes de colonisation et la multiplication des usines à vapeur développent même de plus en plus le paupérisme, avec ses caractères les plus redoutables. Gc fléau s'est introduit à mesure que l'harmonie sociale, la fécondité et l'émigration prenaient fin avec les antiques races de propriétaires cultivateurs (1).

(1) J'ai souvent rccluTclié pourquoi les paysans propriO-

l'agriculture par la FAMILLE-SOCCHK. 83

Le pays de Caux nous offre donc, par sa triste expérience, les indications q^ue nous devrions chercher partout avec plus de sollicitude. Il montre le danger de nos inventions révolutionnaires; il nous éclaire à la fois sur l'ancienne

taii'es ont été si facilement détruits eu Normandie par le Partage forcé, taudis qu'ils ont résisté si éuergiquement jusqu'à ce jour dans plusieurs districts ruraux du Midi. Ouélques causes spéciales se joignent aux causes générales ci-dessus indiquées, pour expliquer cette différence des résultats du régime légal qui pèse depuis 1793 sur les deux contrées. Les manufactures et le commerce crteut dans le Nord plus que dans le Midi des capitaux à employer en placements rui'aux ; les cultures essentiellement agricoles du Nord se. prêtent mieux» que les cultures arborescentes du Midi à l'établissement de fermages a rente très fixe qu'on recherche dans ces sortes de placements; enfin, les propriétaires de Normandie, habitués à se trausniettre leurs biens dans le système de coaction légale dît régime dotal, se trouvaient préparés à suivre tout autre système qui leur serait imposé par la loi. Ils étaient d'ailleurs depuis longtemps dressés par ce régime à subir la domination des gens d'all'aires : ces derniers avaient déjà dans le pavs une situation solide, et ils n'ont eu, pour ainsi dire, qu'à prendre possession dos nouvelles sortes de prébendes que le Code civil leur a attribuées aux dépens de l'agriculture. 11 eu a été autrement dans le midi de la France. Le régi nie dotal y était plus tempéré par la Liberté testamentaire: et il y existe encore peu de capitalistes eu situation d'acheter les biens ruraux. D'ailleurs la iransmissiou intégrale des Ijieus de famille s'y fondait sur la libre volonté des citoyens, plutôt que sur l'intei-vention de la loi et des gens d'affaires: on y a mieux compris l'intérêt qu'avait la famille à conserver sa liberté. Cet exemple est bien propre à démontrer que les bonnes constitutions sociales se créent avec le concours volontaire des citoyeus, plus sûrement qu'avec les régimes de contrainte imposés par la loi.

84 l'agriculture.

prospérité et sur la souffrance présente de notre race ; enfin il nous enseigne les vrais moyens de salut.

§ XII- — i" cas : le partage du domaine.

Le quatrième et dernier cas est celui des l'égions centrales de la France, où les populations, ayant adopté les idées émanant de la loi et ne trouvant point de capitalistes disposés à acquérir les domaines, doivent à l'ouverture de chaque succession s'en partager les lambeaux. Ce régime pénètre journellement et désorganise la société dans toutes les régions où la petite propriété ne trouve plus quelque protection dans l'une des circonstances que je viens de citer.

Cette destruction des anciennes unités agricoles offre beaucoup d'inconvénients. Elle entraîne une déperdition de forces, en attachant plusieurs familles au travail qui précédemment n'en réclamait qu'une seule. Les nouveaux exploitants, n'ayant plus sur leur propriété l'emploi complet de leurs bras, sont obligés de chercher au dehors des moyens d'existence, en qualité de salariés. Le Partage forcé, qui, selon la théorie révolutionuaire, devait élever la condition des classes ouvrières, leur impose doue, dans ce cas encore, une véritable déchéance.

L'héritier auquel sout attribués les bâtiments eu peut à peine faire emploi dans une exploitation réduite; taudis que les autres héritiers sont

l'agriculture par la famille-souche. 8o

obligés d'élever sur leurs lots de nouvelles constructions. Le capital ainsi immobilisé sans profit pour l'agriculture, est habituellement obtenu par voie d'emprunt; et c'est l'une des causes qui, dans les régions de petite culture, amènent la propagation simultanée du Partage forcé et de l'hypothèque. Lorsque, pour éviter ces constructions ruineuses, les héritiers se partagent en nature l'habitation et ses dépendances, ils donnent sur un écueil encore plusdangereux. Les familles sont alors condamnées à une sorte de promiscuité, qui est, pour les personnes, une source permanente de désordres et de conflits. La division des vergers, des prés et des champs qui, a l'origine, avaient été adaptés aux besoins d'une seule famille, soumet également les intérêts à un enchevêtrement désastreux. Elle diminue la force productive du sol en multipliant les clôtures; elle interdit l'emploi de ces ingénieuses machines qui ouvrent une ère nouvelle à l'agriculture; enfin, en provoquant la création de nouveaux chemins de service, elle frappe de stérilité une partie du sol.

§ XIII. — Résumé sur la souffrance des familles dans les quatre cas indiqués.

En résumé, dans tous les cas oîi la Coutume, fondée sur la nature du sol et du climat, avait établi la transmission intégrale des domaines ruraux, le nouveau régime porto une fâcheuse

86 l'agricl'lture.

atteinte à la condition des petits propriétaires. Quand l'ordre ancien se conserve eu fait, le Partage forcé inquiète les familles sur leur avenir ou bien il les pervertit en les obligeant à chercher leur salut dans la fraude. Quand l'ordre ancien se détruit, il fait déchoir les propriétaires en les réduisant à la condition de tenanciers ou de salariés. Sous ce déplorable régime, la déchéance des petits propriétaires est d'autant plus rapide qu'il y a plus de capitalistes disposés à faire l'acquisition de leurs domaines. On s'explique ainsi, sans les excuser, les préjugés qui, aii grand danger de la paix publique, condamnent injustement l'accumulation deépargnes.

,^ Xn'. — 2' terme : le villaf/r à hanlieue morcelée et se? incou\éuieat3^

Le second terme extrême à signaler dans l'organisation des petits domaines à famille instable peut être observé en Occident dans plusieurs districts ruraux qui, ayant adopté depuis longtemps le partage en nature des héritages, se sont appliqués à en rendre la pratique facile. Partout, pour satisfaire à cette convenance, on a été conduit à des types uniformes que je propose de noumier villar/cs à baiilieue morcelée.

Les populations soumises à ce ix'gime agricole s'agglomèrent avec leurs bestiaux dans une multitude de pelits bâtiments, tous groupés au

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