L'INVASION DU MAL OU LA CORRUPTION (I
l'origine du mal.
Il ne suffit pas que la pratique du bien ait été établie au sein d'une nation par l'exemple et l'ascendant de certains hommes; il faut encore que des institutions positives opposent une digue efficace au mal, qui tend de toutes parts à envahir le corps social; il faut en outre que les classes dirigeantes se gardent d'un excès de confiance en elles-mêmes, et veillent constamment à se préserver de la corruption.
La principale source du mal est le vice originel qui est inhérent à la nature même de l'humanité, et qui est ramené sans cesse, par les jeunes générations, au milieu des sociétés les plus perfectionnées. Malgré la grâce divine, cette source reste intarissable ; car l'homme use souvent de son libre arbitre pour enfreindre les lois de la nature et celles de l'ordre moral. Mais à cette cause permanente de mal les sociétés
(1) L'Oryanisatiûit du travail (ch. iii).
ib2 l'invasion du mal ou la corruption.
prospères opposent sans relâche certains remèdes. Les effets du •vice originel peuvent toujours être neutralisés par de bonnes institutions, sous la haute direction d'hommes améliorés par ces institutions mêmes, ou portés au bien par une organisation exceptionnelle. Ils peuvent, au contraire, être aggravés par des institutions vicieuses ou par le règne des méchants. La géographie et l'histoire enseignent que, sous l'action prolongée de ces mauvaises influences, l'homme peut tomber au dernier degré de l'objection.
Les causes secondaires du mal sont fort nombreuses, et elles surgissent de la prospérité même des nations. Elles ont surtout pour symptômes l'orgileil engendré par le succès, les appétits sensuels développés par la richesse, l'oppression provenant des abus- de l'autorité. Ces désordres se produisent à mesure que les jeunes générations, nées au milieu du bien-être, viennent remplacer celles qui avaient créé, par le travail et la vertu, un état antérieur de prospérité. Ces trois causes, appuyées de beaucoup d'autres influences, sont sans cesse en action, dans la vie privée comme dans la vie publique.
Eu eO'et, l'homme, au sein de la prospérité, inpliue aisément à l'orgueil. Il se considère alors volontiers comme l'unique cause des succès? que ses ancêtres croyaient devoir surtout à la bonté divine. Mais, loin de se fortifier par cette usurpa-* tion, les esprits sont bientôt frappés 'dans le principe môme de leur force. Ils se soutiennent
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momentanément par l'exemple de ceux qui reportent tout à Dieu : -mais ce stimulant disparaît à mesure que le mal s'étend; puis la décadence survient en même temps que l'ordre moral s'amoindrit.
Lorsque les appétits physiques ne ' sont plus contejius par la loi morale, l'entraînement des sens accroît siugulièr,ement le désordre produit par les égarements de l'esprit. La grossièreté des habitudes révèle en quelque sorte aux yeux les aberrations de la pensée. Sous- cette influence, on a vu parfois une société délicate se laisser envahir, pendant le cours d'une génération, par les désordres les plus scandaleux.
Ces deux formes.de la corruption se développent chez les gouvernants plus rapidement que chez les autres classes. Dans ce milieu, elles ont pour conséquence, tantôt l'exagération et tantôt le relâchement de l'autorité. Toujours elles provoquent chez les gouvernés l'oubli des sentiments d'affection et de respect, qui sont les plus solides soutiens de la hiérarchie sociale. L'amoindrissement du principe d'autorité devient, à sou tour, l'oingine d'une foule de désordres sociaux. 11 exerce spécialement sa :Çuneste influence sur les femmes et les jeunes gens, qui, plus que les hommes faits, ont besoin d'être soutenus par une ferme direction. Avant la perte de la pudeur et de la chasteté, qui marque les derniers degrés de la décadence des mœurs, le symptôme habituel du relâchement de l'au-
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torité est la liberté laissée aux femmes et aux jeunes gens de se livrer, en ce qui concerne les vêtements, les mobiliers et les récréations, aux extravagances de la mode. Ce genre de désordre a été fort apparent, dans notre histoire, aux deux époques précédentes de corruption, sous la domination romaine comme sous les derniers Valois (1). Il se reproduit, de nos jours, avec les caractères les plus fâcheux.
Tous ces désordres concourent directement, depuis deux siècles, à troubler le régime du travail. Les classes dirigeantes, perverties par la royauté et ses auxiliaires, ont propagé autour d'elles l'oubli des six commandements qui prescrivent le respect de Dieu, du père et de la femme; elles ont désorganisé, par le spectacle de leurs vices, les villes et les campagnes. Dans beaucoup d'ateliers ruraux et manufacturiers, les patrons ont suivi ces exemples. Ainsi ébranlés dans leurs mœurs et leurs sentiments, abusés en outre par les fausses doctrines économiques importées d'Angleterre, ils ont violé la Coutume; ils ont surtout renoncé à la permanence des engagements et ont rompu les rapports qui les unissaient à leurs ouvriers. Les ouvriers, à leur tour, ont été peu à peu perver-
(1) « IMatou, en ses loix, u'estime peste au monde plus • dommageable à sa cité, que de laisser prendre liberté à « la jeunesse de changer en accoustrements, en gestes, en c( danses, en exercices et eu chansons d'une forme à une 11 autre. » (Montaigne, Essais, liv. 1»'', ch. xtiii.)