LA RÉFORME
qui étaieut restées intactes sous les régimes antérieurs, eut été corrompH-es, à leur tour, par deux iufluences i^rincipales : elles ont suivi le mauvais exemple des classes dirigeantes; elles se sont exposées trop brusquement à la corruption que fait naître l'exercice de la souveraineté. Au surplus, les raaux^les plus dangercux.de. notre temps viennent moins de la corruption des mœurs que du désordre des idées. D'innomi)rables erreurs ont été propagées depuis deux siècles. Parmi les plus redoutables se placent, en première ligne, celles qui détruisent systématiquement les trois principales formes du respect. C'est pourquoi la réforme doit avoir pour point de départ la restauration des vérités qui commandent le retour à la religion, le rétablissement de là liberté testamentaire, la répression des faits de séduction.
LE PATRONAGE VOLONTAIRE EST AUSSI EFFICACE QUE l'ancien RÉGIME DE CONTRAINTE POUR CONJURER LE PAUPÉr.ISME.
§ I. — Les œuvres charitables, simple palliatif du paupérisme.
On ne saurait parler utilement da paupérisme, sans signaler le contraste des moyens employés maintenant comme remèdes. Il faut y distinguer deux catégories : d'une part, les œuvres tendant à pallier les souffrances journalières; de l'autre, les institutions ayant pour effet de guérir radicalement le mal et d'eu prévenir l'explosion.
Les aumônes, avec toutes les variétés de secours en nature et en argent, les asiles ouverts à l'enfance, à la vieillesse, aux maladies ou aux iuflrmités de toutes sortes, et les autres palliatifs de la pauvreté, se multiplient sans cesse. Il
(1; La Ri'forme sociale (cli. l).
PATROiNAGE VOLONTAIRE. 199
eu est ainsi depuis le moyeu âge, c'est-à-dire depuis l'époque mémorable où les sociétés de rOccideut, déjà pénétrées de l'esprit chrétien, commencèreut à s'organiser sur le principe de la liberté individuelle. Ces œuvres fonctionnent chaque jour sous nos yeux, et sont décrites dans une multitude d'ouvrages. J'ai présenté plus haut les indications générales, sur les corporations qui s'y dévouent, et je me crois en droit d'affirmer qu'on ne saurait arriver à l'extinctiou du paupérisme en leur donnant un plus grand développement. Plus je les étudie dans leur détail, plus je m'assure qu'elles propagent indirectement le mal plutôt qu'elles ne le guérissent. Cette triste couclusiou n'autorisera jamais personne à rester inactif à la vue des misères qu'il faut soulager à tout prix; mais elle doit exciter les gens de bien à chercher, dans une autre direction, les vrais remèdes.
!; II. — Le remède offert seulement par les trois régimes de hiérarchie dans le travail et la vertu.
Les sociétés humaines n'ont, jusqu'à ce jour, employé que trois moyens pour empêcher l'extension de la pauvreté : l'organisation patriarcale retenant les jeunes ménages sous l'autorité des vieillards, chefs de famille ; les communautés de biens et de travaux de certaines familles réunies en tribus pastorales ou en communes agricoles; eufin la haute tutelle d'un patron di-
200 PATRONAGE ET CLASSES DlTtlGEANTES.
rigeant uu grand atelier ou protégeant une commune, une tribu ou tout autre groupe de familles. Comme je l'ai expliqué ci-dessus, le? sociétés stables de l'Orient empêchent mieux cjue les autres races l'éclosion des germes de misère dus au vice ou à rimprévoj-ance de? populations. Elles obtiennent cette supériorité en conservant soigneusement et eu superposant l'un à l'autre ces trois préservatifs.
Placées en présence des mêmes imperfection? morales, les sociétés de l'Occident n'ont trouvé aucun autre moyeu d'en conjurer les effets. La grande erreur de ceux qui repoussent aujourd'hui l'esprit de tradition, consiste à admettre que le bien-être des classes vicieuses et inîprévoyantes aura pour base, à l'avenir, quelque invention amenée par « le progrès de la science ». Les novateurs de toute sorte, « les hommes de progrès >», accroissent le mal des classes souffrantes eu leur signalant comme remède cette pierre philosophale dont la découverte ouvrirait, pour le genre humain, une ère nouvelle de prospérité.
Les sociétés prospères de notre temps ne justifient nullement cette prévision soit par leur pratique, soit par leurs tendances. EUe^ possèdent, il est vrai, en plus grand nombre que le? sociétés anciennes, des individus habiles et prévoyants. Elles ont par conséquent iutérêt à supprimer les entraves qui gênaient leur essor. Mais cette réforme prive les individualités infé-
PATROAAGE VOLUiNTAlRK. 201
rieures des avantages que l'aucieu régime leur assurait. Lors donc que certaines localités ont conservé, sous le régime nouveau, une forte dose de vice et d'imprévoyance, la souffrance surgit de toutes parts. Ou s'aperçoit alors qu'il faut donner un correctif et un complément aux habitudes de liberté. Les pauvres par besoiu de protection, les rich&s par esprit de charité, toutes les classes, dans l'intérêt de la paix publique, reportent leur espoir de salut sur les moyens préventifs du régime antérieur. Si elles s'égarent momentanément dans la recherche de stériles nouveautés, elles comprenuentbientôt qu'eu présence des maux essentiels à l'humanité elles doivent l'^courir aux remèdes indiqués par la tradition. Elles rétablissent l'éternelle hiérarchie du travail et de la vertu. Seulement elles la fondent non plus sur la contraiuta exercée par les gouvernants, mais sur le libre consentement des particuliers.
§ III. — Impuissance eu Occideut du régime patriarcal.
Cette transformation apparaît a^ec évidence à l'observateur qui traverse d'Orient eu Occident les Localités où le paupérisme n'a point pénétré. La famille patriarcale joue encore un certain rôle dans quelques-unes de ces localités. Tel est le cas en Italie, en Espagne et en France, pour beaucoup de métayers ruraux : les ménages associés y possèdent, sous la haute direc-
tioii du chef de famille, uue sécurité et une dignité auxquelles n'atteignent plus les ménages de même condition qui aiment à s'isoler. Cependant ce régime se montre plus propre à conjurer ["invasion du paupérisme qu'à y porter remède, lorsque s'est déjà propagé le nouveau besoin d'indépendance individuelle. Il ne persiste guère eu dehors des contrées qui ont conservé l'esprit de famille et les habitudes de travail du moyen âge.
Le régime patriarcal relève assurément la condition physique et morale des individus de tout rang. Il excite tout d'abord la sympathie de ceux qui considèrent le bien-être des classes inférieures comme un des meilleurs symptômes d'une société prospère. Mais je vois mieux chaque jour qu'il ne saurait contribuer, pour une part importante, à l'accomplissement des réformes dont se préoccupe l'Occident. Malgré de persévérantes recherches, je n'aperçois pas une seule localité où cette forme sociale se reconstitue après être tombée en désuétude; et je m'explique pourquoi la réaction contre les désordres du régime actuel ne se produit point dans cette direction. Les individus capables de prospérer par l'effort individuel ont intérêt à quitter de bonne heure les parents dépourvus de cette aptitude. Les communautés patriarcales n'associeraient guère, dans ces conditions, que l'incapacité avec l'imprévoyance ; et ces éléments d'insuccès seraient, sous l'inspiration
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de l'esprit nouveau, habituellement aggravés par les dissensions intestines.
^ IV. — Impuissance du régime de communauté.
Les mêmes considérations s'appliquent aux anciens régimes sociaux qui établissent une communauté de biens ou de travaux entre les groupes de familles de la classe inférieure. Des faits que j'observe depuis trente ans, il résulte que les institutions de ce genre qui subsistent encore sont les derniers vestiges d'un ordre de choses qui disparaît peu à peu. A ce niveau de la société, la propriété individuelle remplace de plus eu plus la propriété collective. Les communautés qui s'y recrutent encore sont débordées de tous côtés par les ouvriers libres; elles ne se présentent plus qu'à l'état d'exception dans les contrées où elles ont pu se maintenir jusqu'à ce jour.
Dans ces derniers temps, d'ailleurs, cette question a été soumise en France aune épreuve décisive. Lorsque la révolution de 1848 eut posé avec retentissement le problème du paupérisme, les hommes d'État qui assumèrent sur eux la tâche d'improviser une solution, furent natarellement conduits à préférer la communauté aux deux autres moyens préventifs. Ce régime, en effet, flattait mieux les passions qui inspiraient alors les masses populaires, moins soucieuses d'arriver au birn-ètre que d'échapper
à toute dépendance. Paris est aujourd'hui le lieu du monde où Ton peut le mieux constater que des communautés d'ouvriers ne sauraient constituer- à l'avenir un moj'en d'organisation sociale. Il' est évident que ces communautés reproduisent et même exagèrent les défauts propres aux-associations patriarcales. EJles froiseut les individus, eu établissant entre eux des contacts difficiles, et en rétribuant également des mérites inégaux. Par ces deux motifs, elles sont antipathiques, et à l'immense majorité qui n'est pas suffisamment animée des sentiments de devoir et de dévouement, et à cette minorité habile et prévoyante qui, dans le régime individuel, trouve toujours de plus hauts salaires, et souvent le moyen de s'élever aux rangs supérieurs de la société.
§ V. — Fécondité du régime de patronage.
Il en est autrement du troisième préservatif, fondé sur l'entente mutuelle des populations ouvrières et des personnes qui dirigent les entreprises de-l'agriculture, de l'industrie manufacturière et du commerce. Lorsque renchérissement du sol et l'amélioration des mœurs ont fait tomber en désuétude le régime féodal, et rendu aux diverses classes leur liberté d'action, chacun reste, comme sous le régime antérieur, obligé de pratiquer les anciens rapports sociaux, sauf à eu modifier les formes. Ces rapports, en effet,
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sont le fondement de toutes les existences. Ils s'iqjposent à chacun par une nécessité impérieuse, plus forte que les erreurs et les passions des égarés ou des méchants. Les propriétaires des ateliers de travail et des capitaux qui en fécondent l'emploi, ont intérêt à grouper autour d'eux divers genres de colla,borateurs, et notamment ceux qui fournissent le travail manuel. Ces derniers ont également besoin d'échanger leurs services -contre des gages et des salaires. Ces rapports acquièrent toute leur perfection lorsque, au lieu de pourvoir seulement à ces intérêts matéinels,. ils procurent en outre les satisfactions morales qui se développent spontanément par l'accord des deux classes.
Tel est l'état de choses qui se produit quand les chefs jouissent du respect et du dévouement de leurs ouvriers, et quand ceux-ci peuvent compter qu'une protection affectueuse les aidera à conjurer l'effet de leurs vices et de leur imprévoyance. Ces liens volontaires remplacent naturellement les rapprochements forcés des régimes de contrainte, lorsque la transition provient de l'entente mutuelle des intéressés, ainsi qu'il est arrivé au moyen âge dans l'Occident. Ils peuvent être considérés comme le trait caractéi'istiquc du régime nouveau ; en premier lieu, parce qu'ils sont fort répandus daiTS les'^contrées libres et prospères; en second lieu, parce qu'on y revje^it journellement dans celles" où le changement brusque des méthodes
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de travail a ébranlé rancienne société et développé le paupérisme. Le nom de patronage volontaire me paraît s'appliquer avec toute convenance à cette organisation des sociétés. Le principe de la hiérarchie y est maintenu; seulement l'autorité militaire des anciens seigneurs est remplacée par l'ascendant moral des nouveaux patrons, qui, tout en se dévouant au besoin à la défense de la patrie, dirigent les ateliers de travail et président à l'enseignement des populations.
§ VI. — Les nombreuses pratiques du patronage : la permanence des eugagemeuts.
Le régime du patronage se reconnaît surtout à une permanence de rapports maintenue par un ferme sentiment d'intérêts et de devoirs réciproques. L'ouvrier est convaincu que le bienêtre dont il jouit est lié à la prospérité du patron. Celui-ci, de son côté, se croit toujours tenu de pourvoir, conformément à la tradition locale, aux besoins matériels et moraux de ses subordonnés.
Pour rester en mesure de remplir cette obligation, le patron se garde, quand il ne peut suffire aux demandes du commerce, d'accroître à tout prix sa production, en appelant à lui de nouveaux ouvriers. Il se ménage ainsi le moyen, quand les demandes font défaut, de conserver du travail aux ouvriers qu'il s'est une fois at-
tachés. Il ne sépare jamais lescombinaisoDS tendant à augmenter ses bénéfices, de celles qui assurent aux populations des moyens d'existence.
Les chefs d'industrie pénétrés de ces principes y subordonnent tous les détails de leur administration. Leur préoccupation principale est d'exciter les ouvriers à acquérir, au moyen de l'épargne, la propriété de l'habitation et de retenir en tout temps la mère de famille au foyer domestique. Pour réaliser plus sûrement ces deux conditions essentielles, et pour procurer aux ouvriers une vie plus facile, ils s'établissent autant que possible dans les campagnes. Ils s'efforcent de compléter les ressources attribuées aux familles sous forme de salaires, par celles qui résultent des revenus de petites propriétés, des produits de subventions variées, et de l'exercice d'une multitude d'industries domestiques. La continuité des rapports du patron et de l'ouvrier a, sous ce régime, un caractère tellement dominant que plusieurs savants le nomment aujourd'hui, conformément à la proposition que j'en ai faite, " régime des engagements volontaires permanents. »
La fécondité de ce régime a été signalée, eu 1858, par une enquête concluante. Des hommes d'une compétence reconnue ont été invités à signaler, dans chaque département de l'empire, les localités qui se distinguent, soit par la permanence, soit par la stabilité du bien-être des
ouvriers. Les faits ainsi constatés, sans coucerl préalaiile, par quatre-vingt-six observateurs, aboutissent à cette conclusion, que les engagements momentanés, le paupérisme et 1,'antagonisme social se groupent dans certaines localités du territoire de la France, aussi invariablement que, dans d'autres, les engagements permanents, le bien-être et l'harmonie.
§ VII. — Le développement de l'ordre moral.
Les patrons les plus intelligents comprennent que le meilleur moyen d'assurer cette permanence des engagements, est de propager chez leurs ouvriers la connaissance de l'ordre moral et le respect des lois de la famille. Pour réussir dans cette- partie de leur tâche, ils' se croient tenus, avant tout, de donner le bon exemple à leurs subordonnés, et ils ont recours, en outre, à diverses combinaisons dont l'expérience révèle l'efficacité.
En ce qui concerne l'établissement de l'ordre moral, les patrons, secondés par les ministres du culte, par l'instituteur et par divers auxiliaires, s'appliquent à inculquer aux âmes le respect de la religion. Malgré de persévérantes recherches, je n'ai pu découvrir une seule localité où l'on ait atteint ce bat sans le secours d'un culte public- J'ai même ent-endu dire à d-'auciens libres penseurs qu'ils ont échoué tant qu'ils ont négligé ce secours; d'où il résulte que le devoir
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du patronage est, pour un homme éclairé, la meilleure réfutation pratique du scepticisme. Les patrons qui donnent le bon exemple complètent, par deux autres moyens, l'édu-cation morale de la population. Ils cultivent les coeurs et les intelligences, à l'aide d'un système complet d'enseignement approprié aux aptitudes et aux besoins des enfants, des jeunes gens et des adultes. Ils améliorent les habitudes de récréation en substituant les jouissances dérivant des lettres, de la science et de l'art à celles qui se fondent sur la satisfaction des appétits physiques. En faisant tous ces efforts, les vrais patrons se préoccupent toujours de développer la prévoyance, c'est-à-dire la vertu qui conduit le mieux les classes inférieures à l'indépendance.
§ VIIJ. — La boiiQC organisation do la famille et la propriété du foyer.
En ce qui concerne l'organisation de la famille, les patrons-modèles s'appliquent à répandre les meilleures pratiques. Ils s'efforcent constamment de tenir les populations groupées eu familles fécondes. Grâce ù cet appui bienfaisant, les parents perpétuent leur race dans le bien-être et la paix : ils conservent au foyer et près de l'atelier les enfants les plus dociles ; ils établissent au dehors les plus entreprenants.
Les patrons qui préfèrent la paix à la richesse multiplient autant que possible, par leurs con-
seils ou leur intervention, les fonctions lucratives que l!\ mère de^famille peut exercer au fo^er domestique. Ils refusent de l'admettre dans leurs ateliers et de la faire descendre ainsi à la condition d'ouvrier. Ils veulent qu'elle trouve, au foyer même, pour ses plus précieuses facultés, un emsloi sans limites. Les persounes qui n'ont point eu l'occasion de voir pratiquer ce principe fondamental d'économie sociale en apercevront la justesse, si elles veulent bien fixer leur attention sur les monographres de familles, publiées dans les deux ouvrages que j'ai souvent cités (1). Les travaux du ménage accomplis par la femme sout, pour chaque familiÊrComme pour ki population entière, une source de bien-être à laquelle ne suppléeront jamais les nouveaux systèmes sociaux qui s'élaborent sous nos yeux. Au premier rang de ces travaux se placent les soins de propreté, la préparation des aliments, la confection, l'entretien et le blanchissage du linge et' des vêtements, l'acquisition et l'administration des petites propriétés (2), l'exploitation des ani-
(I) Les Ouvriei's européens et Les Ouvriers des deux mondes. '
[i) Cette salutaire pratique, pour des propriétés intimement liées au travail domestique, ne contredit nullement le principe qui confère exclusivement au mari le soin dos propriétés étrangères aux industries de la Tamille et au travail de ses serviteurs. La convenance de ces deux fouctions de la mère de famille est expressément signalée dans le passage de la Bible où se trouve le parfait tableau dos]de- "Voirs de la femme : « Elle a apprécié un champ et la'
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maux, des sub\tentions et des petites in.dustries donlestiques, enfin l'éducation des enfants sous les influences morales émanant de la mère, cette providence du foyer. Les patrons s'ingénient également à procurer une occupation lucrative à tous les autres membres de la famille. Enfin ils-ne-perdent jamais de vue ledevoir-de veillel* à l'éducation morale des enfants, et surtout de défendre contre toute atteinte la pureté des jeunes filles.
g IX. — Les efforts contre la multiplication des types dégradés.
Pour perpétuer chez leurs ouvriers la"?écurité et le bien-être, les patrons écartent, avec une incessante sollicitude, les cause* de dé?org.«aisation qui menacent toujours les sociétés humaines. Ils redoutent surtout les mariages imprudents, et ils s'appliquent à les empêcher en s'assurant le concours de l'opinion publique.
Une population qui s'est élevée au sentiment de l'ordre matériel et moral, se montre particulièrement ombrageuse, eu ce qui concerne la foudatrou de- nouvelles maisons. Elle--n'admet pas qu'un homme imprévoyant, paresseux ou adonné au vice, puisse recevoir la dignité du mariage. Autant qu'elle eu a le pouvoir, elle
" acheté; elle i planté une vigne aTec le produit du travail " de ses mains. » {Proverbes de Salomon, ïx.\i, 16.)
condamne au célibat ceux qui ne créeraient une famille que pour la vouer au déuùment. Sous cette inspiration, les jeunes filles, conseillées par les parents, repoussent les prétendants dépourvus du mobilier et des instruments de travail, sans lesquels un nouveau ménage ne saurait se concilier la considération publique. Les populations douées des mœurs les jifus fermes exigent même que les futurs époux se pi'éparent au mariage par l'acquisition préalable de l'habitation. Les jeunes gens qui n'ont point la vertu nécessaire pour conquérir une dot par le tra ail, et pour s'imposer les privations de l'épargne, sont repousses par toutes les familles. Us ne peuvent donc troubler la société en usurpant la haute fonction qu'ils sont indignes de remplir. Ils doivent rester célibataires, et ils ont alors le choix entre des conditions très variées : ils peuvent se fixer dans la maison paternelle, se faire admettre dans d'autres familles eu qualité d'auxiliaires, chercher une carrière dans l'armée, la flotte et l'administration, ou enfin émigrer aux colonies. Quant à ceux qui ne peuvent se plier aux devoirs imposés dans ces diverses situations, ils vont s'établir au milieu de certaines populations urbaines qui se montrent, sous ce rapport, peu exigeantes.
§ X. — L^expuJsiou dos individualités dangereuses.
Au nombre des traits caractéristiques du pa-
troDage, je signale encore, et les combinaisons pratiques qui provoquent cette émigration des types pervers qu'aucune influence locale n'a pu corriger, et celles qui repoussentl'invasion des nomades de l'industrie, ces redoutables agents de la propagande du mal. Je citerai entre autres une classe de coutumes qui constituent eu quelque sorte la police privée des habitations. Dans beaucoup de localités, les propriétaires du sol se concertent tacitement pour refuser la cession d'un terrain ou d'une maison à tout individu, indigène ou étranger, qui n'offre pas les garanties désirables. Celui qui viole cette règle d'intérêt public est condamné par l'opinion, comme le serait, dans des localités moins difflciles encore sur les conditions de l'ordre, celui qui céderait son immeuble aux exploitants d'un commerce scandaleux. Ou ne se rend guère compte- des dangers qu'engendre chez nous l'oubli habituel de ce principe. La construction des chemins de for, confiée surtout à ces nomades, organise de proche en proche, sur tous les points du territoire, l'enseignement du désordre et du vice. A Paris, depuis que l'ère des grands travaux publics a été inaugurée, en 1841, par la construction de l'enceinte fortifiée, on voit affluer, chaque année, des milliers d'individus que la police du patronage et l'opinion repoussent des provinces de France, d'Italie, d'Allemagne et de Belgique. Notre indifférence pour l'ordre moral et notre fièvre d'améliora-
tion- matérielles, nous cachent le? ilangers auxquels nous expose cette accumulatiou de vices. Elles fout, en quelque sorte, de notre capitale le déversoir de toutes les corruptious de TOccident. Les propriétaires ruraux, qui résident sur leurs domaines, veuleut que l'ordre règne autour, d'aux. ^Is ne partagent i^oint,- à effet égai'd, l'aveuglement de nos administrations urbaines. Ils sentent, tous le besoin de réformer ou d'écarter ces types imprévoyants, nomades et dégradés. Ils comprenneut que la conservation de la paix publique exige le maintien de ces vieilles traditions du gouvernement local et même de la vie privée,
§ XI. — Les résultats principaux du patronage.
Le libre patronage, caractérisé ici ans son état de perfection, par toutes les habitudes que je viens de décrire, s'est substitué spontanément aux institutious féodales dans beaucoup de localités; et alors rien n'a troublé la paix publique ni altéré le bien-être des classes inférieures. îl remplace le régime des engagements momentanés, dès que les chefs d'industrie qui avaient iu3prud€muieut adopté -ce régime sentent le besoin de remédier au paupérisme et à l'antagonisme social qui eu émanent directement. Les iu<lividiis assez prévoyants pour conquérir une situation complètement indépendante se multiplient visiblement dans quelques localités,
à l'aido d'une meilleure culture inlellectuelle et morale, sous l'iiitlueuce bienfaisante des familles-souches. Jusqu'à ce jour, cependant, ils restent en minorité, même chez les peuples que l'opinion publique place au premier rang. On est donc fondé à conclure que les institutions tendant à garantir les classes inférieures contre les effets de leurs vices et de leur imprévoyance, gardent un rôle prépondérant, même au sein des meilleures constitutions sociales.
Parmi ces institutions, celles qui ont pour origine la charité des particuliers ou l'intervention des gouvernants offrent des palliatifs utiles. Mais le vrai remède ne se trouve qu* dans le patronage volontaire et la famille-souche. Ces institutions peuvent seules garantir à l'Occident la paix sociale. que les peuples de l'Orient demandent encore à la féodalité ^ à la communauté patriarcale. Dans notre ère d'indépendance légale, le* patronage volontaire est le refuge ouvert à ceux qui ne peuvent prospérer, ni par l'initiative individuelle, ni par l'affiliation aux communautés.
§ XII. — Les difficultés opposées par l'autagonismo social.
Le règne du patronage implique rharraouic des classes extrêmes de la société. Or je ne me dissimule pas que ce remède est d'un emploi difficile, lors([ue les anciens rapports sociaux ont été rompus, soit par la corruption des
classes dirigeantes, soit par l'avènemeut brusque du nouveau régime manufacturier. Je suis loin de croire que, dans les régions de l'Occident désolées par le paupérisme, tous les patrons soient dès à présent disposés à établir un tel état de choses, et tous les ouvriers à l'accepter.
En France, les rapports du maître et de l'ouvrier sont moins altérés qu'en Angleterre par les exagérations du faux principe de « l'offre et de la demande ». En revanche, ils sont plus troublés par l'antagonisme qu'ont créé les abus de l'ancien régime et les révolutions du régime nouveau. Cependant cette partie du problème sera à moitié résolue, lorsque nous serons revenus à la connaissance des principes sociaux, par l'étude méthodique du patronage européen et de ses admirables résultats. Nous comprendrons alors que le devoir et l'intérêt nous commandent de renoncer à nos stériles dissensions, et de travailler sans relâche au rétablissement de l'harmonie. Toutes les classes y doivent éga- Jement concourir : les riches, en se dévouant au bien public ; les pauvres, en cessant de haïr, et en respectant les autorités sociales qui remplissent dignement leurs fonctions. La combinaison de ces deux sentiments a déjà amené, au moyen âge, l'abolition spontanée du servage : elle ne sera pas moins féconde de notre temps pour éteindre le paupérisme. Les gens de bien, après avoir aperçu le but de la réforme, l'at-
teindront aisément par deux voies principales : d'abord en se réformant eux-mêmes ; puis en gagnant le concours des cœurs généreux dont le zèle se dépense aujourd'hui en mesures dangereuses on inutiles. Quant à la pratique de cette même réforme, les moyens sont indiqués par nne multitude de bons exemples. La science ne saurait trop propager ces enseignements; mais elle doit soigneusement distinguer les palliatifs des vrais remèdes.
Les modèles du patronage offerts par le Continent seront souvent plus fructueux que ceux de l'Angleterre. Dans leur sollicitude pour le bien-êtr.e de la classe imprévoyante, les Anglais visent surtout à lui donner le confort de la nourriture et de l'habitation. Les peuples du Continent se préoccupent, au contraire, de lui assurer d'abord l'indépendance à l'aide de l'épargne et de la propriété. En comparant, chez beaucoup de familles, l'effet dôs deux systèmes, j'ai toujours constaté que le second est le plus judicieux.
§ XIH. — Les erreurs des philanthropes.
Les philanthropes qui se dévouent au bienêtre matériel des classes ouvrières ne gardent pas toujours dans leurs efforts la mesure la plus utile à leurs clients ; et souvent, dans l'emploi des ressources, ils devraient réserver une plus grande part à l'avenir. Après avoir observé
ilaus ses moindres détails la vie domestique des l^opulations européennes, je reste convaincu que le cercle des vrais besoins matériels est moins étendu que ne semblerait l'indiquer la pratique des Anglais. J"ai vécu, pendant de longs voyages, au milieu des races qui joig«ent à l'éflergie phj'sique One haute intelligence, et qui cependant ne prennent guère pour nourriture que des céréales assaisonnées de lait (Tu d'au autre corps gras. Peut-être, dans la première moitié de leur vie, ces races ont-elles une force musculaire moindre que les ouvriers anglais gorgés de viandes et de spiritueux; mais, en revanche, elles la conservent plus longtemps. Elles possèdent, en outre, des aptitudes morales qui sont, au contraire, singulièrement atrophiées chez les populations a\'ant contracté le besoin d'une nourriture complexe et succulente. Les patrons qui augmentent spontag^é- . ment le sala1re'*de leurs ouvriers pour leur procurer un accroissement de nourriture, et pour en obtenir uu surcroît de travail, font peut-être, comme ils l'affirment, une spéculation proûtable ; mais ils ne fout point une œuvre de bienfaisance. Ce brusque changement d'habitudes rend les ouvriers plus sensibles aux événements qui tarissent leurs ressources, et il aggrave les difficultés de leur condition. Il les plonge périodiquement dans le dénùment et dans l'inquiétude, au lieu de leur donner le nê"cessaire et la sécurité.
PATRONAGE VOLO.NTAIRE. 219
Plus>'étudie le problème social, plus je m'assure que le premier degré du bien-être ug consiste pas à étendre les satisfactions physiques, mais bien à créer les jouissances morales que donne la propriété. Le vrai patron des ouvriers n'a donc pas pour mission essentielle d'améliorer la nourriture, lliabitationet le vètemeut, ou même d'augmenter le salaire en argent. Il doit d'jibord chercher les combinaisons qui, suffisant strictement à maintenir en sauté la famille, permettent de réaliser la plus grande épargne pour accroître d'autant la propriété personnelle. Or ce résultat, commun dans le régime de sobriété du Continent, est ^rt rare dans l,e régime d'alimentation à outrance des Anglais.
On éloigne également les populations du vrai buta atteindre, .en imitant certaines pratiques adoptées par les Anglais au sujet du vêtement et de l'habitation. 11 faut se méfier de ces habitudes d'élégance qui, au premier aperçu, semblent témoigner d'un sentiment délicat de respect pour la dignité humaine. J'ai d'abord admiré, avec tous les voyageurs, ces charmants cottages que les propriétaires ruraux construisent pour l'ornement de leurs domaines, que les-ouvriers décorent de tapis et de rideaux", mais qu'ils n'occupent qu'en qualité de locataires. Après mûre réflexion, je préfère cependant la condition des journaliers ruraux de France, d'Espagne et d'Allemagne qui, à force de sobriété et d'épargne, s'assurent avant toute
autre satisfaction, la propriété d'un lambeau de terre et d'une humble cabane. J'ai souvent constaté que les ouvriers, élevés à ce premier degré par un patronage intelligent, montent ensuite plus haut par leur propre initiative, et que les enfants émancipés par l'épargne des parents parviennent à leur tour à un bien-être plus complet. J'ai toujours reconnu, au contraire, cpie le besoin préalable du confort ferme à l'ouvrier anglais et à ses descendants le chemin qui conduit à la propriété et à l'indépendance.
La pratique même de l'Angleterre justifie le principe que je viens d'établir to\ichant l'intime connexion qui se présente toujours, chez les classes inférieures, entre la simplicité de l'existence et l'acheminement vers la propriété. C'est ainsi, par exemple, que certains ouvi-iers formant la clientèle des Land socielies m'ont offert parfois dans leur régime alimentaire un contraste frappant avec la majorité, qui ne songe qu'à jouir présentement de la plus grande somme de bien-être.
§ XIV. — L'inopportunité des interventions de l'État.
Les écrivains qui se plaisent à réclamer en toute? choses la tutelle de l'État y ont souvent fait appel pour guérir la plaie du paupérisme. Tout ce que j'ai observé, loin de justiûer ce geure d'intervention, en démontre au contraire
le danger. L'État a contribué autrefois, par son esprit d'envahissement, puis par ses mesures révolutionnaires, à désorganiser chez nous le patronage et à créer l'antagonisme. Aujourd'hui il ne ferait qu'aggraver le mal eu s'immisçant dans les rapports privés, en vue d'y rétablir l'harmonie. La haine qui s'attache au patronage, comme à la religion, prendra fin naturellement par l'observation des désordres de notre époque, ou par l'apaisement des passions qui fermentent chez les deux classes intéressées. Mais toute influence qui s'interposerait parmi ces deux classes, pour amener un meilleur régime, produirait ie résultat inverse.
Malheureusement, ce genre d'immixtion s'est multiplié, depuis 1848, avec des caractères dangereux. Les ouvriers des agglomérations urbaines et manufacturières ne trouvent point en eux-mêmes les éléments d'un meilleur avenir. Us ne veulent ou ne peuvent point les demander aux patrons C[u'ils haïssent. Us sont donc conduits à écouter les promesses des faux amis qui les llatteut pour capter leurs suffrages. Ces flatteurs obtiennent ainsi par le mensonge des situations qu'ils ne sauraient conquérir par leur mérite. Us cultivent la haine chez leurs clients en exaltant leur orgueil. Ils répètent sans cesse que les ouvriers sont placés aujourd'hui, devant les classes supérieures de la société, dans la situation où se trouvait, sous l'ancien régime, le tiers état devant la noJjlesse.Sons l'inllueuce de cet ensei-
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guemeut, les ouvriers ontcrupendaut longtemps qu'une révolution nouvelle leur assurerait la préponilérance eonférée'î)ar la révolution de 1789 a Ictncienne bourgeoisie. Désabusés à ce" sujet par la dure expérience de 1848, les plus violents mettent leur espoir dans de nouvelles révolutions. Les pltis modérés rêvent des foi'mes uouvelles d'association qui seraient acquises à toutes les classes, et qui n'auraient d'autres bornes que les nécessités dérivant du maintien de la paix publique.
On ne saurait trop applaudir à cette dernière évolution des esprits. A la vérité, la concession des rares libertés qui manquent spécialement aux classes ouvrières contribuera peu à l'amélioration de leur sort ; mais elle satisfera de légitimes exigences; elle dissipera de regrettables illusions, et elle aidera ainsi tous les intéressés, patrons et ouvriers, à reconnaître enfin que leur ententjî mutuelle est la vraie condition de la réforme.
A ce même point de vue, il importe que nos lois n'imposent à-l'avcnir aucun obstacle aux innovations, non contraires à l'intérêt public, qui sont proposées jowruellemeut pour soustraire les ouvriers aux effets de leurs imperfections, sans le secours du patronage. 14 faut que les ouvriers puissent expérimenter librement toutes les théories qui proclament l'igaltté des intelligences ou des aptitudes, et tous les mécanismes sociaux qu'inventent les novateurs pour rendre'
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libres et prospères des populations adonnées au vi«e et à l'imprévoyance. Après ,de^lougues époques où les bons principes ont été discrédités par la corruption des autorités qui auraient dû les pratiquer, la dure expérience de l'erreur est maintenant nécessaire pour ramener les hommes au sentiment de la vérité. La liberté des rapports sociaux pourrait, à cet égard, être aussi féconde que l'a été souvent la liberté religieuse. En religion, comme en .économie sociale, on ne -peut: guère, dans" notre Occîdent, recourir à la contrainte pour em^jècher les peuples de s'égarer : l'exemple de ceux qui tombent ou qui s'élèvent est le plus sûr moyeu de les fairerenti'cr dans la bonne voie.
La pratique comparée de l'erreur et de la vérité nous reportera sûrement, en cette éternelle difficujté des rapports privés, aux principes consacrés par l'expérience du genre humain. L'avenir nous est révélé par le succès du passé et par l'impuissance avérée des utopies contemporaines. La guérison du paupérisme viendra de deux remèdes principaux : de la prévoyance et des autres foi'ces morales qui multiplient la propriété individuelle et la famille-souche ; du patronage volontaire exercé au profit des classes imprévoyantes. SouS sa forme parfaite, ce patronage ne vise pas à se perpétuer eu excitant ,1e. besoin du bien-être matériel au milieu des ouvriers : il voudrait se rendre inutile en les acheminant par l'épargne vers l'iiïllépeiraauce.
§ XV. — Les inconvcuients d'iino (■(■glemeuliition spéciale des ateliers.
Après avoir constaté que le paupérisme manufacturier est dû, en partie, à l'imprudente création d'une multitude d'établissements qui n'ont point les ressources nécessaires pour maintenir le travail en cas de chômage, j'avais été conduit, en 185.5, à me demander si l'on devrait, dans l'intérêt public, exiger à ce sujet quelque garantie. Sans me prononcer sur cette question, je proposais de rechercher si on ne devrait pas assimiler aux établissements dangereux du décret de 1810, les usines dont les fondateurs ne pourraient otfrir qurlffues garanties à la population. Depuis cette époque, mon entrée au conseil d'État m'a donné le devoir de prendre une part directe à l'exercice de réglementation de 1810. Or cette expérience, loin de me conseiller l'extension du sj'stème, m'a, au contraire, montré la convenance de le restreindre. J'ai mieux compris, depuis lors, pourquoi l'Europe occidentale, tout eu souffrant des maux qu'entraîne l'instabilité des manufactures, semble repousser définitivement, par sa pratique toute réglementation de cegcnre.Chezles peuples modèles, l'autorité a de moins en moins pour mission de prescrire impérativement le bien ou d'iuterdirc le mal. Il est assurément dangereux, pour la sécurité générale, que des spéculateurs imprudents arrachent des ouvriers à la vie
rurale, pour les accumuler dans les villes, et les y laisser bientôt dans le dénûment. Mais il est beaucoup d'autres faits non moins regrettables, qu'il faut pourtant se garder d'interdire, parce que ce remi'jd^ gérait pire que le ^xal. AijisL.on doit déplorer qu'il y ait tant de mauvais mariages ; mais les choses iraient-elles mieux si l'autorité publique se chargeait d'assortir les époux ?
.î XVI. — Le vrai rùle de l'Etat : les prix institués pour le mérite social des ateliers.
De nouvelles observations me portent donc à penser que l'autorité doit renoncer, en cette matière délicate, A touTe intervention réglementaire. Toutefois, chez les peuples souffrants de notre époque, les gouvernants, placés en présence de particuliers inertes, pourraient donner une première impulsion aux esprits. A cet effet, ils devraient faire décrire les meilleurs exemples de" patronage qui abondent encore en Occident et même en France. Ils pourraieiit cHissi décerner de préférence auTHyons patrons et à leurs ouvriers les distinctions honorifiques dont ils disposent. Sans s'écarter de la pratique des vrais modèles, ils restaureraient ainsi la hiérarchie du travail et de la vertu.
Les expositions universelles olfriraient un terrain tout préparé pour cette innovation; et si une fois ou essayait de la mettre eu pratique,
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on ne manquerait pas de continuer. Les récompenses actuelles, qui encouragent la propagation des meilleurs procédés techniques, s'inspirent d'une préoccupation trop exclusive. Ou peut contester, en efîet, que la création d'une usine pourvue des meilleurs procédés de fabrication soit un fait méritoire, si elle fournit une nouvelle occasion de développer l'antagonisme social ou le paupérisme. Au contraire, une fabrique où les conditions techniques de la production resteraient stationnaires, mériterait cependant les plus grands honneurs si elle offrait, au sein de la population, le parfait tableau de l'harmonie -et du bien-être. Le gouvernement français est déjà entré dans cette voie en accordant des récompenses aux serviteurs ayant vieilli dans la même exploitation rurale. Il serait toutefois peu judicieux de se tenir à ce seul détail ; la permanence des rapports sociaux" n'est pas moins désirable en industrie qu'en agriculture ; et, d'un autre côté, pour accomplir la réforme, il est plus utile d'encourager l'initiative du maître que celle de l'ouvrier. Il semblerait doue opportun de compléter en ce sens l'institution des l'écompenseffiuteruationales décernées à l'industrie manufacturière, ou plus généralement au régime du travail. La science sociale, cultivée avec tant de dévouement depuis quelques années, en théorie comme en pratique, fournirait aisément un personnel illustre pour le nouveau jury. Les expositions uuivcrselles, qui doivent leur succès à une préoccupation exagérée
pour l'ordre matériel, conlribueraient ainsi au rétablissement de l'ordre moral. Elles remettraient en honneur, dans les agglomérations manufacturières de l'Occident, les sages pratiques que je viens de décrire. Elles enseigneraient aux patrons, égarés par une fausse "science et troublés par un antagonisme stérile, le moyen de rendre la paix aux ateliers (1).
§ XVII. — Le rôle des classes dirigeantes dans l'œuvre de la rélorme.
Les classes dirigeantes remplissent aujourd'hui, chez les peuples libres et prospères, un rôle aussi impoi'taut que celui qui leur fut attribué sous les anciens régs'ii'cs sociau.f. La corruption peut, à certaines époques, faire perdre à ces classes le sentiment du devoir, et détruire leur influence. Des révolutions iieuvent consacrer cette déchéance, en dépouillant les générations corrompues des avantages conférés aux ancêtres pour prix de leurs services. Mais la déchéance s'étend bientôt au peuple entier, si l'on ne s'empresse d'exciter d'autres hommes à donner l'exemple de la vertu, età reprendre la haute tutelle de la vie privée. Or les sentiments et les intérêts concourent spontanément à ce résultat. Chez toutes
(I) La commission impériale de l'Exposition universelle de 18G7, à Paris, a réalisé ce plan de récompeuses internationales avec le succès le plus complet. Voir l'Organisation du travail, eh. ii. (Note de 1872.)
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les populations adouuées au travail, il existe deux classes d'hommes fort tranchées: la majorité, qui veut employer exclusivement à son profit son temps et ses ressources; la minorité, qui, pourvue du pain quotidien, recherche surtout la considératioif et l'autorité que conquiert, à la longue, le dévouement au bien public. Pour affermir la paix sociale ébranlée par la corruption, il suffira d'abandonner la vie privée à ses libres tendances, et d'écarter les entraves opposées aux rapports naturels de direction et d'obéissance. Les nations souffrantes qui respectent «» l'aristocratie naturelle » ont toujours des chances de salut. Au contraire, celles qui soumettent la population entière à l'égalité forcée que l'aucien regiffle imjTt^sait seuleluwit aux classes inférieures, tombent par cela même, dans une irrémédiable décadence. Elles n'ont d'autres perspectives que des révolutions sans fin, tempérées par la lourde domination de la bureaucratie. -^
La France a cruellement souffert des maux cur gendres par la corruption des anciennes classes dirigeantes. Elle souffre plus encore de ceux qu'amène, depuis la Terreur, lui abominable, régime d'égalité forcée. Sous ce*régime, en effet, les hommes enrichis par le travail et la vertu n'occupent point, dans la hiérarchie sociale, la place qui leur serait faite chez un peuple libre. Cette place est envahie par une bureaucratie ombrageuse, par les fauteurs de révolutions et par
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les flatteurs d'une démocratie haineuse. Les familles riches cùustituées par la vertu, ue pouvant s'employer au bien public, se plongent trop souvent da*is' le luxe et la débauche. Il est donc à craindre que la nouvelle classe dirigeante capable d'accomplir la réforme tarde longtemps à se former. En attendant qu'on puisse faire fond sur les particuliers, nous sommes donc coutraintsde nous rejeter, plus qu'il ue conviendrait sous un meilleur régime, vers les gouvernants. Il faut leur demander les exemples de simplicité et de vertu que nous ne trouvons pas assez en nousmêmes. A ceux qui se succèdent si rapidement à notre. tète, nous devons constamment reproduire l'appel que Michel Montaigne adressait,avec sa perspicacité habituelle, aux dei'niers souverains de la dynastie des Valois (1).
(1) « La façon de quey nos loix essayent à régler les folles « et vaines despenses des tables et vesteraeuts semble être « contraire à sa fin... Que les roys commencent J quitte^ « ces despenses, ce sera faict en un mois sans édict et sans (i ordonnance : nous irons tous aprez. » (Montaigne, Essais^ .liye l''^ ch. xliii.')