RÉMUNÉRATION DU TRAVAIL
Nombre d'exposants 27
Nombre de récompenses aux exposants. . 9
/ dor 1
Médailles . . . . | d'argent 3
Mention honorable 1
L'exposition de la rémunération du travail a été, comme nous l'avons dit plus haut, divisée en deux sections, la seconde se rapportant à la rémunération du travail sous forme de participation aux bénéfices et de coopération de production. Presque tous les exposants se sont présentés pour cette seconde section, et il n'est resté dans la première que vingt-sept exposants; encore n'y en a-t il qu'un très petit nombre qui aient consenti à faire connaître et à faire apprécier la méthode de rémunération qu'ils avaient adoptée dans leur industrie. Tous les autres sont des auteurs de mémoires recueillis par les comités départementaux, ou d'ouvrages sur les salaires et les classes ouvrières, publiés depuis quelques années. Les principaux mémoires spécialement écrits pour TExposition font par-
lie des travaux récompeDsés par la seclion hors cadre.
Ce qui a frappé M. Gh. Lavollée, rapporteur spécial, c'est que les théories anciennes si bien exposées et si bien combattues dans les ouvrages hors concours de MM. Levasseur, de Tlnstitut, et Emile Chevallier, professeur è. rinstitut agronomique, sont de plus en plus démenties par les faits et fournissent des armes de moins en moins puissantes aux doctrinaires allemands du socialisme autoritaire ou anarchique. La doctrine du fonds des salaires n*a plus qu'un intérêt historique. Elle n'a été qu'un des moments de l'évolution de la science économique. On sait en quoi consiste cette théorie. Le salaire est une avance payée sur des fonds libres et cette avance est en rapport avec la quantité de capitaux que les industriels et patrons ont à leur disposition. On a supposé, bien gratuitement et sans avoir contrôlé l'hypothèse par les faits, que cette quantité de capital destinée à faire les avances de salaires aux ouvriers était limitée et invariable. De sorte que la part de chacun devait diminuer, si plus d'ouvriers venaient y puiser. Cette théorie, ou cette hypothèse, conduirait à cette conclusion, que les salariés pauvres devaient devenir de plus en plus pauvres, et les patrons riches de plus en plus riches.
Le salaire journalier,hebdomadaire ou mensuel, est, en effet, payé par les entrepreneurs d'industrie sur
leur capital ou leur fonds de roulement, longtemps avant que le produit achevé ait été livré à la consommation et ait pu, en fin de compte, être payé par elle. Il est certain qu'un capital préalable, c'est-à-dire mis à l'avance de côté par Fentrepreneur d'industrie, lui est nécessaire pour faire face aux payes de ses ouvriers dont Téchéance arrive tous les jours, toutes les semaines ou tous les mois. Si la masse des capitaux qu*un pays emploie à faire cette sorte d'avance était immuable, on pourrait dire que celte quantité, toujours égale k elle-même, représente le total toujours semblable de la feuille de paye des ouvriers du pays, et que, le montant de cette feuille de paye se répartissant entre tous les travailleurs, chacun d'eux y doit trouver une portion de plus en plus faible au fur et à mesure que le nombre des parties prenantes va en augmentant. Mais les faits ont montré avec évidence que le fonds de roulement de l'industrie servant à faire les avances du salaire est d'une élasticité merveilleuse; que, depuis près d'un siècle, les industries productives n'en ont jamais manqué et qu'il y a eu plus de crises causées par la facilité que par la dirficullé de se procurer des fonds de roulement; l'abondance des fonds de roulement pousse souvent les industriels à un excès de production et d'affaires, comme l'abondance des ressources d'une dette flottante pousse quelquefois les Ëlats à l'excès des dépenses budgétaires.
Il ne reste plus de cette doctrine que cette vérité toute primordiale et absolument générale : qu'aucune industrie ne peut se passer de capital, parce qu*eile doit faire des avances à la consommation pour le salaire des travailleurs comme pour le prix des matières premières et en général pour Tensemble de ses frais de production.
La théorie de la loi d'airain^ qui est Tautre arme de combat des socialistes, n'a pas résisté davantage à l'expérience des trois quarts de siècle qui viennent de -s'écouler.
L'école socialiste allemande reprochait et reproche encore à l'organisation de la société actuelle d'enfermer le salaire et par conséquent la vie de l'ouvrier dans les limites étroites de la satisfaction des plus stricts besoins de nourriture et de logement. Les ouvriers sont, suivant elle, amenés par la concurrence des bras à s'offrir au rabais, et ils ne peuvent se soustraire à l'obligation de subir l'extrême rabais d'un salaire qui les empêche simplement de mourir de faim. Us sont pris comme dans un étau. Lassalle croit avoir trouvé dans les œuvres des économistes l'expression de cette prétendue loi naturelle, à laquelle il a donné, pour en marquer la dureté, le nom de loi d'airain.
Il est vrai que les économistes ont vu dans la concurrence des bras une cause d'abaissement du taux des salaires, et ils ont constaté que la loi de l'offre et de
la demande agil sur la rémunération du travail comme sur le prix de toutes choses vendues ou de tout service rendu; mais Adam Smith et Turgot, en parlant de la satisfaction des besoins nécessaires, terme extrême de la baisse du taux des salaires, se sont bien gardés de définir le nécessaire dans les besoins. Us ont, au contraire, établi que le nécessaire est variable suivant les époques, le pays, le degré de civilisation. Le nécessaire comporte dans notre siècle la satisfaction de besoins inconnus aux pères des ouvriers de nos jours, et ces besoins, inconnus jadis, sont non seulement de Tordre matériel, mais aussi de Tordre moral et intellectuel. La hausse considérable qui s'est produite depuis cinquante ans dans le taux des salaires est la condammation la plus éclatante de la désolante conclusion que Lassalle tirait des lois naturelles découvertes et exposées par les économistes.
M. Emile Chevallier, dans Touvrage hors concours qu'il a exposé dans la première section, cile des chiffres absolument concluants, qu'il a relevés dans l'industrie agricole, comme dans Tindustrie manufacturière. Un charretier qui, dans une ferme de TOise, touchait un salaire annuel de 220 francs en 1834, reçoit aujourd'hui 600 francs, et, dans la même ferme, les journaliers ont vu pendant le demi-siècle qui vient de s'écouler leur salaire monter de 150 et de 200 p. iOO. Le même auteur constate encore que, de 1805 à 1881,
il s*est produit dans les salaires du bâtiment une hausse de 47 à 160 p. 100.
Dans le mémoire exposé par le comité de l'exposition d'économie sociale du département du Nord» M. Alfred Renouard établit qu'il y a eu une hausse de salaire dans les industries de la laine, du coton et de la houille; et le rapporteur spécial, M. Gh. LavoUée,. après avoir consulté les documents réunis ài TExposition, conclut en disant : « La hausse est générale dans la plupart des industries, comme dans Tagriculture. Les rapports soumis au jury, tant par les comités départementaux que par les chefs d'industrie en France et en Belgique, démontrent que depuis cinquante ans la progression des salaires est continue. » Et on peut de plus affirmer que la hausse n'est pas nominale, qu'elle n'est pas l'expression de la diminution de la valeur de l'argent. Les salaires d'aujourd'hui font vivre nos ouvriers d'une vie plus intense, plus développée, plus perfectionnée au point de vue matériel et moral, que les salaires d'autrefois ne faisaient vivre leurs pères.
Il faut donc abandonner et la théorie du fonds de$ salaires et celle de la loi d'airain de Lassalle.
Un fait non moins saillant à relever, c'est que le salaire, qui est un forfait intelligent et nécessaire, vieux comme le monde et contemporain des premiers efforts de l'industrie humaine, est de plus en plus con-
ÉCONOMIE SOCIALE. loi
«idéré comme le mode fondamental de la rémunération du travail. Les sociétés coopératives de pro* ductîon, fondées comme des protestations contre le salaire» ne peuvent Tabolir. C'est un salaire, en effet, que le prélèvement sur la valeur du produit achevé avant que l'ouvrage ne soit uni. Car ce prélèvement ne peut et ne doit être sujet à aucun rapport, quelles que soient les pertes de la liquidation faite ultérieurement et définitivement par la mise en comsommation des objets produits et par le payement qu'en font au producteur les consommateurs qui les achètent.
Seulement, et c'est un des signes du temps, la productivité du travail cherche sa rémunération dans des compléments variés du salaire journalier. Si le marchandage, tel qu'il se produisait en 1848 et que l'école socialiste a tant poursuivi de ses attaques et de ses décrets, a perdu l'importance qu'il avait, il a ressuscité sous la forme d'entreprises entre ouvriers associés, sorte d'oeuvre coopérative au sein d'une industrie patronale. Il en résulte un accroissement de bien-être pour l'ouvrier que M. Gh. Lavollée constate, parce qu'il est réel. Il ne faut pas se laisser aller, bien entendu, à des vues théoriques, étroites ou incomplètes, et croire que le travail puisse trouver une rémunération meilleure, fondée uniquement sur laugmenlation factice des prix payés par la consommation.
S'il y a lieu de partager un prix entre les divers collaborateurs de la production, c'est d'un vrai prix qu'il s'agit, et on ne peut impunément augmenter Timportance du lot à s'attribuer aux uns et aux autres en portant sur la facture du public des hausses qu'on pourrait appeler de fantaisie et qu'on cherche à rendre réelles par l'action intempestive de la loi.
L'augmentation légitime de la part qui revient au travailleur est celle qui peut être prélevée sur l'abaissement des prix de revient, abaissement qui s'est révélé depuis cinquante ans comme s'il était la conséquence d'une loi naturelle et de l'application des règles de la science et du raisonnement philosophique aux choses de l'industrie. Rien n'est plus légitime que de prélever, au profit des travailleurs, la plus grande part des bénéfices dus à l'abaissement des prix de revient; rien n'est au contraire moins légitime ni plus dangereux que de fonder le prélèvement à faire, à leur profit, sur l'augmentation des prix demandés à la consommation. Le bon marché est un progrès, la cherté un recul. Le bon marché est la source d'une production nouvelle et crée du travail au profit des masses, la cherté est comme un frein qui arrête la marche de l'industrie et détruit, pour l'avenir, la réserve du travail populaire.
Le rapporteur spécial a constaté que la tendance à l'aggloméra tion des travaux industriels dans de gran*
-des usines, en diminuant le prix de revient, a tourné en fin de compte au proût des travailleurs.
« Tous les documents, dit-il, s'accordent pour signaler dans les différents pays l'évolution vers la concentration industrielle, vers l'agglomération des capi- 'taux et des ouvriers, et Ton n'aperçoit nulle part que -celte évolution s'opère au préjudice de la main-d'œuvre. Si quelques regrets s'attachent ài la diminution graduelle des petits ateliers, ils sont inspirés unique- ^menl par des considérations morales et sociales qui vfnôrilent en effet la plus sérieuse attention. »