‹ Économie socialeChapitre 35 sur 46 · ASSOCIATIONS COOPÉRATIVES DE CONSOMMATION · texte numérisé non relu

ASSOCIATIONS COOPÉRATIVES DE CONSOMMATION

Nombre d'exposants 52

Nombre de récom- l aux exposants 36

penses ( aux collaborateurs 7

Grands prix • 2

/ d'or 13

Médailles < d'argent il

(d'or 1

d argent 5

de bronze 1

L*exposition de la section IX a été pleine d'intérêt : cinq pays seulement y ont pris part, cela est vrai : l'Angleterre, la Suisse, Tltalie, la Belgique et la France. Mais l'Angleterre était représentée par le Bureau central de rAssociation générale des sociétés coopératives, dont le siège est à Manchester, et qui a pour président M. Vansittart Neal; la Suisse, parla belle et prospère Société coopérative de Genève; la Belgique, par la Société des ateliers réunis et la Société des pharmacies populaires de Belgique, et ritalie, par le comité central des Sociétés coopéra-

tives italiennes. La France ne s*y est malheureusement pas montrée à la hauteur des pays dont nous venons de parler; un très petit nombre de Sociétésde consommation ont envoyé leurs documents à TEsplanade des Invalides, les autres se sont abstenues.

Les propagateurs de ces utiles institutions avaient tenu à honneur de faire figurer leurs écrits dans nos vitrines. Ils portent tous des noms connus de ceux qui s*occupent de la coopération et de la mutualité ; ce sont : MM. Brelay, Emile Chevallier, Fougerousse, Amédée Villard, Georges Michel, de Boyve, pour la France; MM. Lorenzo Ponti, Romussi, Raveggi, Buffoli, Honoré Casella, pour Tltalie; de Dorn, pour rAutriche. Joignons à ces noms celui de M. Odon Laurent, directeur du charbonnage des Chevalières de Dour, en Belgique, qui a publié, dans le grand travail du Commissariat belge, le fascicule relatif aux associations coopératives de consommation.

M. Romussi dirige une publication intéressante, intitulée : La coopération italienne ; M. Lorenzo Ponli a exposé un excellent manuel ; M. Bareggi est Tauteur de modèles de comptabilité pour les sociétés ; M. Buffoli nous a apporté un traité de vulgarisation, et M. Casella fait paraître, à Caserte, un bulletin de coopération qui exerce la plus heureuse influence sur le mouvement coopératif dans le midi de Tltalie.

Cette même section IX comprenait également les

économats, et, par assimilation aux économats patronaux, Tadmirable institution des fourneaux économiques de la Société philanthropique de Paris. Les fourneaux économiques de la Société philanthropique ne sont pas, en eux-mêmes, une œuvre de charité. Us se suffisent à eux-mêmes et fournissent sans perte, dans des conditions excellentes au point de vue de la qualité et de la bonne préparation, une nourriture à très bas prix, à une nombreuse clientèle populaire. Les bons de portion, que la Société délivre et vend à qui veut en acheter, servent bien à la charité, mais à la charité des personnes qui les distribuent autour d'elles à des nécessiteux. C'est le caractère tout spécial de cette organisation qui a permis au jury d'admettre les fourneaux économiques de la Société philanthropique dans la section IX. Une fois qu'ils y étaient admis, ils ne pouvaient être récompensés que par un grand prix, et un grand prix leur a été décerné avec éloge.

Les économats patronaux se rattachaient, d'une part, à la section IX, qui avait pour objet principal les sociétés coopératives de consommation, et, d'autre part, à la section XIY qui avait pour objet les institutions patronales. Les économats sont des établissements d'une utilité incontestable, mais on a pu dire, non sans raison, qu*ils ne forment qu'une étape où l'on s'arrête avant la forme déBnitive à laquelle il faut

tendre, et qui parait devoir être la société coopérative

300 ËGONOMIË SOCIALE.

de coDsommatioQ. Nous ne parloQs, bieo entendu, que de ceux qui ne constituent pas une entreprise ac* cessoire, dont le but plus ou moins avoué est d*accroitre par la vente de denrées les bénéfices d'une industrie étrangère au commerce de lalimentation. C*est là une spéculation qui porte le nom d^ Truck System, et qui est justement proscrite par la loi dans un certain nombre de pays. La question des Économats, dans ses rapports avec le Truck system d'un côté et avec l'organisation des sociétés coopératives d'un autre côté, a été traitée à. Milan en 1887 dans le Congrès des chemins de fer qui s'y est tenu au mois de septembre. L'ordre du jour suivant, qui a été adopté à l'unanimité par ce Congrès, semble l'avoir à la fois bien posée et bien résolue :

« Le Congrès admet que, lorsque, pour une raison quelconque, l'initiative individuelle ne peut avoir son libre cours, les économats et autres institutions semblables sont à recommander, à la condition pourtant qu^ils ne soient jamais obligatoires, et que toutes les mesures à adopter tendent à dégager les administrations d'une tutelle qui n'est pas sans danger et à développer l'action des sociétés coopératives, dégagées de toute ingérence directe des administrations, desideratum auquel doivent tendre nos efforts inces* sants. »

On trouvera dans le rapport spécial de M. Raffalo-

vich les détails les plus précis sur le fonctionnement des sociétés coopératives qui ont exposé, et les indica* tions les plus utiles pour suppléer à Tabsence des sociétés qui n'étaient pas représentées dans les galeries de rÉconomîe sociale.

Les sociétés de consommation jouent, au regard de l'approvisionnement des classes populaires, un rôle analogue à celui des grands magasins de Paris pour Tapprovisionnement des classes bourgeoises, avec cette différence que les grands magasins, tout en donnant leurs marchandises à bon marché, gardent pour eux une marge importante de bénéfices, tandis que les sociétés de consommation font profiter leurs clients eux-mêmes de la totalité de leurs bénéfices. Mais les grands magasins et les sociétés de consommation ont les mêmes ennemis dans les villes, où le petit commerce fait payer très cher les services qu'il rend, parce qu'il a des frais généraux hors de proportion avec le prix des choses. Les classes populaires demandent que la législation facilite la formation des sociétés coopératives, où ils puissent se procurer à bas prix des marchandises de bon aloi. Le petit commerce s'y oppose par la même raison, qui lui fait demander des lois de proscription contre les grands magasins. C'est la cherté qui fait la guerre au bon marché.

« Dans les villes de Bruxelles, d'Anvers, de Gand et de Matines, le petit commerce, dit M. Odon Laurent,

s*agite et se coalise pour oblenir la révision de la loi du 18 mai 1873 sur les sociétés coopératives », loi favorable à la formation des sociétés coopératives.

Les petits marchands ont essayé de s*opposer, en Belgique, au développement de ces institutions par de véritables mesures de boycottage; ils ont voulu mettre en interdit les coopérateurs et refuser tout travail, secours ou assistance, non seulement aux ouvriers faisant partie d'une société coopérative ou s*y alimentant, mais même à leurs femmes, à leurs enfants et à leurs parents à un degré rapproché.

En France, la guerre déclarée aux associations coopératives de consommation par les petits marchands des villes industrielles, des centres de Tindustrie métallurgique et houillère surtout, a causé, dans ces dernières années, plus d'une grève qui, sans cette rivalité, aurait sans doute été évitée au grand avantage du travail et de Tindustrie.

Les sociétés de consommation sont néanmoins en progrès partout; leur nombre augmente, et le chiffre de leurs affaires s'accroît même, dans quelques pays, avec une rapidité prodigieuse.

La statistique des sociétés françaises coopératives de consommation est difficile à établir; M. Fougerousse en estime le nombre à 800, composées de 400,000 membres environ, tf et comme ces membres, ajoute-t-il, sont, en général, tous chefs de famille, ce

ne serait pas moins de 1,600,000 à 2 millions de personnes se nourrissant et s*habillant plus ou moins par voie coopérative ».

Le mouvement est beaucoup plus important en Angleterre. Le Central coopérative Board, auquel un grand prix a été décerné, avait élevé dans Tenceinte de Texposilion d'Économie sociale une grande colonne quadrangulaire, sur laquelle il avait fait inscrire le chiffre formidable des affaires faites en Angleterre par les sociétés coopératives de consommation. Le nombre de ces sortes de sociétés était, en Angleterre, en 1887, de 1,432; en 1888, de 1,462. Le nombre des sociétaires s'élevait, en 1887, à 894,000; en 1888, à 945,000; ^n 1889, èi 902,000. Le million doit être dépassé aujourd'hui. Leur capital-actions était de plus de 200 millions de francs, et le chiffre de leur vente de DOO millions de francs par an. De 1862 à 1888, le total général des ventes de ces vingt-six années monte k plus de 11 milliards de francs, sans compter les sociétés de gros constituées pour approvisionner les sociétés coopératives de détail. Les sociétés de gros, dont nous parlons, avaient pour clientes 827 sociétés de détail, au 31 décembre 1887, et leur avaient vendu, dans Tannée, pour 143 millions de marchandises.

En Allemagne, le nombre des unions coopératives de consommation, qui était de 34 en 1865; de 179 en 1875; de 162 en 1885, était monté, en 1888, à 198,

3iO ÉCONOMIE S0C1ALB.

avec 172,931 sociétaires et un chiffre de "vente de 5300,000 francs par an.

En Autriche, à la fin de 1888, leur nombre était de 236, dont 172 enregistrées et 64 libres, c'est-à-dire simplement constituées en fait. Ces chiffres sont tirés du rapport de M. Bodio, publié en 1890.

Pour la Belgique, M. Odon Laurent compte 150 sociétés.

Enfin la statistique de H. Bodio donne, pour Tltalie, 683 magasins coopératifs de consommation, dont 289 sont annexés à des sociétés de secours mutuels.

Rien ne peut donc faire obstacle au développement de ces utiles institutions, ni le mauvais vouloir des marchands qui se fait jour à peu près partout, avec plus ou moins d*éclat, ni Timperfection de la législation qui est évidente dans quelques pays. Elles se développent naturellement plus vite dans les pays habitués & Tinitîative, comme en Angleterre, mais partout elles marchent d*un pas rapide et sont destinées k supprimer la plupart des intermédiaires inutiles ou trop dispendieux dont les classes populaires étaient tributaires.

Leur objet est, d'ailleurs, très varié. Il en est qui, comme en Belgique et en Italie, ne s occupent que de la fabrication et de la vente du pain ; d'autres, en petit nombre, car elles ont peu réussi, se sont formées pour la fourniture de la viande. M. Raffalovich ex-

ÉCONOMIE SOGIALB. 311

plique très bien, en s*appuyant sur les recherches de M. Georges Michel, les raisons du peu de succès des boucheries coopérAtiveç; mais le plus grand nombre des sociétés coopératives fournissent à leurs membres des denrées alimentaires. Il y en a qui joignent à la vente des denrées celle des médicaments, des chaussures, de la mercerie, des étoffes, du charbon, etc. Enfin le nombre des cuisines, fourneaux et restaurants coopératifs populaires est déjà considérable.

Elles constituent entre elles des fédérations, et fondent des magasins de gros. Quelques-uns des plus ardents coopérateurs poussent les magasins coopératifs de gros à constituer pour leur usage des sociétés coopératives de production qui fabriqueraient pour eux-mêmes les objets dont ils ont le placement.

Enûn les sociétés de consommation deviennent souvent le centre autour duquel se groupent des sociétés d'épargne, de prévoyance, de secours mutuels, etc. Il y en a bien qui dépassent leur but, lorsque, comme M. Odon Laurent nous l'apprend, elles déclarent que leur objet est de poursuivre toutes les revendications sociales des travailleurs, mais ce sont heureusement des cas très rares.

Les questions les plus importantes, que soulève la question des sociétés de consommation, sont: l"" la légalité de leur constitution et les perfectionnements

à introduire dans les diverses législations ; 2° la vente au comptant ou à crédit aux seuls sociétaires ou au public en môme temps qu'aux sociétaires; 3° rétablissement du prix de vente, qui peut être égal ou supérieur au prix de revient, laissant dans cette dernière hypothèse un écart qui constitue la société en bénéfice; et 4^ enfin, l'emploi du bénéfice, qui peut soit être distribué aux sociétaires, soit être employé à des usages utiles aux sociétaires.

La Société coopérative de consommation, dans sa pure conception, est une union de personnes achetant en commun pour se les distribuer entre eux au prix de revient les marchandises nécessaires à leur consommation. Elle n'a pas alors d autres clients que ses sociétaires et ne fait pas de crédit. Mais le principe absolu n'est pas toujours respecté ; il y a et il y aura souvent des exceptions. C'est ainsi qu'un certain nombre de sociétés se sont attribué le droit de vendre à des étrangers; que d'autres ont consenti à faire du crédit à leurs acheteurs. Il y en a un petit nombre qui vendent au prix de revient, mais en général elles pratiquent non pas la vente au prix de revient, mais la vente au prix courant du marché. Elles réalisent par l'emploi de cette méthode des bénéfices qui sont tantôt distribués aux sociétaires, tantôt placés pour leur compte dans des caisses d'épargne ou de retraite.

M. A. Raffalovich expose, dans le rapport spécial qu*il a consacré à la section IX, les raisons pour lesquelles il est d'avis que les sociétés coopératives de consommation doivent s'astreindre à ne pas faire de crédit à leurs sociétaires, et à leur vendre les marchandises au prix du marché, réalisant ainsi par l'écart du prix de revient au prix courant des bénéfices, dont les sociétaires font leur profit dans des con- <Iitions diverses.

« La forme de distribution, qui consiste à vendre au prix courant du commerce, nous paratt en général préférable, dit M. RafTalovich. Le gain réalisé sur chaque achat individuel des participants est, selon toutes les probabilités, assez faible. Pour exercer une influeuce sur les ressources du ménage et venir les augmenter, il faut que ce petit bénéfice soit multiplié par un nombre répété d'opérations ; car sans cela il risque de disparaître dans le courant de la vie quotidienne. Il en sera autrement s'il est mis de côté, non par l'individu lui-même, mais par l'association. Il se grossit ainsi d'une façon automatique; chaque fois qu'on achète quelque chose, on constitue un petit capital qui est pris sur la dépense quotidienne. Cette constitution d'un petit capital épargné constitue, à nos yeux, avec la nécessité de payer comptant, l'un des principes les plus féconds de la coopération distributive. »

Le principe du payement au comptant est, il faut le reoonnaitre» fondamental en matière de sociétés coopératives de consommation, mais il est impossible qu*il n'y soit pas porté, dans certaines circoiKtanoes, des atteintes plus ou moins justifiées. Dans les vîUes qui se sont constituées, par exemple, autour d*une grande usine métallui^ique ou autour d'une grande exploitation houillère, et dont tous les habitants presque sans exception sont employés, ouvriers ou fournisseurs de rindustrîe qui a créé la ville, il faut bien tenir compte des moments de gène qui peuvent être la conséquence d'un ralentissement dans les affaires de la seule industrie du pays, moment de gêne qui impose en quelque sorte aux sociétés coopératives la vente à crédit, sans quoi les sociétés coopératives seraient pour ainsi dire obligatoirement abandonnées et remplacées par des vendeurs ordinaires munis de capitaux sufOsants pour faire des avances à la consommation.

M. Fougerousse considère bien la vente au comptant comme le procédé coopératif par excellence, mais il admet qu'on puisse dans certaines circonstances se départir de cette règle. « Les cas de gène momentanée sont, dit-il, pris en considération, et lin crédit est généralement accordé dans la limite de la part de capital du sociétaire. Ce crédit doit être remboursé, et, à défaut, il est retenu sur les bénéfices. »

ÉOONOMIE âOeiALB. 315

Il pense qu'on doit tenir compte aussi des méthodes de payement aux ouvriers quand la société de consommation est composée uniquement de trarailLeurs d'une même usine ; suivant que le$ salaires sont touchés À la fin de la semaine, de la quinzaine ou du mois, il parait nécessaire que la société de consommation se fasse payer à la fin de la semaine, de lu quinzaine ou du mois.

tt 11 arrive alors, dit M. Fougerousse, tantôt que le montant des achats est retenu au profit de la société par la caisse de l'usine, tantôt que les sociétaires ne subissent pas cette* retenue, mais viennent payer eux-mêmes à la société dans les deux jours de la paye. »

U y a aussi des localités, où le commerce fait beaucoup de crédit, et où les sociétés coopératives qui leur font concurrence sont obligées pour recruter des adhérents de leur donner des facilités analogues de payement. « Sur 147 magasins coopératifs connus, dit M. Bodio, il y en a 83 qui ne vendent qu*au comptant et 64 qui vendent aussi à crédit. Dans ces 64 magasins, il y en a qui ont pour clientèle des employés de chemins de fer, vis-à-vis desquels, on peut le dire, la vente à crédit est moins dangereuse qu'elle ne Test communément, par Tobligation qu'imposent à leurs agents les administrations de chemin de fer, de subir sur leurs appointements une retenue destinée àliqui-

der les dettes des sociétaires en retard pour le payement de leurs achats. »

Mais il faut le dire et le dire très haut, les exceptions de ce genre, si elles sont quelquefois inévitables, sont toujours fâcheuses. Le vrai principe des sociétés coopératives est la vente au comptant.

L'emploi des bénéfices réalisés par les sociétés de consommation est aussi un grand objet de discussion. Si presque tout le monde est d*accord pour admettre que la vente doit être faite aux sociétaires au prix courant et non pas au prix de revient, on a des opinions fort diverses sur Tempiol des bénéfices que les sociétés recueillent par ce procédé. Le bénéfice constitue au bout de Tannée pour le client acheteur une véritable et très réelle épargne; cette épargne doit-elle être remise tous les ans à chacun des sociétaires pour qu'il en fasse remploi qu'il jugera le plus utile? Doiton, au lieu de la distribuer, la garder comme un capital supplémentaire, afin d'étendre les opérations par rouverture de nouveaux magasins et l'augmentation du nombre des articles offerts à la clientèle? Doit-on, enfin, s'en servir pour constituer une réserve destinée à fonder des œuvres utiles aux sociétaires, assurances contre la maladie ou contre les accidents, retraites, etc.?

On ne peut pas dire qu'il y ait à ce sujet de principes absolus à poser, et toutes les combinaisons peu*

vent se justifier selon les circonstances. Il est évident d'ailleurs que les sociétés de consommation ne sont pas des entreprises purement commerciales, et que les membres, qui les composent doivent chercher à profiter de la force qui peut résulter de leur union, pour développer à leur propre profit, à côté de leur œuvre principale, d'autres œuvres d'intérêt pratique dans le but d'amoindrir les difficultés de leur vie.

Les sociétés de consommation sortiraient, au contraire, de leur rôle, si elles employaient les bénéfices annuels qu'elles réalisent à la propagande de la réforme sociale. Ce serait fausser l'idée coopérative que d'en tirer un principe de régénération pour la société humaine. Elle peut être la source de beaucoup de bien ; elle n'est point une panacée.

Un certain nombre, ou même un grand nombre de travailleurs, peuvent améliorer leur sort par des combinaisons coopératives limitées à un ou plusieurs objets; ce n'est pas une raison pour que les mêmes procédés généralisés et étendus à la société tout entière aient une efficacité égale. Quand tous s'occupent de tous, les résultats ne sont pas les mêmes que si chacun s*occupe de soi et des siens, et l'union, qui fait la force quand on est assez nombreux, fait la faiblesse quand on l'est trop.

Il en est des lois sociales comme d'un grand nombre de lois physiques : elles ne sont vraies que dans-

318 6C0N0MIB SOCIALE.

dee limites déterminées. On en a Texemple dans la famille, dont Torganisation est fondée sur des principes qui sont absolument contraires à la bonne organisation d'un État.

Mais il y a des entraînements auxquels il est difficile à certains esprits de résister, et bien des coopérateurs se sont laissés aller à des illusions qui, si elles persistent, compromettront la meilleure des causes.

Il ne leur suffit pas d'améliorer le sort d'un certain nombre d*ouvriers en leur procurant un bénéfice par la suppression des intermédiaires. C'est une amélioration, dont le résultat est simplement de transformer petit à petit les ouvriers en bourgeois; ce qui ne leur parait pas avancer la solution de la question sociale. Le bénéfice des sociétés coopératives doit, à leur avis, servir à réorganiser le monde ouvrier en le débarrassant des parasites, qui vivent de lui et l'exploitent. Ils disent que si les ouvriers consommaient ce qu'ils produisent et produisaient ce qu'ils consom ment, ils réaliseraient définitivement l'union intime des producteurs et des cousommateurs, et supprimeraient ainsi l'opposition d'intérêt qui jusqu'à présent n'a cessé de se produire entre les uns et les autres ; ce serait, suivant eux, un grand pas vers la paix sociale. De toutes les sociétés coopératives, les sociétés de consommation étant celles, dont il est le plus facile

d assurer le succès, ce sont leurs bénéfices qui servi* raient debase à la réforme.

Ua des écrivains les plus distingués de Técole coo* pérative absolue a écrit ces lignes :

On peut donc bien penser que ce n'est pas en restant isolées, incohérentes, et elles-mêmes à Tétat anarchique, que nos petites associations coopératives pourront suffire à ce grand œuvre de défense sociale, et lutter efficacement contre les grandes associations de capitalistes. Il faut faire un plan de campagne; ou plutôt il n'y a pas à le faire, il est tout fait : il a été tracé par les maîtres dans Tart de la coopération; il est pratiqué depuis longtemps dans les paj's où Téducation coopérative est faite; il comprend trois étapes successives.

Se réunir entre elles, faire masse, prélever sur leurs bénéfices le plus possible pour fonder de grands magasins de gros et opérer les achats sur grande échelle, — voilà la première étape.

Continuer à constituer, par des prélèvements sur les bénéfices, des capitaux considérables et avec ces capitaux se mettre à l'œuvre pour produire directement et pour leur propre compte tout ce qui est nécessaire h leurs besoins, en créant boulangerie, meunerie, manufactures de draps et de vêtements confectionnés, fabriques de chaussures, de chapeaux, de savon, de biscuits, de papier, — voilà la seconde étape.

Enfin, dans un avenir plus ou moins éloigné, acquérir des domaines et des fermes et produire directement sur leurs terres le blé, le vin, l'huile, la viande, le lait, le beurre, les volailles, les œufs, les légumes, les fruits, les fleurs, le bois qui constituent la base de toute consommation, — voilà la dernière étape.

Ou, pour tout résumer en trois mots, dans une première étape faire la conquête de T industrie commerciale; dans une deuxième, celle de l'industrie manufacturière; dans une troisième, enfin, celle de Tindustrie agricole; tel doit être le programme de la coopération par tout pays. Il est d'une simplicité héroïque, et j'ai la conviction qu'un jour ou l'autre, en dépit même de nos faiblesses et de nos doutes, il finira par se réaliser.

Tout héroïque qu'il soit et peut-être parce qu'il Test trop, le plan de campagne du grand agitateur coopératif ne se réalisera probablement jamais. La poursuite absolue de la disparition de tout intermédiaire ne serait autre chose que Tabolition même du commerce, et le commerce n'est qu'une des formes de la division du travail. Or on peut dire de la société humaine qu'elle est coopérative, justement parce qu'elle a pour principal instrument la grande loi économique de la division du travail.

Page 1