HABITATIONS OUVRIÈRES
Nombre d'exposants 86
Nombre de récom- j aux exposants 63
penses ( à des collaborateurs 11
Grands prix 3
/ d'or 2;>
Médailles | d'argent 25
' de bronze 7
Mentions honorables 3
Médailles de colla- l ., '"'
< d argent 6
borateurs / » /^
[ de bronze 1
L'exposition de la section XI a été très complète; elle a tiré tout particulièrement l'attention du public, parce qu elle ne se composait pas uniquement de documents enfermés dans des vitrines, mais qu'elle offrait aux regards des visiteurs de petits modèles en relief et des maisons construites à. toute grandeur, reproduisant exactement les types réalisés dans diverses grandes villes et autour de grandes usines.
La Belgique et TAngleterre étaient largement représentées; les exposants anglais ont obtenu 2 grands prix et 2 médailles d'argent, plus une médaille d or
de collaborateur ; les exposants belges, plus nombreux que les Anglais, ont reçu 6 médailles d'or, 7 médailles d'argent, 2 mentions honorables. Il a été décerné i médaille d'or à Tltalie, 1 médaille d'argent à l'Autriche-Hongrie, 1 ipédaille d'argent aux Pays-Bas, 1 médaille de bronze à la Russie.
M. Georges Picot, rapporteur spécial, tout en passant en revue avec beaucoup de détail les ouvrages, les plans et les modèles qui ont trouvé place dans les galeries et sur les emplacements consacrés à l'économie sociale à l'Exposition de 1889, a fait une rapide excursion en dehors de l'Esplanade des Invalides et a tracé un tableau complet du mouvement qui a pris depuis quelque temps en Europe un si merveilleux développement et qui doit aboutir à doter dans un avenir rapproché d'habitations saines et à bon marché les travailleurs des grandes villes et les ouvriers des grandes usines.
Ce sont les ouvriers des mines qui ont d abord attiré l'attention. Dès 1810, M. Georges Legrand, à Hornu; dès 1833, la Société de Marcinelle et Couillet, et bientôt d*aulres compagnies houillères montièrent avec quelle sollicitude certains grands patrons belges se préoccupaient de fournir de bons logements au personnel qu'ils employaient.
En France, en 1834, la Société des mines de Blanzy construisait aussi des maisons pour les mineurs.
Mais c*est plus tard, sous rinfluence du prince Albert, en Angleterre, et de M. Jean Dollfus, à MuU bouse, que s'est produit un véritable mouvement en faveur de la réforme des habitations ouvrières. Le jury s'est fait honneur en décernant un grand prix à la mémoire de Jean Dollfus, fondateur des cités ouvières de Mulhouse. C'est M. Alfred Engel, digne continuateur des nobles traditions des familles Dollfus et Engel, qui a recueilli le prix.
M. G. Picot a 1res bien expliqué les deux natures de danger qui se révèlent dans les grandes aggloméra* tions humaines : le danger urbain et le danger rural. L'agglomération urbaine se produit par l'accumulation à l'intérieur des grandes villes, là où se centralise un énorme mouvement d'affaires, d'ouvriers d'état, de manœuvres, d'employés petits et grands et d'hommes sans ressources qui espèrent trouver un emploi de leurs facultés et de leurs bras.
Les malheureux, qui sont obligés de se loger près du centre de ce mouvement, se pressent dans des maisons où l'air manque, et s'entassent dans de petites chambres où toute une famille vit ensemble dans des conditions affreuses d'hygiène physique et de santé morale; malgré leurs efforts, il semble qu'ils ne peuvent eux-mêmes améliorer leur condition, sans une aide extérieure. Le prix des chambres qu'ils occupent ne parait pas être soumis h la loi générale de l'offre
el de la demande. Oaa beau coastruire dansles villes un nombre de maisons nouvelles qui parait suffisant pour absorber le surplus annuel de population, lesouvriers, qui n'ont pas d'autres ressources que leurs bras, ne voient s'améliorer leur situation ni dans le sens du bon marché ni dans celui de Tassainissement de leurs logements. M. Picot explique très bien comment il se fait que le prix de ces sortes d'habitations ne soit pas influencé, comme celui des autres consommations, par la concurrence, (c Sur les marchandises identiques, accumulées en un lieu où elles se débitent, dit M. Picot, il se fait une hausse et une baisse correspondant exactement à la rareté; les loyers, au contraire, reposent sur des centaines de maisons diversement situées ; ils ne sont discutés ni dans une bourse ni dans un marché, mais en tète à tête entre un ouvrier, pressé de ne pas perdre sa journée, et un logeur habile, qui profite de l'impatience inexpérimentée du locataire. »
Dans les campagnes, dans les villages où se fonde une industrie, qui transforme bientôt le village en une grande ville ouvrière, les choses se passent différemment, mais aboutissent au même résultat. L'habitation de famille, qui est le mode de logement rural, ne peut se créer tout d'un coup. L'ouvrier immigrant, arrivant pour travailler à l'usine, ne possède pas Tan^ cienne habitation de famille et n'a pas de ressources pour en créer une, U loue une chambre dansdes maisons*
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de paysans, diminuant la quantité d'air, introduisant un étranger dans !a famille et modifiant peu à peu les mœurs intimes au détriment de la paix. « Visitez la commune quelques années après la fondation de l'usine ; si le chef de l'usine n'y a pas pourvu, vous découvrirez des logements sordides loués à des prix exagérés, peu d'air pour chaque habitant, peu d'espace et une exploitation irritante des besoins de Touvrier. »
La petite maison, où l'ouvrier établirait son ménage et dont il deviendrait propriétaire par des combinaisons d'épargne et d'amortissement, ne pourrait-elle pas venir à bout des désordres de la campagne et de l'encombrement autour des usines plus ou moins isolées? — Les logements loués dans des maisons à étages, construites économiquement par des combinaisons de bienfaisance ou des coopérations immobilières, ne pourraient-ils pas se substituer peu à peu aux pièces dégoûtantes, insalubres et chères des logeurs de profession dans les grandes villes? C'est possible, dans l'un ou l'autre de ces deux cas; mais les problèmes sociaux sont complexes; ils ont beaucoup de faces et on ne peut les résoudre simplement. Les solutions simples des questions sociales sont toujours des illusions.
M. Picot a fait une exellente classification des problèmes divers et particuliers contenus dans le grand problème général des logements des ouvriers.
Il a divisé son sujet ea trois parties :
1° Maisons individuelles avec jardin;
2*» Maisons collectives dans Tintérieur des villes;
3° Moyens divers de susciter les efforts en vue d'améliorer les habitations ouvrières.
Chacun des deux premiers problèmes, maisons individuelles et maisons collectives, peut être examiné à plusieurs points de vue. Pour les maisons individuelles, il y a d*abord celles qui sont affectées aux ouvriers d'une industrie et qui ont été l'objet de la sollicitude et de Tinlervention patronales. Il n'y a guère de chefs d'industrie placées en dehors des grandes villes, qui n'aient cherché à améliorer le logement de leurs ouvriers. Quelques-uns ont mis à leur disposition de petites maisons et ne leur ont fait payer aucun loyer. C'est un système qui parait très rationnel et qui cependant a rarement réussi. L'ouvrier reçoit le logement comme une récompense, et il en sait d'abord évidemment gré au patron. Mais, bientôt après, il trouve que c'est une chaîne par laquelle on a voulu l'attacher et lui ravir son indépendance; il ne se souvient plus du bienfait et soupire après sa liberté.
Aussi les patrons ont-ils remarqué que le logement offert aux ouvriers sans rétribution, sous forme d'une hospitalité paternelle, qu'ils étaient heureux d'offrir aux membres de leur famille industrielle, avait éveillé, chez ceux quilsavaient obligés, des susceptibilités om-
brageuses ; aussi la plupart des palrons, qui étaienl entrés dans ce système, ont renoncé à une libéralité qui avait été, la plupart du temps, mal comprise. II y a cependant des succès dont il faut se féliciter et qui ont persisté dans des populations dont Tétai d'esprit était particulièrementcalme. À Baccarat, neuf cents familles sont logées gratuitement par la Société, et aucun inconvénient ne s'est jamais produit. Les rapports entre les ouvriers et le patron n'ont fait que s'améliorer. MM. MÉNiER, à. Noisiel (médaille d'or), ne logent pas leurs ouvriers pour rien; mais ils leur font payer un loyer inférieur à celui qu'ils payeraient dans les villages des environs, c'est-à-dire dans des localités où l'encombrement dû à l'usine ne s'est pas encore produit. MM. Solvay, à Yarangeville (médaille d'or), ont construit 285 petites maisons; quelques-unes de ces maisons sont louées, d'autres sont données gratuitement. A Anzin (médaille d'or), 2,628 petites maisons ont été construites ou achetées, et louées ensuite à perte au personnel ouvrier. La Société minière ne tire des capitaux, qu'elle y a employés, qu'un intérêt réduit de 1 p. 0/0. MM. ScnNEiDER et G^% au Creusot (médaille d'or), ont fait élever des maisons ouvrières avec jardin : 800 au Creusot, 400 aux environs, et les ont louées de 5 à 8 francs par mois. Ces habitations sont accordées aux meilleurs ouvriers, et la demande en est considérable ; c'est une faveur appréciée. La Vieille
Montagne (médaille d'or), partout où elle a créé des établissements, en Belgique, en France, en Allemagne, en Suède, a construit des habitations pour ses ouvriers ; à Blanzy (médaille d'or), k Mariemoxt et Bascoup (Belgique) [médaille d'or] ; aux Guarbonnages de bois rr Luc (Belgique) [médaille d*or] ; à la grande blanchisserie ET teinturerie DE TuAON (médaille d*or), partout les exposants français et étrangers, dont le jury a eu à apprécier les œuvres, ont donné Texemple du désintéressement le plus remarquable et ont cherché à facilitera leurs ouvriers, par des sacrifices, le moyen de se loger dans de bonnes habitations, saines et ù bon marché.
S'il est rare de ne pas trouver des patrons disposés aux sacrifices, il est rare du moins de trouver des industriels qui, dans la location des logements offerts à leurs ouvriers, obtiennent une rémunération normale du capital immobilisé par eux dans les constructions. C'est pourtant, il faut bien s'en pénétrer, le but à atteindre. On doit se persuader, si Ton veut résoudre le problème des habitations ouvrières, que Tauvrier n'aimera sa maison que quand il l'aura payée de son argent, que quand il ne la devra à aucune charité. Efforts intéressants dans cet ordre d'idée : M. Fa- N1EN, à Lillers (médaille d'or); Van Markbn à Deift (Pays-Bas) [médaille d'argent].
Il y a aussi des maisons ouvrières individuelles
construites par des sociétés privées commerciales ou philanthropiques dans le but soit de les vendre, soit de les louer.
Au premier rang de ceux qui ont fait des efforts semblables, on trouve le fondateur des cités ouvrières de Mulhouse et Tœuvre de M. Jean Dollfus à Dornacb, entreprise avec Taide et le concours de Thabile architecte, M. Emile Muller (médaille d*or de collaborateur). Il ne faut pas oublier les maisons de M. Emile Cacheux (médaille d'or), ni celles de la Société anonyme DES habitations d'Auteuil (médaille d'or). Enfin il faut signaler le mouvement particulièrement intéressant des Bureaux de bienfaisance de Belgique, bureau DE Wavre (médaille d'argent); la Société liégeoise DES MAISONS OUVRIÈRES (médaille d'or) ; la Société havraise DES CITÉS OUVRIÈRES (médaille d'or) ; la Société
ROUENNAISE DES MAISONS A BON MARCHÉ (médaille d'OT.)
Mais, cependant, l'achat par l'ouvrier de sa petite maison par annuités a produit dans nombre de cas les plus graves inconvénients. Les ouvriers propriétaires, après être entrés en pleine possession et avoir achevé de payer la maison, ont mal usé ou ont abusé de la propriété. Il y a eu des emprunts hypothécaires, des ventes libres ou forcées, et ces alternatives ont fait passer la maison, située au milieu de maisons semblables et bien habitées, entre les mains de gens indignes, prêts à exploiter la bourse ou les vices des loca-
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laires» et introduisant, au sein môme de la petite ville des ouvriers propriétaires, tous les abus des logeurs avides : sous-location de la maison rachetée k l'ouvrier, par chambres uniques pour toute une famille; encombrement des maisons; établissement de débits de boissons, etc. Enfîn il faut aussi compter, avec la liquidation après la mort du père de famille, la vente à gros frais d'un bien devenu bien de mineurs à liciter et à partager entre plusieurs héritiers.
Aussi M. Picot a-t-il considéré comme ayant produit de meilleurs résultats la construction de maisons ouvrières, destinées non pas à être vendues par annuités, mais à être louées simplement à un prix bas, mais rémunérateur : Bureau de bienfaisance d'Anvers (médaille d'or); celui de Mons (médaille d'argent); MM. de Nayer et C'% en Belgique (médaille d*or).
Cependant il y a un genre d'efforts très différent, contraire môme à ce dernier système, puisqu'il a pour objet de rendre les ouvriers propriétaires. C'est un mouvement parti de l'initiative de ceux qui veulent se loger. Ils forment des sociétés immobilières facilitant à leurs actionnaires l'acquisition de petites maisons : Immobilière namuroise (médaille d'argent); Société édificatrice de maisons ouvièhes de Milan (médaille d'or).
La Société aùlanaise a donné l'impulsion à cette combinaison non seulement dans le nord de la pé-
ninsule, mais dans toute l'Italie, où, de 1883 à 1889, il s'est formé plus de soixante-neuf sociétés de ce genre, composées de plus de 9,000 actionnaires et possédant un capital de plus de 20 millions de francs.
Les sociétés, dont je parle, font déjà beaucoup de bien et peuvent en faire encore plus dans l'avenir sous toutes sortes de formes. Il peut paraître contradictoire de parler du bien que font des sociétés immobilières en rendant les ouvriers propriétaires, après avoir constaté que les sociétés patronales, philanthropiques et autres ont eu raison d'abandonner le système de vente par annuités de leurs maisons ouvrières.
C'est que, dans les questions sociales, la contradiction apparaît à chaque pas, par la raison que des solutions différentes, opposées, contradictoires même, sont nécessaires pour pourvoir à des nécessités, qui paraissent identiques, mais qui ne le sont pas, par Tunique raison qu'elles naissent de situations ou de sentiments divers.
Un ouvrier ne peut pas utilement devenir propriétaire sans qu'il s'ensuive pour lui beaucoup de difficultés ultérieures, auxquelles nous avons fait allusion, et que M. Picot a très complètement analysées. La conséquence à en tirer n'est pas que Taccès de la propriété doive lui être interdit, mais qu'il faut absolument que son initiative demeure entière,
afin de ne pouvoir jamais faire tomber, ni sur une personne autre que lui, ni sur une action étrangère 'quelconque, la responsabilité de la résolution qu'il aura prise.
Placer ses épargnes en une petite maison, ce n*est pas pour l'ouvrier la même chose que de subir une retenue au profit d'un étranger, pour devenir propriétaire de la maison qu*il habite.
On a bien vu en Angleterre ce que ces sentiments, CCS points de vue moraux et intérieurs différents, ont produit. Les sociétés de construction de Londres ont été obligées de renoncer au système de la vente par annuités, et font encore aujourd'hui les plus grands efforts pour rentrer dans la propriété des petites maisons qu'elles ont autrefois aliénées. Cependant, dans cette même Angleterre, les sociétés de maisons ouvrières, qui ont eu le plus de succès, sont justement des sociétés fondées pour l'acquisition, par les ouvriers, de petites habitations de famille. Il y a, en effet, toute une catégorie d'institutions immobilières qu'on appelle les Building societies, qui se sont répandues dans le pays. On en compte plus de 2,000 dans le nord de l'Angleterre, avec plus de 500,000 membres actifs et un capital dépassant 1 milliard de francs. Ce sont de véritables caisses d'épargne dont les dépôts ne sont retirés que pour être employés à faire le premier versement sur le prix d'acquisition d'une
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maison. Tant que le déposant est en cours de cotisa^ lion et que son avoir n*a pas atteint un montant déterminé, il reste un simple préteur, et son petit fonds s'accrott des intérêts des prêts hypothécaires consentis sur son argent par la Building society à d^autres sociétaires. Quand il possède à son compte de quoi faire le premier versement du prix d'une petite maison, il transforme son dépôt en une maison, dont il devient propriétaire, et dont il doit le reste du prix emprunté par lui à la société sur les dépôts en formation de ceux des membres de la société qui sont moins avancés que lui dans leurs épargnes. C'est un type parfait de caisse d'épargne immobilière, et ces institutions ont rendu et rendent encore les plus grands services, dans certaines localités, à des populations disposées à s'en servir. Les Building societies anglaises n*ont pas exposé, mais on peut dire qu'elles ont leurs analogues dans certaines combinaisons, qui commencent à se produire en France.
C'est encore le même principe, c'est-à-dire l'affaire faite sur l'initiative ouvrière, qui trouve son application dans les prêts hypothécaires, consentis par des patrons à leurs ouvriers dans le but de leur faciliter l'acquisition d'une maison. M. Picot explique d'une façon très pittoresque la situation réciproque du patron et de l'ouvrier au moment où ce système nait et entre en opération. « Pendant, dit-il, que le patron faisait des
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sacrifices importants pour élever des maisons, un effort spontané des ouvriers se produisait sous la forme la plus simple. Le père de famille venait trouver le chef d'industrie et lui tenait ce langage : « Je travaille chez vous depuis plusieurs années; ma famille s'aug* mente. Je veux la loger. J'ai acheté un champ qui m'a coûté 50 ou 100 francs; avec une petite somme je pourrais construire à ma guise une maisonnette. Elle ne me coûtera pas cher. J'ai de bons bras, mon frère est maçon, mon oncle charpentier; pour acheter des matériaux, il me suffit d'une faible avance. Prêtez-moi 700 ou 800 francs et je pourrai m'en tirer. » C'est pour répondre à des demandes semblables que les sociétés dont il a déjà été question, Thaon, Mariemont, Blanzy, la Vieille-Montagne, Anzin, le Creusot, ont constitué un fonds d'avance qui leur sert à faire des prêts de cette nature à. leurs ouvriers. Mais après le^ maisons individuelles, il a bien fallu dans les villes en venir aux maisons collectives. C'est peut-être dans cet ordre d'idées qu'on a dépensé, et on a réussi, le plus d'activité d'esprit et le plus d'ingéniosité. C'était, en effet, difficile; il fallait d'abord trouver un type de maison où les ouvriers fussent logés à côté les uns des autres, tout en étant isolés et chacun d'eux restant bien maître chez soi. La cité ouvrière, telle qu'on l'avait conçue autrefois, était un bâtiment qui tenait de la caserne, de la maison de
santé et de la prison. L'ouvrier 8*y sentait surveillé ; il était comme en observation et ne se trouvait pas libre, et il se disait qu*il n'avait pas de chez-lui, quoiqu'il eût un logement particulier. Il a fallu des an* nées et des années de réflexions, de combinaisons, de travaux, pour trouver une solution satisfaisante. On peut dire aujourd'hui qu'elle a été trouvée ; des types excellents ont été imaginés et, ce qui vaut mieux, réalisés; ils réunissent les avantages de la maison collective, au point de vue du prix de chaque logement — car la maison individuelle est d'un prix tout à fait inabordable dans les grandes villes — et les avantages de la maison individuelle, où chaque logement constitue un chez-soi véritable et, 09 peut dire, absolu. L'honneur de la solution revient avant tout aux sociétés anglaises, telles que TImproved iNDUSTRiAL DW£LLiNGs C®, de Loudrcs (grand prix), et à son fondateur, sir Sydney Waterloo (médaille d'or), et telles que le conseil du Mansion housCy pour les habitations de pauvres (Mansion house Coungil, grand prix]. Ce n'était pas tout cependant que de savoir construire des maisons ouvrières saines et agréables, il fallait encore pouvoir les louer dans des conditions de prix qui satisfassent les ouvriers auxquels elles étaient destinées. Pour y arriver, il était nécessaire de ne demander qu'un prix très bas de location, tout en faisant une afiaire qui pût se suffire à elle-même*
Tant qu'on ne peut pas faire de la construction et de la location des maisons ouvrières une opération raisonnable de placement, on n*a rien fait pour avancer la solution du problème. La charité, l'État, les communes peuvent bien donner, à titre de subvention, quelques centaines de mille francs pour construire des maisons sans rien attendre en retour. Il pourra en résulter le succès d'une maison, d'une société de maisons ouvrières. Quelques ouvriers, une centaine, plusieurs, beaucoup de centaines de ménages auront été pourvus, mais la masse n*aura pas été touchée; il y aura eu de simples exceptions. La bonne affaire, le bon placement au contraire, assurera le succès de centaines et de milliers de constructions ouvrières et permettra de rendre à la classe entière des travailleurs le service de la loger sainement et à bon compte, de lui assurer l'incomparable satisfaction du foyer domestique. Seule l'affaire entraînera les capitaux sans limite pour ainsi dire, c'est-à-dire jusqu'au bout des besoins qui se révéleront. La charité, la subvention ont des bornes; le bon placement napas de bornes; il appelle l'infinité des capitaux. Or, le bon placement est possible. Un grand nombre d'essais de ce genre ont été tentés et ont réussi. C'est aujourd'hui un fait acquis, M. Picot le constate: Caisse d'épargne des Bouches-du-Rhonb (médaille d'or) ; Société dss logements économiques de Lyon (médaille
d or) ; Société philanthropique de Paris (médaille d'or)» M. Picot read un compte détaillé de ces sortes dV pératioQS et montre comment on peut faire un placement solide et suffisamment rémunérateur, tout en offrant de bons et sains logements à un prix raisonnablement bas aux travailleurs ; il faut lire avec soin toutes les preuves de raisonnement et de fait qu'il a accumulées dans son travail.
La conclusion du rapporteur spécial est que, pour résoudre la question des logements ouvriers, il faut renoncer systématiquement à demander des secours d'argent au budget de l'État ou à celui des communes. L'immixtion des pouvoirs publics dans des opérations immobilières de ce genre constituerait une concurrence, dont la conséquence serait d'arrêter les entreprises particulières, et réendormirait Tinitiative privée qui se manifeste aujourd'hui de toutes parts.
Mais on peut demander à TÉtat autre chose que de Targent pour aider à l'amélioration des logements ouvriers. D'abord, l'État peut constater des faits et vérifier l'étendue du mal dans les villes où l'encombrement s'est produit et où l'assainissement est nécessaire. L'enquête et la statistique sont du ressort de l'État. La commission d'enquête anglaise de 1883, où siégeaient le prince de Galles, le cardinal Manning, lord Salisbury et M. Goschen, et la commission d'en-
ECONOMIE SOGULE. Ul
quête belge nommée le 15 avril 1886 et qui a fonctionné avec beaucoup de zèle et d'autorité, ont montré à quel point, pour susciter Tinîtiative privée, il est utile de faire connaître au public les faits, c'està-dire le mal auquel il faut porter remède. Si Ton institue en France un bureau du travail, analogue à celui des États-Unis, on pourra donner à cette institution purement statistique la mission de recueillir, à chaque moment de notre histoire sociale, des documents précis et des renseignements authentiques sur Tétat actuel des logements ouvriers, sur leur mode de construction, leur hygiène, le système de location, la formation des sociétés immobilières, les succès et les échecs des diverses combinaisons tentées. On pourra, par des investigations de ce genre, faire à la fois l'éducation de la population ouvrière et celle des hommes dévoués qui tiennent à honneur de satisfaire aux besoins justement établis des travailleurs par des moyens de liberté; et cela sans avoir recours à des lois qu'on peut appeler aussi bien des lois d'oppression que des lois de protection. Les investigations particulières ne suffisent pas pour atteindre ces résultats, et cependant les recherches de quelques sociétés privées ont fait faire des pas de géants à la question qui nous occupe, il ne faut pas l'oublier :
SoaÉTÉ INTERNATIONALE DES ÉTUDES PRATIQUES d'ÉCONO-
MiE SOGULE (médaille d'or).
3i8 ÉCONOMIE SOCIALE.
L'État peut faire encore autre chose que Téducation du pays par des statistiques et des enquêtes.
11 peut faciliter Taccès de la propriété aux ouvriers et la liquidation de leurs petites successions, en débarrassant rétablissement et Tacquisition d'entraves dures et en diminuant notamment les frais de vente des biens d'un père de famille décédé, qui a laissé après lui une veuve et des enfants mineurs. « Que Timmeuble vaille 3,000 francs, dit M. Picot, le partage el la vente en justice absorbent plus de 800 irancs. Quelques mois après la mort du père de famille, nous retrouverons la veuve chassée de la maison, que ses économies avaient contribué à acquérir et la famille n'aura retiré comme seule épave que les deux tiers de l'épargne accumulée. »
IL faut aussi que l'Etat établisse solidement, comme sur une base permanente, le foyer domestique. Il peut le faire par des lois qui ne soient pas contraires à la justice. Les États-Unis y sont arrivés en mettant la maison habitée par le chef de famille et par les siens {komestead), ainsi que certaines portions de terre qui l'entourent, s'il vit à la campagne, à l'abri de toute saisie, jusqu'à concurrence d'une étendue déterminée et d'une certaine valeur.
11 faut enfin, dans les pays où, comme en France, les caisses d'épargne ne peuvent pas faire librement le placement de leurs fonds, qu'où trouve le moyen
de faire servir soit ce qu'on appelle la fortune personnelle des caisses d'épargne, comme on Ta fait à Lyon et à Marseille, soit même une partie de leurs fonds de dépôts, à la construction de maisons ouvrières. On peut y arriver par des prêts hypothécaires ou par des participations à des sociétés immobilières analogues à celles, dont M. Picot a donné le modèle dans son rapport.
A rÉlat, on doit demander de préparer des lois de protection et de liberté ; aux particuliers, industriels ou autres, de remplir leur devoir social, non pas en faisant aux ouvriers mal logés la charité d'une habitation, mais en leur offrant des combinaisons honorables au moyen desquelles, sans que ni les uns ni les autres n'aient rien sacrifié de leurs intérêts, il paisse s'établir entre eux des rapports de cordialité et de paix.