CERCLES D'OUVRIERS — SOCIÉTÉS POPULAIRES
Nombre d'exposants 99
Nombre de récom- i aux exposants 94
penses ( aux collaborateurs 29
Grands prix 2
/ d'or i8
Médailles < d'argent 43
Mentions honorables 10
!d'or 3
d argent 10 4
de bronze 16
M. E.-O. Lami, rapporteur spécial de la section XII, a divisé son rapport en trois parties : la première est consacrée aux cercles ouvriers, bibliothèques populaires et institutions qui s'en rapprochent; la seconde, aux sociétés de tir et de gymnastique; la troisième, aux sociétés musicales.
Toutes ces institutions ont ce caractère commun de fournir aux travailleurs les moyens de se reposer dans des distractions agréables et utiles, de se détendre en s'instruisant, de passer d'une occupation qui fatigue l'esprit et le corps, parce qu'elle les attache
à une même préoccupation et à un même ouvrage, à une occupation, qui délasse au contraire Tesprit et le corps, parce qu*elle leur donne une liberté de pensée et de mouvement, que ne comportent pas les travaux de l'atelier ou du bureau. Les institutions les plus élevées dans Tordre moral sont les cercles ouvriers. Ce sont les sociétés qui, jugées par M. Lami dans son chapitre i®% ont recueilli les deux grands prix attribués à la section XII.
Le premier de ces deux grands prix a été décerné à
rUmON CENTRALE DES CERCLES ET INSTITUTIONS POPULAIRES
DE Londres ( Worhing mens club and inslitute Union) ; le second au Cercle mulhousien.
L'Union centrale des cercles et institutions populaires de Londres est une fédération de ces cercles ouvriers qui ont pris en Angleterre depuis trente ans un si heureux développement. M. Lami nous dit que c'est en 1858 que le premier de ces cercles a été ouvert à Manchester. Les ouvriers et leur famille y ont trouvé pour la première fois des salles de lecture, de jeux et de gymnastique. Mais Tidée qui a présidé à sa fondation était cependant plus ancienne, et Ton peut dire que Forigine en remonte aux Mechanical institutions , patronnées dès 1825 par lord Brougham, et dont le but était d'ouvrir des cours, de faire des lectures et d'entretenir les ouvriers de sujets variés dans des conférences pratiques.
352 ÉGONOxMIE SOCIALE.
Comme toutes les sociétés populaires, quand leur nombre s'accroît, les cercles ouvriers ont éprouvé le besoin de s'unir; c'est de ce besoin qu'est née la belle institution de TUnion centrale à la tête de laquelle nous trouvons M. Hodgson Pratt.
Les trois cent quarante-cinq cercles affiliés à rUnion sont indépendants les uns des autres; ils s'administrent chacun à sa manière. Les uns sont de petites réunions de village, le plus souvent établies par les pasteurs et patronnés par les grands propriétaires du lieu. M''* Hollond, en faisant la description de la vie de village en Angleterre dans le livre charmant qu'elle a publié en 1862, a montré les services que rendent ces petits clubs; les autres sont de vastes associations urbaines établies dans des centres populaires, ayant des revenus réguliers et se suffisant h elles-mêmes par le produit des cotisations de leurs membres.
M. Lami nous apprend que, sur 100 cercles affiliés à l'Union centrale, 71 s'occupent des besoins de la famille et de l'amélioration du sort de leurs membres, sans se préoccuper de la politique, et 29 se rattachent aux deux grands partis politiques, qui divisent l'Angleterre en conservateurs et en libéraux.
L'Union centrale sert de lien à tous les cercles qui lui sont affiliés, quelle que soit leur vue politique, et, pour y arriver, elle se place absolument en dehors de
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la politique qui est comme exclue de ses préoccupations. Elle se contente de propager, autant qu'elle le peut, ridée des cercles ou clubs populaires et de leur fournir les moyens de s*aider les uns les autres. Sa bibliothèque, composée de 6,000 volumes, est à la disposition des membres de tous les cercles affiliés. Un tiers du nombre de ces volumes forme un fonds à consulter. Les deux autres tiers réunis par groupes de trente sont renfermés dans des caisses spéciales et circulent, formant ainsi une bibliothèque ambulante fort appréciée des petits cercles ruraux.
Pour avoir une idée complète du Working men's club Union, il faut lire non seulement le rapport de M. Lami, mais encore Texcellent rapport fait, au Congrès des cercles populaires tenu à Paris les II et 12 juillet 1889, par M. G. -M. Limousin qui a été avec M. Lami, Tun des organisateurs de la section XII.
Le second grand prix a été décerné au Cercle mulhousien fondé en 1870 par la Société industrielle de Mulhouse, grâce à la libéralité de M. Jules Siegfried, et ouvert en 1872 seulement.
Rien n*était plus admirable que celte institution,
qui n*a malheureusement vécu que quinze ans. Elle a
fait beaucoup de bien et elle aurait continué à en
faire, si elle n'avait succombé, comme un grand nom»
bre d*œuvres alsaciennes d'initiative privée, sous la
pression envahissante et déOante du socialisme d*État de rAllemagne prussienne.
Le Cercle mulhousien était installé dans un vaste bâtiment contenant des salles de réunion, de lecture, de gymnastique, avec une bibliothèque de 3,000 volumes et de grandes cours de jeux. Les ouvriers et les patrons s'y rencontraient dans un parc où, pendant Tété, se donnaient des fêtes champêtres.
M. Lamî raconte que, le jour de Noël, il y était offert une fête aux vieillards indigents de la ville. On donnait à trois cents vieux ouvriers, dont le plus jeune avait soixante-dix ans, un diner servi par les femmes et les filles des grands industriels de Mulhouse.
Jamais organisation d'initiative patronale et ouvrière n'a fourni plus de preuves, pendant les quinze années que le Cercle mulhousien a existé, de ce que peut faire, pour Tamélioration morale et matérielle des travailleurs, T union intime des patrons et des ouvriers, quand, au lieu de sentiments d'envie chez les uns et de lucre chez les autres, régnent entre tous la confiance et l'amour désintéressé. Les patrons, tout en restant présents et en quelque sorte toujours là, avaient pris soin de mettre à leur intervention la plus grande discrétion. « Les travailleurs de condi« tion modeste étaient Télément généralement dominant, a dit M. Gustave Faure, dans sa communication
au Congrès, et la mulliplicité du genre des récréations permettait à la classe des patrons de se réserver pour certaines circonstances, et de ne pas être une gène dans les réunions où il était à désirer que les ouvriers et leur famille se sentissent entièrement à leur aise. »
M. Siegfried a voulu transporter en France, au Havre, le Cercle mulhousien, et il y a fondé sur le même modèle un cercle qui a pris le nom de « cercle Franklin ». M. Lami reproduit quelques parties du discours d*inauguration du fondateur qui voulait faire servir le cercle ouvrier du Havre à développer le sentiment d*indépendance morale et de libéralisme désintéressé, qui fait le vrai citoyen, et il rappelle les belles paroles que M. Jules Simon répondit à M. J. Siegfried, quand, se tournant vers l'auditoire presque entièrement composé d'ouvriers, il ajoutait : a Ce n'est pas tout, leur disait-il, d'être libre par la loi, si l'on n'est pas libre par l'esprit. Ce n'est pas tout d'avoir le droit à Tégalité, si l'on n'a pas les capacités que l'égalité suppose et que procure la culture intellectuelle. Ce n'est pas tout d'être en République, si l'on n*a pas l'austérité des mœurs républicaines. Ce n'est pas tout d'avoir conquis la liberté de conscience, si l'on ne se sert de celte liberté que pour bannir de son cœur toute croyance ou pour dominer la conscience des autres. Ah I c'est une grande chose que
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d'être libre, à la condition de savoir être libre. » Le cercle ouvrier du Havre n'a pas eu malheureusement tout le succès qu'il méritait. Il a rendu des services ; il en rend encore, mais il n'a produit ni les ré^l'tats du Working tMn's club, ni ceux du Cercle dé la Société industrielle de Mulhouse. On y organise cependant encore des réunions, qui favorisent le rapprochement des différentes classes de la Société et procurent en même temps des récréations honnêtes à ceux qui ne sont que trop souvent privés de toute récréation.
Les cercles ouvriers belges sont intéressants, mais ils ont des formes très variées, et les membres qui les composent en ont fait souvent des instruments très actifs de propagande socialiste et politique. La Société Les sans noms non sans cœur^ de Gand, a été honorée d'une médaille d'or. C'est une association fondée pour pratiquer l'assistance charitable, l'intelligente et fraternelle répartition de secours à ceux qui souffrent d'accidents, de maladies, de chômage ; elle se rattache aux cercles populaires en ce qu'elle organise des fêtes, des concerts, des bals, des tombolas, deà cavalcades, etc.
Mais ce qui rentre bien plus dans le programme de la section XII, ce sont les sociétés catholiques, véritables confréries, et les cercles de jeunes ouvriers. Malheureusement, un petit nombre de ces institntions
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seulement avaient envoyé leurs documents à TEx position, et nous ne les avons connues à TEsplanade des Invalides que par le travail de M. Gillon, publié avec les autres rapports sur TÉconomie sociale par le commissariat général de la Belgique, et auxquels il a été décerné un grand prix hors sections.
Nous avons constaté plus haut que les cercles ouvriers ne semblaient pas réussir en France aussi bien qu*en Angleterre ou en Belgique, mais on peut dire que la raison de leur petit nombre est qu'ils ont pris en France une autre forme, et particulièrement celle des bibliothèques populaires. Nous avons admiré à FExposition et récompensé la Bibliothèque popu- LAmE DE Versailles, qui a eu Thonneur d*étre présidée par M. Ed. Charton, et la Société Franklin, pour la propagation des bibliothèques populaires. Ces deux institutions ont obtenu chacune une médaille d*or.
Les cercles, qui paraissent s être le plus développés en France dans la forme anglaise, sont des sociétés dont les membres sont unis entre eux par un lien religieux. Telle est TUnion chrétienne des jeunes GENS DE Paris, qui est une des branches de la vaste association, dont le siège social est à Genève, et à laquelle il a été décerné une médaille d*or, et tels sont encore les cercles catholiques dont un des plus ardents promoteurs est M. de Mun. Les cercles catholiques n'avaient pas exposé, et peut-être vaut-il mieux qu'il en
ait été ainsi, car ils constituent avant tout une œuvre de propagande catholique, qui ne rentrait que très indirectement dans notre programme. L*œuvre des cercles catholiques poursuit, a dit M. de Mun, la glorieuse tradition des confréries ouvrières du moyen âge, et on ne peut en faire partie que si Ton est un catholique pratiquant. M. Puaux, dans le rapport qu*il a fait au congrès des cercles ouvriers, caractérise en ces termes les cercles catholiques : « Si Ton considère enfin que les créateurs de Tœuvre parlent des cercles comme de véritables séminaires ouvriers où se forme la race humaine du Christ qui doit marcher à Tassant de la Révolution et engager avec elle une lutte à br&s-le-corps et mortelle, on sera amené à penser que le caractère politique et militaire de cette association ne permet pas de la considérer comme se rattachant à l'œuvre sociale des cercles populaires. »
Les deuxième et troisième chapitres du rapport de M. Lamî traitent des sociétés de tir, de gymnastique, et de musique chorale ou instrumentale. Les exposants sont très nombreux, et si toutes les sociétés françaises de cette nature avaient pris part à TExposition, ils auraient dépassé en nombre tous les exposants réunis des quinze autres sections.
Les sociétés de tir et de gymnastique ont une origine patriotique récente; elles sont un des modes de régénération physique dont la jeunesse française a
pris la courageuse loitiative, et elles concourent à remettre en honneur ce qu*on a appelé l'éducatioq athlétique. Les sociétés chorales et instrumentales, les orphéons, les fanfares et les harmonies sont plus anciennes. Le Conseil municipal de Paris les a beaucoup encouragées depuis plus de quarante ans. Ellles se sont répandues d'abord dans les différents quartiers des grandes villes, puis dans les petites et enfin aujourd'hui jusque dans les plus petits villages. L*étude des morceaux k exécuter, les répétitions fréquentes sont des occasions de se réunir ailleurs que dans les lieux ou il ne faut pas aller» sans compter que le goût de la musique est un goût distingué, dont l'action sur les mœurs est excellente. Il ne faut pas oublier non plus que, réunis pour se procurer une distraction innocente, les membres des sociétés musicales constituent le noyau naturelde toutes sortes de sociétés mutuelles de secours et de prévoyance.
Ce qu'on a pu reprocher à ces deux ordres de sociétés, c'est, pour les sociétés de gymnastique, d'avoir été quelquefois entraînées à faire de la politique ar* dente; mais c'est l'inconvénient de toutes les grandes associations populaires. Quand les jeunes gens sont ensemble et nombreux, ils s'occupent de ce qui les passionne, et la politique a, en France, des côtés où il est bien difficile d'empêcher que la passion ne trouve pas sa place.
360 ^NOMI^ aOClALK.
Pour les sociétés mi^sicales, l'écueil est lu. multiplicité des concours, des déplacemçnis» «ocouragés dans l§a environs d^s giraudes villes parlesmunÂcipaUlés qui y voieujt ,up^ occasion de fôte3> non seulemeiH agré^fesj m^ia . profitables aux habitants des com^ ' jodunes, où le concours a lieu. Les débitants de boidr sons ne sont pas les dernier^ i^ s'en ri^uir.
Mais ce sont là des misères inhérentes à tout ce qui est mouvement et .^ la nécessité de. faire succéder au travail sédentaire des villes Tactivîté des courses de campagne; c>stf aprèts tout» ujie excitation fortî- Aaniede Tesprik^ du corps que celle qui nait de ces réunions encoimmun^ de ces promenades où les jeunes (pens môles les uns aux autrea oublient dans une détente générale les difficultés et les tristesses d nne vi» enfermée toute la semaine dans les prisons du travail quotidien.
Pour les sociétés de tir et de gymnastique, le jury a décerné 2 médailles d*or, 9 d'argent, 6 de bronze et une mention honorable ; plus 3 médailles de collabo* rateurs, 2 d'argent et i de bronze.
Pour les sociétés musicales, il a décerné 8 médail* les d'or, 24 d'argent, 13 de bronze et 8 mentions honorables; plus 18 médailles de collaborateurs, dont 6 d'argent et 12 de bronze. M. Lami donpe sur les sociétés primées des détails intéressants.
Si l'on jette un regard d'ensemble sur les institu-
lions comprises dans la section XII, on croit tout d*abord entrevoir que les pins élevées d'entre elles, au point.de vue moral et intellectuel, les Cercles ouvriers, ont nn caractère plus familial en Angleterre, plus politique en Belgique et plus littéraire en France; mais ce serait une vue incomplète des institutions des trois pays et nne manière inexacte de les caractériser.
Les ouvriers qui sont, en Angleterre et en Belgique, membres des cercles, font, en France, partie des syndicats ouvriers, des sociétés de gymnastique, de& sociétés musicales, et satisfont en somme aux mêmes besoins de santé morale et physique par des modes différents, moins perfectionnés peut«ôtre chez nous que chez nos voisins, parce qu'ils sont depuis moins longtemps pratiqués, et que nos ouvriers ne sont pas habitués depuis un aussi grand nombre d'années à être libres et à soufllrir que tout le monde soit comm& eux.