INSTITUTIONS PATRONALES
Nombre d'exposants 80
Nombre de récom- ( aux exposants 78
penses f aux collaborateurs 33
Grands prix 8
id'or 40
d'argent 19
de bronze 9
Mentions honorables 2
Id'or 6
d argent 24
de bronze 3
La section XIV a reçu des documents de 80 exposants différents et a attribué des récompenses à 78 d*entre eux; c'est que, dans cette section plus encore que dans aucune autre, le jugement préalable du comité d'organisation s'est exercé largement. On a voulu réunir les types les meilleurs, obtenir la description la plus détaillée des efforts les mieux entendus d'un certain nombre de patrons intelligents en faveur de leurs ouvriers. On a cherché ce qui était le plus intéressant à faire connaître au grand public ; on a dressé en quelque sorte à l'avance la liste des chefs d'in-
dustrie qui avaient le plus complètement rempli leurs devoirs vis-à-vis de leur personnel. On a demandé enfin à ceux, dont les noms avaient été ainsi choisis, des notices, des tableaux, des graphiques, des détails financiers, techniques et moraux sur Torganisation, le mode de fonctionnement et les résultats des institutions diverses qu'ils avaient créées en faveur de leurs ouvriers. Aussi, quand le jury a été mis eu présence de cette masse considérable de renseignements et de documents, a-t-il été obligé de reconnaître que le comité d'organisation avait bien fait ce qu'il avait eu à faire; que les emplacements réservés pour cette section dans les galeries de l'Esplanade des Invalides avaient été affectés très judicieusement à ceux qui pouvaient le plus utilement les occuper, et que la liste des maisons sollicitées de venir à l'Exposition devait en conséquence être transformée, pour ainsi dire naturellement, en une liste de récompenses. Il n'y avait plus à faire qu'un classement par ordre d'intérêt ou de mérite : 8 exposants ont été placés en tète avec un grand prix pour chacun d'eux ; 70 ont été placés à la suite, 40 avec une médaille d'or, 19 avec une médaille d'argent, 9 avec une médaiUe de bronze et 2 avec une mention honorable. Le jury a récompensé en outre 33 collaborateurs : la valeur des institutions patronales dépend beaucoup de celle des patrons fondateurs qui les entretiennent, les admi-
nîslrent ou les foat administrer par leurs ouvriers.
9 médailles ont été décernées, à titre de collaborateurs, à des agents appartenant aux 8 sociétés qui se sont partagé les grands prix.
Sur les 8 grands prix, il y en a eu deux pour des Belges : la Société anonyme des cuarbonnages de Mariemont ET Bascoup, et la Société des mines et fonderies de ZINC DE LA YiEiLLE-MoNTAGNE, à, Chenoy ; encore la Yieiile-Montagne a-t-elle un certain nombre d'établissements en France.
Ce qui caractérise Texposition de la section XIV et rend très difficile d'en tirer une impression et comme une conclusion générale, c'est Textréme variété des documents que les exposants y avaient placés sous les yeux du public. On ne peut se rendre compte des opérations du jury et de la valeur de son jugement qu*en se livrant à soixante-dix-huit études particulières de soixante-dix -huit expositions individuelles. M. Cheysson devait donc donner à son rapport une forme toute indiquée. 11 ne pouvait faire revivre la section XIY pour ses lecteurs, et justifier les décisions du jury, que par une suite de monographies. Ces monographies ou notices, il faut les lire d'un bout à l'autre avec soin, si Ton veut se mettre en présence de la vie réelle des patrons et des ouvriers dont TExposition s'est occupée, et si Ton veut apprécier en connaissance
de cause la yaleur des efforts qu'ils ont faits et dont leur personnel a profité.
II se dégage pourtant deux faits principaux de la lecture de ces monographies, ou, si Ton veut, deux conclusions générales du rapport de la section XIY. Le premier de ces deux faits, c'est que les grands industriels ont la conscience de plus en plus nette de leur devoir et de leur responsabilité, et qu'ils ont reconnu Tharmonie naturelle, qui existe enlre leur intérêt industriel et celui des ouvriers dont ils s'efforcent d'améliorer la situation. Le second fait est apparu dans cette section comme dans d'autres, particulièrement dans la II* (rapport de M. Charles Robert) et dans la XI" (rapport de M. G. Picot). L'institution patronale ne produit pas son entier effet, quand elle semble avoir pour objet une simple distribution en nature, appliquée aux besoins de l'ouvrier en sus du salaire, ou quand elle conserve la forme d'une œuvre de charité. La paix sociale semble s'être plus solidement établie, et avoir le plus gagné de terrain le. où elle s'est le plus décentralisée, pour devenir, en quelque sorte, Tœuvre personnelle de chacun des travailleurs. On peut constater ce résultat en étudiant le premier de nos grands prix, celui qui a été décerné aux Mines de Blanzy. Les chefs de ce grand établissement ont eu l'heureuse fortune de
réveiller une initiative individuelle endormie, de pro-
ûter de ce réveil pour grouper des individus, de les préparer, pour ainsi dire, à devenir leurs successeurs dans la direction des œuvres sociales qu'ils avalent fondées, de s'effacer et d'affranchir, en s*effaçant, leurs ouvriers de toute contrainte pour tout ce qui regarde leur développement intellectuel et moral et raccomplissement de leurs devoirs, toutes les fois qu'ils sont hors de Tusine, et qu*ils n'ont plus à s'adonner à leurs travaux professionnels.
Nous nous trouverions, si nous énumérîons les différents efforts de la Compagnie des mines de Blanzy, en face de faits qui se rattachent à d'autres sections, à celles de la participation aux bénéfices, des secours mutuels, des caisses d'épargne, des retraites, des habitations ouvrières; mais c'est dans la section XIV qu'on peut juger de l'effet que produit l'ensemble de tous ces efforts.
« Les institutions patronales qui appartiennent à la section XIV, disait le Directeur général de l'Exposition dans le questionnaire de cette section, seront en môme temps, aux termes de l'article 5 de l'arrêté d'organisation du 9 juin 1887, indiquées aux catalogues des diverses sections auxquelles, par leur nature, elles peuvent se rattacher. Elles figureront donc à la fois à l'état de dissémination individuelle dans leurs sections respectives, et à l'état de groupement dans la section XIV. En somme, cette section est un cadre où
38i ECONOMIE SOCIALE.
les chefs d*exploitalion peuvent grouper leurs efforls en Yue d'améliorer la situation matérielle et morale de leurs coopérateurs, et de mieux établir la solidarité entre les facteurs de la production. Pour mettre la Commission à même d'apprécier ces efforts, il ne suffirait pas de lui en présenter la description môme détaillée. En effet, si bien conçues qu'elles puissent être, ces institutions patronales ont encore besoin, pour réussir, d'être exactement adaptées au milieu et prudemment appliquées. Aussi, avant de décrire les institutions établies en faveur de leur personnel, les patrons, auxquels s'adresse la section XIV, devront-ils définir, au préalable, le milieu et les généralités de leur exploitation. Viendront ensuite ces institutions elles-mêmes avec leurs détails statistiques, techniques et financiers; enOn, leurs effets dans les différentes directions où il sera possible d*en rechercher et d'en mesurer l'influence. »
Dans aucune autre section, les exposants n'ont mieux ni plus complètement suivi les instructions de la Direction générale, et du Comité d'organisation, que dans la section XIV, et l'on peut s'en assurer en lisant les notices de M. Cheysson, et notamment celles qui se rapportent aux huit grands prix, c'est-à-dire à la Compagnie des houillères et mines de Blanzy; aux grands magasins du Bon Marché de Paris; à la Compagnie des mu^es d'Anzin ; à la Cristallerie de
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Baccarat; au Creusot; aux Charbonnages de Marie* MONT et de Bascoup; à la Maison Alf. Mame et fils de Tours; à la Vieille-Montagne.
Nous ne ferons pas entrer dans le rapport général le détail des institutions : on le trouvera dans le rapport spécial et dans les notices ; nous en étudierons seulement quelques-unes, et, avant tout, celles qui fonctionnent à la Compagnie des houillères de Blanzy.
La Compagnie de Blanzy emploie une véritable armée d'ouvriers; elle possède à peu près 1,000 logements avec jardin, répartis dans près de 450 bâtiments différents. Elle les met à la disposition des ouvriers, de préférence aux ouvriers du fond, moyennant un loyer de 4 fr. 50 à 6 francs par mois, prix audessous de la valeur réelle, car il ne représente guère que rimpôt et les frais d'entretien.
Les sous-locations sont interdites; il est défendu de vendre dans les logements de la Compagnie des boissons alcooliques. Le logement est comme une sorte de gratification accordée à ceux dont on est satisfait, ou qui ont concouru par une longue et utile collaboration à la prospérité de l'entreprise. La Compagnie ne se borne point, d'ailleurs, à cet effort; elle fait sinon plus, du moins peut-être mieux; elle avance de petits capitaux aux ouvriers qui veulent bâtir, qui possèdent des emplacements ou qui veulent en acheter soit
386 ÉCONOMIE SOCIALS.
en s^adressant à la Compagnie elle-mômei soîi en ^'adressant à des propriétaires particuliers. Les avances faites poqr cet objet sont remboursables en dix annuités. Elles se sont élevées de 1886 à 1889 aux chiffres suivants : 16,356 francs, 28,879 francs, 46,032 francs et 62^392 francs. Le nombre d'ouvriers, qui ont fait des emprunts, a été, dans les quatre années dont nous venons de parler, de 225, de 318, de 477 et de 595. Plusieurs villages, composés de maisons appartenant aux ouvriers, se sont ainsi fondés dans les environs de Monceau. A la lin de 1888, il existait 1,079 ouvriers chefs de famille, habitant une maison, dont ils étaient propriétaires. Autres exemples d'initiatives individuelles suscitées par la Compagnie : il s'est formé une vingtaine d'associations ouvrières, auxquelles la Compagnie donne des subventions, mais sans se mêler de la gestion de leurs affaires. Une de ces sociétés, la Prudence ^ a institué deux caisses d'épargne : la première, pour ses sociétaires, servant un intérêt minimum de 3 1/2 p. 100, et la seconde, la Tirelire, pour les enfants des écoles et les jeunes gens des associations ; la Tirelire est garantie par la Compagnie et paye 4 p. iOO d'intérêt à ses déposants. Ces deux caisses d'épargne emploient une moitié des fonds, qui leur sont déposés, en valeurs à lois, et l'autre moitié en versements en compte courant à la Prudence^ qui les utilise pour ses opérations. La Pru-
dence avait originairement pour but de faire l'éducation économique de ses sociétaires, de faciliter les placements de leurs économies, et en général de se charger de toutes leurs petites affaires, de les défendre contre les usuriers et les agents d'affaires, etc.. C'était une agence et aussi une société de crédit mutuel, car elle faisait des prêts et n'avait pas d'autres clients que ses propres membres; elle est devenue petit à petit une vraie banque, elle fait le service de douze boulangeries coopératives, dont les affaires sont en général assez bonnes. Elle a ouvert, enfin, ses guichets à d'autres qu'à ses sociétaires, et son développement est continu ; le chiffre de ses affaires^ qui sont fructueuses, va toujours croissant, et elle a distribué 8 p. iOO de dividende en 1889 à ses actionnaires.
Il existe aussi un grand nombre d'institutions diverses destinées à la récréation des ouvriers. La Société de tb\ la Société d^escrime, la Société de gymnastique^ les Jouteurs^ les Trompes de chasse de Saint- Hubert, forment une sorte de fédération, qui a pris le nom d'Union sportive, qui donne tous les ans une fête, et qui organise, pendant l'hiver, des conférences sur des sujets d'histoire, de géographie, d'économie politique, etc. 11 y a des harmonies, des fanfares, un groupe artistique qui s'appelle la Gaieté, une société d'histoire naturelle qui s'appelle la Physiophile, une bibliothèque roulante, qui fait des dépôts de livres par-
tout OÙ il y a des lecteurs, et des associations de jeunes gens, qui organisent des soirées, des excursions, des jeux, des conférences.
Toutes ces associations s'administrent elles-mêmes ; elles reçoivent de la Compagnie le local et des subventions, dont Tensemble s'élève à environ 20,000 francs par an.
La Compagnie les protège; on peut dire qu'elle est toujours présente, mais cependant elle sait admirablement s'effacer quand son personnel n'a pas besoin d'elle, et reparaître quand il demande aide et conseils.
Le gérant de la Compagnie préside une institution d'un genre particulier, dont nous ne saurions trop faire ressortir Fimportance, et qui s'appelle le Comité central de direction. Ce Comité se réunit une fois par mois, appelle dans son sein successivement les associations dont nous venons de parler, associations ayant un objet économique ou moral, ou se proposant uniquement des distractions et des sports. Le Comité central invite les associations à envoyer à ses réunions, ft tour de rôle et par groupes similaires, des représentants chargés de faire connaître leur situation, d'exposer leurs besoins, et de recevoir les conseils, les recommandations, les bons avis que le Comité ne manque jamais de leur prodiguer quand il en trouve l'occasion.
Si Ton ajoute aux subventions, accordées aux
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œuvres d*iQiliative, et aux pertes d intérêts subies par une caisse d'épargne spécialement ouverte pour recevoir les dépôts des ouvriers, les dépenses directes en secours, retraites, écoles, ouvroirs, service de santé, etc., on arrive à un total de plus d'un millioa, qui représente à peu près 50 p. iOO du dividende distribué aux actionnaires de la Compagnie.
Ces efforts persévérants ont produit des effets faciles à constater. Une forte proportion des fonds placés aujourd'hui à la Prudence et à la Tirelire était certainement dissipée autrefois dans des conditions plus ou moins fâcheuses. Beaucoup d'ouvriers ont pu se créer, autour de leur habitation, de petites exploitations agricoles; ils y emploient leur temps disponible. Il serait excessif de dire qu'il n'y a pas, dans la population, d'abus de boisson ; la sobriété laisse certainement h désirer dans les établissements de Blanzy, comme dans la plupart des autres agglomérations ouvrières. II y a beaucoup de cabarets, cela est certain, quoique la Compagnie interdise à ses locataires
> d'en ouvrir dans les maisons, dont elle est propriétaire
et qu'elle loue; mais on entend quelquefois avec plaisir des cabaretiers se plaindre que les associations éloignent la jeunesse de chez eux.
M. et M""® Boucicaut ont fait du grand établissement, qui a nom le Bon Marché, à Paris, une sorte d'institu-
tion morale, économique et sociale, qui ne peut être comparée à aucune autre dans notre pays. La participation aux bénéfices y a été instituée sur les bases les plus larges, ainsi que Ta expliqué M. Charles Robert dans son rapport sur la section II, où le Bon Marché a mérité un autre grand prix.
Toutes les institutions fondées par le Bon Marché, et dont tout le mérite remonte à M. et M"« Boucicaut, sont des libéralités patronales, qui ont eu pour conséquence de relever le niveau moral du personnel, et de lui donner une stabilité autrefois inconnue dans le ^rand commerce de la nouveauté de Paris; mais ces libéralités ne se distinguent que par leur importance des autres libéralités patronales qu*on rencontre dans beaucoup d'industries. Ce qui caractérise les œuvres du Bon Marché, c est d'abord l'emploi de la dernière et considérable libéralité de M"* Boucicaut par son testament, et c'est ensuite la réorganisation de l'entreprise par l'entrée, dans l'association, d'un grand nombre d'employés de la maison. M"® Boucicaut, en mourant, a laissé aux employés réunis une somme qui variait de 4,000 à 10,000 francs pour chacun d'eux, en raison de la durée de leurs services dans l'établissement, et, pour exécuter ce legs, il a fallu employer 16 millions de francs.
Les 400 parts qui forment le capital du Bon Marché sont divisées en 8 coupures chacune, et sont réparties
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entre 373 actionnaires. Ceux qui sont propriétaires de parts ou de coupures ne peuvent les vendre qu*à des membres de la Société ou k des employés, qui ne peuvent en devenir acquéreurs qu^avec Tassentiment de TAssemblée générale. De sorte que le personnel, enrichi par le legs de M™® Boucicaut, participant aux bénéfices de la maison dans des proportions diverses, et appelé à devenir actionnaire parle jeu naturel de la division des parts, constitue une sorte de Société coopérative de commerce, qui ne ressemble à aucune autre.
Les patrons, après s'être enrichis, ont laissé leur fortune et la suite de leurs affaires aux coopérateurs de Tentreprise, comme si ces coopérateurs eussent formé une famille qui, après la mort de ses auteurs, se serait perpétuée dans leur profession lucrative et aurait continué à faire valoir leur fortune dans le môme commerce. ^
Les institutions patronales de la Compagnie des mines d'Anzinsont considérables; elles ont pour objet le logement à bon marché, la facilité donnée à 1 épargne, le patronage de sociétés coopératives, les secours dans la vieillesse et dans la maladie, le service médical et des pensions de retraite. En 1888, la Compagnie a dépensé 1,500,000 frans en pensions et secours, en charbon distribué gratuitement, en per-
tes sur le prix des logements loués à un prix inférieur à leur valeur, en dépenses d^instructîon et en frais médicaux (1).
La Cristallerie de Baccarat a fait des efforts considérables en faveur de ses ouvriers, dont le nombre est de 2,000, sur lesquels il y a près de 500 femmes.
Le travail est suspendu la nuit; les ateliers chôment le dimanche ; la journée est de dix heures pour les trois quarts du personnel, et de dix heures et demie pour Tautre quart. Le samedi, les femmes ne font que huit heures de travail et sont libres à 4 heures. La Compagnie entretient une salle d*asile pour les petits enfants, des écoles pour les autres, des classes du soir pour les apprentis de 12 et 15 ans, une école professionnelle pour apprentis tailleurs sur cristaux, graveurs, ciseleurs, etc., de 15 à 16 ans, une classe de dessin pour les ^prentis et les ouvriers, et un ouvroir pour les jeunes filles.
Les ouvriers verriers sont logés gratuitement, les autres se logent à leurs frais, mais il n'est pas fait d'avances pour l'acquisition de petites maisons particulières; il n'y a pas non plus de société coopérative.
(1) Outre le rapport spécial et la notice de M. Chey88on,il y a Ueu de consulter la partie du rapport hors sections, qui a trait au Mémoire du comité départemental du Nord par M. Alfred Re- Douard.
Les retraites sont des pensions servies sur les fonds de la Compagnie et n'ont pas pour base, dans une proportion quelconque, l'épargne due à Tinitiaive du personnel. Ce ne sont pas des retraites servies par une caisse de prévoyance, c'est un traitement de non-activité continué en récompense de services anciens.
Toutes ces œuvres ont un caractère exclusivement paternel. On n'y trouve rien qui ressemble, môme de loin, aux initiatives suscitées à Blanzy, dans le personnel, par les chefs de l'industrie. Cependant les résultats obtenus par les œuvres de Baccarat n'en sont pas moins excellents, sans doute parce que cette méthode convient mieux aux mœurs et aux traditions toutes particulières de cette population.
On n'y a jamais connu de grèves ; les rapports entre les ouvriers et les patrons sont et ont toujours été très cordiaux, et on a pu le constater, plus que jamais, pendant les années terribles de 1870 et de 1871. Tous les ouvriers employés au travail du cristal sont entrés dans les ateliers comme apprentis, quand ils avaient de 12 à 16 ans.
Le Creusot est une entreprise colossale : houillères, mines de fer, chantiers de construction de charpentes, de ponts, de bateaux. C'est un monde. Il y est employé plus de 12,000 ouvriers et, depuis 1839, on y a
constaté une hausse constante des salaires. On a représenté le mouvement croissant des salaires sur un tableau graphique par une ligne qui en suit la hausse ou la baisse ; cette ligne n*est brisée que par de rares et très courts reculs en arrière, comme en 4859, en 1870 et en 4878, à la suite de crises industrielles ou politiques; mais elle remonte toujours après les temps de recul ou d*arrét. Le plus haut point, où se soit élevé le salaire, en 1876, marque une augmentation de 80 p. 100 sur les salaires de 1837. Après s'être infléchis en 1879, ils n'ont pas pris un mouvement de descente et, s*ils n'ont pas remonté, ils restent du moins stables aux environs de 75 p. 100 d'augmentation par rapport à 1837.
Des subventions diverses et des libéralités constituent, pour la plupart des traitements et des salaires, de véritables augmentations directes ou indirectes qui, en 1888, ont dépassé 1,600,000 francs.
Des écoles, des caisses d'épargne avec intérêt de faveur, des caisses de prévoyance, un service médical, des indemnités aux ouvriers malades ou blessés, des subventions au Bureau de bienfaisance, des ventes à prix réduits de terrains, des avances d'argent pour la construction de petites maisons, des subventions à des institutions de secours et de prévoyance, constituent un ensemble de libéralités patronales, qui absorbent tous les ans une somme
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à peu près égale à celle que nous ayons signalée pour 1888.
Un des indices les plus certains du succès de semblables efforts est, sans contredit, la stabilité qu'on obtient dans le personnel, et la stabilité du personnel des usines du Greusot est tout à fait remarquable.
Un huitième de Teffectif total a plus de trente ans de service; un quart, plus de vingt-cinq ans. Il y a des familles entières composées de trois générations qui sont occupées dans les usines, et on a pu constater sur place comment une famille pouvait parvenir à s'élever par Téducation, la moralité et le travail, en voyant, à c6té les uns des autres, un père ouvrier ou chef d^équipe, un fils employé ou contremaître, et un petit-Ols ingénieur.
La maison Mame montre également comment il est possible d'améliorer le sort du personnel par une sollicitude constante et par des sacrifices qui profitent le plus souvent à Tentreprise en même temps qu'aux ouvriers.
L'imprimerie Mame n'est pas une imprimerie comme les autres : c'est une fabrique de livres ; on y imprime les ouvrages dans des ateliers typographiques, on les broche, on les relie et on les livre, achevés, à de vastes magasins de librairie qui peuvent contenir plus de 7 millions de volumes.
Des prîmes de participation sont distribuées au personnel, et ces primes augmentent le salaire d'envi-ron 10 p. 100.
Les soins que les patrons ont de ceux qu*ils emploient ont amené dans la maison Marne, comme ailleurs, une remarquable stabilité, et, dans une entreprise qui occupe 800 personnes, aucune tentative de grève ne s'est jamais produite.
La grande Société de la Yieille-Montagne a fourni des exemples d'institutions patronales non moins précieux que ceux dont nous nous sommes jusqu'à présent occupés.
La rémunération du travail y est organisée avec des sursalaires ou des primes. A tout salaire on ajoute une prime variable en raison de Teffort individuel et du résultat que cet effort a produit. Les primes, dont l'ouvrier connaît le taux, et dont il peut, chaque jour, calculer la quotité, sont proportionnées soit au bon rendement obtenu des minerais, soit à l'économie sur remploi des matières premières, soit à la perfection ou à la quantité des produits fabriqués pendant un temps donné. Cette prime augmente le produit du salaire de 10 à 25 p. 100. Une moitié de cette augmentation est payée avec le salaire, et l'autre est portée en compte pour être remise, à la fin de l'année, à chacun des ouvriers auxquels elle a été attribuée.
Cette méthode de distribution met aux mains de Touvrier ou bien une épargne toute faite, ou bien un secours extraordinaire au commencement de Thiver.
En 1837, la Société distribuait 490,000fraDCsde salaires à932 ouvriers. En 1888 elle a distribué 6,375,420 francs à 6,512 ouvriers. De sorte que la moyenne par tête et par jour était de i fr. 35 en 1837 et qu'elle est de 3 fr. 18 en 1888. Ces moyennes s'appliquent, il est vrai, à des situations très différentes et à des pays divers, car la Vieille-Montagne possède des établissements en France, en Belgique, en Allemagne et en Suède.
M. Cheysson a comparé les prix de main-d'œuvre, que nous venons de signaler, au prix du blé de 1837 à 1888 et il est arrivé aux résultats suivants :
Pendant que le salaire augmentait de 140 p. 100, environ, le prix du blé baissait de 25 p. 100, c'està-dire que, pour le même travail, l'ouvrier peut acheter aujourd'hui trois fois plus de painqu*ily a cinquante ans. Si l'on veut compter autrement, on peut dire, pour traduire les mêmes chiffres, que le pain n'absorbe plus aujourd'hui qu'un cinquième du salaire, au lieu des trois cinquièmes il y a cinquante ans, ce qui permet d'employer les quatre autres cinquièmes à d'autres dépenses.
Nous ne parlerons pas des maisons ouvrières vendues ou louées par la Société: il en a été question
dans le rapport de M. Picot sur la section XI.
Rien n*est plus intéressant que de suivre les efforts patronaux de celte nature, quand ils se produisent par une même impulsion, dans des pays extrêmement différents etsuus des climats très variables; partout les efforts faits ont produit les mômes résultats : la stabilité dans le personnel et l'absence des grèves.
Un quart de l'effectif a plus de quinze ans de services, le sixième plus de vingt ans, le dixième plus de vingt-cinq ans, le vingtième plus de trente ans. La durée moyenne des services dépasse douze ans.
En 1888, au cinquième anniversaire de la fondation de la Vieille-Montagne, de grandes fêtes ont été données au siège social à Angleur, en Belgique.
Les établissements les plus lointains y avaient envoyé des délégations d'ouvriers et d'ingénieurs pour rendre hommage au Directeur général qui, pendant plus de quarante ans^ avait su établir sur des fondements solides une véritable paix sociale entre les chefs de ses industries et les ouvriers.
M. Cheyssoû a pu poursuivre, en passant d'abord en revue nos grands prix, puis nos médailles de divers ordres, l'étude détaillée de tous ces intéressants efforts patronaux.
Partout il a constaté que les efforts patronaux avaient produit des résultats heureux, plus ou moins
grands, plus ou moins proportionnés aux actes par les* quels ils s*étaient manifestés, mais toujours favorables. Ce qui est à remarquer, c*est qu*au point de vue de ce qu'on pourrait appeler leur méthode économique et sociale, aucun des établissements! qui omt mérité que M. Gheysson écrivit leur histoire, ne ressemble absolument à un autre, et que chacun d'eux se distingue, par quelque côté, de tous les autres. Il n'y a de commun entre eux que l'esprit de dévouement. Si le rapporteur a pu établir un ordre de mérite entre les exposants,
dont il a eu à s'occuper, c'est moins par la constatation du degré dans le dévouement qui est à peu
près le même partout, que par les observations qu'il a pu faire du progrès moral et intellectuel plus ou moins appréciable des populations ouvrières apaisées, trouvant dans le sentiment de leur dignité satisfaite et dans l'harmonie de leurs intérêts avec celui des chefs de leur industrie, des raisons plus ou moins nettes, plus ou moins raisonnées, de travailler au maintien de la paix sociale.
Si l'industrie française était représentée tout entière dans les tableaux que M. Gheysson a fait passer successivement sous nos yeux, on en ressentirait une impression très consolante; mais quoique le nombre des patrons et des ouvriers français compris dans son élude soit très grand, il ne faut pas les prendre pour la totalité de la population ouvrière française ; loin de
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là. Nous i*ayons dit en commençant, il s*agit ici de types choisis, attirés à TEsplanade des Invalides pour Texemple, et offerts, nous pouvons le dire, à Tadmiration des visiteurs nationaux et étrangers de TExposition universelle de 1889.
Ce que nous pouvons afûrmer en toute sûreté de conscience, c'est que l'exemple a été bon, qu'il présente cette particularité de se traduire par des faits très divers et des efforts extrêmement variés dans leur méthode et leur intensité, ce qui en rend Timitation possible pour beaucoup de gens, facile même dans le plus grand nombre de cas, parce que les établissements industriels, encore arriérés dans cet ordre d'idées, peuvent faire un choix entre tant de modèles et s'arrêter à ceux qui sont le plus en rapport avec la situation particulière de leur industrie et avec l'esprit dominant de leur population ouvrière.