CHAPITRE VII
Conséquences déplorables des préjugés contre la sortie des grains. — Différence remarquable, à cet égard, entre les peuples du Nord et ceux du Midi. — Influence du régime alimentaire sur la question.
Toute la cause du désordre marqué dans ce Mémoire consiste en ce que jamais qui que ce soit n'a fait un moment d'attention à la quantité de blés qui pouvait sortir du royaume dans les temps d'une pleine liberté : on a cru qu'il n'y avait nulle différence entre réduire le peuple à la famine et cette licence ; et tout le monde est si bien persuadé de cette maxime, que le moindre enlèvement produit presque les mêmes effets et cause une aussi grande alarme qu'une forte stérilité. De manière qu'on est honteux de dire qu'au lieu de vingt-cinq ou trente mille muids de blé qu'il est possible d'apporter dans le royaume dans le temps de cherté, et que les étrangers voient sortir de leurs ports tranquillement et même avec joie, dans l'idée qu'ils ont avec vérité que cette sortie leur procure la richesse et l'abondance, il serait à peine possible, dans les temps même des plus grands avilissements , d'en tirer dix mille de la France, voire moins, avec grand bruit encore, et sans tomber presque aussitôt dans l'excès tout opposé; en sorte que tous les malheurs de l'une et l'autre extrémité dont on n'a que trop fait expérience, auraient pu être aisément conjurés par la sortie seulement de mille muids de blé, dans la plus grande partie des années abondantes.
Que l'on ne s'étonne point de cette différence de situation ou de remuement d'esprit entre la France et les autres États, les causes ne produisent leurs effets que suivant et à proportion des dispositions des sujets sur qui elles agissent; et comme, parmi les corps, les uns sont très-aisés à émouvoir et les autres trèsdifficiles, de même en France la fausse idée que l'on a sur la sortie des grains a mis les choses sur un pied, que cinquante mille muids de blé, et même cent mille tirés de Hambourg, de Dantzick ou de l'Angleterre, étonneraient moins les peuples que seulement cinquante muids enlevés de France.
C'est sur ce compte que l'on maintient que, faute d'avoir vendu mille muids de blés toutes les années, l'une portant l'autre, aux étrangers et peut-être bien moins , la France a perdu plus de cinq cents millions de rente, avec l'obligation de laisser quantité de ses terres en friche et de mal labourer les autres, ainsi que de consommer une énorme quantité de grains à des usages étrangers ; ce qui, joint à l'abandonnement ou négligence des terres, a causé plus de cinq cent mille muids de perte, d'où sont provenus les horreurs de la stérilité, et tous les malheurs qui accompagnent l'extrême cherté et le grand avilissement des grains.
Ces effets épouvantables d'une terreur panique répandue sans raison et sans fondement se vérifient tous les jours par une infinité d'exemples , sans parler de ceux qu'on a ci-devant marqués. On sait qu'à la conquête du Nouveau-Monde par les Espagnols, leurs armées les plus nombreuses n'étant composées que de trois ou quatre cents soldats, ils battirent et défirent souvent trois à quatre cent mille hommes, et en assujettirent enfin presque autant de millions qu'ils étaient de têtes. Et de nos jours, l'entreprise qui se fit dans l'île de Madagascar lit à peu près voir la même chose ; celui qui en a fait imprimer la relation, remarque que l'on ne pouvait voir sans surprise trois ou quatre cents Européens avoir assujetti plus de trois cents lieues de pays , en obligeant quatre cent mille hommes, tous portant les armes, de leur payer des redevances et des contributions dans la crainte d'en être punis en cas qu'ils y eussent manqué, comme il arrivait dans ces occasions. — Voilà les effets de la prudence et de la raison, lorsqu'elle se trouve divisée en trop de parties, ce qui la réduisant comme en poussière, est cause qu'elle n'a non plus d'effet que tous les autres
corps lorsqu'ils souffrent ce sort. Qu'on ne s'étonne donc plus que la France ait* souffert de si grands malheurs, et une si forte diminution dans ses biens et dans ses hommes, d'une si petite cause : il était impossible que cela fût autrement.
Et il faut croire que l'on n'était pas tombé dans cette erreur du temps de l'empire romain, quoiqu'il ne fût rien moins que barbare, puisque Sénèquele philosophe, qui avait une parfaite connaissance de l'état de toutes les contrées de la terre tant par rapport au présent qu'au passé, marque dans ses écrits que jamais la nature, dans sa plus grande colère \ n'avait refusé le nécessaire à qui que ce fût. Puisque donc il y a un si grand avantage à suivre les lois de la nature en ces occasions, il ne sera pas hors de sujet d'expliquer plus clairement en quoi consiste l'effet de ses ordonnances dans le détail, comme on va faire dans le chapitre suivant, après qu'on aura dit un mot de la différence d'intérêt et de délicatesse à l'égard des grains qui se rencontre entre les peuples de France et ceux des autres contrées ; et pourquoi tout le Septentrion voit sortir avec plaisir ses grains en une très-grande quantité, et que l'Angleterre même donne de l'argent à pur profit pour fomenter ce commerce, pendant que l'enlèvement du moindre nombre (m France, quelque abondance qu'il se rencontre, ne se peut faire sans une espèce de soulèvement.
Outre les raisons d'État dont on a parlé, que l'on connaît ailleurs et qu'on n'a jamais pénétrées dans ce royaume au moins depuis quelque temps, savoir que c'est un moyen certain d'éviter la famine ; il y a une cause sensible, particulièrement à la France, qui, se présentant d'abord à l'esprit, est embrassée aveuglément par le peuple qui s'en tient toujours dans sa conduite à la première idée, sans percer plus avant.
Cette différence donc vient de la nourriture des peuples. Il est constant, et personne ne le conteste, qu'en France les seuls grains forment presque tout l'aliment du menu peuple, sans même aucun secours ni de boissons ni de légumes, comme partout ailleurs, et encore bien moins de viande et de poisson ; au lieu qu'en Angleterre on peut dire que c'est le pain qui tient la moindre place dans la pitance ordinaire des habitants. La viande et le poisson, qui y sont en trèsgrande abondance, et par conséquent à vil prix, relèvent les grains de plus de trois quarts, et souvent même de tout, des fonctions qu'ils ont en France d'y nourrir presque seuls les peuples. Il n'y a si malheureux homme de campagne qui n'ait sa provision de viande salée et de bière, qui est un second aliment; et cela va si loin qu'ils ne font aucun usage du bouillon dans lequel on fait cuire les viandes, quoique le plus délicieux mets du menu peuple en France : ils le jettent dans la rue avec le reste des immondices, ainsi que les extrémités des bêtes, qu'ils ne mettent point à profit, comme partout ailleurs.
Ainsi les deux partis ou les deux intérêts des blés, dont on a ci-devant parlé, s'y trouvent dans une situation bien différente de ce qu'ils sont en France : celui de faire subsister uniquement le peuple n'est pas à beaucoup près dans un si haut degré, ce qui fortifiant l'autre, savoir de former du revenu aux propriétaires des fonds ou plutôt au pays, on ne doit pas s'étonner de voir en Angleterre et dans les pays du Nord une conduite si opposée à celle qui se pratique en France, et si, pendant qu'on regarde avec plaisir un enlèvement de cinquante mille muids de blés dans ces contrées, on se soulève en France à la sortie de huit ou dix muids seulement, quoique ce soit autant de semence pour en faire renaître cent fois davantage, par les raisons qu'on n'a que trop montrées , mais dans lesquelles le peuple n'est point capable d'entrer dans ce royaume.
Ce qu'il y a encore à remarquer est que cette décharge de fonctions du pain dans la nourriture des peuples prend son taux et hausse à proportion que l'intérêt opposé, qui est le haut prix des grains, ou plutôt le revenu des propriétaires
* Etiam irata natura.
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et des maîtres, se fortifie, parce que le seul et unique usage des richesses étant de se procurer toutes sortes de commodités jusqu'au dernier degré de magnificence,cela ne se peutfaire sans communiquera toutes sortes d'arts et professions, chacun au sou la livre, une partie de cette aisance qui met en état de se procurer tout ce qu'on désire : ainsi voilà bien du monde relevé de la condamnation de ne manger que du pain et de ne boire que de l'eau par une ample fonction de son art, qui règle seule son ordinaire; ce qui fait que dans le bon prix des grains la consommation de viande est triplée, et les blés par conséquent dispensés de tenir lieu de toutes sortes de mets, ainsi que de liqueurs à 1 égard du peuple : c'est pourquoi aussi, dans les temps de stérilité, il s'en fait une bien plus grande consommation, parce que si le taux fait que les misérables en mangent moins, ceux d'une fortune mitoyenne en absorbent beaucoup davantage, attendu que le pain leur tenant lieu de viande, à laquelle ils étaient accoutumés, et dont ils sont privés par le haut prix du blé, ils en mangent beaucoup plus, sans néanmoins presque jamais rassasier ',