‹ Économistes financiers de 18e siècleChapitre 101 sur 201 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

Que les nations elvilisées, en voulant substituer leur prétendue sagesse à celle de la nature, s'attirent des souffrances que ne connaissent pas les peuples barbares.

On a déjà remarqué que la nature, qui n'est autre que la Providence, ne traite pas les hommes d'une manière moins favorable qu'elle ne fait les bêtes ; et que comme il n'y en a aucune à qui elle n'apprête la nourriture en la mettant au monde, elle en userait assiu'ément de même envers tous les peuples, si, par des défiances outrées, sous prétexte de mesures prudentes, ils ne lui faisaient luie espèce d'outrage qu'elle se croit engagée de punir, en les mettant souvent, après tous leurs efforts, dans une situation plus fâcheuse que n'est jamais celle des nations que la grossièreté et la barbarie obligent uniquement de s'en rapporter à elle.

11 y a assurément de l'ingratitude de la part de la France envers la nature, en tenant cette conduite : elle l'a mieux partagée de ses faveurs qu'aucune contrée de l'Europe ; et si cette disposition s'est souvent vue altérée , comme on ne peut pas dire que cela soit autrement , c'est par la même raison que les Israélites virent la suppression de la manne dans le désert. Comme cette défiance est bien plus criminelle en ce royaume qu'ailleurs, on ne doit pas s'étonner qu'il en ait été puni plus rigoureusement. On n'avait qu'à laisser agir la nature en ce qui concerne les blés, comme on fait à l'égard des fontaines, et on peut dire qu'ils n'auraient jamais plus manqué ni fait de désordre, soit par la sécheresse ou par l'inondation , que l'on ne voit arriver aux eaux vives ,

* La doclrine de Boisguillebert peut se résumer en ces termes : le haut prix des grains est désirable, parce qu'il enrichit les propriétaires, et que l'enrichissement des propriétaires tourne au profit de la société; parla raison que, plus les détenteurs d|iJ sol ont de revenus, plus ils entretiennent de travail, soit agricole, soit industriel, dans la classe des non propriétaires.

Cette doctrine nous paraît irréprochable, mais à la condition que, parle haut prix des grains, on n'entende pas autre chose que le prix résultant du commerce tout à fait libre. L'auteiu-, en applaudissant à l'exemple de l'Angleterre, qui accordait des frimes à rexportalion, et en ne s'expliquant pas sur la lil)erté de l'importation, qu'il semble même réprouver dans le chapitre xi du Factnm de la France (voyez pag€ 344 de ce volume), laisse douteux le point de savoir s'il comprenait aussi llien l'intérêt général des consommateurs que celui des producteurs territoriaux.

et qui ne sont pas naturellement malfaisantes comme pourraient être celles des torrents.

Les blés sortent de la terre par le travail de l'homme et les influences du ciel, de la même manière que les eaux coulent des sources; ils ne tarissent jamais tant que le cours est libre; la nature s'est chargée du soin de leur dispensation , pourvu qu'on s'en rapporte à elle , et qu'on ne fasse pas des digues et des chaussées pour retenir tout sur le lieu de leur naissance ; parce qu'en ce cas il en arrive comme aux eaux , l'avarice cause une très-grande perte , outre que l'eau d'un réservoir n'est jamais si naturelle ni si bonne que celle d'un ruisseau : de même des blés retenus par une violence se corrompent aisément, pendant que les lieux limitrophes périssent par une situation contraire, savoir la disette, ainsi qu'on a montré ci-devant; et d'ailleurs, la source se tarit, parce que l'étang ou le réservoir a gagné le niveau et la hauteur de son origine ; ainsi il n'y a plus d'écoulement , et voilà une sécheresse générale pour toutes les contrées voisines. On a assez montré, sans le répéter, que la plupart des terres ne pouvant s'exploiter, les grains étant à bas prix, et les magasins forcés les avilissant tout à fait, c'est leur donner leur congé, et prononcer une interdiction générale de jamais ensemencer, que de les retenir malgré leur nature.

Il faut des réservoirs, mais c'est à la nature à les faire, et non pas à l'autorité et à la violence. Et pour reprendre l'exemple des sources, les étangs et les lacs qu'elles forment naturellement, et sans aucun ministère étranger, causent une très-grande utilité, sans aucun des fâcheux accidents marqués ci-dessus; témoin le lac de Genève, qui, loin de tarir la source du Rhône lors qu'il y est entré, ou qu'il l'a formé, en ressort plus auguste et plus majestueux qu'il n'était auparavant.

H en va de même des réservoirs des blés faits par la nature , et voici quels ils sont : c'est quand ils sont formés par l'intérêt général de tous les peuples, sans intervention d'aucune autorité supérieure, qui doitêîre bannie de toutes les productions de la terre , parce que la nature , loin d'obéir à l'autorité des hommes , s'y montre toujours rebelle, et ne manque jamais de punir l'outrage qu'on lui fait, par disettes et désolations qui ne sont que trop connues. Ces réservoirs sont créés dès que les laboureurs , pouvant avec partie de leur récolte payer leurs maîtres, gardent leur surplus pour les années stériles , ce qui les enrichit de fournir l'État, au lieu que de l'autre manière l'un et l'autre manquent tout à fait.

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