CHAPITRE V
Insuffisance de tous les moyens proposés pour augmenter les espèces, ou pour établir un crédit, avec promesse de payer en argent. — L'argent monnayé déchu de sa valeur ancienne. — La ferre a plus de valeur. — L'argent peut perdre la valeur additionnelle qu'il a yeçuQ de son emploi comme monnaie.
Ce qui constitue la puissance et la richesse d'une nation, c'est une population nombreuse et des magasins de marchandises étrangères et nationales. Ces objets dépendent du commerce, et le commerce dépend du numéraire \ Ainsi, pour être puissants et riches, relativement aux autres nations, nous devrions avoir du numéraire dans la même proportion; car, sans numéraire, les meilleures lois ne sauraient employer les individus, ni perfectionner les productions, ni étendre les manufactures et le commerce. Les moyens qui ont été proposés ou qu'on propose aujourd'hui pour conserver et accroître le numéraire, sont sujets à des difficultés, et quand même ces difficultés seraient levées, ces moyens seraient sans effet, et incapables de fournir le numéraire nécessaire pour l'amélioration du pays ou l'extension du commerce, en proportion des progrès de l'industrie et du commerce chez les autres nations.
^ La population dépend des moyens de subsistance ; le commerce, de l'élendue des capitaux; et l'étendue des capitaux, de l'excédant de la production sur la consommation , ou de l'épargne, cette chose (jue nous n'entendons pas assez, disait Vauban dans la Dîme royale.
Le crédit qui promet un payement en espèces ne peut guère s'étendre au delà d'une certaine proportion , qu'il doit observer avec les espèces *. Et nous en avons une si modique quantité , que le crédit auquel elles pourraient servir serait très-peu considérable.
Il reste à examiner si on ne pourrait pas convertir en monnaie quelque autre objet que l'argent, avec autant de sûreté et de commodité.
D'après ce qui a été dit de la nature de la monnaie , chap. i", il est évident que tout autre objet qui aurait les qualités nécessaires à la monnaie, pourrait être converti avec sûreté et commodité en une monnaie égale à sa valeur. Ce n'est pas par caprice ou par fantaisie qu'on a fait de l'argent une monnaie, c'est parce qu'on l'a jugé trèspropre à cet usage *.
J'essayerai de prouver qu'il pourrait être établi une autre monnaie, ayant toutes les qualités nécessaires à la monnaie dans un degré supérieur à l'argent, réunissant d'autres qualités que l'argent n'a pas, et préférable pour cet usage, quand même l'argent serait une production de l'Ecosse ; que par le moyen de cette monnaie, les habitants seraient employés , le pays cultivé , les manufactures encouragées , le commerce intérieur et extérieur soutenu , la richesse et la puissance établies sur des bases solides.
J'ose me flatter que ce que je propose sera jugé praticable et sûr, avantageux à l'Ecosse en général, et à chaque Ecossais en particulier.
Mais comme j'offre de prouver que ce que je vais proposer est plus propie à la fonction de monnaie que l'argent; avant que d'en venir à mon projet, je ferai voir quelques-uns des vices de l'argent monnayé ; je ferai voir qu'il n'a pas rempli, et ne remplit pas, l'objet de la monnaie.
La monnaie est la mesure par laquelle on évalue les marchandises, et la valeur pour laquelle elles sont échangées, et dans laquelle les contrats sont stipulés payables ^
1 Law avait apparemment oublié ce principe, quand il porta chez nous l'émission de son papier de banque jusqu'à la somme de 2,696,400,000 livres.
^ Le lecteur doit noter cette proposition. Elle ne lui sera pas inutile pour apprécier les contradictions de l'auteur du Système.
' On verra l'auteur changer, dans le chapitre vu, la seconde partie de cette définition.
Remarquons, en outre, que la monnaie n'est pas une mesure, mais qu'elle sert de mesure, ce qui est fort différent. Laisser passer la première expression serait admettre qu'au point de vue économique la substance dont est composée la monnaie n'a pas plus d'importance que la matière dont est faite une mesure. Or, cette proposition n'est qu'un sophisme. Il est certain qu'une aune ne vaut ni plus ni moins, en tant <]ue mesure, qu'elle soit tie buis, d'ébène ou d'ivoire ; mais cela vient de ce que l'aune,
La monnaie n'est pas un gage, comme quelques personnes le prétendent ; c'est une valeur payée , ou qu'on s'engage de payer, avec laquelle celui qui la reçoit est supposé pouvoir, lorsque ses besoins l'exigent, acheter une quantité égale des mêmes marchandises qu'il a vendues, ou d'autres d'une égale valeur; et la monnaie dont la valeur est la plus assurée, soit pour recevoir, soit pour contracter ou pour évaluer des marchandises, est celle dont la valeur est la moins sujette à varier.
L'argent monnayé est d'une valeur plus incertaine que d'autres marchandises, et par conséquent moins propre à faire la fonction de monnaie \
Le pouvoir qu'a le magistrat de changer la monnaie dans sa dénomination et dans sa finesse, ôte à l'argent la principale qualité dans laquelle il a été employé comme monnaie ^
Dans le pays où l'on change souvent la dénomination ou le titre de la monnaie, il est moins certain de contracter pour de l'argent qu'il ne l'était, dans le temps du commerce d'échange, de stipuler pour des mar chandises. Exemple : on prête ou on promet 100 onces d'argent; or en souscrit une obligation qui en détermine le nombre de livres payables au bout d'un an ; dans l'intervalle , un écu de 3 livres devien 6 livres, et 50 onces suffisent pour payer les 100 qui avaient été prêtées ou stipulées.
Quand le magistrat ne changerait jamais la dénomination ou le titr<
qui facilite l'échange, n'est pas, comme la monnaie, terme même de l'échange. Di: aunes de drap ne se troquent pas contre le corps, appelé aune, qui les mesure ; elle se donnent contre l'argent qui paye leur valeur, parce que cet argent a, comme I drap, la qualité de marchandise. Et, lorsque le marché a lieu, l'argent n'est pa plus la mesure du drap, que le drap celle de l'argent. On ne saurait donc dire que 1 monnaie est une mesure, parce qu'une mesure n'a pas de valeur réelle, et que c (jui n'a pas de valeur réelle ne pourra jamais, ainsi que l'expérience l'a démontré servir d'instrument à la circulation, que d'une manière accidentelle.
* La valeur étant, comme la distance, une idée, non pas ahsolue, mais relative est et sera toujours , nécessairement, essentiellement variable. L'argent, qui est va leur, partage sous ce rapport le sort commun de tous les autres produits ou marchan dises. Il n'en est pas moins vrai qu'étant la marchandise dont le marché se trou^ le plus étendu, puisqu'elle a cours partout où il existe un commencement de civilis; tion, les métaux précieux sont encore, par la nature des choses, la moins variabK dans sa valeur, de toutes les marchandises. ,
" L'auteur parle suivant les idées reçues de son temps, où ces opérations étaier très-familières à plusieurs gouvernements. On se doute bien, d'ailleurs, qu'une pa reille opération du magistrat ne peut influer que sur les stipulations antérieures, t que très-peu de temps après, les valeurs de toutes les marchandises haussent 0 baissent de dénomination comme la monnaie. (Note de M. de Senovert.)
— Law ne pouvait présenter, de bonne foi, comme un des inconvénients attachés l'usage de la monnaie métallique, l'altération Qu les variations que 1© souverain li faisait éprouver.
de la monnaie, la valeur serait cependant moins certaine que celle des autres marchandises.
La valeur des marchandises de même espèce ou de même qualité diffère suivant leur quantité ou leur demande. Dans l'un ou l'autre de ces cas, on dit que les marchandises sont plus ou moins chères, parce qu'elles ont plus ou moins de valeur, ou qu'elles sont égales à une plus ou moins grande quantité d'autres marchandises ou de monnaie.
L'argent en lingots ou en monnaie change de valeur lorsqu'il arrive quelque changement dans sa quantité ou dans sa demande. Dans les deux cas, on dit que les marchandises sont plus ou moins chères ; mais c'est l'argent ou la monnaie qui est plus ou moins chère, parce qu'elle a plus ou moins de valeur, qu'elle est égale à une plus ou moins grande quantité de marchandises.
Les marchandises périssables, telles que les grains, etc., augmentent ou diminuent en quantité, suivant que la demande augmente ou diminue; ainsi leur valeur reste égale ou la même à peu près.
Les marchandises plus durables, comme les matériaux de construction, etc., augmentent en quantité au delà de la demande, et ont par conséquent moins de valeur.
La quantité d'argent ou de monnaie augmente en raison de ce qu'il s'en importe en Europe plus qu'il ne s'en consomme ou ne s'en exporte. La demande a augmenté, mais non en proportion de la quantité. Car 1° la même quantité d'argent ou de monnaie n'achètera pas la même quantité de marchandises qu'auparavant. 2** L'usage en coûtait 10 pour cent; aujourd'hui on peut l'avoir à 6, et en Hollande à 3 ou 4.
Comme une once d'argent vaut 5 schellings 2 pence , et qu'une couronne vaut 60 pence , à moins que le métal ne soit altéré par le souverain, peu de personnes s'aperçoivent du changement dans la valeur de l'argent ou de la monnaie. Mais, comme dans une année le boll d'orge ^ se vend 2 couronnes , et l'année suivante 3 , cette différence vient d'un changement dans la quantité ou la demande de l'or ou de l'argent. Et cette variation occasionnera une différence dans le prix aussi bien que celle de l'orge.
Si un homme qui l'année dernière a vendu cent moutons pour 100 couronnes veut en racheter le même nombre cette année-ci , quoique la quantité de moutons et la demande soient les mêmes que l'année dernière ; cependant, si la quantité d'argent est augmentée , sans que la demande le soit dans la même proportion , les cent moutons auront une valeur égale à une plus grande somme d'argent que l'année pré-
* Mesure de 6 boisseaux. (Note de M. de Senoveri.)
cédente ; ainsi , l'argent sera moins cher. Si la quantité d'argent et la demande sont les mêmes qu'auparavant , et que cependant la quantité de moutons soit moindre , ou la demande plus grande , la valeur des cent moutons sera égale à une plus grande quantité d'argent ; ainsi les moutons seront plus chers.
Donc, quand même le souverain ne changerait jamais la valeur de la monnaie, elle est néanmoins sujette à varier, par un changement quelconque, ou dans sa quantité, ou dans la demande. Celui qui reçoit est doublement incertain si la monnaie qu'il reçoit, ou bien pour laquelle il stipule, suffira pour en acheter, lorsqu'il en aura besoin, les mêmes marchandises qu'il a vendues, ou d'autres d'une égale valeur; et cela en raison de la différence qui peut survenir dans la valeur de la monnaie ou des marchandises qu'il doit acheter.
Et cette incertitude a lieu, quand même la qualité de la monnaie et des marchandises serait certaine. m
Si l'on entretenait des magasins, on remédierait en grande partie à la différence occasionnée dans le prix des marchandises par le^ changements qui arrivent dans leur quantité ou leur demande ; mais la différence occasionnée dans le prix des marchandises par une plue ou moins grande quantité ou demande de monnaie, ne peut être empêchée tant que l'argent sera la monnaie \
La valeur des marchandises , des terres et des espèces , il y a deu? cents ans, fera voir que la monnaie a beaucoup moins de valeur aujourd'hui.
Il paraît, d'après les actes du conseil d'Edimbourg, qu'en 1495 le taux du blé était de 6 schellings 8 pence le boll, monnaie d'Ecosse
En 1520, il y eut ordre aux tavernes de vendre le vin de Bordeau: et les vins blancs de France 6 sous d'Ecosse la chopine, et l'aie (petit< bière) 20 sous d'Ecosse le gallon.
En 1526, les moulins qui appartiennent à la ville furent affermé 400 mercks d'Ecosse : ils en produisent aujourd'hui 13,000.
Les petits droits de douane , à Leith , étaient affermés alors 1 1 mercks.
En 1532, le prix de la charge de drèche, contenant neMÏ firlots fut fixé à 32 schellings d'Ecosse.
En 1551, ordre de vendre la meilleure qualité de mouton 12 sous la seconde 10 sous, et la dernière 8 sous.
1 Ce passage et cent autres prouvent que l'utopie de Lavs^ consistait à remplacer com plétement la monnaie métallique par la monnaie de papier.
Aujourd'hui encore , beaucoup d'économistes anglais posent en manière d'axiotn que la monnaie à Tétat le plus parfait, c'est le papier.
En 1553, il fut ordonné que les neuf ^r/o<s de drèche, mesure ancienne avec la charité, se vendraient 26 schellings d'Ecosse; que le pain de 4 sous, ou le pain de campagne, pèserait quarante onces, et le pain de ville trente-six.
En 1555, il fut enjoint aux boulangers de rendre pour chaque boll de blé 140 pains de seize onces chacun.
Par un acte du cinquième Parlement de la reine Marie \ il fut ordonné que les vins importés sur les côtes orientales et septentrionales ne se vendraient pas plus cher que 20 livres d'Ecosse le tonneau de vin de Bordeaux, et 16 livres le tonneau de vin de La Rochelle : le premier, 10 pence la chopine ou la demi-bouteille, et le dernier, 8 pence ; que le vin importé sur les côtes occidentales ne se vendrait que 16 livres d'Ecosse le tonneau de vin de Bordeaux , et 12 à 13 celui de La Rochelle. Le premier, 8 pence la chopine ou demi-pinte, le dernier 6 pence.
De sorte que ce qui coûtait 5 livres il y a deux cents ans , coûte aujourd'hui plus de 100 livres. Les marchandises n'étaient cependant ni plus abondantes, ni de moindre valeur qu'à présent. Il est raisonnable de supposer, au contraire, que l'objet de ces actes étailt de régler le prix des marchandises, elles étaient en moindre quantité qu'aujourd'hui, relativement à la demande, et par conséquent de plus de valeur. Mais la monnaie ayant augmenté en quantité plus que la demande, et ayant été altérée parle souverain, elle a diminué de va^ leur : 100 livres aujourd'hui ne valent pas ce que valaient 5 livres autrefois.
On peut calculer combien la culture des terres a été perfectionnée depuis deux cents ans, puisque ce qui paye aujourd'hui 2 bolls par an , n'en payait alors qu'un , ainsi qu'on peut le voir par les anciens baux.
L'argent rapportait alors 10 pour cent d'intérêt; 384 acres s'affermaient 1 hoU par acre ; les denrées étaient à 8 schellings 4 pence le chalder ; ainsi la propriété de ce nombre d'acres valait 100 livres ; car 100 livres produisaient 10 livres d'intérêt, et les 384 acres ne rendaient que la quantité de denrées qui se vendait pour 10 livres : mais , comme la terre (préférable à l'argent par plusieurs raisons) est évaluée aujourd'hui à vingt années de revenus, quoique l'argent soit à 6 pour cent, il s'ensuit qu'alors ces terres pouvaient être évaluées quatorze années de revenus, ou 140 livres.
Comme la quantité de monnaie s'est augmentée, depuis ce temps-là , beaucoup plus que la demande , et que la même quantité d'argent a reçu une dénomination plus forte; la monnaie, par conséquent, a
' C'est-à-dire de la cinquième année du règne de cette princesse.
moins de valeur; elle produit moins d'intérêt, on en donne une plus grande quantité pour la même quantité de marchandises, et les terres valent un plus grand nombre d'années de revenus.
Aujourd'hui la valeur d'une terre pareille, l'acre affermé deux boUs de rente , et les denrées 8 livres 6 sous 6 deniers le chalder, l'argent à 6 pour cent , vaudrait 8,000 livres, à raison de vingt années de revenu. Suivant ce calcul, l'argent ne vaut que la vingtième partie des marchandises, et la cinquante-septième partie de la terre, qu'il valait il y a deux cents ans. Cette différence provient en partie des progrès qu'a faits l'agriculture, et d'une plus grande demande pour les terres, la quantité étant la même, ce qui en augmente la valeur. Le reste de la différence est dû à ce que la quantité d'argent s'est augmentée plus que la demande, ce qui en diminue la valeur et en rabaisse l'usage ou l'intérêt; comme aussi de ce que la dénomination en a été changée.
Il y avait alors dans le même nombre de pence une plus grande quantité d'argent qu'il n'y en a aujourd'hui ; ce qui paraît par différents actes du Parlement de ce temps-là.
En 1475, le huitième parlement de Jacques III ordonna que l'o ce d'argent se vendrait 12 schellings d'Ecosse, et on fit 12 groats de l'once d'argent.
Le 3 novembre 1554, il fut réglé, par un acte du conseil de la ville d'Edimbourg, que l'once d'argent se vendrait 18 schellings 8 pence écossais ; mais ces actes ne désignent pas la finesse du titre de l'argent. Supposons que le même nombre de pence eût deux fois ou quatre fois la valeur de l'argent qu'ils ont aujourd'hui ; alors, la valeur de l'argent n'aurait baissé que d'un dixième ou d'un cinquième de ce qu'il valait relativement aux marchandises, et d'un vingt-huitième ou d'un quatorzième, relativement aux terres; cependant, l'argent est réduit à un vingtième de la valeur qu'il avait, relativement aifl marchandises, et d'un cinquante-septième, relativement aux terres.
La manière de prêter l'argent en France (il en est de même, je pense , dans d'autres pays catholiques) , est à intérêt perpétuel, rachetable par le débiteur, et que le créancier peut transporter, mais sans pouvoir jamais exiger le capital.
La loi déclare usurier le créancier qui reçoit l'intérêt d'un capital qu'il est en son pouvoir d'exiger, quoique le terme du payement soit postérieur de plusieurs années à l'époque du prêt. Supposons qu'il en eût été de même en Ecosse il y a deux cents ans, et que A, ayant 768 acres de terre affermés 1 boll par acre , 20 livres sterling représentassent la rente annuelle de 48 chalders , à 5 livres d'Écossc
les 12 chalders* ; que B, riche de 100 livres en argent, les eût prêtées à A, l'intérêt étant à 10 pour cent , et qu'il en ait reçu cet intérêt qu'il transmit à son fils , croyant avoir suffisamment pourvu à son sort , 10 livres valant 24 chalders de denrées. Mais l'intérêt étant réduit à 6 pour cent par le haussement de la dénomination de la monnaie, dont la valeur diminue à raison de sa plus grande quantité, les 6 livres qu'il reçoit pour l'intérêt annuel de ses 100 livres ne valent pas un chalder de denrées , et 384 acres, ou la moitié de la terre d'A, qui ne valaient il y a deux cents ans que de 100 à 140 livres, valent à présent cinquante-sept fois cette somme, en supposant que le bail ait doublé , et que sa valeur soit de vingt années de revenu.
On a observé qu'en France, il y a environ deux cents ans, la même terre a valu au bout de trente ans le double de ce qu'elle avait valu auparavant : ainsi une terre qui valait 100 livres en 1500, en a valu 200 en 1530, 400 livres en 1560, et ainsi de suite, jusqu'à ce que depuis cinquante ou soixante ans elle s'est maintenue à peu près à la même valeur.
En Angleterre, on donne pour les mêmes marchandises vingt fois la même quantité d'argent qu'on en donnait il y a deux cents ans. On croit dans ce pays que ce sont les marchandises qui ont augmenté ; non : elles ont conservé leur valeur; c'est l'argent qui a baissé.
La plupart des marchandises ont augmenté en quantité, à peu près dans la proportion de la demande, et gardent la même valeur ou à peu près qu'elles avaient il y a deux cents ans. La terre vaut davantage, une culture perfectionnée lui faisant produire pour une plus grande valeur, et la demande augmentant, quoique la quantité demeure la même. L'argent et la monnaie ont moins de valeur, parce que la quantité en a plus augmenté que la demande.
Les marchandises se soutiendront comme elles sont, en quantité égale à la demande, ou en différeront peu; car de la demande dépend l'augmentation de la plupart des marchandises. Exemple : si la quantité d'avoine est plus grande que la demande pour la consommation et pour les magasins, le surplus est inutile; ainsi cette denrée diminuera, et la terre sera employée à produire autre chose. Si, par l'effet d'une disette, la quantité se trouve moindre que la demande, on trouvera, dans les magasins des années précédentes, de quoi y fournir; ou si les magasins ne suffisaient pas pour cela, on ne doit pas supposer que la disette dure plus d'une année ou deux.
* L'acre anglais vaut environ 41 ares. — Le boU 6 boisseaux ou bushels, et le bushel un peu plus de 56 litres. — Le chalder, ou plutôt chaldron, 13.08 hectolitres.
^It LAW.
La valeur des terres continuera de hausser, tant qu'elles seront susceptibles de bonification, et suivant l'augmentation de |a demande, car la quantité sera toujours la même.
La valeur de fargent continuera de diminuer à mesure qu'il augmentera en quantité, si la demande n'augmente pas dans 1^ même proportion; car l'augmentation de la quantité ne dépend pas de la demande. La plupart des homnies ne font pas attention que l'argent est moins cher ou a moins de valeur qu'autrefois, quoique cela soit manifeste, si on compare la quantité Je marchandises qu'un poids donné d'argent achetait il y a deux cents ans, avec celle des marchandises senablables que le même poids payerait aujourd'hui. Si une pièce de vin, en France, est égale en valeur à vingt bolls d'avoine dans le même pavs, cette quantité d'avoine ne peut jamais valoir ni plus ni moins de vin, tant que la quantité, la qualité et la demande de l'une et de l'autre denrée sont les mêmes. Mais un changement disproportionné quel conque dans la quantité, la qualité ou la demande, fera que la même quantité de l'une sera égale à une plus grande quantité de l'autre; ainsi, si une pièce de vin, en France, est égale à 40 écus du pays, elk les vaudra toujours, à moins qu'il n'arrive quelque changement disproportionné dans la quantité, la qualité, ou la denaande du vin or de l'argent.
C'est par une raison bien simple que la quantité de l'argent a plu^ augmenté que la demande : les Espagnols en apportent en Europe ei aussi grande quantité qu'ils peuvent l'extraire des mines; car il a tou jours une valeur, quoique moindre; et bien qu'il n''en vienne point ei Angleterre, sa valeur y sera cependant d'autant moindre, qu'il y ei aura une plus grande quantité en Europe.
On pourrait objecter que la demande pour l'argent est à présen plus grande que la quantité. On répond que, bien que la denia^l soit plus grande que la quantité, elle n'a cependant pas augmenr dans la "même proportion que la quantité. Il y a deux cents ans que 1 monnaie ou l'argent était a 10 pour cent, aujourd'hui il est depui 6 jusqu'à 3. Si la demande eût augmenté autant que la quantité, l'ai gent porterait 10 pour cent; aujourd'hui, comme alors, il serait ég à la même quantité de denrées ou de marchandises qui auraient coi serve leur ancienne valeur. Si A ayant 1,000 livres à prêter, 1< offrait à 10 pour cent, et qu'il exigeât pour hypothèque une terre pri duisant 240 chalders de denrées annuellement, comme cela se prau quait il y a deux cents ans, quand il n'y aurait aucune loi qui régu le taux de l'intérêt, A ne trouverait point d'emprunteur à ces condi tions, parce que la quantité de l'argent étant plus augmentée que I
dei^ande, et la 4énominatiQii éta^it changée, l'argent q moin^ de valeur, et on peut l'avoir à des conditions moins onéreuses. Si la démanche eût augmenté dans la même proportion que la quantité, et que l'argent n'ei^t pas été haussé, on aurait aujourd'hui le même intérêt qu'autrefois, et la même quantité de denrées suffirait pour payer l'intérêt; car l'argent conservant sa valeur, 8 schellings 4 pence vaudraient un chalder de denrées comme dans ce temps-là.
Si on eût employé 2,000 livres en yaisselle il y a deux cents ans, on croit que la perte sur la vaisselle ne serait que la façon et l'intérêt; mais si les 2,000 livres eussent été employées en terre, la rente de cette terre serait aujourd'hui plus forte que la valeur de la vaisselle.
Quoique la monnaie ou l'argent ait moins de valeur qu'il n'en avait, il passe cependant pour une moitié ou deux tiers de plus que sa valeur comme métal, abstraction faite de son usage comme monnaie.
Supposons que l'argent ces^e d'être employé comme monnaie en Ecosse, la quantité en serait la même et la demande beaucoup moindre, ce qui pourrait le baisser de deux tiers ou plus; car, outre que la demande serait moindre, son usage comme vaisselle, etc., est beaucoup moins nécessaire que comme monnaie.
Les marchandises données comme valeur devraient, par leurs autres usages, avoir une valeur égale à celle pour laquelle elles sont données. L'argent fut d'abord échangé suivant son utilité comme rpétal, et a commencé d'être donné comme monnaie, suivant la valeur qu'il avait comme marchandise. L'argent a reçu depuis une valeur additionnelle; le nouvel usage auquel on l'a employé en ayant occasionné une plus grande demande, on ne s'est pas aperçu de cette nouvelle valeur, parce que la plus grande quantité l'a fait baisser davantage; mais il n'a pas baissé autant qu'il aurait fait s'il n'eût pas été employé comme monnaie, et qu'il s'en ("ût introduit la même quantité en Europe.
H est incertain si l'argent conservera longtemps cette valeur additionnelle : si l'Angleterre adoptait une autre espèce de monnaie, l'argent ne diminuerait pas d'un tiers, parce qu'il est employé c(ans d'autres pays comme monnaie; mais cette diminution de demande, jointe à la baisse ordinaire produite par la grande quantité importée en Europe, causerait une baisse extraordinaire, peut-être de 1^0 pour cent. Si cette nouvelle monnaie adoptée en Angleterre n'excédait pas la demande, elle conserverait sa valeur et serait égale soit au de-
* il est hors de doute que l'or et l'argent baisseraient considérablement de valeur s'ils n'étaient plus employés comme monnaie. Mais dans quelle proportion baisseraient-ils? C'est ce que personne ne saurait, selon nous, déterminer par avance.
dans, soit au dehors, à une quantité d'argent équivalente à la somme pour laquelle elle aurait été fabriquée; d'autant que l'argent aurait moins de valeur, au moyen de sa baisse ordinaire et extraordinaire.
Si l'Angleterre changeait sa monnaie, d'autres États pourraient faire de même; si la Hollande seule s'en tenait à la monnaie d'argent, on peut supposer que le prix de ce métal tomberait aussitôt à 50 pour cent par la diminution de la demande comme monnaie, et que 200 livres en Hollande ne vaudraient pas plus de 50 livres de la nouvelle monnaie d'Angleterre, soit qu'on l'envoyât en espèces ou par le moyen du change; et à mesure qu'il arriverait d'autre argent en Europe, il baisserait encore davantage à raison de la plus grande quantité.
On objectera peut-être qu'en Ecosse la quantité de marchandises est en proportion de la demande, comme elle l'a été depuis quelques années; que les espèces sont plus rares, quoique la demande soit la même, ou peut-être plus grande : ainsi, si la valeur des marchandises ou des espèces est plus haute ou plus basse, à raison de leur plus ou moins grande quantité relativement à la demande, les espèces, par leur grande rareté, devraient avoir plus de valeur, et être égales à une plus grande quantité de marchandises; cependant le prix des marchandises diffère très-peu de ce qu'il était quand il y avait plus d'espèces.
On répond à cela que la valeur des marchandises ou de la monnaie varie, suivant que leur quantité ou leur demande varie en Europe, et non dans un pays particulier. Les marchandises, en Ecosse, sont au même prix ou à peu près qu'en Angleterre, étant à peu près en même quantité relativement à la demande dans l'un et l'autre pays : l'argent d'Ecosse n'est pas plus d'un quarantième de l'argent d'Angleterre relativement à la population, à l'étendue des terres et aux productions, et il n'est pas, avec la demande, au-dessus de la proportion d'un dixième.
Si l'Ecosse n'était susceptible d'aucun genre de commerce en d'autres pays, et dans l'état où sont les choses actuellement, l'argent y servirait à acheter dix fois la quantité de marchandises qu'il achète en Angleterre, ou même davantage; mais comme l'Ecosse commerce avec d'autres pays, quand même l'argent serait plus rare qu'il n'est aujourd'hui, ou qu'il serait même plus abondant qu'en Angleterre; quand il n'y aurait que 10,000 livres ou un million en Ecosse, la valeur des marchandises ne différerait pas de plus de 30 pour cent de ce qu'elles seraient ailleurs, parce que, moyennant cette différence, on pourrait exporter ou importer ces marchandises ; des prohibitions pourraient seules rendre la différence plus grande.
L'auteur du livre intitulé Britannia languens^ et d'autres qui ont écrit sur le commerce et la monnaie, pensent que la valeur des marchandises baisse dans un pays à mesure que l'argent y devient plus rare ; que s'il n'y avait pas plus de 500 livres en Angleterre, la rente annuelle de l'Angleterre n'excéderait pas 500 livres , et un bœuf se vendrait un sou.
Cette opinion est fausse; car comme on pourrait exporter ce bœuf pour la Hollande, on en trouverait un aussi bon prix à peu près en Angleterre qu'en Hollande. Si on supposait l'argent aussi rare en Hollande et ailleurs qu'en Angleterre, ce bœuf pourrait ne rapporter qu'un sou; mais la valeur de ce sou serait égale à celle de 5 livres sterling d'aujourd'hui, parce qu'on pourrait en acheter, en Angleterre ou ailleurs, la même quantité de marchandises qu'on en achète aujourd'hui pour 5 livres.
On peut faire la même réponse à ceux qui pensent qu'en augmentant l'argent d'un pays quelconque, on en diminuerait la valeur au point que la même quantité de marchandises coûterait le double d'argent qu'auparavant.
Si l'argent et le crédit qui circulent en Angleterre sont de 15 millions, qu'on compte l'Ecosse comme 1 à 10, que l'argent d'Ecosse soit porté à un million et demi, que la demande y soit en proportion de la demande en Angleterre, cette augmentation de l'argent d'Ecosse ne lui donnerait pas moins de valeur qu'il n'en a maintenant en Angleterre. Les marchandises se vendraient en Ecosse comme elles se vendent en Angleterre ; les productions du pays seraient peut-être de 10 ou 12 pour cent plus chères, pour être de niveau avec celles d'Angleterre; mais tous les ouvrages manufacturés, à raison de la plus grande quantité, toutes les marchandises importées, seraient à meilleur marché. Comme il serait plus aisé d'emprunter, les marchands feraient des entreprises plus considérables, et les propriétaires fonciers seraient en état de commercer et de se contenter d'un profit plus modique dans leurs ventes. Le prix des terres n'y monterait pas plus haut qu'en Angleterre, l'acquéreur ayant l'option d'acheter ailleurs; on peut supposer que la sûreté d'un bon cadastre ajouterait au prix la valeur d'une ou de deux années de revenus.
Si la monnaie d'un État particulier excédait la proportion de cet État avec l'Europe, cela y diminuerait la valeur de l'argent, ou, pour parler le langage ordinaire, les marchandises hausseraient. Mais comme l'argent perdrait de la valeur également partout ou à peu près, cela serait très-avantageux pour ce pays , quand même l'argent y aurait moins de valeur ; car ce pays aurait tout le bénéfice de la plus grande
Sli LAW.
qiiantité , et ne suppdrtëtilt (jii'tlne portion de la diminution de la valeur, suivant la proportion de sa monnaie avec celle de l'Europe. Les Espagnols, lorsqu'ils importent des espèces ou des lingots en Europe, en diminuent là valeur; mais ils gagnent, parce qu'ils ont tout le profit de la plus grande quantité et ne supportent qu'une portion de la moindre valeur.
Ce qu'on vient de dire prouve :
1** que la monnaie d'argent n'a qu'une valeur incertaine, parce qu'elle est sujette à être altérée par le souverain, ou dans sa finesse ou dans sa dénomination. Une couronne ne contient pas plus d'argent que n'en contenait une demi-couronne, ou 15 pence , il y à 150 oti 200 ans.
2" Que comme argent, la monnaie a perdu la valeur qu*elle avait, une même quantité ne valant pas la cinquième ou la dixième partie de ce qu'elle valait autrefois. Un capitaliste d'alors, possesseur de 1 ,000 livres , était plus riche qu'un propriétaire foncier avec 240 chalders de rente en denrées. Mais un tel capital ne vaudrait pas aujourd'hui la cinquantième partie d'une pareille propriété foncière.
3" Que l'argent, quoique si fort déchu, se donne pourtant comme monnaie, ou se vend comme lingot, plus qu'il ne vaut comme métal, dernière valeur à laquelle il sera réduit aussitôt qu'on lui aura substitué une autre monnaie.
En considérant l'état présent de l'Europe, et que la France et l'Espagne sont maîtresses des mines, on croit que les autres nations soril dans la nécessité d'établir quelque autre monnaie. La seule raisot pourquoi on ne l'a pas déjà fait, c'est qu'on n'a jamais bien entendi la nature de la monnaie ; autrement on n'aurait pas continué d'acheté] de l'Espagne de l'argent au-dessus de sa valeur comme métal, tandi: (Ju'on avait chez soi une monnaie plus précieuse et plus propre à c^. usage sous tous les rapports. fj
Celui qui reçoit de l'argent n'a guère d'espoir que sa valeur augmentera, car il n'est pas à présumer qu'on l'emploie à d'autres usage qu'à ceux auxquels il sert déjà, ni que la demande en soit augmentée ni ehfin qiie la quantité exportée ou consommée devienne plus grand» que la quantité importée.
Quoiqu'il soit rare dans un pays en particulier, les capitalistes n< gagneront cependant pas beaucoup à cette rareté, ainsi qu'on l'a ïài ' Voir ; car à moins que la rareté ne soit la même dans tous les lieri' avec lesquels ce pays commerce, l'argent n'y aura pas beaucoup plii de valeur que dans les autres pays. Si on objecte que les mines dé Indes Occidentales peuvent manquer, je réponds qu'il est de l'intérê
des Espagnols de publier que leurs itiines commencent à s'épuiser, afin de soutenir le prix de l'argent.
Mais SI cela était vrai, la France n'eût pas dû s'engager dans une giierre, lorsque, par le traité de partage, elle aurait pu avoir toute autre portibii plus précieuse de cette monarchie. D'ailleurs, en admettant que les mines peuvent manquer, c'est une raison de plus de nous pourvoit d'une autre monnaie \