SECOND MÉMOIRE
La banque est un crédit général qui produit des commodités et des avantages à toutes les parties de l'Etat, et principalement au commerce.
Les utilités de cet établissement sont reconnues par toute l'Europe, dans les gouvernements monarchiques comme dans les républiques. Mais comme la France a négligé jusqu'à présent de s'en servir, et qu'elle n'est pas bien au fait de cette affaire, je donnerai un détail des avantages et commodités qu'elle produit, et je ferai voir que le crédit peut être établi en France plus solidement et avec plus d'étendue (même à proportion du pays), qu'en aucun autre Etat de l'Europe.
Les premières banques, comme celles de Suède, d'Amsterdam, etc.. étaient des dépôts établis pour la commodité du commerce.
Par le moyen de ces établissements, les négociants font leurs payements par virements des parties et sans avoir de caissiers; ils épargneii cette dépense et le risque; les frais des sacs, des porteurs d'argent, de: espèces fausses ou légères.
Un second avantage que la banque produit est une circulation dan le commerce, les billets étant plus propres que les espèces à servir au usages de la monnaie dans lés recettes et payements. Exemples : Adoi 20,000 écus à B; B doit la même somme à C, et C doit à D; ils on tous à payer le 10 du mois. Je suppose que A paye à trois heurt après midi; à peine B pourra-t-il se servir de la somme qu'il aur reçue pour payer C, et, à moins que ceux qui ont à recevoir n'aier d'autres sommes en caisse, ils ne pourraient pas satisfaire à leurs en gagements.
Lespayements par billets étant faits en moins de temps, la mên
* On trouvera quelques répéti lions dans ces Mémoires, même des paragraphes e tiers ; on a cru néanmoins devoir les laisser subsister, parce que l'auteur en tire soi vent de nouvelles conséquences. D'ailleurs, son dessein était de bien graver dans l'e prit du conseil du roi des principes tout à fait nouveaux: une partie de ces raiso subsistent encore ; le public, en général, est Irès-peu versé dans ces matières; I répéter souvent ce qu'il faut qu'il apprenne, c'est le traiter avec les égards qu'on n* vait autrefois que pour les souverains. {Noie de M. de Senoveri.)
somme aurait servi et passerait encore en d'autres mains pendant la même journée. Ainsi, une somme en billets, circulant par exemple trois fois plus vite qu'en espèces, elle figure dans le commerce comme s'il y en avait trois fois autant. De sorte que, supposant que le crédit de la banque d'Angleterre, j'entends le montant de ses billets, allât à 50 millions, ces 50 millions en billets feront un aussi bon effet dans le commerce comme s'il y avait 150 millions en espèces; donc la banque produit par là un bien à l'Angleterre, comme si la quantité des espèces était augmentée de 100 millions ^
De continuer à faire des payements par espèces, pendant que les autres nations se servent de crédits , est un si grand désavantage au commerce , que l'on sera surpris comment un État si bien policé aurait été si longtemps dans cette erreur.
Je suppose que la France n'eût d'autre monnaie que le cuivre , et que tous les payements ne fussent faits qu'en espèces de cuivre, il faudrait un chariot pour porter 500 livres en cette monnaie. Les trois quarts du temps, les négociants seraient employés à faire leurs recettes et payements, et une partie des peuples, chariots, chevaux, etc., seraient employés à porter d'une maison à l'autre des voitures de cette monnaie.
Je suppose en même temps que l'Angleterre et la Hollande avaient leur monnaie en or et en argent , et qu'ils ne se servaient que des billets pour les mêmes payements, les négociants anglais et hollandais emploieraient une heure ou deux à faire les mêmes payements et recettes qui occuperaient toute la journée des Français qui se serviraient de la monnaie de cuivre. C'est pourtant la situation de la France comparée avec les autres nations commerçantes^.
Il est vrai que la France se sert des monnaies d'or et d'argent ;
^ Tout cela n'est rien moins qu'exact, et Law lui-même le savait bien. (Voyez Considérations sur le numéraire, page 49i de ce volume.)
Cinquante millions de numéraire ne font pas plus d'effet dans le commerce, en billets qu'en écus. Ils n'opéreront pas un seul échange de plus que si la somme était composée de couronnes anglaises ou de pièces de 5 francs. L'agent de la circulation est, sans doute, plus commode sous forme de papier que sous forme métallique, mais il ne faut pas exagérer cet avantage au delà de sa juste valeur. Je ne crois pas qu'avant l'invention des banques, un seul négociant ait manqué à ses échéances parce que ses propres débiteurs ne pouvaient le payer qu'en argent.
En outre, répétons-le, Law n'ignorait pas que, lorsqu'une banque émet pour 50 millions de billets, elle n'accroît pas d'autant la somme du numéraire, puisqu'il lui faut en caisse une certaine quantité d'espèces pour rembourser ces mêmes billets. Donc, 50 millions de papier sont loin ^''équivaloir à 150 niillions de monnaie d'or ou d'argent, et ils n'augmentent pas fictivement de 100 millions la monnaie métallique d'un pays.
^ Comparaison forcée.
mais ces autres Etats ont institué une monnaie d'autant préférable à ces métaux pour la commodité du commerce , que ces métaux sont préférables au cuivre; et on ne peut comparer la différence des payements par billets et par espèces à celle des payements en monnaie d'argent et de cuivre. Comme l'or est une monnaie plus commode pour les forts payements que la monnaie d'argent, de même les billets sont plus commodes que la monnaie d'or.
L'Anglais, par le moyen des billets de la banque, fait plus de recettes et de payements dans une heure , que le Français n'en peut faire dans un jour; et ces commodités sont si reconnues, qu'à Amsterdam on refuse des lettres sur Londres , à moins qu'il ne soit stipulé dans la lettre que le payement se fera par billets de banque, parce que les correspondants en Angleterre refuseraient les commissions , s'ils devaient avoir l'embarras de recevoir et de payer en espèces. Si un négociant à Londres , qui aurait une lettre à acquitter, offrait à payer en guinées ou en écus, on protesterait la lettre, ne voulant pas s'assujettir aux incommodités des payements en espèces \
Les Hollandais ont encore raffiné plus que les Anglais pour la commodité des payements; ils ne gardent pas de billets de la banque, et n'envoient pas les uns chez les autres pour recevoir; ils ont de petits ordres imprimés qu'ils remplissent, et par lesquels ils assignent en banque les sommes qu'ils ont à payer, et reçoivent de même les payements qu'on leur doit faire. De manière que le Hollandais, dans un quart d'heure, sans parlera personne ou sortir de chez lui, fait des payements ou recettes pour 4 ou 500 raille florins avec cinquante différentes personnes, sans avoir le moindre embarras. Il ne court point le risque de perdre ses billets par feu, vol , ou autrement ; il a une feuille en banque, il paye et reçoit par là, sans se servir de billets ni des espèces. S'il arrive un mécompte, il fait facilement vérifier l'erreur, et celui qui a reçu rend en banque ce qu'il a eu de trop.
C'est une des principales raisons qui fait fleurir le commerce^ Londres et à Amsterdam. Le Hollandais vendra à un ou deux pofl cent de profit, ayant à recevoir et à payer en banque , qui refuserait ce profit modique, et manquerait l'occasion de vendre, s'il devait avoir l'embarras de compter la somme en espèces.
Les Hollandais ont établi la banque d'Amsterdam dans la seule vue de procurer aux négociants le moyen de faire leurs payements par vi-
* Aujourd'hui cette stipulation, relativement à la banque d'Angleterre, n'a plus lieu, parce (pie ses billets sont d'un usage si étendu que, parle fait, presque tous les payements de lettres de change s'efl'ectuent en billets de banque. {Noie de M. de Senovert.)
rement de parties, car cette banque ne donne pas une plus forte circulation aux espèces ; on ne peut pas se servir de la somme transportée, le même jour que le transport est fait; il faut attendre le lendemain, apparemment pour donner le temps aux teneurs de livres de mettre les parties sur les feuilles de ceux à qui les payements sont faits, et pour éviter des abus. Pourtant, les Hollandais ont reconnu que les commodités des payements en banque étaient très-grandes, puisqu'ils ont établi cette affaire dans cette seule vue.
La banque d'Angleterre , Outre ces commodités qu'elle donne aux négociants pour faciliter les payements, produit une plus forte circulation , et fait le même effet que si la monnaie d'Angleterre était considérablement augmentée , comme je l'ai déjà remarqué.
Ainsi , supposant que la banque proposée ne dût porter d'autres avantages que ceux que je viens de nommer, ils sont très-considérables, et devraient engager son Altesse Royale à l'établir.
Mais la banque d'Angleterre produit d'autres avantages dans le commerce et à toutes les parties de l'État, car elle ne garde pas en caisse toutes les sommes pour lesquelles elle donne des billets ; elle fait valoir une très-forte partie de ces sommes dans de bons emplois. Il y a, pour l'ordinaire, environ les mêmes sommes en argent portées à la banque, pour avoir des billets, qu'il y a de billets portés pour convertir en argent. Ainsi , il n'est pas nécessaire de garder en caisse la valeur de tous les billets ; mais comme il arrive souvent que la demande de l'un excède la demande de l'autre de 2 ou 3 millions, il est nécessaire que la banque garde une caisse pour soutenir son crédit. Avec 50 millions, elle a plus d'espèces qu'il n'est nécessaire pour soutenir le crédit de 100 millions de billets ; donc, elle produit par là une augmentation réelle de 50 millions et un prolit à la compagnie ^
J'ai remarqué ci-devant que les billets sont plus propres pour servir aux usages delà monnaie pour les payements, et figurent dans le commerce au moins comme trois fois la même somme en espèces.
Ainsi, les 50 millions supposés en caisse soutenant le crédit de 100 millions de billets, et ces 100 millions faisant le même effet que 300 millions en espèces pourraient faire, la banque, par son crédit et la plus forte circulation qu'elle procure, produit un bien à l'État comme si la quantité de la monnaie était augmentée de 250 millions, car ses billets sont reçus dans le commerce en payements particuliers ; ils sont même préférés aux espèces, ayant les qualités nécessaires à la
' Contradiction avec ce qui a été dit tout à l'heuve, |>{ige 579. (Voyez le texte, et|u note (jui s'y rapporte,)
^t LAW.
monnaie clans un plus grand degré que l'or ou l'argent, et pouvant être convertis en espèces à volonté ^
On convient que le crédit est un grand avantage à l'État et au commerce, mais on est d'opinion qu'il ne peut pas réussir en France, La raison généralement reçue est la nature ou forme du gouvernement. On croit que le crédit ne peut réussir que dans les républiques ou dans les monarchies limitées comme en Angleterre ; mais cette raison est fausse, car la banque s'est établie avec succès dans les monarchies comme dans les républiques ; à Rome , à Naples , en Suède , à Vienne. Je soutiens même qu'un prince absolu qui sait gouverner peut étendre son crédit davantage, et trouvera les sommes dont il aura besoin, à un intérêt plus bas que le prince qui est limité dans son autorité.
La vraie raison qui a fait manquer le crédit en France, est qu'il était établi sur de faux principes, ce que je m'offre de prouver.
Si le crédit avait été bien établi et conduit avec ordre, le roi aurait trouvé de très-grands secours , le ministre aurait été en état de soutenir les engagements de Sa Majesté et de conserver une abondance des espèces dans le commerce ; ainsi il n'aurait pas été forcé à se servir de la caisse qui devait soutenir une affaire si utile et si néccessaire à l'Etat.
Le public est prévenu contre la banque à cause des billets de la monnaie , de la caisse des emprunts , etc. , qui ont porté un grand préjudice au commerce et aux particuliers ; et quoique ces papiers n'aienl rien de commun avec la banque, pourtant, il y a très-peu de personnes qui sachent distinguer le crédit proposé et les mauvais papiers.
Les espèces ne produisent rien au possesseur ; en attendant l'occasion de les faire valoir, elles sont inutiles ; de même le crédit ne doi rien produire au porteur. C'est un billet payable à vue, qui peutêtrt converti en argent comme un louis d'or peut être changé contre quatfâ écus d'espèces. C'est une monnaie plus commode que l'or, comme W est plus commode que l'argent, et qui ne doit rien produire que quam l'occasion s'offre pour la faire valoir ; donc les papiers qui ont été introduits dans le commerce en France n'étaient pas des crédits ; il portaient intérêt, c'étaient des emplois\
Quand on veut suppléer à la monnaie par l'introduction d'un crédit celui qui propose le crédit doit connaître la monnaie, et les qualité qui ont rendu l'or et l'argent propres à cet usage ; de sorte que ce mauvais établissements ne pouvant pas fournir jusqu'à une certain
' Ce passage est une variante du paradoxe de la page 579.
" L'observation est juste : seulement, il faut faire remarquer (jue les billets de mon naie et autres tombèrent, non parce qu'ils étaient des emplois, mais parce qu'on n payait ni l'intérêt ni le capital.
somme sans perdre de leur valeur, ont réduit la couronne à la dure nécessité de manquer à ses engagements, par les grosses pertes qu'elle a été obligée de faire là-dessus.
Un ministre des finances doit connaître à fond les monnaies, le crédit et le commerce. Il doit avoir des principes certains pour se conduire sur ces importants sujets. Le bonheur ou le malheur d'un Etat dépend de là; une seule résolution prise contre les bons principes fait plus de tort que la perte d'une bataille ; ce qui est évident par les désordres que les dernières diminutions ont produits.
Je ferai des remarques là-dessus dans un mémoire séparé ; mais pour retourner à mon sujet, je suis persuadé que les ministres n'ont pas voulu ruiner les particuliers, détruire le commerce et affaiblir le royaume de dessein prémédité. Il est à présumer qu'ils auraient soutenu la foi publique et les engagements de la couronne , s'ils avaient su les moyens, plutôt que d'y manquer, et par là s'attirer l'inimitié des peuples. Mais supposant que le crédit eût été établi d'une manière à pouvoir fournir au roi les sommes dont Sa Majesté aurait besoin à un intérêt modéré , et que ce crédit produisait en même temps du bien au commerce et à toutes les parties de l'Etat, je ne peux pas m'imaginer que le roi ou ses ministres voulussent détruire ce crédit si utile et nécessaire ; au contraire, tant que le crédit peut soutenir la couronne, la couronne soutiendra le crédit. Un ministre ne donnera pas 50 pour 100 pour attirer de l'argent , quand il en peut trouver à 5 , et ce n'est pas la couronne qui a ruiné le crédit, c'est un mauvais papier (qui ne mérite pas ce nom) qui a ruiné la couronne.
C'est ignorer la nature d'une banque et les avantages qu'elle produit, d'imaginer qu'un prince ou ses ministres puissent être portés à la détruire en se servant des sommes en caisse.
La banque bien établie est le fondement de la puissance de l'Etat et le soutien de la couronne. Vouloir la détruire serait ôter les fondements de la maison où l'on voudrait demeurer. Le roi Louis XIV a dépensé de très-fortes sommes pour soutenir la dignité de la couronne. Ce prince a fait la guerre par terre et par mer contre les autres puissances de l'Europe réunies, pendant plusieurs années. Si le ministre avait été aidé d'un crédit solidement établi et bien conduit, il aurait fourni à toutes ces dépenses sans se servir des Traitants ; il aurait trouvé les sommes nécessaires à un intérêt modéré ; il aurait augmenté les revenus du roi, en soulageant les peuples par une plus forte augmentation qu'il aurait produite dans l'industrie, dans les manufactures et dans les revenus généraux du royaume ^ ' Lorsque Law écrivait, la guerre était entre les industriels et les hommes de
Ce que j'avance ici paraît extraordinaire ; mais en examinant la conduite des affaires pendant ces guerres, les fortes sommes qu'il en a coûté à l'Etat pour les avances qui ont été faites au roi par des Traitants; les pertes que Sa Majesté a souffertes dans les marchés pour les fournitures des armées, etc. , causées par des payements en papier ; le discompte que les ministres ont été obligés de donner pour convertir ces papiers en argent , et les pertes que le roi a soufî'ertcs sur les remises en pays étranger ; il sera facile de prouver que si la banque avait été entreprise par M. Chamillart, lorsque j'eus l'honneur de la proposer à ce ministre , cet établissement aurait soutenu la couronne et l'Etat. Le ministre aurait pu fournir aux besoins du roi sans manquer à la foi publique ; le commerce et le nombre des peuples auraient augmenté même pendant les guerres, et le revenu général du royaume serait double de ce qu'il est à présent.
A considérer l'Etat d'Angleterre avant la guerre , ce qu'il fournissait alors et ce qu'il fait à présent, on n'aurait pas de peine à croire que si la France avait été également bien gouvernée, elle aurait plus augmenté en force , n'ayant point tant dépensé à proportion de l'étendue des royaumes.
L'Angleterre ne devrait figurer avec la France au plus que comme là 3, en comparant le produit et l'industrie de ces royaumes, le nombre des peuples , la quantité des espèces ouïes revenus généraux. Cependant, l'Angleterre a dépensé pendant ces dernières guerres comme 1 à 2. L'Angleterre doit encore plus à proportion que la France* ; elle paye 60 millions en rentes de dettes; l'Angleterre a une guerre civile à soutenir, qui donne plus à craindre pour le crédit de
finances. Les premiers n'étaient rien dans rÉlat, et les seconds en étaient réputés les colonnes ; ils le soutenaient, dit plaisamment Voltaire, comme la corde soutient le pendu. Mais la paix s'est faite, et voici comment.
A force de faire retentir les mots commerce et crédit aux oreilles de gens qui n'en comprenaient pas bien la valeur, les agents du commerce finirent par persuader à la nation que leurs intérêts étaient identiques avec les siens, et ils devinrent ainsi pouvoir à leur tour. La révolution et l'empire n'acceptèrent à ce titre ni financiers ni industriels ; mais il n'en fut pas de même de la restauration, et, depuis cette époque, la souveraineté fut reconnue marchande et capitaliste par nature. Alors, industriels et traitants s'embrassèrent, et la paix fut conclue à cette condition, que les premiers ne chicaneraient aucune des opérations faites avec l'Élat, et que les seconds prêteraient leur appui à toutes les mesures qui pourraient enrichir les commerçants aux dépens des consommateurs.
' Dette de l'Angleterre, en capital :
dG89,— 16,606,550 francs.
1715, — 1,500,000,000, après la paix d'Utrecht.
181 5, --28,025,000,000, à la paix générale.
1857, — 19,152,187,000, après vingt-deux ans de paix.
(M. Moreau de Jonuès, Statistique de la Grande-Bretagne.)
'Etat, que les guerres qu elle a soutenues contre la France. Pourtant, e plus mauvais papier en Angleterre ne perd pas 5 pour 100, et le )on papier en France perd 50, ce royaume étant en paix.
L'Angleterre a bonifié toutes les dettes de l'Etat, quoique lesparticuiers les aient agiotées à 50 et 40 pour 100, et elle continue de payer m intérêt de 6 pour 100 sur ces dettes, de manière que ceux qui )nt acheté jouissent de 12 pour 100, et sont remboursés double de la ;omme qu'ils ont employée , pendant que la France qui doit moins à proportion des royaumes , se voit réduite à la nécessité de faire perdre •onsidérablement à ceux qui se sont intéressés dans ses fonds publics.
Ce n'est pas la différence des gouvernements de ces Etats qui proluit cette grande différence dans la situation de leurs affaires ; au conraire, la France a des avantages que l'Angleterre n'a pas. Le roi fait igréer ce qui est délibéré dans ses conseils sans qu'il coûte à l'Etat, ît l'Angleterre est obligée de donner assez considérablement pour faire igréer dans le Parlement ce qui a été résolu dans le ConseiP. H est rrai que l'Angleterre est mieux servie que la France en ce qui regarde !es finances, mais il dépend de la France d'être encore mieux servie jue l'Angleterre ; une mauvaise conduite a fait perdre le papier en France, une conduite médiocre l'a soutenu en Angleterre ; une bonne :*onduite ira plus loin, et fera gagner le papier sur les espèces.
Je suis persuadé que Ton conviendra qu'il est de l'intérêt du roi Je soutenir le crédit dans ses Etats ; mais les peuples auront de la peine Èi prendre confiance sur cela, car souvent les princes croyant agir pour leurs intérêts, prennent des routes bien opposées : j'y consens ; mais quand les princes connaissent leurs intérêts , il n'est pas à présumer qu'ils agiront contre.
Si l'on examine avec attention l'idée que je donne pour établir la banque en la rendant caissière du roi, il est certain que par cette idée je lève le plus grand obstacle à l'établissement du crédit en France, en démontrant très-visiblement l'intérêt de S. M. de le soutenir.
Toutes les banques qui sont établies sont sujettes à manquer, si l'on suppose que le prince ou les magistrats , faute de connaître le véritable intérêt de l'Etat, ou étant dans un extrême besoin d'argent, pourraient se servir de toutes les sommes en caisse. Mais de la manière que j'ai proposé d'établir le crédit en France, il n'y a pas le même danger, car le roi ne ferait qu'avancer par là d'un peu de temps le payement de ses revenus ; Sa Majesté ne recevrait dans la suite que des billets dont elle aurait déjà touché la valeur, et qui n'auraient plus
* On doit noter que Law cile, comme une chose toute naturelle, ce fait de corruption parlementaire.
de cours, le crédit de la banque étant détruit par l'enlèvement de la caisse ; ainsi il n'est pas à présumer que le roi puisse être porté à ruiner le crédit d'un établissement utile et nécessaire. Au moins, il faut avouer que le danger n'est pas si grand , et que la banque proposée est moins sujette aux événements de cette nature que les banques d'Angleterre et d'ailleurs, où, dans un pareil cas, le prince ou magistrat se rendrait débiteur des particuliers, et continuerait dans la suite de jouir de ses revenus à l'ordinaire.
Le roi, en France, connaissant ses intérêts, ne peut pas être supposé avoir un intérêt séparé de celui de ses peuples. Le prince, ou le magistrat dans les gouvernements populaires, peut avoir des intérêts particuliers pour agir contre le bien de l'Etat, et ne pouvant trouver d'argent d'une autre manière , peut être porté à se servir ai la caisse publique. Mais le roi, pouvant trouver des sommes par d'autres voies, ne peut pas être supposé vouloir prendre la caisse publique d'autant moins que la banque sera en état de faire toutes les avancer dont Sa Majesté peut avoir besoin, sans exposer son crédit.
Les gouvernements populaires sont partagés en factions , et sujet: aux tumultes, séditions et guerres civiles qui pourraient mettre 1; caisse de la banque en danger ; le gouvernement monarchique n'es [)as si sujet à ces désordres.
Quand même une guerre civile arriverait , de la manière proposée la banque se soutiendrait dans ce cas , et dans les autres occasions qu peuvent causer une demande extraordinaire sur la caisse, comme cell arrivée en Angleterre et en Ecosse , par où ces établissements ou manqué ; car la plus grande partie des billets étant entre les maii) des officiers du roi , quoique la banque eût employé une forte parti de sa caisse, elle serait en état de payer les billets qui lui seraient pré sentes, et le crédit lui serait conservé.
Donc l'idée que je donne, de rendre la banque caissière du roi, ren dra cet établissement plus solide, et moins sujet que les autres banque aux événements qui pourraient mettre son crédit en danger \
Cette idée rendra la caisse de la banque très-forte et son crédit trèîétendu ; les billets pouvant, par le moyen des recettes du roi, devr nir comme des lettres de change universelles, payables à vue dai chaque ville du royaume.
La France a des avantages pour l'établissement d'un crédit étendi que les autres Etats n'ont point. Il y a plusieurs villes en France q peuvent figurer comme des villes capitales dans les autres Etats, oùl< |
1 Cette idée-là, précisément, fit culbuter la banque.
MÉMOIRES SUR LES BANQUES. m
billets de la banque pourraient circuler et fournir des commodités aux provinces, ce qui augmenterait considérablement la caisse de la banque.
Je veux supposer que l'Angleterre , la Hollande et l'Italie pussent iigurer comme la France. L'on dirait que le crédit de la banque de France seule serait aussi fort que celui de toutes les banques établies jans ces autres Etats. Mais le crédit serait encore bien plus étendu. La France, unie sous un prince, peut donner une plus grande circulation aux billets que si elle était partagée en plusieurs principautés, quoiqu'il y eût des banques établies dans chacun de ces Etats; car les billets de chaque banque ne seraient reçus que dans les Etats du prince qui l'aurait établie, et les billets de la banque proposée seraient reçus généralement par toute la France.
Il est évident, par les raisons que je viens de donner, que le crédit, de la manière que je propose de l'établir, sera plus solide et plus étendu, môme à proportion des pays, qu'aucun autre de l'Europe.
Dans le conseil qui s'est tenu pour délibérer sur l'établissement de la banque , plusieurs ont été d'opinion que l'affaire était bonne, mais que le temps n'était pas propre pour l'établir ; que la banque pourrait augmenter la méhance, et rendre l'argent plus serré.
La supposition que l'établissement d'une banque sur le modèle de celle qui est proposée augmentera la méfiance, et fera serrer davantage l'argent, est fausse. Une banque qui est en état de satisfaire ponctuellement à ses engagements, qui paye ses billets à vue, ne peut pas manquer de s'accréditer, malgré la méfiance. La confiance n'est autre chose qu'une assurance d'être payé; cette confiance est attirée par l'expérience que le public aura de la ponctualité des payements et de la connaissance des fonds qui doivent soutenir le crédit. La banque ayant toujours des fonds équivalents à tous ces billets , ne peut pas manquer à payer ; aussi ne peut-elle pas manquer à s'attirer une confiance générale en peu de temps.
L'idée que j'ai donnée pour établir le crédit en France est plus étendue que celle des autres banques de l'Europe : mais je veux supposer qu'il y eût du danger de la part de l'autorité royale , et que l'idée de rendre la banque caissière ne fût pas une sûreté assez grande pour remettre la confiance entre S. M. et ses peuples ; au moins on m'accordera qu'une minorité est le temps le plus propre pour établir cette affaire, et S. A. R. ne peut pas être soupçonnée de vouloir détruire cet établissement. Elle travaille pour arranger et acquitter les dettes de la couronne; à plus forte raison, ce prince soutiendra une affaire nécessaire et utile au roi et à l'Etat , étant son propre ouvrage et sous sa protection.
Première objection. On est persuadé que pendant la minorité S. A. R. , qui travaille pour le bien de l'Etat, soutiendra le crédit de la banque ; mais un ministre peut en abuser dans la suite.
Réponse. C'est revenir à la première difficulté. Je ne répéterai pas ce que j'ai dit là-dessus ; mais je dirai, en général, que si ceux qui ont de l'argent à employer craignent que le roi puisse dans la suite abuser de ce crédit, ils ne prêteront jamais. Car quoique la banque ne soit pas établie, S. M. peut donner cours à un autre papier qui n'aura pas sa valeur comme celui-ci. Ainsi , il est impossible de les guérir de cette méfiance.
Ceux qui emploient leur argent à présent, doivent avec plus de raison craindre l'augmentation des espèces ; ils prêtent lorsque l'écu est à 3 livres 10 sous, et peuvent être remboursés avec l'écu de 5 livres; 1,000 écus en espèces seront remboursés avec 700 , ce qui porte un préjudice au créancier de 30 pour 100, qu'il aurait pu éviter si la banque était établie; contractant pour être payé en banque, il aurait reru la même quantité d'écus en espèces qu'il aurait prêtées.
Le crédit établi et conduit par principes, sera préféré aux espèces , ayant les qualités nécessaires pour le rendre propre à servir aux usages de la monnaie , et dans un plus haut degré que l'or ou l'argent.
Si le public veut négliger des sûretés et avantages réels et présents que l'établissement proposé lui procurerait, et s'alarmer des dangers imaginaires et éloignés, il n'y a que l'expérience qui puisse le détromper, et l'établissement d'une banque est l'expérience la plus innocente.
Pour oter tout sujet de méfiance, S. A. R. peut établir cette affaire pour cinq années. Si dans ce temps le public n'est pas convaincu dr son utilité, ou qu'il y eut du danger à la continuer, elle ne renouve. lera pas le privilège.
Je veux supposer que la méfiance du public soit bien fondée, êî que la banque fût établie pour un plus long terme , elle s'accréditerait, malgré cette juste méfiance. Les dangers éloignés n'empêchent pas le crédit présent. L'Angleterre est toujours menacée de guerres» civile!" ou d'un changement de gouvernement, qui mettrait en danger le crédit de la banque ; pourtant son crédit est bon, et tous les négociantr s'en servent. Un marchand de Gênes, qui prévoit une rupture qii pourrait arriver entre l'empereur et cette république, et que dans lii suite d'une guerre cet Etat , pressé pour trouver de l'argent, pourrai! se servir des sommes en banque ; cette prévoyance du danger où a crédit pourrait être exposé, n'empêcherait pas ce même négociant d< se servir des commodités que la banque fournit pour les payements ; i
y tiendrait sa caisse, et la regarderait comme plus en sûreté que chez ni. Il est vrai qu'il ne s'obligerait pas à y tenir sa caisse pour un temps :ixe, et ne prêterait pas son argent à la banque pour un terme donné ; nais la pouvant retirer à volonté , il ne balance pas de la tenir en }anque ; son crédit présent étant bon , il ne se met pas en peine des langers où elle peut être exposée par des événements éloignés ; ces langers regardant les actionnaires ou ceux qui sont intéressés dans le onds de la banque, et les colonnes ou actions seraient vendues à Tioins par ces raisons ; mais son crédit présent ou journalier étant bon, es négociants s'en serviraient pour leurs payements comme à l'ordilaire.
Deuxième objection. On prétend que le papier ne doit pas précéder e crédit , mais que le crédit doit précéder le papier.
Réponse. Si ceux qui s'opposent à cet établissement veulent pour m moment se défaire de leurs préjugés fondés sur l'opinion, et raiionner par principes, il serait très-facile de les satisfaire, et de prouer que la banque remettra la confiance en faisant circuler l'argent , nais qu'elle ne peut pas augmenter la méfiance ni faire serrer davanage l'argent.
L'établissement de la banque d'Ecosse prouve ce que j'avance : les négociants écossais n'étant pas accoutumés aux payements par billets, )nt refusé de les recevoir; mais peu de temps leur a fait connaître que ;es billets, pouvant être convertis en espèces à volonté, étaient bien )lus commodes pour les payements que les sacs d'argent, et ils ont ;ours à présent , non-seulement parmi les personnes de qualité et les négociants, mais dans les provinces, et parmi les paysans, quoiqu'il l'y ait pas de caisse dans les villes de province pour les convertir en ïspèces, car le seigneur les reçoit en payement de ses rentes, et les )euples sont moins sujets d'être trompés par de faux billets que par le fausses espèces.
Il est évident, par cet exemple, que le crédit ne précède pas le panier; c'est l'expérience de la bonté du papier qui lui attire la confiance ;t le crédit public.
Il est plus difficile de remettre une confiance perdue, que de l'éta- )lir. Aussi il est plus difficile de remettre le crédit d'une banque qui lurait manqué , qu'il n'était, du commencement, à lui donner du îrédit. La banque d'Angleterre a manqué ; les billets perdaient alors usqu'à 20 pour 100; mais quand elle retourna à payer, son crédit est evenu , et ses billets étaient reçus dans les payements et préférés lux espèces, comme si elle n'avait jamais manqué; pourtant, cette )anque est sujette aux mêmes accidents , et si la guerre civile continue