LETTRE XI
J'ai l'honneur de vous envoyer la manière de faire les billets de la banque, que je regarde la plus sûre et la plus avantageuse pour cet établissement et pour les sujets; comme il y a du temps que j'ai travaillé à mon projet, j'ai bien réfléchi sur cette manière et sur les accidents qui sont arrivés à d'autres établissements de banques, ou qui peuvent naître dans l'exécution de celui-ci; ces accidents ou dangers sont prévenus autant qu'il est nécessaire^.
A l'égard du projet que j'ai eu l'honneur de vous remettre pour la régie de la banque, le nombre des officiers n'est pas grand et l'ordre est tellement établi que, nonobstant la grande confiance de cette affaire, les officiers ne peuvent pas employer aucune partie de la caisse, ni faire le moindre profit indirect, à moins qu'on ne suppose que le directeur et tous les inspecteurs veuillent consentir de manquer à leur devoir, et être d'accord pour frauder le roi ; ce qu'on ne peut pas raisonnablement supposer, d'autant moins que l'intérêt du directeur l'engagerait à s'y opposer.
Pour la conduite de cette atfaire , elle est d'une si grande importance à Sa Majesté et à l'État, que l'on ne peut pas être trop prévoyant de ne point exposer son crédit à la moindre atteinte. Je parle pour ce qui regarde l'emploi qu'on peut faire des sommes qui entreront dans la caisse de la banque; l'exemple des autres établissements ne suffit pas pour justifier une même conduite dans celui-ci. Où le crédit est bon, la banque peut en profiter; mais ici, où la méfiance est grande et où le crédit est perdu, il faut attirer la confiance par la simplicité, bonté et solidité de l'établissement, et par une conduite ferme et bien réglée.
En Angleterre et ailleurs où il y a de pareils établissements, la banque emploie une grande partie des sommes en caisse; n'étant pas à présumer que tous ceux qui ont des billets viendront en même temps demander payement, la caisse est encore plus que suffisante pour payer les billets présentés. Mais de la manière que ces banques sont établies, elles sont sujettes à manquer pour des demandes extraordinaires, comme j'ai remarqué dans un Mémoire précédent ; celle d'Angleterre encore plus que les autres, cet État étant partagé en
1 On a prétendu que des faussaires, de nos jours, avaient trouvé le secret d'enlever la couleur rouge des billets de 200 et de 300 livres de la Caisse d'escompte, et qu'ils en faisaient des billets noirs de 1,000 livres, en laissant subsister les signatures. Rien de nouveau sous le soleil. {Note de M. de Senovert.)
2 Par un arrêt du conseil d'État, du 31 décembre 1719, il fut décidé que les billets de 10 livres Imprimés, auraient cours quoique non signés; ce fut aussi sur celte espèce de billets (lue les faussaires s'exej'çèrtînt avec le plus de succès. {JVole de M. de Senovert.)
factions, et par là plus exposé aux révolutions et autres événements qui pourraient mettre ce crédit en danger.
Outre que la France est moins sujette à ces événements, de la manière que la banque est proposée, son crédit sera plus assuré contre toute sorte de demandes extraordinaires qu'aucun autre établissement de cette nature en Europe. Le roi ordonnant que les payements entre Sa Majesté et ses sujets soient faits par billets^ et que les espèces n'y auront plus cours, il est absolument nécessaire qu'une très-forte somme en billets soit employée à suppléer aux usages de la monnaie dans ces payements. A mesure qu'on vient prendre de l'argent à la banque, un autre qui aura à payer aux recettes royales viendra apporter de l'argent pour prendre des billets. Ainsi cette banque, établie sur ce principe, pourrait employer une bonne partie des sommes en caisse , sans être exposée aux demandes extraordinaires. Mais comme le crédit est perdu entièrement dans le commerce, que la méfiance est générale et grande, que les espèces sont très-serrées et qu'elles ne séjournent pas longtemps dans les bureaux du roi , de même les billets de la banque ne resteront pas longtemps dans ses bureaux, ni entre les mains des particuliers; ils seront apportés à la banque pour être convertis en espèces, et quoiqu'en même temps il viendra d'autres personnes qui porteront de l'argent et prendront des billets pour faire leurs payements, la banque ne doit pas être tentée de faire des emplois considérables, d'autant plus que, dans son commencement, ses premières vues doivent être de donner au public et à toute l'Europe une bonne idée de sa conduite. Sa caisse ne peut pas manquer avec le temps d'être plus forte que les caisses des banques d'Angleterre, d'Amsterdam, de Gênes et de Venise, quand elles seraient assemblées dans une, et elle aura assez d'occasions de faire des profits.