PREMIÈRE LETTRE A M
SUR LK NOUVEAU SYSTÈME DES FINANCES, ET ^ARTICUL1ÈREMENT SUR LE REBlBOURSËJHENf DES RENTES CONSTITUÉES ^
Monsieur, vous me faites sans doute beaucoup d'honneur en vous adressant à moi pour me communiquer vos inquiétudes sur le nouvel arrangement des affaires publiques ; mais j'ose espérer que la préférence que vous me donnez tournera à votre avantage. Vous pouviez vous adresser à bien des gens, ou mal instruits, ou malintentionnés, qui, au lieu d'adoucir vos plaintes et dissiper vos frayeurs, se seraient crus fort sensés et fort éloquents en achevant de vous désoler : je veux tâcher, au contraire, de vous réconcilier avec un Système qui acquiert chaque jour un nouveau degré de stabilité, qui enveloppe déjà toutes les parties de l'État et ses contradicteurs mêmes, et auquel par conséquent il est de votre intérêt d'accoutumer votre esprit et de conformer vos idées. Je remarque avec plaisir que vous lui donnez vous-même le nom de Système, qu'aucun État n'a peut-être encore donné à l'administration de ses finances. En effet, au lieu que cette administration, portée même à un très-haut point par de grands ministres, n'a été qu'un ordre mieux entendu de recette et de dépense, on voit ici une suite d'idées qui se soutiennent les unes les autres, et qui font apercevoir de plus en plus le principe d'où elles partent. L'ancienne administration , bien loin de fournir par elle-même aucune richesse, n'avait de ressource, dans les besoins toujours nouveaux, que les impositions et les emprunts; celle-ci, au contraire, ayant pour âme le crédit, unique source de la circulation et de l'abondance, acquitte le roi par la suppression des impôts, et change en bureau de prêt la caisse décréditée de ses emprunts. Si l'on vous avait, monsieur, proposé et expliqué ce Système avant qu'il fût seulement connu du public , je vous aurais cru obligé de l'approuver ; je ne vous demande aujourd'hui que d'en juger par l'expérience, et d'en avouer les effets. J'avoue moi-même que vous m'attaquez d'abord par une objection qui me touche , parce qu'elle vous regarde personnellement. Tout votre bien consistait en rentes constituées, dont les remboursements vous ont été déjà faits, ou vous seront faits dans la suite. Ces deux cas, qui sont les mêmes dans votre esprit, sont très-différents dans le mien, car je n'ai rien à vous reprocher sur l'argent qui n'est pas encore entre vos mains ; mais, pour celui dont vous avez été maître, il ne tenait qu'à vous de vous en faire des fortunes; je ne dis pas en devinant les choses dès leur première origine, mais en voyant les gains immenses qui se font d'un jour à l'autre. Mais, remontons au principe général, dans lequel même vous êtes encore à temps de trouver votre conseil et votre ressource. Une des premières lois d'urt gouvernement qui roule sur le crédit et sur la circulation, est de ne laisser dan^ un État que les biens-fonds et le commerce, en regardant même les terres, non pas ainsi que les défiants, comme une retraite ou un port en cas de naufrage, mais comme une des sources du commerce par les fruits qu'elles produisent. Le bien de constitution est directement opposé à ce principe. Celui qui prête, stipule que son argent ne sera employé en aucune sorte de marchandises, mais il le veut voir assis sur un fonds marqué et déterminé. Le capital meurt pour le prêteur, et il consent de ne jamais le revoir. Ainsi, l'argent constitué demeure immobile entre deux hommes qui se sont enchaînés l'un l'autre. Cette espèce d'emploi rend plus rare et plus cher l'argent du commerce. Comme il y a toujours dans un État un certain nombre d'hommes timides et paresseux qui ne songent qu'à leur intérêt personnel, et pour qui le bien géné-
* Cette lettre est extraite du Mercure do France, thi mois de revriei' 1720.
rai de leur nation est une chimère, le repos d'esprit dont ils paraissent jouir dans leur bien de constitution détourne ceux qui mettraient leur argent dans le commerce, ou qui le prêteraient à des commerçants. Or, il n'est point de marque plus sûre d'un État peu aisé et penchant vers la misère , que la cherté de l'argent. 11 serait à souhaiter qu'il se prêtât toujours pour rien, ou dans la seule vue de partager avec l'emprunteur le profit qu'il en tirera; c'est le commerce que tout le monde peut faire sans être marchand, et c'est aussi la seule manière de prêter qui ne soit onéreuse ni au prêteur ni à l'emprunteur. J'ai regardé de tout temps avec compassion le joug que subissait Temprunteur à constitution de rente. Il donne ordinairement au prêteur tout le prix que l'argent est estimé, et demeure, pour ainsi dire, son commissionnaire ou son agent, au péril même de sa fortune. C'est bien pis encore s'il place l'argent qu'il vient d'emprunter sur des terres , dont le revenu est toujours au-dessous du denier de la constitution , ou sur des offices de judicature , qui ne rendent rien; de sorte qu'on peut assurer en général qu'on ne se charge de constitution que pour se tirer d'une fâcheuse affaire, souvent pour un temps fort court, ou par une vanité ruineuse qui trouble l'intérieur de tant de familles. On en est communément si persuadé , qu'on évite, le plus qu'on peut, d'acquérir des biens chargés de rentes foncières; et qu'au lieu qu'un marchand ne rend qu'à regret, à l'échéance, l'argent qu'il doit, parce qu'il le ferait profiter encore, le débiteur d'une rente s'en défait le plus tôt qu'il peut, comme d'un poids insupportable. Ainsi, être fâché de ne pouvoir plus placer son bien à constitution, c'est être fâché que l'argent soit devenu commun et qu'il n'y ait plus de malheureux. Je ne sais si , dans la situation présente de votre esprit , vous me pardonnerez l'exemple risible de ce médecin qui donna sa malédiction à une ville où tout le monde se portait bien. Les auteurs de droit nous ont conservé la mémoire des oppositions qu'essuya la constitution de rente, quand elle commença à s'établir en France. L'injustice et la tyrannie des prêteurs , à laquelle on s'est depuis accoutumé, était alors traitée d'usure publique, et les scrupules ont duré encore longtemps après que les puissances ecclésiastique et séculière ont permis cet emploi de l'argent. Aussi pourrait-on dire que l'idée naturelle de l'usure enferme tout prêt qui , sous l'apparence d'un bienfait , met le bienfaiteur plus à son aise, et conduit à sa perte l'emprunteur qu'il fallait soulager. Mais, sans toucher au cas de conscience, le prince ne saurait rien faire de plus louable que d'abolir un usage qui opprime une partie de ses sujets , et celle que les lois ont toujours favorisée, je veux dire les débiteurs. Mais de plus, on ne saurait pourvoir en général au soulagement des débiteurs, qu'on ne pourvoie en même temps à la sûreté des créanciers. Ne voit-on pas où aboutissent la plupart des constitutions? Après avoir tourmenté longtemps le débiteur, elles se perdent ou s'altèrent considérablement pour le créancier. C'est un bien forcé qui n'a jamais été de durée, et l'on sait les.arrérages qui étaient dus à la fin du règne passé. On soupirait alors après les remboursements, et on les voit aujourd'hui avec impatience , parce que le nouveau Système ayant mis le roi et le gros du public au large, on commençait à être bien payé. Mais le nouveau Système a besoin lui-même de l'extinction des rentes pour ramener tout à l'uniformité, et il vous offre un nouveau genre de bien, où votre capital est utile au corps entier de la nation, et dont le revenu croîtra pour vous. Ainsi, monsieur, mettez là vos remboursements déjà faits et ceux qui sont encore à faire, en quelque temps qu'ils viennent ; vous en tirerez plus, avec le temps, que de vos anciennes constitutions. J'avoue que la transformation totale du gouvernement, par rapport aux finances, cause un ébranlement actuel qui blesse un certain ordre de gens dans le passage : c'est l'inconvénient attaché à tous les changements, inconvénient d'autant plus inévitable, que les changements sont plus nécessaires et plus pressés. On aurait souhaité que tout le royaume eût pu s'arranger sans ofifenser un seul homme. Dieu seul pourrait le faire, et ne le
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fait pourtant pas dans l'ordre de la nature. Les lois générales l'emportent toujours sur les désirs et sur les besoins mêmes des particuliers. Mais voyons à quoi se réduisent, par rapport au nombre, les particuliers qui souffrent, entre lesquels les confiants ne souffrent que pour un temps, et les défiants ne souffriront que par leur choix. Si nous divisions le royaume en vingt classes, les rentiers à constitution n'en feraient qu'une, et si nous comparions cette classe aux autres, elle ne ferait pas la centième partie du tout. Dans cette centième partie, il n'y en a qu'une centième encore qui soit réduite à ce bien seul, et qui ne gagne pas sur tous les autres beaucoup plus qu'elle ne perd sur celui-là. En effet, quelle condition, quelle profession ne s'est sentie des richesses écloses du nouveau Système? Les terres et les maisons sont montées au double et au triple de leur prix pour le vendeur, et croîtront considérablement en revenu pour l'acquéreur : l'officier d'épée ou de robe touche ses pensions ou ses gages, auxquels il ne fallait plus penser; le marchand et l'ouvrier ne peuvent suffire aux demandes des acheteurs; le menu peuple, ceux mêmes qui, par la bassesse de leur fortune, ne sont, pour ainsi dire, d'aucune classe ; tous enfin trouvent à vivre, à gagner, à s'enrichir. Parmi les défiants mêmes, les déclamateurs ou aveugles, ou malintentionnés, combien de débiteurs se sont tirés de l'oppression de leurs créanciers! combien de créanciers ont recueilli de dettes désespérées! Je vous crois trop équitable pour ne pas rendre justice au vrai, quoiqu'il ne vous ait pas encore été utile ; mais prêtez-vous-y, et parlez-en avantageusement; vous ferez votre propre bien, parce que vous augmenterez la confiance de ceux qui vous environnent, et cette confiance servira à soutenir la chose même. Un bien d'espèces ne croît point par les paroles, mais un bien de crédit s'en aide merveilleusement. Le Système s'établira sans vous, parce qu'il est fondé sur des principes, et que les principes se rendent maîtres tôt ou tard des opinions les plus rebelles. Mais il dépend en quelque sorte du public de le faire aller plus vite, et de recueillir incessamment les fruits immenses qu'il nous promet. Cette dernière réflexion me jetterait naturellement dans l'explication du crédit et de son usage; ce sera la matière d'une seconde lettre, si celle-ci est assez heureuse pour vous donner quelque satisfaction. Je suis, etc.