SECONDE LETTRE
ou l'on traite du crédit et de son usage*.
Monsieur, l'explication du crédit et de son usage, que je vous ai promise à la fin de la première lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire, était la véritable entrée de l'explication générale du nouveau Système. Mais la peine où je vous ai vu à l'occasion du remboursement de vos rentes m'a engagé à traiter d'abord cet article. Je fais partir cette seconde lettre avant même que d'avoir reçu votre réponse, ayant pensé que l'exposition des principes sur lesquels tout le Système est fondé vous satisferait encore plus que tout ce que j'ai dit et tout ce que l'on pourrait dire sur un sujet particulier, qui n'en est qu'une suite et une dépendance.
C'est une maxime assez généralement reçue chez les banquiers et chez les négociants, que le crédit bien gouverné monte au décuple de leurs fonds, c'està-dire qu'avec ce crédit ils gagnent autant que s'ils avaient eu dix fois leurs fonds. Cela vient de ce que leur crédit attire chez eux des sommes considérables dont il leur demeure de grands profits, après même avoir prélevé les intérêts dus à leurs créanciers. Cependant le crédit des banquiers et des négo-
* Celle lellre esl extraite du Mercure de France, du mois de mars 1720.
ciants est borné par bien des endroits. Premièrement , ce sont des hommes privés qui n'ont qu'un fonds très-médiocre, et qui sont sujets d'ailleurs à toutes les variations que les querelles des princes, leurs besoins, leurs édits, jettent dans le commerce des particuliers.
Tous ces inconvénients, tous ces obstacles tournent en avantages et en moyens pour le prince qui veut faire usage du crédit. Ses richesses , surtout dans ce royaume, sont immenses; de sorte que non-seulement le décuple de son fonds monte à des sommes prodigieuses, mais qu'il a même de quoi passer de beaucoup la proportion du décuple, à laquelle les banquiers et les négociants particuliers sont comme fixés. Le prince, qui connaît de plus en plus l'importance de son crédit, se dirige par là dans l'entreprise des guerres^ dont on peut dire en général que le roi de France a toujours été arbitre, et le sera bien davantage dans la suite. Ses besoins le portaient à altérer les fortunes des particuliers et à déranger en quelque manière tout son royaume. Le crédit bien ménagé préviendra toujours tous ses besoins, et le Conseil de ses finances n'aura plus l'embarras d'y pourvoir. Les édits et les déclarations, qui détruisaient souvent le commerce des sujets, contribueront tous à soutenir le crédit du roi, c'est-à-dire la confiance publique, qui ne peut être fondée que sur le contententement et sur la richesse de tout le royaume. Ainsi l'autorité souveraine, si redoutable dans un roi toujours indigent, dans un gouvernement toujours stérile, ne se peut faire sentir qu'en bien dans un Système qui donne au roi le crédit pour son trésor.
Mais quel est l'usage que le roi fait de ce crédit, conformément aux principes du nouveau Système? c'est de le prêter aune compagnie de commerce, dans laquelle tombent successivement tous les effets commerçables du royaume, et qui n'en fait qu'une masse. La nation entière devient un corps de négociants dont la Banque royale est la caisse, et dans lequel, par conséquent, se réunissent tous les avantages du commerce d'argent et de marchandises. Cela même sauve un inconvénient que l'on voit en Angleterre, où les intéressés à la Banque et les actionnaires de la Compagnie du Sud sont opposés les uns aux autres, et courent risque de se décréditer et de se ruiner mutuellement.
Tous les peuples ont cru de tout temps que le commerce des particuliers mêmes faisait la plus grande richesse d'un État. Que doit-on penser d'un État qui lait le commerce en corps, sans l'interdire néanmoins aux particuliers? et si un commerçant est d'autant plus capable de grandes entreprises qu'il a de plus grands fonds, le roi peut-il trop engager tous ses sujets à réunir leur argent pour faire les avances du commerce général que la France vient d'entreprendre ? C'est là aussi la principale raison du remboursement des rentes constituées. Quand ces sortes de rentes seraient utiles aux particuliers, il est certain qu'elles ne servent de rien à l'État pris en général ; et si bien des particuliers s'applaudissent en secret de pourvoir à leur fortune indépendamment du bien général , le roi doit s'applaudir bien davantage de réduire tous ses sujets à ne trouver de fortune que dans l'abondance et la félicité de tout le royaume.
Voilà en abrégé le Système qu'on a présenté au prince dans l'état déplorable où la mort du feu roi nous avait laissés. De sorte qu'un arrangement assez avantageux par lui-même pour être reçu en toute situation et en tout temps, était devenu un remède nécessaire et l'unique remède qu'on pût apporter aux maux de la France.
Je ne ferai point ici une vaine montre d'éloquence pour rappeler à votre mémoire l'extrémité où le roi et ses peuples étaient réduits. Elle s'est fait sentir non-seulement aux Français, mais à toutes les nations de la terre avec lesquelles nous avions quelque commerce. Les dettes du roi étaient si énormes, que, quand tout l'or et tout l'argent du royaume auraient été entre ses mains, il n'aurait pu, à beaucoup près, y satisfaire, et ses caisses étaient absolument
vides. Le crédit, tel qu'il était connu alors, c'est-à-dire l'espoir d'être payé en espèces au bout d'un terme fort court, était perdu sans retour ; et, pour dire le vrai, il a duré encore plus longtemps qu'on ne devait s'y attendre; car le roi payant un intérêt exorbitant d'un argent qu'il ne mettait ni en fonds ni en commerce, la dette était périe le jour du prêt. Le premier avis qui se présenta allait à une banqueroute universelle. L'honneur du prince s'y opposait, la nécessité l'y aurait conduit. Je dis plus, la banqueroute universelle ne l'aurait sauvé que pour un temps : ce n'est pas seulement parce que le roi, en retenant ses dettes, renonçait pour jamais à la ressource du crédit; mais j'établis qu'au point où les dépenses nécessaires sont portées aujourd'hui , toute l'espèce qui est en France ne suffit pas pour le roi et pour les particuliers. Le nouveau Système a suppléé à ce défaut par l'argent de banque que la confiance du public peut faire monter au centuple de ce qu'il est en commençant. Le roi, qui s'y est confié le premier, en a tiré le premier avantage par l'accroissement et la liberté de tous ses revenus.
Avant que de recevoir ce Système, le prince régent l'a fait passer par toutes les épreuves d'examen, d'objections, d'expériences plus ou moins étendues dont on a pu s'aviser. Le Système proposé a brillé aux yeux de tous les consultants; il a satisfait à toutes leurs demandes et à toutes leurs répliques; il a eu des succès supérieurs à ce que la confiance la plus hardie en osait attendre. Il n'est resté contre lui que la fermeté ordinaire du vieux préjugé contre la raison qui se présente sous l'aspect de la nouveauté. Le vieux préjugé n'a pas cessé un seul instant de crier à toute outrance, non pas, à la vérité, en soutenant ses cris d'aucun propos qui eût la moindre forme de raisonnement, le préjugé en est dispensé , mais en alléguant toujours la pratique de l'ancien temps et l'opposition de tout le monde. En effet, le préjugé n'étant qu'une habitude de pur instinct n'a d'autre guide que les pensées et les sentiments de tout le monde ; et comme d'ailleurs il est borné dans ses vues , il s'imagine toujours que ses partisans composent tout le monde. Cependant il est certain que la vérité ou la raison, quelque nouvelles qu'elles soient par rapport à une matière , attirent d'abord les regards des esprits supérieurs. Dès que ceux-ci en sont saisis, ils lui font prendre bientôt le dessus ; de sorte que la vérité ou la raison contre laquelle on a d'abord allégué le sentiment pubhc, devient elle-même peu à peu le sentiment public. Ce phénomène a déjà paru dans la philosophie. On opposait aux principes de Descartes le sentiment de tout le monde; les particuliers, les corps entiers, ceux qui tenaient le plus haut rang parmi les doctes ou les docteurs , et auxquels on devait naturellement s'en rapporter; tous décidaient contre lui : la philosophie n'a pas laissé de se faire jour à travers de tous ces obstacles. L'homme sensé ne se pique donc point de suivre le sentiment public , tel qu'il est à la naissance d'une nouveauté. S'il ressemblait par là à un grand nombre de gens qui passent pour habiles et pour beaux esprits, il ressemblerait aussi à un grand nombre d'ignorants et de stupides qui ne peuvent suivre que le torrent L'homme sensé se pique bien plutôt d'être du sentiment public qui régnera au bout d'un certain temps à l'égard d'une nouveauté fondée sur la vérité et sur la raison ; il sera alors du sentiment de tout le monde, parce que tout le monde sera du sien.
11 en est ainsi du nouveau Système des finances, et son succès a même été bien plus éclatant et bien plus prompt. Le crédit a porté les actions jusqu'à deux mille à la face de ses adversaires; et malgré la crainte et les incertitudes de ceux mêmes qui les ont poussées jusqu'à ce prix, le crédit s'est accru pour ainsi dire dans le sein même de la défiance. Les principes, encore peu connus, ont gouverné les opinions. Que sera-ce quand ils seront manifestés, je ne dis point par des écrits, mais par des effets, qui seuls peuvent éclairer le peuple ; et lorsque tous les esprits se seront accoutumés à un arrangement qui feit le
bien du royaume , parce qu'il unit individuellement les intérêts du roi avec ceux des particuliers?
La nécessité de cette communication de richesses entre le souverain et ses peuples est encore une de ces maximes généralement reçues qui servent de base au nouveau Système. 11 s'agissait de corriger le vice attaché depuis longtemps à l'ancienne administration, sous laquelle on se disait les uns aux autres : » N'ayons point d'affaires avec le roi, et même ne prêtons rien à ceux qui ont affaire avec lui.» Que pouvait devenir le prince, que pouvaient devenir ses sujets dans une prévention si désavantageuse, et qui n'était que trop bien fondée? Le discrédit s'étendait même de proche en proche. Le trésor royal, en quelque administration que ce soit, étant la source principale de l'argent qui se répand dans le royaume, cette source ne pouvait tarir, que les extrémités les plus éloignées ne s'en ressentissent. On en a pour preuve le nombre prodigieux de banqueroutes qui se sont faites à la Ln du dernier règne par ceux mêmes qui avaient eu le moins de rapports avec le roi.
Quel principe de gouvernement peut prévenir un si grand mal? Je le dirai, malgré la première frayeur qu'en pourrait avoir l'homme vulgaire : c'est de porter tout l'argent chez le roi, non par voie de prêt, l'intérêt lui serait à charge, ni par voie d'impôts, son propre avantage est de les ôter, mais en pur dépôt à la Banque, pour ne le retirer qu'à proportion de ses besoins. Mais, dirat-on, le roi est le maître, et le pouvoir absolu éloigne toute confiance. Cette objection pourrait avoir lieu, si la confiance que vous avez en ce maître absolu n'était pas pour lui un bien décuple de l'argent qu'il peut avoir à vous, et si par là il n'était pas toujours en état de vous donner la somme que vous lui demanderez. En effet, si l'ancien crédit du roi, qui ne consistait qu'à attirer de l'argent par l'appât d'un intérêt toujours onéreux, et par la fidélité à payer le capital à l'échéance, était néanmoins un si grand bien, que ne doit-on pas espérer d'un crédit mieux entendu, et qui seul mérite ce nom ; lequel consiste à être dépositaire d'un argent dont on ne fait aucun intérêt, et au payement duquel, parla raison même qu'il est payable à vue, le temps et la confiance donnent une échéance indéfinie? L'ancien crédit, quelque avantageux qu'il fût, ne pouvait servir qu'à soutenir le roi pour un peu de temps. Celui-ci élant durable et permanent de sa nature, a déjà produit des arrangements avantageux pour les dettes passées, et prévient les besoins futurs. Il faut avouer aussi qu'il n'y a que le souverain qui puisse avoir cette seconde espèce de crédit, parce que son État lui étant tributaire d'une manière ou d'une autre , l'acceptation qu'il fait lui-même de son papier l'accrédite auprès de ses sujets, et, pour le dire en passant, l'acceptation de ses sujets l'accréditera nécessairement auprès des étrangers.
Tout cela bien établi et bien entendu, il est de toute impossibilité que le roi touche jamais au Système. Car enfin, pourquoi y toucherait-il ? pour avoir l'argent du royaume, qu'il préférerait à son crédit? 11 a déjà cet argent dans ma supposition, et il perdrait gratuitement un crédit décuple de ce fonds. Ce serait un homme possesseur de dix maisons, qui, pour en garder une que personne ne lui dispute, détruirait les neuf autres. Le roi même ne peut jamais s'aviser de donner la moindre atteinte à son crédit, parce qu'au lieu qu'un bien d'espèces ne diminue que successivement, le crédit est de telle nature qu'il est entier ou qu'il est nul.
Cependant, si vous refusez de faire le dépôt que je propose, c'est-à-dire si vous revenez à l'ancienne administration, le roi, maître absolu, pour subvenir à ses dépenses, tirera votre argent de vos coffres, ou par des emprunts forcés, qui à la vérité le ruineront, mais qui vous ruineront avec lui, ou par des impôts multipliés dont le fonds ne vous reviendra plus. Au reste , tout l'argent du royaume entre les mains du roi n'est pas une chose nouvelle ; les refontes des monnaies le lui apportent tout entier quand il lui plaît. Et pour dire le vrai, le
roi seul doit avoir aujourd'hui l'espèce, parce qu'il est le seul débiteur en argent, et que les particuliers ne se doivent les uns aux autres que des billets de banque. La Banque est, par rapport aux finances, le cœur du royaume, où tout l'argent doit revenir pour recommencer la circulation. Ceux qui veulent l'amasser et le retenir sont comme des parties ou des extrémités du corps humain, qui voudraient arrêter au passage le sang qui les arrose et qui les nourrit. Elles détruiraient bientôt le principe de la vie dans le cœur, dans toutes les autres parties du corps, et enfin dans elles-mêmes. L'argent n'est à vous que pa^ le titre qui vous donne droit de l'appeler et de le faire passer par vos mains pour satisfaire à vos besoins et à vos désirs. Hors ce cas, l'usage en appartient à vos concitoyens, et vous ne pouvez les en frustrer sans commettre une injustice publique et un crime d'État, dont je ne vous crois pas capable. L'argent porte la marque du prince, et non pas la vôtre, pour vous avertir qu'il ne vous appartient que par voie de circulation, et qu'il ne vous est pas permis de vous l'approprier dans un autre sens. Les monopoles sur les provisions publiques ne sont point d'une conséquence aussi funeste que le monopole sur l'argent, qui les représente toutes. Le prince s'est armé dans tous les temps contre ceux qui le retenaient au temps des refontes. Que ne doit-il point faire contre eux dans un Système de crédit? J'admire certaines gens à qui j'entends dire que les confiscations causeront bien des murmures. S'imaginent-ils en vérité que le peuple plaindra des hommes qui lui veulent arracher sa subsistance, et qui, par l'envie de se sauver tout seuls un jour, travaillent autant qu'il est en eux à faire périr actuellement tout le monde? Le peuple, qui hait naturellement les riches avares, ne sentira-t-il pas qu'il aura sa part, à la Banque, de l'argent qui n'était pas gardé pour lui chez celui qui thésaurise? Je leur apprends à tous qu'ils sont en exécration, je ne dis pas seulement au peuple, mais à tous les honnêtes gens , qui savent de quelle importance est aujourd'hui la conservation du Système , quand même ils n'en auraient pas approuvé l'établissement.
Cette fureur d'amasser est venue de la croissance extraordinaire des actions. La plupart des gens, surpris de leur propre gain, ont cru qu'ils en devaient faire des monceaux d'or et d'argent, ce qu'ils appelaient réaliser. Ils n'ont pas pris garde que les actions grossies représentaient moins un argent courant que des capitaux, d'autant plus qu'elles remplaçaient à l'égard de plusieurs leurs anciens contrats. Mais cette vérité devenait palpable par la hauteur étonnante où ces actions étaient montées : car elles passent actuellement en valeur tout l'or et tout l'argent qui sera jamais dans le royaume. Quelqu'un ne manquera pas de dire ici : C'est en cela que les actions sont un bien faux et chimérique, et que l'on avait raison de vouloir profiter du moment heureux. Je réponds à cela, les maisons qui sont dans Paris, prises toutes en capital, surpassent peut-être en prix touti». l'espèce qui est dans le royaume. Les terres qui sont en France ne seraient pas payées par tout l'or qui est encore enfermé dans les mines du Pérou. Les maisons et les terres n'ont-elles pour cela qu'un prix chimérique, et sur cette réflexion que je ferais faire à la plupart d'entre eux pour la première fois de leur vie, vont-ils tous prendre en un jour la résohition de réaliser tous les biens-fonds, et de les convertir en argent? Cette frénésie, si elle avait lieu, réduirait à rien les maisons et les terres les plus considérables, et il ne manquerait à ces vendeurs insensés que des acheteurs. Qu'est-ce donc qui maintient les biens-fonds dans leur valeur légitime, quelque haute qu'elle soit? C'est qu'on ne les vend point pour réaliser ; on ne les vend que pour s'arranger ; on se contente communément des revenus qu'ils produisent; et par là ils sont assez rarement en vente pour qu'il se trouve toujours autant d'acheteurs que de vendeurs.
Il faut donc que les hommes se mettent, à l'égard des actions, dans le même esprit et dans le même arrangement qu'à l'égard de leurs autres biens. Il sem-
ble qu'ils aient de la peine à s'y mettre d'eux-mêmes. Et il n'est rien de si difficile que de faire voir à une multitude ses véritables intérêts, et de les lui faire suivre. Si le Système avait quelque chose à craindre , ce n'est pas le pouvoir despotique, comme le disent quelques-uns ; au contraire, le pouvoir despotique à qui nous en sommes redevables, le maintiendra; c'est l'inquiétude, l'agitation, la mauvaise conduite de ceux même qui avouent que le Système est essentiellement bon, et qu'il ne s'agit que de s'y prêter pour le rendre aussi stable qu'il est utile. Le public est, pour ainsi dire, l'arbitre de sa fortune, et il la retarde. C'est en ces occasions aussi que l'on sent l'heureux usage de l'autorité souveraine. La loi est nécessaire pour sauver les hommes de leurs propres mains. Quelques-uns regardent comme uni espèce de violence divers règlements faits au sujet de l'argent et des billets. Le roi, disent-ils, ne se donne qu'un crédit forcé. Ceux qui parlent ainsi ne font pas attention à la circonstance d'un établissement nouveau, dans lequel on veut faire entrer tout le royaume en très-peu de temps. La seule proposition du Système gagnerait à la longue tous les esprits, et la confiance lui est due par la nature de ses principes. Chaque fois que j'en ai allégué dans cette lettre, je vous ai fait remarquer que c'étaient des notions communes à tous les esprits, des maximes imprimées dans tous les cœurs. On ne reprochait aux précédentes administrations que de leur être toujours opposées. En un mot, rien n'est si ancien, rien n'est si vieux que les principes qu'on vous présente, mais ils demeuraient sans liaison et sans usage. Le Système les a rassemblés, par là il a paru nouveau, et sujet, par conséquent, à contradiction : cette contradiction ne serait pas levée dans un jour, il faut que l'autorité vienne au secours. La philosophie était fondée de même sur des principes de sens commun. Rappelons chaque chose à son idée propre .- ne nous en rapportons point aux jugements des autres hommes dans les matières que nous pouvons examiner nous-mêmes. Ces propositions ne sont pas extraordinaires ni même nouvelles. La philosophie a pourtant demeuré quarante ans à s'établir ; mais son succès n'était pas pressé et n'intéressait point l'État. Il n'en est pas ainsi du nouvel arrangement des finances. 11 demande de la célérité, quand ce ne serait qu'en faveur de ceux qui souffrent dans le passage. Ainsi la main du prince est nécessaire pour faire prendre aux hommes, dès aujourd'hui, les routes qu'ils ne prendraient qu'après un certain nombre d'années. Un Système d'un an ne peut pas en avoir dix, et il faut lui prêter la main avant qu'il soit en état de marcher de lui-même. Voilà, monsieur, ce qui s'est présenté à moi de plus général sur cette matière. C'est à vous à m'indiquer les éclaircissements et les détails que vous pouvez souhaiter encore : je tâcherai d'y satisfaire. Je suis, etc.
A Paris, le 11 mars 1720.