REPONSE AUX DEUX LETTRES
Monsieur, je vous suis obligé de la part que vous prenez à mes peines ; celle que je prends aux afl'aires publiques m'a fait examiner sans passion vos deux lettres sur le nouveau système des finances. J'en ai reçu de la consolation , et je ne doute pas que , devenues publiques , elles ne contribuent à affermir la confiance : elles m'ont néanmoins laissé quelques difficultés , et, dans l'impatience de recevoir les éclaircissements que vous me promettez, je les ai relues avec une personne qui est dans vos sentiments et qui, outre cela, a eu occasion de s'instruire de ce qui regarde la finance et le commerce.
^ Cette lettre est extraite du Mercure de France, du mois d'avril 1720.
Je vais vous rendre un compte exact de ses réflexions. Je commencerai par votre seconde lettre, qui naturellement, comme vous le dites fort bien, devait être la première. Voici à peu près ce qu'il me dit sur l'une et sur l'autre :
« Ce n'est point sur le fonds seul des négociants que se mesure leur crédit. Dans la confiance qu'on a en eux, on a égard à leur probité ; elle nous assure que nous ne serons pas trompés; à leur habileté, elle nous fait espérer qu'ils ne se tromperont pas eux-mêmes ; à la protection dont les honore le prince ou ses ministres, nous nous promettons que l'autorité supérieure, bien loin de les troubler dans leur commerce , les soutiendra ; à la qualité de leurs affaires , elle règle l'espérance du profit que nous en attendons ; et enfin à leur fonds , il assure le nôtre. On le considère comme uif supplément aux pertes qu'ils pourraient faire et comme une assurance contre les accidents de la fortune.
« C'est sur la connaissance de toutes ces choses ensemble, ou plutôt sur l'opinion qu'on en a, qu'est fondé le crédit.
({ Suivant cette idée , jamais le crédit d'un négociant n'a été si solidement établi que l'est celui de la Compagnie des Indes.
« Quand le choix , qui a été fait avec soin et avec discernement , de ceux qui régissent ses affaires, ne nous assurerait pas de leur probité, l'intérêt qu'ils ont à se conserver un emploi honorable et utile ; les fonds qui répondent de leur gestion ; la vigilance des uns sur les autres, entre des confrères dont l'honneur est comme solidaire; les yeux du public attachés sur eux; ceux des magistrats qui ont droit de vérifier leurs comptes ; ceux même de l'envie que réveille leur fortune, les retiendraient dans leur devoir et les mettraient même dans l'impossibilité de s'en écarter.
« C'est l'habileté connue de chacun d'eux, dans le genre particulier où on les applique, qui les a fait appeler à la Compagnie : ils continuent dans leur département ce qu'ils ont fait toute leur vie avec succès et avec distinction; et ce système général est conduit par le même génie qui l'a inventé et qui l'a porté, au milieu des contradictions, au point où nous le voyons. L'autorité qui protège la Compagnie, c'est cette autorité despotique, si à craindre aux entreprises des particuliers , qui trouvent dans leur chemin le bien réel ou apparent de l'État , mais qui devient un secours si fort et si puissant pour une affaire générale, à laquelle on ne peut toucher sans que, du même coup, toutes les parties de l'État n'en soient ébranlées ; qui réunit le maniement des finances et tous les genres de commerce qui en sont la source, et qui par là attache indivisiblement, et d'une manière sensible, l'intérêt du prince à celui de la Compagnie.
« C'est sur cela qu'est fondée l'espérance qu'ont les actionnaires, que les affaires de la Compagnie seront conduites avec sagesse et avec force, et que la répartition des profits s'en fera de bonne foi et avec justice.
« Il reste à examiner si les revenus et si les affaires sont telles, que les actionnaires en pUisseht espérer un produit proportionné à leurs avances, et si leur fonds est en sûreté. Cet article mérite une plus longue discussion.
(( Quand je parle du produit proportionné au fonds des actionnaires, je ne parle pas seulement du premier fonds qui a été donné à la Compagnie pour acquérir les actions. Si leur juste valeur se bornait là, ceux qui les ont acquise^ depuis à plus haut prix seraient en perte.
« Je les suppose à deux mille , qui est presque le plus haut prix auquel 6h les ait achetées sur la place. Sur ce pied-là, il s'agit de voir si ceux qui les otit acquises et qui sont entrés en société de commerce peuvent espérer , par lé moyen des rentes fixes de la Compagnie et du produit des affaires qu'elle entréprend, le revenu de six milliards en espèces , placés sur les meilleurs fonda ; car c'est à cette somme que monte le prix de toutes les actions supposées â deux mille.
«Si nous comparions les adiotis aux fbnds qu'on appelle réelSyiëU que sont
les terres et les maisons, il est certain qu'elles ne sont pas encore à leur juste valeur, puisque, sur le pied qu'on achète aujourd'hui les fonds réels, les revenus seuls fixes et déterminés de la Compagnie produiraient presque autant que les six milliards placés en terres et en maisons.
« J'entends par revenus fixes les rentes qui sont assignées à la Compagnie sur les fermes du roi , qu'elle perçoit par ses mains ; celles sur le clergé , sur différentes villes et provinces du royaume, sur le pays d'État, etc. Ces revenus seuls donneront près d'un pour cent pour les six milliards dont je suppose le fonds des actionnaires. On achète presque aujourd'hui les terres et les maisons sur ce pied ; mais si l'on considère que la Compagnie aura toujours une partie de ses actions dans ses caisses, que les rentes de celles-ci accroissent aux autres, ses rentes fixes donneront du moins un et demi pour cent ; si d'ailleurs on fait attention que la diminution d'espèces diminuera le revenu des terres et des maisons, et que l'argent qu'on y emploie est un fonds aliéné dont on ne peut pas s'aider aussi facilement que des actions, on conviendra qu'à ne considérer que les rentes fixes de la Compagnie, les actions valent mieux leur prix que les terres et les maisons sur le pied qu'on les achète aujourd'hui.
« Mais les rentes ne sont pas le quart du profit que la Compagnie peut raisonnablement espérer des affaires qu'elle entreprend ; elle embrasse le commerce de banque et de marchandises dans tout le monde habité, et toutes les finances du royaume.
« Le détail de ses entreprises demanderait plus d'étendue que je ne peux lui en donner ici ; il suffit d'y faire une légère attention pour imaginer les profits immenses que la Compagnie peut faire chaque année.
« Nous avons encore l'idée récente des fortunes prodigieuses qui se sont faites en France dans le commerce des Indes Occidentales. La Compagnie les renouvellera au profit des actionnaires ; elle rétablira un commerce que les intérêts divisés des particuliers ont rendu ruineux dans la suite. Ses envois seront proportionnés à la consommation et ne s'aviliront point eux-mêmes par leur quantité démesurée ; les prix des marchandises , n'étant point rabaissés par des concurrents, se soutiendront. Les Français ne détruiront plus les Français; ils jouiront entièrement de l'avantage qu'a la France de trouver chez elle les toiles, les étoffes de soie, celles d'or et d'argent, et les autres marchandises qui lui sont propres.
«Le commerce des Indes Orientales et de la Chine, par la même raison, sera encore pour la Compagnie une autre source de richesses aussi sûre et plus étendue. Ne comparons pas son commerce à celui des faibles Compagnies françaises qui l'ont fait ci-devant; elles n'avaient ni les richesses, ni les lumières, ni l'autorité de celle-ci. L'intérêt particulier de ceux qui les régissaient était opposé à leur intérêt commun ; les échéances de leurs engagements les forçaient d'acheter et de vendre à contre-temps : ils payaient des intérêts énormes; le temps seul les ruinait, et la nature de leurs obligations les mettait hors d'état d'y satis faire. Ce commerce seul a rendu florissante une nation , dont le pays est dépourvu de presque tous les dons de la nature.
« Notre alliance avec elle ne sera pas moins utile à elle et à nous en Asie, qu'elle l'est en Europe. Ce n'est jamais le nombre des négociants qui détruit le commerce, il l'augmente plutôt ; et il n'est nulle part plus florissant et plus utile que dans les pays où il y en a davantage, et de plus de nations diflérentes. Lorsqu'elles sont unies entre elles, leur secours réciproque rend la navigation plus sûre et plus commode ; leurs forces mutuelles les garantissent des insultes auxquelles les étrangers ne sont que trop exposés dans des pays éloignés ; les découvertes des uns servent aux autres ; le crédit qu'ils se prêtent multiplie leurs fonds. C'est ainsi que nous joindrons au commerce d'Asie celui de l'Europe dans l'Asie même, et que nous porterons les fruits de la paix dont nous jouissons ici jusqu'aux extrémités du monde.
« Il serait (rop lonp^ de parcourir les autres commerces maritimes qu'entreprend la Compagnie, tel que celui du Sénégal et celui de la Louisiane, si nécessaires l'un à l'autre. L'établissement de la Louisiane sera un objet immense ; je sais qu'il faut du temps pour former une colonie et pour en tirer tout le fruit qu'on en peut espérer; mais, si l'on considère les prémices des fruits que nous avons tirés de celle-ci en tabacs, en soies, en indigo, en argent, l'heureux climat sous lequel elle est placée, la bonté de ses terres, le choix qu'on en peut faire dans sa vaste étendue, les mœurs douces de ses habitants naturels, la quantité d'établissements que de riches particuliers et des Compagnies y font de jour en jour, on doit espérer de la voir dans peu de temps plus florissante que ne l'ont été, après nombre d'années, celles de nos voisins et les nôtres mêmes, qui n'ont pas eu ces secours.
« Mais nous avons en France des objets bien plus prompts et bien plus abondants.
« Par combien de canaux difl'érents l'or et l'argent n'est-il pas porté utilement dans les trésors de la Compagnie I
« Le commerce des matières, qui est permis à elle seule, fait passer par ses mains celles qui, de toutes parts, entrent dans le royaume. La banque lui apporte successivement tout l'argent du commerce ; les finances font entrer dans ses caisses les trésors immenses qui séjournaient inutilement dans les caisses du roi; toutes ces espèces retournent encore chez elle par la fabrication des monnaies : outre que cette quantité prodigieuse d'argent la rend maîtresse de tout le commerce qu'elle veut entreprendre, les sources qui les lui apportent, et qui ont été jusqu'ici la source des plus éclatantes fortunes, produisent chaque jour des profits considérables.
« On a vu avec peine les fortunes subites qu'ont faites, dans tous les temps, un grand nombre de personnes dans le commerce de banque et dans la négociation des effets, parce qu'elles semblaient faites aux dépens du public : ici , l'avantage de la Compagnie sera im bien public, parce qu'elle en compose la plus grande partie, et parce que, se contentant d'im profit médiocre, elle diminuera la perte que l'autre ferait sur ses négociations,
« Je sais qu'elle ne fera pas, dans le maniement des finances, les profits qu'ont faits les financiers du règne passé sur des traités encore plus onéreux au peuple, qu'ils n'étaient avantageux aux financiers ; mais cette diminution, qui fait une diff'érence pour les peuples de plus de cent quarante millions que l'or tirait sur eux chaque année en affaires extraordinaires , tournera à l'avantagt de son commerce , le facilitera et augmentera le revenu ordinaire des finances car, si cette maxime de finance est véritable , le droit détruit le droit , la contraire doit l'être aussi , et les droits ôtés doivent accroître à ceux qui restent et la Compagnie aura toujours les profits légitimes que la bor\ne administra tion, que la multiplication de l'espèce, qu'une plus grande consommation e que l'opulence publique, rendront de plus en plus abondants.
« La refonte des monnaies même, après les diminutions indiquées, lui don nera un profit de dix pour cent sur tout l'argent du royaume, et le profit ser renouvelé pendant neuf ans, autant de fois que l'intérêt du commerce, lié ave les intérêts de la Compagnie, n'y sera pas contraire.
« Demander donc d'où la Compagnie tirera ses profits , c'est demander quell a été la source de toutes les fortunes qui se sont faites jusqu'ici en France , d quelque nature qu'elles soient; c'est plus encore, car tous ces avantages dis perses, quelque immenses qu'ils fussent, ne sont pas comparables à ces avan tages réunis dans une même Compagnie. Par leur réunion , la Compagnie n craint plus les inconvénients que produit l'opposition des intérêts , si propre diminuer ou même à détruire les meilleures affaires; elle trouve, outre cela dans un de ses commerces, dans une de ses affaires, ce qui lui est nécessair pour soutenir l'autre.
(( Le commerce d'Occident favorise celui d'Orient ; le privilège des matières facilite l'achat des marchandises étrangères ; les manufactures qu'elle soutient lui fournissent les moyens d'avoir les matières : la traite des Noirs avance l'établissement de ses colonies ; la négociation de ses actions les entretient dans leur juste valeur ; la finance , la banque , la marchandise , se prêtent un secours mutuel et s'accroissent l'une par l'autre : le concours de toutes ces choses porte sa puissance au plus haut point où jamais Compagnie soit parvenue; ce n'est pas tout, il assure son état pour l'avenir ; une affaire générale dans un État ne finit qu'avec lui.
« L'on a vu souvent une nature de biens attaquée, une partie de l'État souffrir de quelque changement dans le gouvernement ; mais ce qu'on n'a jamais vu et ce que l'on ne verra jamais , c'est un changement qui attaque toutes les fortunes ensemble et qui fasse souffrir tout le monde en même temps; parce que dans ces changements c'est ordinairement une partie de l'État qui, abusant de son autorité, sacrifie l'autre à son avantage particulier bien ou mal entendu , et que d'ailleurs un mal général ne peut être voilé d'aucune apparence de bien : il serait si sensible , que le prince ne pourrait manquer de s'apercevoir de l'atteinte qu'il donnerait à sa puissance. La réunion de ses avantages en assure donc la continuation à la même Compagnie ; et cette continuation assurée constitue en fonds à la Compagnie ce qui n'avait été jusqu'ici que profit casuel : cet article mérite une attention particulière.
« Les négociants, les banquiers, les financiers n'ont jamais considéré comme un fonds appréciable, leurs affaires, ni comme un revenu fixe, les profits qu'ils en retireraient, parce que la mort, la maladie, la révocation, leurs concurrents, des revers de fortune, leur pouvaient ôter et leur ôtaient souvent en effet les moyens qui leur procuraient ces profits; en un mot, leur commerce et leurs emplois n'étaient pas un fonds constant; mais, entre les mains d'une Compagnie qui ne meurt point ; qui , par sa richesse immense et par ses diff'érentes sources de profits , est en état de suppléer à quelque contre-temps et à quelques disgrâces de la fortune ; qui, faisant la gloire, la richesse et la puissance de VÉtat et du roi , n'a rien à craindre, doit même tout attendre de l'autorité souveraine ; cette Compagnie, dis-je, doit regarder son profit comme un revenu fixe, et la source qui le lui procure comme un fonds appréciable : fonds immense, et dont le prix est autant au-dessus des fonds réels de la France, que les profits que l'on tire de l'industrie passent le revenu des biens réels ; fonds constant et assuré, puisque n'étant que la continuation à la même Compagnie des privilèges qu'on lui a accordés, lui ôter ce fonds, ce n'est pas l'acquérir pour soi ou pour autrui, c'est le détruire. Une autorité supérieure pourrait bien ainsi ruiner la France et se ruiner elle-même ; mais elle n'enrichirait personne, même par la destruction de tout le monde. De là, quelle assurance contre cette autorité despotique, que l'on oppose sans cesse au Système !
«Voilà quel est le fonds des actions que l'on a demandé si souvent; la Compagnie a toujours estimé beaucoup au-dessous de leur valeur ses revenus et le produit de ses affaires. C'est sur l'appréciation de ce produit qu'elle a estimé le droit qu'elle donnait aux actionnaires de le partager avec elle, et elle a regardé ce droit comme un fonds. A mesure qu'elle unissait à elle de nouvelles affaires, comme ses profits devaient augmenter et par conséquent le fonds, elle en augmentait le prix; mais, comme elle ne le portait pas à sa juste valeur, afin que ceux qui les acquéraient pussent y gagner, le public , empressé d'en avoir, les augmentait tous les jours ; et de là sont venus ces fortunes qui ont
surpris ceux même qui les ont faites.
« Les premiers actionnaires ont profité de tous les accroissements produits
par les réunions, et leur fortune , quoique subite, était aussi bien établie que
toutes celles que nous avons vues jusqu'ici en France, puisqu'elle avait les
mêmes fondements : elle était d'autant plus estimable, qu'elle n'était faite aux dépens de personne.
« Dans l'échange mutuel des choses qui sont en commerce, l'un ne peut ordinairement gagner, que l'autre ne perde ; il n'en est pas ainsi des biens créés ni des fonds qui croissent et qui s'améliorent entre les mains des propriétaires; ceux à qui ils appartiennent ont la consolation de voir la richesse de l'État s'accroître avec la leur, et que si quelqu'un la leur envie , personne du moins n'a raison de s'en plaindre.
« Dans le nombre de ces fortunes , il y a eu des fortunes indécentes qui ont donné lieu à des contes et à des chansons, et qui ont blessé les yeux de ceux qui n'y avaient point de part. Néanmoins , à en parler sans passion , il est important à l'État que ses sujets soient riches ; mais il lui est presque indifférent entre les mains de qui tombent les richesses , si ce n'est entre les mains du roi. Comme les richesses de ses sujets sont la sienne, les biens qu'il acquiert sont un bien acquis au public; plus il en a, plus il est en état d'en répandre sur son peuple , et moins il est obligé d'en exiger de lui ; et c'est aussi le roi qui a eu la meilleure part à ces accroissements. Mais enfin, en quelques mains que soient tombées ces richesses, elles circulent dans le commerce. Tous ceux qui ont fait une fortune prompte répandent facilement. La vanité fait dans les uns ce que les sentiments font dans les autres. Le faste ridicule d'une dépense mal entendue ne la rend pas moins utile à la société , et la folle profusion répare, encore mieux qu'un usage raisonnable , l'injustice de la fortune et sa partialité dans la distribution de ses dons : le menu peuple , qui est le plus en commerce avec les riches, se ressent le premier de leur abondance; mais insensiblement et avec le temps tout le monde y participe.
« Après avoir fait voir quelle est la source des profits de la Compagnie, sur quoi est établi le fonds des actions, il n'est pas difficile de faire voir la sûreté des billets de banque.
« Il faut rappeler ce que nous avons déjà dit. Une partie du fonds des actions est une richesse nouvellement créée, et l'autre, consistant en rentes, n'était presque pas dans le commerce ; la valeur de l'une et de l'autre monte à six milliards , et cette valeur, circulant maintenant , a prodigieusement augmenté les fonctions de l'espèce qui sert à l'échange journalier qui s'en fait. Il a donc été nécessaire d'en créer une nouvelle, dont le fonds fût certain , qui marchât concurremment avec l'ancienne, et qui fût proportionnée aux fonds nouvellement créés.
c( Sans ce secours, que serait-il arrivé? les actions ne seraient pas montées au prix où elles sont aujourd'hui; et les autre biens, se proportionnant à leur valeur, seraient diminués considérablement; l'argent seul aurait été hors de prix, parce qu'il n'y en avait pas assez pour faire l'échange des anciennes richesses du royaume et de celles qui étaient nouvellement dans le commerce : cette difficulté aurait laissé le commerce dans la langueur ; et ce serait alors qu'on se serait plaint justement qu'il n'y aurait pas eu assez d'espèces dans le royaume pour les actions.
« Pour y suppléer, la banque royale prêta d'abord ses billets aux actionnaires pour le quart de la valeur des actions qu'ils lui remettaient en dépôt ; elle n'avait jusque-là délivré ses billets qu'à proportion de l'espèce qu'on lui portait.
«La banqne,dans la suite, ayant été jointe à la Compagnie, a pris ces actions en payement aa cours de la place , et elle délivre actuellement ses billets indifféremment ou contre l'espèce qu'on lui porte, ou contre les actions, qu'elle prend à dix-huit cents.
« Le fonds de ses billets est donc assuré ou en espèces ou en actions , dont nous avons fait voir la valeur certaine.
« Par CQ secours, la banque entretiendra tous les fonds dans une juste valeur,
elle diminuera la perte de ceux qui , par nécessité ou même par défiance , vendront leurs actions, en les prenant à un prix au-dessous, mais approchant de leur valeur ; les revendant ensuite , elle empêchera que la confiance peu éclairée ne les porte au delà de ce qu'elles valent en effet ; et, par des profits médiocres , mais réitérés , elle augmentera considérablement son revenu , elle assurera l'état tant de ceux qui auront des actions, que de ceux qui en voudront acquérir. Cette opération suppose la circulation des billets de banque concurremment avec l'espèce : pour l'établir, il a été nécessaire d'empêcher les particuliers de faire amas d'espèces et de matières , et ils trouvent aussi bien que l'État leur utilité dans la défense de les resserrer.
« Les avantages que le roi a bien voulu donner à ces billets dans ses caisses, la garantie dont il se charge, et le privilège qu'ils ont d'être en tout temps, par leur nature, exempts de toutes les dîminntions, doivent sans doute leur donner la préférence sur l'espèce. Si le peu de connaissance qu'ont eue jusqu'ici certaines personnes des fonds réels dont nous venons de parler, leur a fait préférer l'espèce, sans nous animer contre eux, contentons-nous de les instruire, et laissons agir la sagesse du prince qui veille au bien public , et sa bonté qui prévient les pertes que les particuliers pourraient faire sur les diminutions , qui ne seront sensibles pour personne, tandis que chacun n'aura d'espèces que pour ses besoins présents ; ne les laissons pas surtout dans la pensée que la marque du prince, imprimée sur l'espèce, donne atteinte à la propriété de leurs biens. La marque du prince nous avertit qu'il a le droit d'en régler l'usage , de les augmenter ou de les diminuer, selon les besoins de l'État ou du commerce; d'y substituer même des billets, mais des billets dont le fonds soit certain et égal à celui des espèces qu'ils représentent, tel qu'est celui que je viens de faire voir qu'ont les billets de banque ; et, si le roi regarde le bien de ses sujets comme son propre bien , c est surtout dans ce sens qu'il ne peut être riche qu'autant que ses sujets le sont, et que, par leur abondance, ils sont en état de s'entr'aider, de faire leurs affaires , d'améliorer les terres du royaume, d'en multiplier les fruits et d'en faire l'entière consommation. Nous avons vu jusqu'ici ce que l'on demande sans cesse , sur quoi est fondée l'espérance des profits de la Compagnie, quel est le fonds des actions et des billets de banque , et , en un mot , quel est le fondement du crédit de la Compagnie ; voyons à présent l'usage qu'elle a fait des fonds que son crédit lui a procurés. Elle a employé une partie de ceux qu'elle a retirés de la vente de ses actions à l'établissement de son commerce , et l'autre à acquérir des rentes fixes, en acquittant le roi et en remboursant les particuliers.
« Par le premier emploi, elle a commencé à exécuter ses grandes entreprises.
« Elle ne peut y travailler sans mettre en valeur tous les biens réels et tous les biens d'industrie du royaume.
(( Elle rétablit la marine presque entièrement détruite. Ceux qui, par leurs emplois, par leur art, par leur industrie, y étaient occupés dans la plus grande splendeur de la France; ceux qui se trouvent propriétaires des denrées qui y sont nécessaires et des fonds qui les produisent; ceux qui, sans bien et sans industrie, étaient à charge à eux-mêmes et à l'État, qui y sont occupés utilement, trouvent leur compte à ce rétablissement; l'État y trouve le sien; ses forces maritimes augmentent sa puissance d'autant plus solidement, qu'elles le rendent utile à toutes les nations du monde. Ses différents commerces animent toutes les manufactures et tout ce qui y concourt, il n'est point de partie dans l'État qui ne s'en ressente, tout s'améliore : l'ouvrier ne languit plus dans l'oisiveté et la misère ; assuré du fruit de ses peines , il s'anime au travail , il se multiplie, il se perfectionne ; la denrée, qui ne vaut que par sa consommation, est dans tout son prix et ne périt pas sans usage ; les fonds sont mieux cultivés, le propriétaire en a le moyen par le prix de son fonds, dont la vente d'une partie sert à dégager et à améliorer l'autre.
a Toutes ces choses ensemble concourent à mettre les denrées dans toute leur valeur, et à en prévenir l'extrême cherté.
« Pour expliquer ces deux effets également utiles, il faut examiner les causes de l'augmentation du prix des denrées : outre que cet examen tient au Système, il sera encore consolant pour nous dans la situation présente.
« Il y a trois causes de la cherté des denrées : la disette, l'affaiblissement des monnaies ou, ce qui est la même chose , l'augmentation des espèces, et la consommation.
«Celle qui vient de la disette est sans doute un mal pour l'État : c'est un mal pour l'acheteur, parce que le prix des choses nécessaires à la subsistance, n'étant pas proportionné à ses facultés , le réduit à la misère; ce n'est pas ini bien pour le vendeur, puisque, s'il vend plus cher, il a aussi moins de choses à vendre.
« L'affaiblissement des monnaies est aussi une cause de cherté, parce que , dans ce cas, les denrées étrangères qui entrent dans nos manufactures coûtent plus de livres aux particuliers, quoiqu'elles ne coûtent pas plus d'argent à l'État, et que d'ailleurs les étrangers, par la demande extraordinaire de nos denrées, les élèvent insensiblement dans la même proportion que l'affaiblissement de la monnaie ; parce que leur demande continue jusqu'à ce qu'ils en aient proportionné le prix à celles de nos voisins.
« On a souvent douté si la cherté qui vient de cette cause était un mal : ce n'en serait pas un , si la solidité qu'il y a entre toutes les denrées était telle , qu'elle élevât également le prix des denrées venues de l'étranger ou demandées par l'étranger , et celles qui naissent et se consomment en France ; et si d'ailleurs tous les biens du royaume consistaient en biens fonds ou en industrie ; alors toutes les proportions seraient gardées, et personne ne souffrirait de l'augmentation des denrées.
« La troisième cause de cherté est la consommation. Celle-ci est en même temps une marque de l'opulence publique et un moyen de l'entretenir ; c'est elle qui met tous les fonds en valeur, et qui anime tous les biens d'industrie.
c( Appliquons ces différentes causes de cherté à notre état présent. Celle qui règne aujourd'hui participe de ces trois causes : la disette des fourrages en occasionne une partie , l'affaiblissement des monnaies l'augmente , et la plus grande consommation, causée par l'augmentation des richesses, y contribue aussi beaucoup.
« De ces trois causes, j'ose dire hardiment que nous n'aurons plus à craindre la première , qui vient de la disette. La Compagnie , par ses fonds , par son crédit, par ses vaisseaux, par ses correspondances, sera en état ou de la prévenir, ou d'y apporter un prompt remède.
« Que la cherté qui vient de l'affaiblissement des monnaies soit un mal ou non, ce n'en sera plus un pour nous : les diminutions indiquées nous garantissent (jue bientôt l'étranger nous donnera ses denrées à un tiers du prix en livres qu'il nous les vend aujourd'hui; et le crédit des billets de banque, une fois bien établi, nous assure que l'on ne sera plus obligé d'avoir recours à l'augmentation des espèces.
« Mais à l'égard de la cherté qui vient de la consommation, que l'on doit plutôt appeler la juste valeur des denrées, souhaitons que sa cause continue : elle se soutiendra tandis que l'État sera florissant et que toutes ses parties seront animées, et elle le maintiendra elle-même dans cette situation. Personne n'en souffrira , lorsque le bien de chacun consistera ou en fonds réels ou en biens d'industrie, comme le Système présent l'établira. Les denrées seront dans toute leur valeur, mais dans une valeur proportionnée entre elles, proportionnée aux facultés de chacun. Quand nous n'aurons à craindre que la cherté qui vient de la consommation, nous n'aurons à craindre que l'opulence publi- (jue, puisque l'une ne peut aller sans l'autre, et qu'il ne peut y avoir une con-
sommation générale, sans qu'en général tout le monde ne soit en état de la faire.
«Le second usage que la Compagnie a fait de ses fonds, a été de prêter au roi des fonds suffisants pour acquitter les dettes de l'État ; par là, elle a acquis des rentes fixes à trois pour cent; elle a remis dans le commerce des fonds qui ne circulaient pas, et elle a libéré le roi d'un quart des rentes qu'il devait aux particuliers.
(f II n'y a pas de doute que ce ne soit un bien pour l'État en général, puisqu'il est déchargé d'un quart des rentes qu'il devait ; mais , par là , la Compagnie a-t-elle anéanti les emprunts sur les fonds réels? A-t-elle ruiné les rentiers? C'est ce qui nous reste à examiner.
(( Les emprunts sur les fonds de terres et sur les maisons sont, non-seulement utiles, mais encore nécessaires; ils servent à conserver, à réparer, à améliorer les fonds : il est vrai qu'ils sont à charge au débiteur, et même impraticables lorsqu'ils sont à un denier trop haut. Alors, le propriétaire est obligé de laisser périr son fonds faute d'argent pour le réparer, ou de voir passer partie de son fonds en des mains étrangères, ne pouvant payer la rente de l'argent qu'il a emprunté ; et l'État voit périr dans les longueurs d'un décret ses meilleures terres, par un défaut de proportion entre le prix de leurs fruits et celui de la constitution.
« Le remboursement des rentes fait par la Compagnie remédie à ces inconvénients ; il remet dans le commerce un fonds qui peut être employé aux terres et aux maisons ; celui qu'elle crée y peut concourir : elle emploie même son crédit pour leur prêter à un intérêt fort modique ; elle n'anéantit donc pas les emprunts utiles; elle les facilite, elle les rend plus sûrs aux créanciers et moins onéreux aux débiteurs. A l'égard des rentiers qui seuls sont effrayés du Système présent, son dessein n'était pas de les ruiner, mais bien plutôt de les enrichir; son intention était que ceux qui seraient remboursés fissent acquisition des actions qu'elle exposait en vente au-dessous de leur juste valeur, et qu'en s'assurant à elle-même une rente fixe contre tout événement, le roi fut libéré et les rentiers enrichis. Cela est arrivé à ceux qui se sont conformés à ses intentions; il en est arrivé autrement à plusieurs autres. Accoutumés à faire peu de réflexions sur le commerce et sur les finances, ils ne se sont pas livrés à un Système qui ne se développait que successivement : faut-il leur en faire un crime et les regarder comme malintentionnés? Ce serait une injustice. Dire qu'il y a des malintentionnés, c'est souvent en faire. S'il y en avait quelqu'un, laissons-lui la confusion de se croire seul.
« 11 ne serait pas moins injuste de dire que les rentiers sont gens oisifs et à charge à l'État. Les uns, destinés à gouverner les affaires publiques, ou à rendre la justice , ou à défendre la patrie, ou à cultiver les sciences et les beauxarts, ont placé leur bien de manière que leurs affaires particulières ne les empêchassent pas de vaquer aux affaires publiques ou à des emplois glorieux à la nation. Les autres ont cru par là jouir tranquillement du fruit de leur travail , lorsque leur force ne leur permettrait plus de le soutenir : c'est le bien de la veuve, de l'orphelin, des communautés, des hôpitaux ; tous ces rentiers méritent faveur. Nous devons même avoir quelque pitié de la faiblesse de ceux qui n'ont ni le courage ni l'industrie de travailler, quoiqu'ils en eussent la force.
« Il est vrai que les rentiers ne sont pas le plus grand nombre; que plusieurs d'entre eux ont profité des avantages du Système, ou par l'emploi de leur remboursement en actions, ou par l'amélioration de leurs autres biens; mais enfin, le nombre qui reste, quelque petit qu'il soit, est toujours composé de sujets du roi et de nos concitoyens.
« Ces rentiers , ne regardant que leur état et que le temps présent, se plaignent d'un Système qui change leur situation, et tout bon Français doit être sensible à leur peine; mais notre consolation est dans le même Système dont ils
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se plaignent, et j'ose dire d'autant plus hardiment qu'il fera la leur, que le Sy^ tème semble leur convenir principalement.
« La rente constituée a cette commodité, qu'elle ne prend rien ni sur notre temps, ni sur nos soins, et ceux qui se sont déterminés à cette nature de bien ont surtout considéré cet avantage ; mais elle a aussi cet inconvénient, qu'elle ne saurait augmenter comme les biens d'industrie.
« Les actions participent de la commodité des rentes et des avantages de l'industrie. Occupés d'affaires ou plus importantes ou plus agréables, les rentiers devenus actionnaires pourront se reposer du soin de fairci valoir leur fonds sur la Compagnie, dont ils sont bien sûrs que les agents ne pourront les tromper : ils jouiront tranquillement du fruit de tout le travail qui se fait dans tout le royaume, dans le commerce, dans la banque et dans la finance; ils verront les fruits multiplier de jour en jour et leurs fonds s'accroître en leurs mains, ils connaissent les sources de ces accroissements; ce sont les mêmes qui ont produit toutes les fortunes qui se sont faites jusqu'à présent dans le royaume, Qu'ils ne bornent pas leur espérance à venir au dividende annoncé; la Compagnie n'a encore dû retirer presque aucun profit de son commerce maritime; les autres affaires sont à peine en mouvement en France , et déjà elle est en état, sur ses profits , de donner deux pour cent aux actions supposées à deux mille. La sûreté de leur état sera d'autant mieux fondée, qu'à elle est attachée la grandeur et la richesse du roi. Leur fortune ne pourra désormais recevoir d'atteinte sans que tout l'État ne s'en ressente et ne concoure à y remédier ; ainsi , dans le Système nouveau, leur situation sera aussi tranquille , sera plus constante et même plus aisée qu'elle ne l'a été jusqu'ici.»
Voilà , monsieur, quelles furent les réflexions que fit sur vos deux lettres la personne à qui je les communiquai : elles servirent à éclaircir quelques endroits qui ne m'avaient blessé que parce que je ne les avais pas bien entendus ; je crois qu'elles ne seront pas inutiles à la suite de vos deux lettres ; je vous les abandonne, vous en ferez l'usage qu'il vous plaira. Je suis, etc.*