PREMIÈRE COMPARAISON
Voici la comparaison de la Dîme ecclésiastique à la Taille, dont il a été parlé dans la première partie de ces Mémoires, page 65, dans les 53 paroisses ci-après nommées, prises de suite dans un même canton dont le terroir est médiocre, situées au-dessus de la ville de Rouen, pour faire voir que la Dîme royale au vingtième est plus que suffisante pour égaler le montant de la Taille ^
Les 53 paroisses de l'Élection de Rouen payent, savoir :
De Dîme ecclésiastique 75,080 liv.
De Taille 46,570
Excédant de la Dîme sur la Taille 26,710 liv.
Il est donc constant que la Dîme ecclésiastique à la onzième gerbe, comme elle se lève, excède la taille, en ces 53 paroisses, de la somme de 26,710 livres.
Et, si on dîmait les bois, les pâtures et les prés, cela irait à la moitié plus que les tailles, c'est-à-dire que ces 53 paroisses rendraient à la Dîme royale au moins 90 ou 100,000 livres.
Mais il faut observer que la Dîme est plus forte ici que dans l'Élection de Vézelay.
Les 54 paroisses de l'Élection de Vézelay payent, savoir :
De Taille 45,0251. » s.
De Dîme ecclésiastique 57,458 10
Excédant de la Taille sur la Dîme 7,5661.10 s.
* On n'a reproduit que les résultats de ces deux comparaisons, le détail de ce que chaque paroisse payait de taille et de dtme étant sans intérêt général, et sans utilité pour suivre les raisonnements de l'auteur.
tl2 VAUBAN.
La quotité de la Dîme variant dans les différentes paroisses de cette Élection, la moyenne proportionnelle de cette quotité n'est qu'à la seizième et un quart de gerbe.
Partant, la Taille a excédé la Dîme ecclésiastique de 7,566 livres 11 sous, ce qui pourrait donner quelque soupçon contre le système de Dime royale, si on n'avait autre chose à dire. xMais il est à remarquer^ 1° qu'il y a beaucoup de paroisses dans cette Élection, où le Dîmei ecclésiastique ne perçoit point la dîme des vins; 2° que les blés ne soi ici estimés qu'cà 8 deniers la livre; les seigles, orges et avoines à pn portion, et les vins à 18 livres le muid; au lieu que dans les paroisses' ci-dessus de Normandie, dont la fertilité, quoique médiocre, est fort au-dessus de celle de l'Élection de Vézelay, les blés sont estimés à un sou la livre, et la Dîme levée au onzième. On doit de plus faire attention que l'année 1699, sur laquelle nous nous réglons, est une de celles qui ont le moins produit de grains, et par conséquent de Dîme, ce qui se prouve par leur cherté, le froment s'étant \endusur le pied de 12 deniers la livre. Il est de plus à considérer que l'Élection de Vézelay est un des pays du royaume où il y a le moins de terres labourables; que près des deux tiers de son étendue sont remplis de bois, ou terres vagues et vaines; que les terres en culture, étant d'une fertilité bien au-dessous de la médiocre, ne produisent que des seigles, orges et avoines, et tout au plus le tiers de froment, et que, l'année 1699 étant celle qui a suivi immédiatement la paix, les levées des revenus du roi étaient encore dans un excès insoutenable; défaut qui ne se peut continuer sans réduire les peuples à l'impossible. Au lieu que la Dîme, étant proportionnée au rapport des pays, se peut soutenir à perpétuité, avec certitude d'une augmentation continuelle des revenus du roi par les suites. D'autant que, le pays se repeuplant, le labourage des terres augmentera, la culture en sera beaucoup meilleure, et beaucoup qui sont abandonnées par impuissance se défricheront; les bestiaux de mém^ que les hommes s'augmenteront, et la Dîme royale par conséquent. Au surplus, comme celle-ci n'excepte rien, et qu'on prétend y assujettir tout ce qui porte revenu, elle surpassera de beaucoup l'ecclésiastique, parce que partie des vignes, et beaucoup d'héritages particuliers qui sont exempts de l'ecclésiastique, seront assujettis à h royale, de même que les prés, les bois et les bestiaux.
On sait, d'ailleurs, que tous les pays de ce royaume ont des propriétés très-différentes les unes des autres, qui produisent des revenus différents : tel abonde en blé, qui n'a que peu ou point de vin, ou qui l'a de médiocre qualité; tel abonde en vin, qui n'a que très-peu de blé; d'autres manquent de bois , d'autres de prés, et d'autres de bestiaux ;
d'autres manquent presque de tout cela, qui ont beaucoup de fruits, de manufactures et de commerce; et d'autres enfin ont de tout, bien que peu de l'un et de l'autre. Soit tout ce qu'on voudra ; dès que la Dîme royale sera établie surtout ce qui porte revenu, rien ne lui échappera, et tout payera à proportion de son revenu : seul et unique moyen de tirer beaucoup d'un pays sans le ruiner. Cela est clair, et si clair, qu'il faut être ou stupide, ou tout à fait malintentionné pour ne pas en convenir.