‹ Économistes financiers de 18e siècleChapitre 151 sur 201 · G76 LAW · texte numérisé non relu

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jours arbitre de sa quantité, suivant les besoins de l'État. Enfin, il n'est par lui-même d'aucune valeur qui puisse entrer en ligne de compte.

Le billet de banque a même un autre avantage qui va nous fournir d'autres réflexions. C'est qu'étant conversible en espèces, il a un double usage à la volonté du porteur : l'un est de servir à l'acquisition des fonds ou des marchandises, et l'autre, de produire de l'argent. Comme les Français ne sont point encore faits à l'usage du crédit , quelques-uns ont trouvé mauvais qu'on ait défendu d'avoir plus de cinq cents livres en espèces, et qu'on ait ordonné de faire en billets de banque les payements au-dessus de cent livres. Ces deux pratiques sont néanmoins autorisées par l'exemple de nos voisins qui ont connu le crédit avant nous. Je ne parle pas seulement des confiscations d'espèces qui ont eu lieu dans tous les États et en France même, par le motif seul de rétablir la circulation arrêtée. Mais dès les premiers temps de l'établissement de la banque d'Amsterdam, en i609, il fut défendu aux particuliers de se payer aucune somme en argent au-dessus de trois cents florins. Sans cette règle, l'institution du crédit demeurait inutile, et n'aurait eu ni son étendue naturelle ni même sa première commodité. Le principal avantage du billet de banque est de remplir les grosses parties , pendant que l'espèce d'argent remplit les moyennes, et la monnaie de cuivre les plus petites. Or, comme il a été défendu, en France même, de payer en monnaie de cuivre au delà de cent sous, il doit être défendu de payer en monnaie d'argent au delà d'une certaine somme, et le billet de banque doit satisfaire à tout le surplus. C'est là l'unique moyen de soutenir les trois sortes de monnaie dans une circulation convenable, et dans la gradation du crédit qu'elles se prêtent mutuellement. L'on ne prendrait point de billets de banque, s'ils ne devaient produire de l'argent pour les parties moyennes ; l'on ne prendrait point même d'argent, s'il ne devait produire de la monnaie pour les petites. Mais là-dessus, que penseriez-vous d'un homme qui, ayant chez lui un million en écus comptés, entreprendrait de les changer tous le même jour en monnaie de cuivre ? Vous lui diriez sans doute : « Eh ! de quoi vous servira cet amas? Voulez-vous épuiser toute la province pour une pure fantaisie? Ne vous suffit-il pas de pouvoir changer les uns après les autrejquelques-uns de vos écus pour vos besoins journaliers? Vous ne consumera? jamais toute cette somme en menues provisions, et je vous conseille d'en garder la plus grande partie pour des payements ou des acquisitions que vous ne pouvez faire même qu'en monnaie d'argent. » Voilà ce que chacun devait Sf répondre à soi-même dans la fureur qui prit aux Français de réaliser toutes leur? actions et tous leurs billets de banque. Mais comme la plupart des hommes sont peuple, sont enfants dans les établissements nouveaux, il a fallu les mener pai l'autorité au point où la raison met tout d'un coup les hommes éclairés, \ei hommes faits. Au fond, toutes les nations se ressemblent par les faiblesses Depuis le jour que la banque ti'Amsterdam fut érigée en banque publique, ellf a essuyé longtemps les mêmes contradictions et les mêmes attaques que 1; nôtre. La République a été obligée de la défendre par des lois qui faisaien murmurer encore davantage, et ses ministres ont enfin affermi son crédit pai les moyens que les censeurs ignorants regardaient comme des indices de soi impuissance et de sa crainte.

Ainsi celui qui, dans un royaume comme la France qui vient d'entreprendn un commerce public, déclame contre le billet public ou le billet de banque, e$ premièrement aussi ridicule que celui qui, dans un commerce particulier oui aurait intérêt lui-même, déclamerait contre les lettres de change et les autres billets commerçables des banquiers et des négociants. Secondement, il est auss ridicule que celui qui voudrait tenir une ville d'un commerce et d'une riches» immense, dans l'usage de la seule monnaie de cuivre, sous prétexte que dan; le temps où elle ne faisait aucun commerce elle n'avait eu que cette monnaie qui dès lors pourtant ne lui suffisait pas.

Je ne sais si vous me ferez ici l'objection que j'entends faire à plusieurs : a Notre billet de banque, disent-ils, peut être bon pour l'intérieur du royaume; mais que deviendra le commerce avec les étrangers?» Je pourrais répondre qu'aucun royaume n'a été plus en état que celui-ci de se passer des étrangers ; mais je vais plus loin, et j'ajoute qu'il est impossible aux étrangers de se passer de nous. Je veux bien même ne point regarder encore la France comme le bureau principal du commerce, la banque générale de l'Europe et peut-être des autres parties du monde. A ne considérer que les productions naturelles de notre terroir, nous avons toujours livré plus de marchandises à nos voisins que nous n'en avons tiré d'eux ; et ôté le cas des diamants, que les nouveaux riches ont achetés des étrangers, qui sont pourtant actuellement payés, le bilan, généralement parlant, a été à notre avantage, c'est-à-dire que, à fin de compte, ils nous ont toujours dû de l'argent. Si cet avantage doit avoir encore plus de lieu dans la suite , les étrangers seront toujours obligés de faire transporter chez nous les fonds d'or et d'argent qu'ils nous devront pour solde de compte , comme le roi a fait à leur égard en dernier lieu , pour mettre la France au point de ne leur rien devoir. Ainsi le billet de banque ne change en rien le commerce avec les étrangers ; ou si enfin les étrangers se chargent de nos billets ou de nos actions, comme la valeur en reste dans le royaume, ils seront obligés de les rapporter pour en être payés, ou pour les employer en marchandises de France. En un mot , notre papier ne saurait être en leurs mains sans les rendre Français en quelque façon, et sans les intéresser à notre crédit et à notre commerce. Les étrangers eux-mêmes nous ont appris à regarder notre billet de banque comme une véritable monnaie ; car son gain ou sa perte a toujours suivi exactement chez eux le pied du change sur l'or et sur l'argent. Il a gagné vint-cinq pour cent; il les a perdus ensuite, et enfin il est remonté au pair et au-dessus du pair, précisément comme l'or et l'argent.

Quelque impression forte ou faible que tout ce que j'ai dit dans cette lettre et dans les deux premières ait faite sur votre esprit , ou de quelque manière que vous en ayez été afl'ecté, soit en bien, soit en mal, le Système est établi. 11 n'a point surmonté sans peine les obstacles qu'on lui a opposés; mais le roi et le public y sont tellement engagés, que j'ose dire qu'il n'est possible ni au roi ni au public de le détruire. C'est l'avantage de tous les Systèmes fondés sur la vérité et sur la nature. Ils ont d'abord quelque peine à se placer dans les esprits; mais quand ils y ont une fois racine, rien n'est capable de les en arracher. S'ils ont besoin d'être corrigés et perfectionnés, ils ne peuvent l'être que par leurs propres principes, ou par eux-mêmes. Celui-ci a de plus, qu'étant un Système de pratique, il a si bien enveloppé toutes les parties de l'État, qu'il est impossible qu'elles s'en dégagent.

La Compagnie des Indes a acquitté le roi en se chargeant de ses dettes, et lui fait encore tous les ans vingt millions de bon. Si le roi touche seulement au Système, il perd ses vingt millions, il se recharge de toutes ses dettes, et se surcharge de toutes celles qu'il encourrait par rapport aux billets de banque et aux actions. Il a un crédit qui passe déjà le décuple de ses espèces. Du jour qu'il ferait tomber le Système, toutes ses espèces seraient dispersées en dettes indispensables, et elles n'auraient pas le temps d'arriver de la Banque au Trésor royal. Aussi les ennemis du Système les plus éclairés n'espèrent-ils pas que le roi y renonce jamais. D'un autre côté, le public s'y est livré par un choix devenu de jour en jour plus nécessaire ; et comme le Système a enrichi plusieurs de ceux même qui n'ont point pris d'actions, sa chute entraînerait également les uns et les autres.

Lors donc que j'ai dit dans mes lettres précédentes que, pour faire valoir un Système de crédit, il ne s'agissait que de s'y prêter; je n'ai pas prétendu dire que l'établissement ou le succès du Système dépendît des particuliers : c'est un pur avis que je leur ai donné, de s'y prêter pour leur avantage propre et

unique. On n'en pouvait pas dire autant de l'ancienne administration, et il ne suffisait pas de s'y prêter pour y trouver son avantage. Quelque bien intentionnés, quelque habiles qu'aient été les ministres qui en ont été chargés, tous leurs soins n'allaient qu'à adoucir le vice du fond, dont ils n'étaient point les auteurs, et à recourir le moins qu'ils pouvaient aux impôts et aux emprunts, ressource aussi ruineuse pour le roi que cruelle pour tous les ordres de l'État sans exception. Ainsi les principes de l'ancienne administration étaient tels que, pour bien faire, il n'aurait jamais fallu s'en servir. Quels qu'ils fussent pourtant, il n'a jamais été d'un homme sensé de lutter contre le gouvernement, parce que le prince trouve toujours moyen de mettre en perte ceux qui lui résistent. Que penser de ceux qui se mutinent contre un Système qui a procuré tant de richesses à ceux qui s'y sont livrés, et qui a pris depuis une forme visible et constante, qui assure un établissement plus certain, par sa nature, que les rentes constituées, et un établissement qui peut croître, et croîtra; au lieu que les rentes n'ont jamais pu que diminuer, et sont péries ?

On voit des rentiers qui gardent leur remboursement en billets de banque, au lieu de prendre des actions qui produisent un dividende, et puis qui se plaignent que le bien qu'on a aujourd'hui ne produit rien. Ils disent faux pour le public ; et il ne tient qu'à eux de dire faux pour eux-mêmes , quand il leur plaira. Les actions, répondent-ils, ne sont qu'un bien imaginaire. Mais en vérité, ne s'aperçoivent-ils point que le crédit des billets de banque est de même nature que celui des actions, et qu'ils ne tirent même leur bonté que de celle des actions? Quelques-uns prétendent qu'on aurait dû garder de celles-ci pour tous les rentiers de THôtel-de-Ville. On a eu, pour abandonner les actions au cours de la place, mille raisons essentielles par rapport aux actions mêmes, auxquelles ces réserves et ces délais auraient ôté toute faveur, tout crédit et tout revenu. Mais peut-on regretter de n'en avoir pas conservé pour des gens qui ne les nomment point encore aujourd'hui qu'un bien chimérique?

11 faut pourtant accorder aux ennemis du Système, si cela leur fait plaisir, qu'ils ont eu contre lui un certain pouvoir : c'est de retarder un très-grand nombre d'opérations avantageuses , dont les peuples jouiraient actuellement. On a été obligé d'employer jusqu'à présent la plus grande partie du temps é écarter les obstacles que ces ennemis, bien ou mal intentionnés, mettent au Système; à réparer ou à empêcher le tort qu'ils lui font, ou qu'ils lui veulent faire. Les défiances qu'ils jettent dans le public sont la principale cause de la cherté des marchandises. Les ouvriers ont peine à s'accoutumer aux billets dt banque, parce qu'ils les eji tendent décrier sans cesse ; et plusieurs marchands qui savent mieux que d'autres l'usage du papier, se prévalent, pour tenir \ei marchandises à un prix excessif, des préjugés désavantageux qu'ils voient répandus dans le public contre lamonnaie qu'on leur présente. Quelques-uns mêmt les appuient contre leur propre conscience , et malgré l'exception faite en leui faveur sur la quantité d'argent qu'ils peuvent avoir, et se mettent ainsi au ranf des ingrats envers un Système qui les a enrichis; espèce de gens qu'on rencontn aujourd'hui partout. Mais enfin la victoire du bien sur le mal étant prochaine non dans l'esprit du frondeur ignorant et impuissant, mais dans les vues di prince et du maître; on verra bientôt les fruits que ce bien imaginaire est seu capable de produire, et que les biens réels auraient laissé éternellement dans 1< néant : la communication des mers et des rivières, la réparation des grand chemins, l'établissement des magasins publics qui préviendra la cherté de denrées, dans les années même qui ne seront pas heureuses. L'industrie si ma récompensée, et qui même se dégoûtait ou se cachait, par la crainte des im positions, trouvera des occupations honorables et lucratives et dans l'intérieu du royaume, et dans les colonies.

Qu'on ne dise donc plus que le Système, quand il serait bon par lui-même e pour d'autres nations, ne convient pas à la nôtre. 11 est inébranlable en ton

État, soit républicain, soit monarchique, qui l'aura une fois admis. Les politiques du siècle passé qui ont parlé de la banque d'Amsterdam et de celle de Venise, les ont regardées comme aussi durables que ces États mêmes. J'ai prouvé qu'il était impossible que la banque royale pût jamais être détruite, ni par le roi ni par le public. Mais d'ailleurs, combien est grand l'avantage du pouvoir despotique dans les commencements d'une institution sujette à tant de traverses de la part d'une nation qui n'y est pas encore accoutumée ! 11 est comme impossible de réunir assez promptement les avis des chefs d'une république pour remédier aux inconvénients journaliers et souvent contradictoires que le peuple fait naître, et qui demand<3nt d'un jour à l'autre des remèdes contradictoires en apparence. Le plus grand nombre des chefs n'opine pas le plus sainement, et leur expérience dans l'ancien gouvernement est la principale cause de leurs erreurs dans le nouveau. Un prince éclairé abrège infiniment toutes ces difficultés, et comme il en peut renaître quelques-unes dans la suite des temps, un roi est toujours plus capable d'y remédier qu'un conseil souverain, dont il faut subir les altercations et les lenteurs avant que d'obtenir la pluralité de ses voix sur les choses les plus pressées. J'ajouterai même ici que c'est le défaut de l'autorité despotique qui entretient chez nos voisins un si grand nombre de compagnies différentes qui ne cherchent qu'à se décréditer mutuellement ; au lieu qu'un roi seul est capable de rapporter tout à la même vue, et de donner à son royaume un crédit général et unique, qui attire la confiance des étrangers mêmes. D'ailleurs la France a toutes les conditions requises pour porter le crédit et le commerce à son plus haut point: l'étendue et la fertilité de son terroir, sa situation par rapport aux mers et aux terres , l'industrie et l'activité de ses habitants. Ainsi, bien loin que le Système ne lui soit pas propre, elle est l'Étatde l'Europe, et peut-être du monde entier, auquel il convienne le mieux. Je suis, etc.

Le samedi 18 mai 1720.

ET SUR LE PROFIT OU LA PERTE Qu'lL PEUT Y AVOIR POUR UN PRINCE ET POUR UN ÉTAT

DANS l'altération DU TITRE DE SES MONNAIES,

ET DANS l'augmentation OU LA DIMINUTION DE LEUR PRIX ,

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