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PREMIÈRE PARTIE

M. Boizard, auteur français, a défini la monnaie une portion de matière à laquelle l'autorité publique a donné un poids et une valeur certaine, pour servir de prix à toutes choses dans le commerce.

La monnaie ne reçoit point sa valeur de l'autorité publique, comme M. Boizard prétend : l'empreinte marque son poids et son titre ; elle fait connaître que la pièce est composée de telle quantité de matière, de telle finesse, mais ne donne pas la valeur : c'est la matière qui en fait la valeur '.

Le prince peut appeler une pièce de vingt sous un écu, et la faire recevoir pour quatre livres. C'est une manière de taxer ses sujets, qui sont obligés à la recevoir sur ce pied : pourtant il n'augmente pas la valeur de la pièce de vingt sous ; elle passe pour quatre livres, mais une livre alors ne vaudrait que ce que cinq sous valaient avant ce surhaussement.

Si le prince donnait la valeur à la monnaie, il pourrait donner àl'étain, au plomb, ou aux autres métaux fabriqués en pièces d'une once, la valeur d'un écu, et les faire servir dans le commerce, comme la monnaie d'argent sert présentement. Mais, quand le prince aurait donné la fabrique et le nom d'écu à une once d'étain, le sujet ne donnerait pas des marchandises de la valeur d'un écu pour reçu d'étain, parce que la matière de quoi Userait fait ne le vaut pas.

La monnaie n'est pas une valeur certaine, comme M. Boizard la définit; car quoique le prince n'y fasse aucun changement, que les espèces soient continuées du même poids et titre, et exposées au même prix, pourtant la monnaie est incertaine en valeur.

Pour prouver cela , je ferai voir d'où les effets reçoivent leur valeur, de quelle manière cette valeur est appréciée, et comment elle change.

Les effets reçoivent leur valeur des usages auxquels ils sont employés. S'ils étaient incapables d'aucun usage, ils ne seraient d'aucune valeur.

La valeur des effets est plus ou moins haute, selon que leur quantité est proproportionnée à la demande.

L'eau n'est pas vendue, on la donne, parce que la quantité est bien plus grande que la demande. Les vins sont vendus, parce que la demande pour les vins est plus grande que la quantité.

La valeur des effets change quand la quantité ou la demande change. Si les vins sont en grande quantité, ou que la demande pour les vins diminue, le prix baisse. Si les vins sont rares, ou que la demande augmente, le prix hausse.

La bonne ou mauvaise qualité des elfels et la plus grande ou la moindre quantité des usages auxquels ils sont employés sont comprises, quand je dis

1 Tour bien entendre tout ceci, il faut distinguer très-nettement la dénomination ou valeur numéraire de la monnaie, qui est arbitraire; sa valeur intrinsèque, qui dépend du poids et du degré de finesse; sa valeur accidentelle, qui dépend des circonstances du commerce dans l'échange que l'on fait des denrées avec la monnaie. Ainsi la monnaie peut être détinie une portion de métal, à laquelle le prince donne une forme, un nom el une empreinte, pour cerlilier du poids et du titre, dans l'échange qui s'en peut faire avec toutes les choses que les hommes veulent mettre dans le commerce. {Note de Forbonnais.)

que leur valeur est plus ou moins haute selon que la quantité est proportionnée à la demande. La meilleure ou plus mauvaise qualité n'augmente ni ne diminue le prix qu'à mesure que la différence dans la qualité augmente ou diminue la demande.

Exemple : les vins ne sont pas de la bonté qu'ils étaient l'année passée; la demande pour les vins ne sera pas si grande, et le prix diminuera ; mais si les vins sont moins abondants et que la diminution de la quantité réponde à la diminution de la demande, ils continueront d'être vendus au même prix, quoiqu'ils ne soient pas de la même bonté. La diminution de la quantité augmentera le prix, autant que la différence dans la qualité l'aurait baissé , et la quantité est supposée alors dans la même proportion qu'elle était l'année passée avec la demande.

L'eau est plus utile et nécessaire que le vin, pourtant on donne l'eau et on vend le vin : donc les qualités des effets ni les usages auxquels ils sont employés ne changent leur prix, qu'à mesure que la proportion entre la quantité et la demande est changée par là. *

L'or et l'argent, comme les autres effets, reçoivent leur valeur des usages auxquels ils sont employés.

Leur valeur est plus ou moins haute, selon que la quantité est proportionnée à la demande.

Leur valeur change quand la quantité ou la demande change.

Comme la monnaie reçoit la valeur des matières desquelles elle est faite, et que la valeur de ces matières est incertaine, la monnaie est incertaine en valeur, quoique continuée du même poids et titre et exposée au même prix. Si la quantité des matières souffre quelque changement de valeur, l'écu sera du même poids et titre, et aura cours pour le même nombre de livres ou sous ; mais la quantité de la matière d'argent étant augmentée, ou la demande étant diminuée, l'écu ne sera pas de la même valeur.

Si la mesure du blé est vendue le double de la quantité de monnaie qu'elle était vendue il y a cinquante années, on conclut que le blé est plus cher. La différence du prix peut être causée par des changements arrivés dans la quantité ou dans la demande du blé ; alors le blé est plus cher. Cette différence peut être causée par des changements arrivés dans la quantité ou dans la demande pour la monnaie ; alors c'est la monnaie qui est à meilleur marché.

Les espèces étant continuées du même poids et titre et exposées au même prix, nous apercevons peu les changements dans la valeur de la monnaie et des matières d'or et d'argent ; mais cela n'empêche pas que leur valeur ne cbange. Ln écu ou une once d'argent ne vaut pas tant qu'il \ a un siècle. La \ aleur de toutes choses change, et l'argent a plus changé que les autres effets : l'augmentation de sa quantité depuis la découverte des Indes a tellement diminué sa valeur, que dix onces en matières ou en espèces ne valent pas tant qu'une once valait.

Pour être satisfait de ce que j'avance, on peut s'informer du prix des terres, maisons, blés, vins et autres effets, avant la découverte des Indes : alors mille onces d'argent, ou en matières, ou en espèces, achetaient plus de ces effets que dix mille n'achèteraient présentement. Les effets ne sont pas plus chers ou diffèrent peu , leur quantité étant à peu près dans la même proportion qu'elle était alors avec la demande ; c'est l'argent qui est à meilleur marché.

Ceux qui se servent de la vaisselle d'argent croient ne perdre que l'intérêt de la somme employée, le contrôle et la façon ; mais ils perdent encore ce que la matière diminue en valeur; et la matière diminuera tant que la quantité augmentera, et que la demande n'augmentera pas à proportion. Une famille qui s'est servie de dix mille onces de vaisselle depuis deux cents ans a perdu la valeur de plus de neuf mille onces, outre la façon, le contrôle et l'intérêt ; car les dij mille onces ne valent pas .ce que mille onces valaient alors.

Les Compagnies des Indes d'Angleterre et de Hollande ont porté une quantité considérable d'espèces et de matières d'argent aux Indes Orientales, ou en portent au Levant, et il s'en consomme dans l'Europe, ce qui a un peu soutenu sa valeur; mais nonobstant le transport et consommation, la grosse quantité qui a été apportée a diminué sa valeur de quatre-vingt-dix pour cent , comme je l'ai remarqué.

La quantité d'or a augmenté plus que la demande, et l'or a diminué en valeur; mais comme sa quantité n'a pas augmenté dans la même proportion que l'argent, sa valeur n'a pas tant diminué, il y a deux cents ans, l'once d'or valait en France seize livres cinq sous quatre deniers, et l'once d'argent une livre douze sous.

L'once d'or en matière ou en espèces valait alors dix onces d'argent; à présent elle en vaut plus de quinze.

Donc ces métaux ne sont pas de la valeur qu'ils étaient à l'égard des autres effets, ni à l'égard l'un de l'autre. L'or, quoique diminué en valeur, vaut la moitié plus d'argent qu'il n'a valu.

Par ce que je viens de dire, il est évident que le prince ne donne pas la valeur à la monnaie, comme M. Boizard prétend : car sa valeur consiste dans la matière de quoi elle est composée. Aussi il est évident que sa valeur n'est pas certaine, puisque l'expérience a fait voir qu'elle a diminué depuis la découverte des Indes de plus de quatre-vingt-dix pour cent.

Par ces diminutions arrivées à la valeur de la monnaie, je n'entends pas parler des affaiblissements que les princes ont faits dans les espèces. J'ai parlé seulement de la diminution de la valeur des matières, causée par l'augmentation de leur quantité.

Quand on examine les affaiblissements, on trouvera que de cinquante parties il n'en reste qu'une; je veux dire qu'il y avait autant d'argent en vingt sous qu'il y en a présentement en cinquante livres.

Ce qui est prouvé par les ordonnances touchant la fabrique des sous en France. L'année 755 il y avait alors la même quantité d'argent fin dans un sou qu'il y a présentement dans le demi-écu qui vaut cinquante sous.

Mais pour ne pas remonter si loin , les espèces d'argent ont été affaiblies en France depuis deux cents ans d'environ les deux tiers de leur valeur.

Ceux qui ont eu leur bien payable en monnaie ont souffert encore par les diminutions des rentes. Avant la découverte des Indes, les rentes étaient constituées au denier dix; présentement au denier vingt. Une donation faite il y a deux cents ans, destinée pour l'entretien de cinquante personnes, peut à peine en entretenir une. Je supposerai cette donation hypothéquée pour la somme de dix mille livres ; la monnaie étant alors rare, les rentes étaient constituées au denier dix ; mille livres d'intérêt pouvaient alors entretenir cinquante personnes, la monnaie, à cause de sa rareté, étant d'une grande valeur; devenue plus abondante par la quantité des matières apportées en Europe , l'intérêt est baissé à cinq pour cent ; l'intérêt de l'hypothèque est réduit par là de mille à cinq cents livres. II n'y a que le tiers d'argent dans la monnaie, par les affaiblissements que les princes ont faits ; ce qui réduit la valeur de ces cinq cents livres à cent soixante-six livres treize sous quatre deniers; et les matières ayant diminué en valeur de quatre-vingt-dix pour cent, les cinq cents livres monnaie faible ne valent pas davantage que seize livres valaient il y a deux cents ans, et n'achèteraient pas plus de denrées que seize livres en auraient acheté.

Par cette supposition , une somme destinée pour l'entretien de cinquante personnes, et qui suffisait, ne peut pas en entretenir une présentement.

La quantité des matières apportées en Europe depuis la découverte des Indes a non-seulement dérangé les biens et revenus des particuliers, elle a dérangé même les puissances, qui ne sont plus dans la même proportion de force.

Celles qui ont profité le plus par le commerce d'Espagne abondent en espèces , pendant que les autres peuvent à peine se soutenir dans l'état où elles étaient.

Il n'est pas extraordinaire que M. Boizard se soit abusé dans la définition de la monnaie; mais M. Locke, Anglais, homme profond, qui raisonnait bien ^ et qui s'est rendu fameux par ses beaux ouvrages, est tombé dans une pareille méprise.

II est d'opinion que les hommes, par un consentement général, ont donné une valeur imaginaire à la monnaie.

Je ne saurais concevoir comment les hommes de différentes nations, ou ceux d'une même province, auraient pu consentir à donner une valeur imaginaire à aucun effet, encore moins à la monnaie par laquelle la valeur des autres effets est mesurée, et qui est donnée comme le prix de toute chose ; ou qu'aucune nation ait voulu recevoir une matière en échange ou en payement pour plus qu'elle ne valait, et comment cette valeur imaginaire a pu se soutenir.

Supposons qu'en Angleterre la monnaie eût été reçue à une valeur imaginaire, et que les autres nations eussent consenti à la recevoir à cette valeur; alors l'écu ayant cours en Angleterre pour soixante pence devait valoir soixante stivers en Hollande, le penny et le stiver n'étant que des numéros par lesquels on compte ; mais on voit le contraire , la monnaie est estimée et reçue selon la quantité et qualité des matières dont elle est composée.

Avant que l'argent fût employé aux usages de la monnaie, il avait une valeur dépendante des usages auxquels il était alors employé; il était reçu comme monnaie, sur le pied qu'il était alors en matière. Si l'argent n'avait eu aucune valeur avant d'être emplojé aux usages de la monnaie, il n'y aurait jamais été employé. Qui aurait voulu recevoir une matière qui n'avait aucune valeur, comme le prix de ses biens? Une livre de plomb en monnaie vaudrait quelque chose, le plomb étant capable de divers usages lorsqu'il est réduit en matière ; mais une livre d'argent fabriqué ne vaudrait rien, si, réduit en matière, il était incapable d'aucun usage comme métal.

Donc l'argent, avant d'être employé à faire la monnaie, avait une valeur dépendante des usages auxquels il était alors employé, et était reçu comme monnaie, sur le pied qu'il valait en matière.

Étant employé à faire la monnaie, il augmente sa valeur; mais cette augmentation de valeur ne vient pas de la fabrique ou monnayage, car l'argent en matière vaut autant que celui qui est fabriqué ; et cette valeur n'est pas imaginaire , non plus que la valeur qu'il avait avant d'être employé à faire la monnaie.

Sa première valeur comme métal venait de ce que l'argent avait des qualités qui le rendaient propre à plusieurs usages auxquels il était employé : l'augmentation de sa valeur venait de ce que ce métal avait des qualités qui le rendaient propre à faire la monnaie. Ces valeurs sont plus ou moins grandes, selon que la demande de l'argent pour ces usages est plus ou moins grande, et selon que cette demande est proportionnée à la quantité de ce métal.

Si l'une ou l'autre de ces valeurs est imaginaire, toute valeur est imaginaire; car les effets n'ont aucune valeur que les usages auxquels ils sont employés, et selon que leur quantité est proportionnée à la demande.

Je ferai voir comment et par quelles raisons l'argent a été employé à faire de la monnaie.

Avant que l'usage de la monnaie fût connu, les effets étaient échangés par trocs.

Cette manière d'échange était très-embarrassante. Il n'y avait pas alors de mesure pour connaître la proportion de valeur que les effets avaient les uns aux autres. Exemple : A demandait à troquer cinquante mines de blé contre du vin ; on ne pouvait pas bien déterminer la quantité des vins qu'A devait re-

cevoir pour ses cinquante mines de blé : car quoique la proportion entre les vins et les blés l'année précédente fût connue, si les vins ou le blé n'étaient pas de la même bonté, si par la bonne ou mauvaise récolte ils étaient plus ou moins abondants, alors la quantité du blé et des vins n'étant plus dans la même proportion avec la demande, la proportion de valeur était changée, et les cinquante mines de blé pouvaient valoir deux fois la quantité des vins qu'ils valaient l'année précédente.

L'argent étant capable d'un titre, c'est-à-dire réduit à un certain degré de finesse, étant alors peu sujet au changement dans la quantité ou la demande , et par là moins incertain en valeur, était employé à servir de moyen terme pour connaître la proportion de valeur des effets.

Si les cinquante mines de blé valaient deux cents onces d'argent de tel titre, et que deux cents onces d'argent de cette finesse valussent trente muids de vin de la qualité que A demandait en échange, alors trente muids de ce vin étaient l'équivalent de ces cinquante mines de blé.

La proportion de valeur des effets livrés en différents endroits était encore plus difficile à connaître. Exemple :

Cent pièces de toile de Hollande étaient livrées à Amsterdam à l'ordre d'un marchand de Londres, et le marchand d'Amsterdam écrivait qu'on livrât à Londres à son ordre la valeur de ces toiles en draps d'Angleterre ; la valeur do ces cent pièces de toile ne pouvait pas être réglée sur la quantité des draps d'Angleterre ni sur ce qu'elles valaient à Amsterdam, parce que ces draps étaient d'une plus grande valeur à Amsterdam qu'à Londres où ils devaient être livrés; réciproquement la valeur des draps d'Angleterre ne pouvait pas être réglée sur la quantité des toiles de Hollande ni sur ce que ces draps valaient à Londres, parce que les toiles étaient d'une plus grande valeur à Londres qu'à Am^ sterdam où elles avaient été livrées.

L'argent étant très-portatif, et par cette qualité à peu près de la même valeur en différents endroits, était employé à servir de mesure pour connaître la proportion de valeur des effets livrés en différents endroits : si les cent pièces de toile valaient à Amsterdam mille onces d'argent fin, etque mille onces d'ar-f 'J gent fin valussent à Londres vingt pièces de drap de la qualité que le mai chand hollandais demandait en échange, alors vingt pièces de ce drap livrées à Londres étaient l'équivalent de ces cent pièces de toile livrées à Am-^ sterdam.

Les contrats, promesses, etc., étant payables en effets, étaient sujets aux disputes, les effets de même espèce différant beaucoup en valeur. Exemple : A prêtait cinquante mines de blé à B, et B contractait à les rendre dans une année. A prétendait que le blé que B lui rendait n'était pas de la bonté de celui qu'il avait prêté; et comme le blé n'était pas susceptible d'un titre, on ne pouvait pas juger du préjudice que A recevait en prenant son payement en blé d'une qualité inférieure.

L'argent étant capable d'un titre, était employé à servir de valeur dans laquelle on contractait; alors celui qui prétait prenait le contrat payable en tant d'onces d'argent de tel titre, et par là évitait toute dispute.

On avait de la peine à trouver les effets qu'on demandait en échange. Exemple : A avait du blé plus qu'il n'en avait besoin, et cherchait à troquer contre du vin; mais comme le pays n'en produisait point, il était obligé de transporter son blé pour le troquer sur les lieux où il y avait du vin.

L'argent étant plus portatif était employé à servir de moyen terme par lequel les effets pouvaient être plus commodément échangés; alors A troquait son blé contre de l'argent sur les lieux pour acheter les vins dont il avait besoin.

L'argent avec ses autres qualités étant divisible sans diminuer de sa valeur, étant durable et portatif, était d'autant ])liis propre à servir à ces usages; et ceux qui avaient des effets dont ils n'avaient pas immédiatement besoin, le^

convertissaient en argent. Il était moins embarrassant à garder que les autres effets; sa valeur était alors moins sujette au changement; il était plus durable, et, étant divisible sans perdre de sa valeur, on pouvait s'en servir en tout ou en partie, comme on avait besoin.

Donc l'argent en matière, ayant les qualités nécessaires, était employé à servir aux usages auxquels la monnaie sert présentement. Étant capable de recevoir une empreinte, les princes établirent des bureaux pour le porter à un titre et le fabriquer. Par là le titre et le poids étaient connus, et l'embarras de le peser et raffiner épargné.

Mais la fabrique ne donne pas la valeur à la monnaie, et sa valeur n'est pas imaginaire, comme MM. Locke et Boizard prétendent. La monnaie reçoit sa valeur des matières de quoi elle est composée; et sa valeur est plus ou moins forte, selon que la quantité est proportionnée à la demande. Aussi sa valeur est réelle, comme la valeur des blés, vins et autres effets. Il est vrai que, si les hommes trouvaieiil quelque autre métal plus propre que l'argent à faire la monnaie et à servir aux autres usages auxquels l'argent en matière est employé, comme de faire la vaisselle, et que ce métal fût à bon marché, l'argent baisserait considérablement de sa valeur, et ne vaudrait pas la dépense de le tirer des mines; aussi, si les hommes trouvaient quelque boisson plus agréable, plus saine et à meilleur marché que les vins, les vignes ne seraient plus estimées et ne vaudraient pas la dépense de les cultiver; on emploierait les terres à produire ce qui suppléerait alors à Tusage des vins.

SECONDE PARTIE

La défense de transporter les espèces ou matières ne les empêche pas d'être transportées.

Les Espagnols ont fait des lois très-rigoureuses contre le transport des espèces et matières; mais, comme les denrées et manufactures étrangères consommées en Espagne montaient à une plus grande somme que les denrées et manufactures d'Espagne consommées en pays étranger, et qu'une grande partie des effets envoyés en Amérique appartenait aux étrangers, la valeur de ces effets et la balance due par l'Espagne ont été transportées en espèces ou matières; et de tout ce qui a été apporté des Indes très-peu a resté aux Espagnols, malgré les défenses qu'on a pu faire.

Il est inutile de défendre le transport des espèces ou matières, quand il n'y a point de balance due; alors ce transport cesse; quand une balance est due, cette défense n'est pas le remède propre à ce mal.

Pour empêcher ce transport , on peut défendre l'entrée des marchandises desquelles on a moins besoin, ou charger leur entrée de droits pour en diminuer la consommation; mais comme les autres États peuvent, avec raison, se plaindre de ces défenses ou impôts, et faire de même à l'égard des marchandises de ce pays, le meilleur moyen est d'être plus industrieux ou plus ménager, de faire travailler davantage le peuple ou l'empêcher de tant dépenser.

Un homme qui dépense plus que son revenu deviendra pauvre; de même un État qui consume plus que la valeur de son produit et du travail du peuple. La consommation des denrées et manufactures du pays doit être réglée comme celle des effets étrangers * ; car si on consume trop, il n'y aura pas assez à transporter pour balancer les effets étrangers dont on a absolument besoin.

* Cette maxime est pernicieuse et fort extraordinaire dans la bouche de M. Law. II est évident que plus la consommation intérieure et généralement proportionnelle sera grande, plus il y aura de travail assuré pour le peuple, mieux les richesses seront réparties. Si une nation consomme tous ses ouvrages, c'est qu'elle ne trouve aucun avantage à travailler pour l'étranger, et que l'étranger n'en trouve aucun à la faire travailler. Ce ne sera point

Prétendre empêcher le transport des espèces et matières tant qu'ime balance est due, c'est vouloir faire cesser Peffet, quoique la cause dure. Rendre le peuple plus industrieux, diminuer la consommation, etc., fait cesser l'effet en levant la cause. Par ce moyen, le commerce étranger peut être rendu avantageux, et les espèces ou matières des étrangers seront apportées dans le pays; mais tant qu'une balance est duc aux étrangers, il n'est guère praticable ni juste d'empêcher le transport des espèces. Les défenses étant rigoureusement exécutées rendront ce transport plus dangereux; alors le change sera plus haut, et les billonneurs gagnent plus à mesure qu'ils courent plus de risques; ce qui les engagera à continuer le commerce malgré les défenses.

Objection. On dira que la défense de transporter les espèces oblige les marchands étrangers à qui la balance est due de prendre la valeur en marchandises, ou les marchands du pays qui doivent d'en transporter une plus grande quantité que d'ordinaire pour s'acquitter.

Réponse. Je supposerai que la valeur de la balance due est transportée en marchandises, donc ce transport est plus grand que d'ordinaire, et plus que le besoin des étrangers; car quoiqu'un État fasse une consommation extraordi-, naire des marchandises étrangères, les étrangers ne feront pas de même à l'é^É; gard des marchandises de ce pays ; et comme alors la quantité transportée serï? plus grande que d'ordinaire sans que la demande ait augmenté, le prix baissera; les années suivantes il en sortira moins, à proportion des magasins que les étrangers auront faits ; en sorte que ce commerce forcé fera plus de mal à l'État que si on avait laissé transporter la balance en espèces, et qu'on eût gardé ces marchandises jusqu'à ce que la demande étrangère eût engagé les marchands du pays ou les étrangers à les sortir.

Mais la défense de transporter les espèces n'oblige pas les marchands à faire sortir la valeur de la balance due en marchandise. Les espèces sont transportées sur le risque de ceux qui doivent ou qui ont besoin des espèces dans les pays étrangers, sur le risque des étrangers à qui la balance est due, ou sur celui des billonneurs qui gagnent le prœmhim qu'on donne sur le change. Et ce commerce est si profitable, qu'il se trouve des personnes assez entreprenantes pour le faire, quoique les peines soient très-sévères.

Je suppose que les billonneurs gagnent cinq pour cent, ils ont plus de profit que dans d'autres affaires où on gagne vingt ; car ils font valoir leur capital plus souvent.

Si les défenses sont exécutées avec rigueur, ils se font payer davantage, et le change monte à dix et douze pour cent plus haut que le prix. Mais le danger n'empêche pas le transport des espèces , et ceux à qui la balance est due ne perdent pas sur le change ; ils vendent leurs marchandises d'autant plus cher que le change est plus haut que le pair, comme je ferai voir dans la suite de ce Mémoire.

La défense de transporter les espèces ou matières est préjudiciable à l'État; elle fait monter le change ; le change affecte le commerce étranger et augmente la balance, qui est cause que les espèces sont transportées; ainsi en augmentant la cause elle augmente le transport.

Je ferai voir de quelle manière cette défense fait monter le change , et comment elle affecte le commerce étranger.

A, marchand de Paris, envoie des marchandises en Hollande et à crédit chez ses correspondants pour la valeur ; R, marchand de Paris, donne commission pour lui envoyer des marchandises de Hollande, et doit faire tenir la valeur à ses correspondants; R négocie avec A, lui donne des espèces à Paris de la

à la consommation intérieure qu'il faudra s'en prendre, mais à des vices intérieurs, comme trop haut intérêt de l'argent, gênes dans le travail, douanes intérieures, etc. {JYoiê de Forbonnais.)

MÉMOIRE SUR LES MONNAIES. 6éP7

môme valeur que celles de Hollande, c'est-à-dire du même poids et titre, ou plus en quantité, à proportion que les espèces qu'il donne sont d'un titre plus bas, ou qu'elles pèsent moins, et prend ses lettres sur la Hollande. Par là il épargne à lui-même l'embarras, le risque et la dépense de transporter les espèces ou matières du pays, et à l'autre de faire entrer les espèces ou matières étrangères ; c'est ce qu'on appelle le change.

Tant que le commerce et la dépense que les États font les uns chez les autres sont égaux, le change est au pair; mais quand un État fait entrer des marchandises ou dépense en pays étranger pour plus grande somme que le transport des marchandises et la dépense des étrangers dans cet État ne monte , le surplus est envoyé en espèces ou matières. Et le marchand qui doit ou qui a besoin des espèces en pays étranger, pour éviter l'embarras, le risque et la dépense de les transporter, donne tant pour cent outre le pair, comme le risque, etc., sont estimés; et à cette condition on lui fournit des sommes dans les endroits où il en a besoin : ainsi le change monte plus haut que le pair.

Quand une balance est due, tous les changes sont affectés. Exemple : dix millions sont dus de balance par la France à la Hollande ; les sommes échangées par les négociants entre la France et la Hollande montent, outre ces dix millions, à cent millions ; les lettres pour les cent millions seront vendues aussi cher que les dix dus de balance.

Cette balance affecte le change avec les pays à qui rien n'est dû. Exemple : le change entre la France et la Hollande est cinq pour cent plus haut que le pair contre la France. Quoique le commerce entre la France et l'Angleterre soit égal, le change avec l'Angleterre montera. A, marchand à Paris, doit payer dix mille écus à Londres, et demande une lettre pour cette somme, B, marchand à Paris, doit recevoir des sommes à Londres qu'il veut retirer en France; mais il ne veut pas les donner au pair, parce que les faisant remettre par voie de Hollande, il a cinq pour cent plus que le pair; de sorte qu'une balance due fait monter le change avec les pays à qui rien n'est dû.

Le change affecte le commerce étranger, les marchandises sont vendues plus ou moins, selon qu'elles coûtent. Exemple : le tonneau de vin était vendu Tannée passée en Hollande pour cent écus; cette année il est vendu à Bordeaux vingt pour cent meilleur marché : donc le prix ne continuera pas en Hollande à cent écus; il baissera à proportion qu'il a baissé en France; de même, si les marchandises de Hollande deviennent plus chères dans le pays, elles seront vendues plus cher en France, à moins que les Français ne les puissent avoir d'ailleurs à plus bas prix, ou qu'ils ne puissent suppléer aux usages auxquels elles sont employées par d'autres qui coûtent moins. Cela étant, il s'ensuit que d'autant que le change est plus haut que le pair, d'autant les marchandises étrangères sont vendues plus cher, et celles du pays sont vendues à meilleur marché en pays étranger. Exemple : une balance est due par la France à la Hollande, et le change est cinq pour cent plus haut que le pair. A, marchand d'Amsterdam, envoie pour cent mille écus de marchandises en France, cent cinq mille écus seront payés en France pour ces marchandises , cette somme étant égale par le change avec cent mille écus en Hollande. B , marchand de Paris, envoie des marchandises en Hollande, montant à cent mille écus ; quatre-vingt-quinze mille deux cent trente-huit écus en Hollande payeront cette marchandise, cette somme étant égale par le change avec cent mille écus en France.

Cette balance due à la Hollande faisant monter le change entre la France et l'Angleterre, causera une perte à la France sur toutes les marchandises transportées d'Angleterre en France, quoiqu'il n'y ait point de balance due par la France à l'Angleterre.

Ceux qui apportent les marchandises étrangères en France ne gagnent pas davantage que quand le change était au paîï*, quoiqu'ils vendent plus cher;

et ceux qui transportent les marchandises de France en pays étranger ne gagnent pas moins, quoiqu'ils vendent à meilleur marché ; ils ont le même profit que quand le change était au pair. Ceux en France qui se servent de marchandises étrangères les payent plus cher, et ceux en pays étranger qui se servent des marchandises de France les payent moins.

Si le transport des espèces était permis, le change serait au pair ou monterait peu, quoique la balance due fût grande ; mais la défense rendant ce transport dangereux, fait monter le change à dix et douze pour cent plus haut que le pair, selon qu'elle est rigoureusement exécutée, et le change affectant le commerce étranger, cette défense, au lieu d'apporter du remède, augmente la balance et cause un plus grand transport des espèces.

Pour montrer combien cette perte est grande, je supposerai les espèces d'Angleterre, de Hollande et des autres États avec lesquels la France a commercé, du même poids et titre qu'en France, et exposées au même prix.

Je supposerai qu'en l'année 1702 les marchandises de France transportées par des Français, ou pour leur compte, étaient vendues aux étrangers cent cinquante millions;

Que les marchandises apportées en France par des Français, ou pour leur compte, coûtaient cent millions; reste dû aux Français en pays étranger cinquante millions.

Je supposerai que les marchandises apportées en France par les étrangers étaient vendues cent cinquante millions ;

Que les marchandises de France transportées par les étrangers coûtaient cent millions; reste dû aux étrangers cinquante millions qui balançaient les cinquante millions dus par les pays étrangers à la France, et le commerce étant égal, le change était au pair.

Je supposerai qu'en l'année 1705 le commerce continuait de même, c'est-àdire que la même valeur en marchandises de France était transportée en pays étrangers, et que la même valeur en marchandises étrangères était apportée en France.

Je supposerai que le roi avait besoin de vingt millions en Italie; que le ministre ne faisait pas transporter ces vingt millions en espèces, et que ce transport était défendu ; la demande pour des lettres sur les pays étrangers devait nécessairement augmenter, et le change devait hausser, supposons de dix poui cent plus que le pair. Le change affecte le commerce étranger, et fait montei la balance et transport des espèces à plus de quarante millions, qui ne seraient montés qu'à vingt, si le ministre les avait fait voiturer en espèces.

Les marchandises supposées apportées en France par les marchands étrangers étaient vendues, l'année 1702, à cent cinquante millions, qui faisaient alon cent cinquante millions en pays étranger ; mais le change étant monté à db pour cent contre la France, la même quantité de marchandises et de même qualité seront vendues Tannée 1703 dix pour cent plus cher, ou cent soixantecinq millions , cette somme en France ne valant par le change que cent cinquante millions en pays étranger. De ces cent soixante-cinq millions, il faut rabattre cent millions pour les marchandises transportées par les étrangers ; rest( dû soixante-cinq millions.

J'ai supposé que les marchandises de France transportées l'année 1702 pai les Français étaient vendues cent cinquante millions , qui valaient alors cen cinquante millions en France; mais le change étant monté à dix pour cent, h même quantité de marchandises serait vendue l'année 1705 dix pour cen meilleur marché, ou cent trente-cinq millions sept cejit quatorze mille deu: cent quatre-vingt-six livres, cette somme en pays étranger valant par le chang» cent cinquante millions en France.

De ces cent trente-cinq millions sept cent quatorze mille deux cent quatre vingt-six livres, il faut rabattre cent millions pour les marchandises achetée

par les Français en pays étranger, et vingt millions fournis au roi ; reste dû quinze millions sept cent quatorze mille deux cent quatre-vingt-six livres, qui valent en France par le change dix-sept millions deux cent quatre-vingt-cinq mille sept cent quatorze livres ; cette somme rabattue de soixante-cinq millions dus par les Français, il reste dû quarante-sept millions sept cent quatorze mille deux cent quatre-vingt-six livres.

Supposant que le commerce de France avec les pays étrangers monte à trois cents millions par année, les vingt millions dont le roi est supposé avoir besoin en Italie n'étant pas transportés par le ministre, et le transport des espèces étant défendu, le change montant à dix pour cent contre la France fera monter la balance à soixante-treize millions trois cent dix-huit mille cinq cent soixanteonze livres, qui n'aurait été que de vingt millions si le ministre avait fait voiturer les espèces.

Entre les négociants même il s'en trouve plusieurs qui n'entendent pas le commerce ; ceux-là ne comprendront peut-être pas que le change étant contre la France, fait hausser les marchandises étrangères en France et baisser les marchandises de France en pays étranger. Je tâcherai de les satisfaire.

Le marchand qui apporte les marchandises de Hollande en France en règle le prix selon le change entre les deux États; le surhaussement des espèces ou raflfaiblissement de la monnaie de France fait monter le change, et par conséquent fait hausser le prix des marchandises étrangères.

La pistole est haussée de douze à quinze livres ; mais cette pistole n'achètera pas plus de toile de Hollande que quand elle était à douze livres, parce qu'il faut donner la même quantité de ces pistoles pour une lettre de mille florins sur la Hollande, qu'on en donnait quand elles étaient à douze livres. Donc on payerait cinq livres l'aune pour la même toile qu'on achetait avant le haussement à quatre livres.

De même une balance due par la France et le transport des espèces défendu faisant monter le change, feront hausser le prix des marchandises étrangères.

A vendait à Paris telle quantité de toile de Hollande l'année passée pour cent pistoles en effet; mais il ne peut pas donner la même quantité de cette toile cette année au même prix ; alors le change était au pair, et cent pistoles achetaient une lettre de neufcents florins de banque ou de cent pistoles sur la Hollande.

Le change ayant monté, il faut donner cent dix pistoles à Paris pour une lettre de cent pistoles sur la Hollande ; et ceux qui achètent les marchandises étrangères payent le profit des billonneurs, de même que le premier prix, les droits du prince et le profit du marchand.

Le drap d'Angleterre a été vendu en France quinze livres l'aune ; il a monté à vingt et vingt-deux livres; cette différence du prix ne vient pas de ce que le marchand gagne plus, elle est causée par le surhaussement des espèces qui affaiblit les livres, par une balance due et par la défense de transporter les espèces, qui font monter le change.

De la même manière, le prix des marchandises de France vendues en pays étranger est affecté par le change. Telle quantité d'étoffes de Lyon était vendue l'année passée en Hollande pour cent pistoles, le change étant alors au pair. Le change monte de dix pour cent contre la France, l'étoffe continue au même prix à Lyon , et sera vendue dix pour cent meilleur marché en Hollande , parce que cent pistoles en Hollande achètent une lettre de cent dix sur la France.

L'Angleterre, quoique plus éclairée que la France sur le fait de la monnaie, est mal conseillée au sujet du transport des espèces au coin du pays. L'Angleterre défend ce transport , et son commerce souffre par là ; car depuis cette guerre le change a continué considérablement à son désavantage ; mais comme la France a plus souffert, je la cite pour faire voir combien cette défense est pernicieuse à un État.

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