CHAPITRE XII
Des Valeurs numéraires.
L*or et Targent sont , de convention générale , le gage , l'équivalent , ou la mesure commune de tout ce qui sert à l'usage des hommes * . Leur valeur réelle consiste dans leur poids et dans leur titre, qui leur sont assurés par l'empreinte de l'Autorité publique. Ainsi l'image du roi dans un louis d'or marque, chez toutes les nations, que cette portion est la trentième partie d'un marc% et que son titre ^ est à vingtdeux carats*.
Cette image marque spécialement aux Français que ce louis d'or a actuellement une dénomination numéraire de vingt-quatre livres ou francs, dans tous les payements qu'ils feront en conséquence de leurs stipulations ; car, outre la monnaie réelle de poids et de titre, nous en avons une numéraire et de compte, en livres, sous et deniers, en laquelle seule il nous est permis de stipuler. On croit qu'elle a
' L'époque du commencement des monnaies n'est pas bien connue, et regarde plus le savant antiquaire que l'homme d'État. {Note de Vauteur.)
^ Environ l'an liOO, on cessa en France de peser l'or et l'argent à la livre de douze onces, qui était le poids romain, et l'on commença à peser au marc de huit onces, moitié de la livre gauloise, ce qui a continué sans interruption: ainsi la dénomination actuelle de nos livres exprime en poids un quart en sus de plus que la livre de Charlemagne, et notre marc un tiers de moins, l'once supposée la même. Le Blanc, dans ses Prolégomènes, chapitre de la Monnaie numéraire, dit: « On peut se souvenir que j'ai dit, en parlant des monnaies d'argent, que le sou, qui valait douze deniers, était déjà en usage sur la fin de la première race ; et ce fut sous Charlemagne qu'on commença à se servir de la livre de compte, valant vingt de ces sous de douze deniers. Pour bien entendre ceci, il faut savoir que pendant la première et la seconde race de nos rois, on ne se servit point du poids de marc composé de huit onces, mais de la livre romaine qui en pesait douze. » Et page 24: « Depuis Charlemagne jusqu'à Philippe I, les vingt sous pesaient encore une livre ou douze onces. » {Note de Vaut.)
' Titre signifie le degré d'alliage.
'• Comme il a plu aux géomètres de diviser le cercle en 560 parties, il a plu aux fondeurs de diviser l'or en vingt-quatre parties appelées carats, qui en marquent la bonté ou l'alliage. L'or qui n'a reçu aucun alliage est à 24 carats, et l'or qui a deux parties d'alliage, ou deux vingt-quatrièmes, est à 22 carats ; c'est le titre de nos jours. Les fondeurs ont pareillement divisé l'argent en douze parties, qu'ils apj)ellent deniers, et l'on procède de la même façon sur sa bonté : l'argent qui a une douzième partie d'alliage est à onze deniers de fin, c'est le titre ou loi de nos écus. L'argent audessous de six deniers de fin s'appelle billon, c'est la matière de nos sous. Toute l'Europe rend justice à la loyauté de nos monnaies, tant pour le poids que pour le litre. On trouvera dans Le Blanc* les diftérenls noms et empreintes de chaque monnaie depuis le commencement de la monarchie, avec le progrès de perfection dans la fabrication, et dans Boizard les détails mécaniques. {Note de l'auteur.)
* Le Traité historique des monnaies de cet auteur inérile d'être consulté. Il renferme, sur la malière, des notions pleines d'exactitude, dont les légistes du temps auraient dû faire leur profit. — La l'^ édition, Paris, in-4", est de 1690.
commencé sous le règne de Char]emagne\ mais ce compte était alors en même temps réel et numéraire ; c'est-à-dire que ce qui s'appelait une livre pesait une livre. Elle était divisée comme à présent en vingt pièces, appelées des sous, et chaque sou était divisé en douze deniers réels, le tout d'argent.
Quelque affaiblissement ou alliage qui soit arrivé depuis à la livre, elle a toujours conservé son nom, qui même a été pris par divers États de l'Europe : les Anglais comptent par livres, sous et deniers sterling ; les Hollandais , par livres , sous et deniers de gros ; et toutes ces livres n'ont rien de commun entre elles, que leur dénomination. Une livre sterling en vaut à peu près vingt-quatre des nôtres ; et une livre de gros, douze.
La proportion entre le prix de l'or et celui de l'argent a beaucoup varié dans l'Europe ; elle résulte d'une estimation générale que font les nations commerçantes, et cette estimation dépend de l'abondance des mines, plus ou moins grande, de l'un de ces deux métaux. L'année 1100, elle était d'un à dix; c'est-à-dire que, pour un marc d'or, on en recevait dix d'argent. Et comme l'argent est devenu plus abondant, la différence a toujours augmenté : elle roule, dans tous les États de l'Europe , d'un entre quatorze et quinze ; et en France , environ d'un à quatorze et demi. Nous dirons , en passant, qu'elle est encore à la Chine d'un à dix. m^
L'époque connue du commencement de la variation de nos mon-* naies est sous Philippe 1"^, où les deniers avaient un tiers d'alliage en cuivre : et comme ils faisaient toujours la douzième partie du sou , et le sou la vingtième partie de la livre, il y avait alors un tiers de différence intrinsèque de la livre de ce temps-là à la livre de Charlemagne ; et du temps de saint Louis, environ cent ans après, elle était des trois quarts. Ceci est d'autant plus à remarquer, que lorsque dans la suite l'affaiblissement devint plus considérable, les peuples demandaient de la monnaie forte, comme au temps de saint Louis.
On voit par là combien est grossière l'erreur de ceux qui donnent au marc d'argent une prétendue valeur intrinsèque de vingt-sept livres. Ils la rapportent à la valeur numéraire de l'argent pendant le ministère de M. Colbert, sans qu'il y ait plus de raison de prendre cette époque que celle du cardinal de Richelieu, de saint Louis, ou de quelque autre de nos rois, à moins que ce ne soit par l'estime qu'ils ont pour le ministère de M. Colbert; ou plutôt parce que l'argent a demeuré plus longtemps à ce prix-là. Car, en ne remontant
1 Voyez Le Blanc, Régne de Charlemagne, et dans ses Prolégomènes^ chap. iv. '^ Voyez Le Blanc, Traité historique des monnaies.
qu'aux deux règnes précédents, on trouve qu'en 1610 l'argent était à vingt francs le marc ; que , sous le ministère du cardinal de Richelieu, en 1636, il fut à vingt-trois, et, en 1641, à vingt-six livres dix sous : ainsi ce cardinal, dont la maxime, dit-on, était de ne point toucher aux monnaies, les augmenta considérablement. Le Blanc dit, en parlant du règne de Louis XIII : « Le mal de surhaussement des monnaies fut beaucoup plus grand sous ce règne que sous les précédents, puisqu'en vingt-six ans le prix de l'écu d'or * fut augmenté de trenteneuf sous. » C'est le cardinal Mazarin qui ne les a point augmentées. M. Colbert a paru vouloir les fixer à vingt-sept francs ; alors la dette du roi était moindre qu'à présent de plus d'un tiers.
On ne peut disconvenir que les stipulations en livres numéraires, ou de compte, indépendantes du poids et titre, ne portent quelque idée d'injustice lorsqu'il arrive des variations dans les monnaies. Quoique la chose soit évidente, il est nécessaire, pour l'intelligence de la suite de ce livre, d'en rapporter un exemple.
Supposons l'argent à cinquante francs le marc, et l'or à proportion ; le louis d'or de vingt-quatre livres numéraires, à la taille de trente au marc.
Que Pierre emprunte cent louis d'or de Jacques, il deviendra débiteur de Jacques de deux mille quatre cents livres, valeur numéraire. Si le lendemain le roi diminue le prix du marc d'un sixième et réduit par là les louis d'or à vingt livres, Pierre ne pourra s'acquitter envers Jacques qu'en donnant cent vingt louis d'or du même poids et titre qu'il a reçus : ce que Jacques gagne dans cette supposition, il l'aurait perdu s'il y avait eu une pareille augmentation; car alors Pierre se serait acquitté avec une moindre quantité de louis du même poids et titre qu'il avait reçus.
Les diminutions favorisent le créancier, et les augmentations le débiteur; et, tout le reste égal en matière d'État, c'est le débiteur qui doit être favorisé. Nous aurons occasion de développer cette maxime*. Quelques-uns de nos rois, en diminuant les monnaies, ont eu égard au préjudice qu'en recevaient les débiteurs. Il y a là-dessus diverses ordonnances de Philippe le Bel, Philippe de Valois, etc. (Voyez Le Blanc, en son Traité historique des monnaies,)
' Il n'était qu'à 60 sous en 1577. (Note de l'auteur.)
'^ Dutot consacre l'article 1 du chapitre i des Réflexions politiques sur les finances, à la discussion de celte maxime.