CHAPITRE XIV
De la sédition contre Philippe le Bel.
Pour bannir encore plus sûrement les richesses et le luxe de son pays» Lycurgue imagina d'en bannir l'or et l'argent, et de substituer à leur place une monnaie de fer de si peu de valeur qu'aucun particulier ne pouvait avoir chez lui de quoi fournir à ses besoins pendant un mois. Il ne soupçonnait pas qu'il pût y avoir d'autre gage des échanges ou des représentations d'argent, et il avait trouvé le secret d'appauvrii* sa nation et de la faire vivre comme les derviches les plus austères, à quoi les Lacédémoniens auraient assez ressemblé, s'ils n'avaient eu de plus les fatigues de la guerre.
Les nouveaux législateurs, sur de meilleurs principes, ont aug-^ mente, par des représentations, l'or et l'argent, parce qu'il leur a encore paru insuffisant à la quantité de gages nécessaires pour les besoins et la rapidité des échanges ; et cette politique plus sage soutient depuis plusieurs siècles la liberté des États qui s'en sont servis , et y entretient la force et l'abondance.
Si Philippe le Bel avait connu ces sortes de représentatioiis , il y a apparence qu'il s'en serait servi , et même qu'il en aurait abusé. Il aurait bien voulu aussi pouvoir se servir de monnaie de fer, mais pour un usage plus raisonnable que celui de Lycurgue. Philippe n'avait , pour soutenir des guerres continuelles , que la ressource d'un droit de seigneuriage sur ses monnaies ; il le prenait exorbitant, la proportion était mal observée, et le titre peu assuré, parce qu'il affermait ses droits à des Traitants qui en abusaient : cela causait un désordre continuel dans le commerce et dans l'État, facilitait et autorisait les faux monnayeurs, contre lesquels il obtint une bulle d'excommunication , dont ils firent peu de cas.
Les plaintes, ou plutôt les cris des peuples, l'engagèrent à une refonte en monnaie forte, comme au temps de saint Louis, c'est-à-dire que la nouvelle valeur était numérairement de deux tiers moindre. La double imprudence de cette opération devait causer et causa plus de désordre que tout ce qui avait précédé. Premièrement, parce que cette diminution excessive ruinait les débiteurs et les mettait à jamais hors d'état de s'acquitter. En second lieu, parce qu'il ne supprima pas les anciennes monnaies faibles , et dans une disproportion des deux tiers avec la nouvelle. Nous en trouverons des preuves dans ce que les historiens rapportent là-dessus : nous trouverons aussi qu'ils
avaient mal développé cette matière. Voici les passages de Sponde et de Dumoulin, traduits littéralement.
{( De ce que le roi changea la monnaie faible , qui avait eu cours pendant onze ans , en monnaie forte , comme elle était du temps de saint Louis , de là vint une grande sédition du peuple, parce que désormais le payement de toutes choses devait se faire au prix de cette monnaie forte, au grand dommage du peuple. Les Parisiens s'élevèrent contre le roi, etc.» Dumoulin ajoute : « Et contre Etienne Barbette , dont le peuple en fureur saccagea la maison et les beaux jardins, en ce qu'étant plus riche que les autres, le scélérat avait donné cet avis, afin d'obliger les pauvres qui devaient des rentes et des loyers , de les payer en monnaies fortes, et de valeur intrinsèque. »
Il est extrêmement important de se souvenir de ces deux passages, car ils répondent à presque toutes les plaintes sur le haussement des espèces, et l'on voit que dans ce temps-là il y avait dans les têtes une prétendue valeur intrinsèque du marc, d'environ cinquante-quatre sous, valeur de saint Louis.
Le Blanc , en rapportant ces passages, les fait précéder d'un préambule aussi obscur qu'équivoque ; le voici :
« Ces affaiblissements de monnaies avaient duré près de seize ans. La fabrication de la nouvelle, qui était forte, et qui avait peu duré ; l'affaiblissement dans lequel on sJétait engagé , causèrent une horrible sédition dans Paris. Le peuple voulait payer en la faible monnaie , n'ayant pas moyen d'en avoir de la forte , sans une perte considérable. Les riches, de leur côté, exigeaient leur payement en la forte monnaie, ne voulant pas se charger de la faible, à cause de la perte : les pauvres et le peuple , réduits au désespoir, et n'ayant plus rien à perdre , perdirent le respect à la majesté royale : ils pillèrent la maisop de Barbette , qui passait pour l'auteur de cette exaction. »
L'exaction était donc , selon cet auteur, de faire payer en monnaie forte ce qui avait été contracté en faible ; ou pour parler le langage ordinaire, de faire payer après la diminution la même quantité de livres numéraires qui avaient été contractées avant. Si Philippe avait laissé la monnaie dans l'affaiblissement où elle était, que la proportion et le titre en eussent été assurés , tout aurait été bientôt remis dans l'ordre , que le passage de l'affaiblissement avait un peu altéré ; car les débiteurs auraient facilement payé avec la monnaie dont ils avaient contracté* Les grands se plaignaient de l'affaiblissement, et les peuples de la réduction.
Mézeray dit en termes exprès « que la diminution des espèces fut
cause de la sédition S) , et on voit même qu'il le dit sans examen, et en compilateur de faits. Voici ses paroles :
a L'une des plus grandes vexations fut le changement des monnaies : on les avait faites faibles , de bas aloi , et de trop grande valeur (ces trois qualifications ne disent que la même chose) , on les voulut rabaisser, la perte y était grande (on ne sait pour qui), le peuple de Paris s'en mutina, pilla et ruina la maison de Barbette, etc. S)
Le père Daniel dit , avec un peu plus de netteté , les mêmes choses que Le Blanc, dans lequel il a puisé tout ce qui concerne les monnaies*.
Nous dirons en passant qu'il est bien difficile de concilier le jugement que le père Daniel porte de la conduite de Philippe dans les monnaies, avec ce qu'il dit d'Enguerrand de Marigny, son principal ministre, et surintendant de ses finances.
«Les altérations dans les monnaies, dit-il , avaient causé de grands murmures parmi ses sujets , et de grands désordres dans le commerce.» Et en parlant de la mort d'Enguerrand : «Ce fut la déplorable fin d'un ministre d'État du plus grand mérite que la France eût peut-être eu jusqu'alors. »
Mézeray ne parle d'Enguerrand de Marigny que comme d'un Traitant et d'un chef de voleurs, dont Louis Hutin fit une justice exemplaire. Sans une extrême attention , la lecture de la plupart des historiens est moins propre à former le ju-gement qu'à charger la mémoire de faits vagues, mal digérés, et souvent contradictoires. Comment juger Enguerrand sur ces deux témoignages ?
Mézeray, toujours dur et sec, porte partout une prévention ignorante et basse contre les financiers.
Le père Daniel, plus éclairé et plus séduisant, pèche quelquefois par des préventions contraires '\