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CHAPITRE XVIII

Réponses aux objections.

Les raisons répétées si souvent contre l'affaiblissement * des monnaies sont toutes contenues dans les remontrances que la Cour des monnaies fit à Henri III, aux États de Blois. Les voici dans toute leur force :

1"* L'excessive augmentation du prix des denrées et des marchandises ;

2° L'on reçoit moins d'or et d'argent des étrangers qui achètent en France;

3" Les marchands étrangers ont augmenté nos douzains et monnaies de billon, que les peuples n'avaient pas surhaussés comme les autres espèces ;

4° Que le rentier en argent ne recevait pas la valeur de sa rente , et pareillement le seigneur qui avait baillé des héritages à cens et rentes pécuniaires ;

5° Que le roi perdait, en ce que ses recettes étaient en livres^ et qu'il était obligé de payer les étrangers en poids, et d'augmenter les gages de ses officiers et soldats, à cause de renchérissement des vivres.

Ils concluent, pour y remédier : 1" à baisser le prix de l'écu d'or de soixante-huit sous, à soixante ; T à supprimer le compte numéraire de livres, sous et deniers, et ordonner les stipulations en monnaies invariables, et même y réduire les stipulations précédentes. -

Soit que ces raisons parussent bonnes, soit que l'Autorité fût trop faible pour s'y opposer, il fut rendu un édit à peu près conforme aux remontrances, et cet édit fut exécuté jusqu'en 1602, qu'Henri IV le supprima et ordonna les stipulations numéraires en livres, sous et deniers parisis et tournois '\ En 1667, le parisis et tournois furent supprimés, et il fut ordonné que toutes les stipulations se feraient en livres, sous et deniers, en la manière actuelle décompter.

* Le lecteur ne doit pas perdre de vue que les mots a /faibli ssemeni et augmentation de la monnaie, sont des expressions dont le sens est tout à fait identique. ^ Voyez les motifs de cette ordonnance dans le chapitre suivant.

Henri Poulain , conseiller à la Cour des monnaies, auteur qui savait mieux les détails de la fabrication que les principes politiques, ne cesse de dire et redire, dans une espèce d'instruction au duc de Sully, surintendant des finances de Henri IV, qu'il n'est rien de plus pernicieux à l'État que l'augmentation des monnaies, et il se sert des mêmes raisons, noyées dans une pénible diffusion. Il y a une observation à faire sur ce livre. La préface de l'éditeur nous apprend qu'il est réimprimé en 1709, par ordre du ministre : elle s'étend sur la capacité de l'auteur, la force et la sagesse de ses principes. Mais le livre n'était pas encore en vente, lorsqu'il plut au roi de faire l'augmentation des monnaies \ la plus grande qui eut été faite depuis Charles VH. Cela embarrassa beaucoup l'éditeur. Voici comment il tâche de s'échapper : «Au reste, dit-il, je ne doute point qu'on ne m'objecte que le roi, à qui Dieu a donné par excellence l'art de gouverner, vient pourtant de faire des choses contraires aux maximes de notre auteur. Je n'ai rien à répondre sur cette objection, si ce n'est que les circonstances du temps et les raisons d'État obligent quelquefois les plus grands politiques à se dispenser des règles qui paraissent les mieux établies ; et que c'est même une vraie prudence et vraie sagesse que de savoir s'en dispenser en de certaines occasions. Cette vérité est confirmée par l'exemple de la plus fameuse république qui fut jamais, je veux dire la république romaine, etc. » Ce sont deux passages, l'un de Tite-Live ^ et l'autre de Pline \ selon lesquels les Romains se sont servis de pareilles ressources d'augmentations de monnaies. Il était plus simple de dire que la sagesse du roi avait connu la fausseté du principe dont il s'était déjà éloigné plusieurs fois avec succès , ce qu'il renouvelait encore *. Cette louange véritable et bien méritée était préférable à une adulation qui ne portait sur rien.

^ D'un quart en sus, en 1709, celle dont nous avons parlé ci-dessus, chapitre xvi. {Noie de Vauteur.)

^ Tit. Liv., lib. XXVI, cap, xxxvi, édit. Elzev, : « Cœterum omne aurum, argoutum, œs signatum ad triumviros mensarios exlemplo deferamus. In hsc tanloanimo consensum est, ut gratiae uitro consulibus agerentur. Senatu inde misse, pro se quisque aurum, argentum, aes, in publicum conferunt, tanto certamine injecte, ut prima inter primes nomina sua vellent in publicis tabulis esse; ut nec triumviri accipiundo, nec scribae referundo suffîcerent : hune censensum senalûs equester orde est secutus, equestris erdinis plebs. »

■^ Plinius, lib, XXXIII, cap. ni, édit. Elzev, : « Librae autem pondus seris imminutum belle punice primo, cùm impensis respublica non suffîceret; censtitutumque ut asses sextantarie pondère ferirentur, Ita quinque partes lîictse lucri, disselutumque aes alienum,

« Pestea Annibale urgente, Q. Fabie Maximo dictatore, asses unciales facti, placuitque denarium XVI assibus permutari, quinarium octenis, sextercium quatcrnis. »

* Henri Poulain, demandant, avec les États de Blois, l'invariabilité de la monnaie.

Revenons à Henri Poulain, qui fit un si mauvais usage de quelque expérience que son métier lui avait donnée dans les détails de fabrication. C'est au sujet du balancier et autres machines de Nicolas Briot.

Rapportons d'abord les mêmes paroles qui sont dans Le Blanc : «On ne doit pas être surpris que les inventions nouvelles, quelque utiles qu'elles soient, trouvent de l'opposition lorsqu'on les veut faire recevoir dans le monde. Combien d'obstacles ne fit-on point contre la machine du balancier, dont on se sert aujourd'hui pour marquer les monnaies, lorsqu'on la voulut établir! Non-seulement les ouvriers qui fabriquaient la monnaie au marteau, mais même la Cour des monnaies, n'oublièrent rien pour la faire rejeter. Tout ce que la cabale et la malice peuvent inventer fut mis en usage pour faire échouer les desseins de Nicolas Briot, tailleur général des monnaies, le plus habile homme en son art qui fût alors en Europe. Il fit une infinité d'épreuves en présence de MM. de Château-Neuf, de Boissise et de Marillac. Et quoique Briot eût fait voir que, par le moyen de la presse, du balancier, du coupoir et du laminoir, on pouvait fabriquer les monnaies dans une plus grande perfection, avec moins de longueur et de dépense que par la voie du marteau dont on se servait depuis le commencement de la monarchie , la cabale de ses ennemis prévalut contre tout cela, et sa proposition fut rejetée. Le chagrin qu'il eut de trouver si peu de protection en France pour une chose que nous admirons aujourd'hui, l'obligea de passer en Angleterre, où l'on ne manqua pas de se servir utilement de ses machines, et de faire par son moyen les plus belles monnaies du monde.

« La France serait peut-être encore privée de cette merveilleuse invention, sans M. le chancelier Seguier. Ce grand homme, la gloire de son siècle, passant par-dessus toutes les chicanes que les ouvriers de la Monnaie avaient faites contre Briot, et n'ayant aucune considération pour les arrêts qu'ils avaient obtenus contre lui, en fit donner d'autres lorsqu'on voulut fabriquer les louis d'or, qui y étaient entièrement contraires, et qui établirent en France l'usage de ses machines, malgré les fortes oppositions qu'on y forma encore. On s'en est si bien trouvé dans la suite, que la manière de fabriquer les monnaies au marteau fut interdite l'an 1645. »

Nicolas Briot s'était présenté en 1617, et il avait été ordonné que, sur les nouveaux instruments qu'il proposait, il serait fait une épreuve de fabrication es présence de MM. de Boissise et de Marillac, conseillers d'État. « A ce conseil, dit Poulain, il me fut commandé

ne défendait pas un faux principe. N'est-il pas étrange qu'on fût moins avancé sur cette question en 1756, (ju'on ne Tétait à la (in du seizième siècle?

de m'y trouver, et là furent appelés les ouvriers et monnoyers de la ville de Paris, assistés de leur prévôt, d'une part, et Nicolas Briot tailleur général, d'autre, qui proposa, par le moyen d'un instrumei nouveau, conduit d'un seul homme, fabriquer plus d'ouvrage en jour que vingt ouvriers ordinaires, etc. »

On voit, par le procès-verbal, que c'était Poulain qui conduisafcj toute la manœuvre, et voici sa conclusion : i i

« Ainsi, trois ouvriers n'ont pas mis cinq heures à fabriquer, ouvrei et monnoyer deux marcs et demi de quarts d'écus, trois marcs et demi de pièces de dix sous, et deux marcs et demi d'écus, qui est une hier plus grande diligence que celle que Briot a apportée en la sienne, lequel , en douze ou treize heures, compris le temps de la fonte et jei en lames de son métal, lui troisième, n'ont fabriqué qu'un marc et demi de pièces de dix sous, demi-marc de quarts d'écus, et un marc d'écus, et fait trois ou quatre fois autant de cisaille que d'ouvrage. »

La suite a démenti tout ce rapport, et fait connaître, ou l'insuffisance grossière , ou la mauvaise foi du rapporteur, peut-être l'une e l'autre. Cependant il avait de la réputation , et c'était à lui que h ministre renvoyait les mémoires sur les monnaies, dont son avis faisait la décision.

Les meilleurs esprits ont bien de la peine à n'être point la dupe de ces réputations escroquées (qu'on me pardonne la bassesse du terme) Le législateur le sera nécessairement lui-même , s'il n'examine scru- ^ puleusement les personnes dont il se sert. Un maintien grave et important, un manège toujours enveloppé de mystère, l'adroit étalage de quelques connaissances superficielles, l'art facile d'échapper par ui silence dédaigneux aux génies pénétrants, des proneurs intéressés souvent encore plus ignorants , dont la voix est comptée , des richesses des dignités bien ou mal acquises par une heureuse cupidité, tou ceia met sur la scène des personnages trop tard démasqués pour h bonheur de l'État.

Quoique ce qui a précédé , et particulièrement les deux dernier chapitres, répondent suffisamment à ces remontrances, cependan nous ajouterons encore quelques observations , surtout pour le quatrième article du rentier en argent , et du seigneur à cens et rente pécuniaires.

Ce quatrième motif décèle ceux qui se plaignaient du haussera d'espèces; c'étaient les riches créanciers, et non pas le peuple débiteur, à qui l'augmentation est d'autant plus avantageuse, qu'il es plus débiteur. Il y a d'ailleurs mille débiteurs pour un créancier parce que celui qui est en même temps créancier d'un particulier e

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débiteur d'un autre, ne se trouve plus que débiteur, si celui dont il est créancier devient insolvable; au lieu que, si celui qui perd n'est que créancier, toute la perte se termine en lui. Cette chaîne s'étend sur le second, sur le troisième, etc., et c'est de là que part cette maxime de Droit, qui est encore bien plus maxime d'État, qn il faut toujours favoriser le débiteur.

Cette maxime, poussée trop loin, a enfanté une politique dure, que les républiques grecques et romaine ont quelquefois pratiquée. C'est la libération de tous les engagements, par une extinction totale des dettes. Peut-être n'en seraient-ils pas venus à cette extrémité, s'ils avaient connu le véritable usage des valeurs numéraires.

Les cens et rentes pécuniaires des seigneurs sont accompagnés d'autres rentes en denrées , qui les dédommagent par l'augmentation de leur prix. Tout ce que nous avons dit du rentier sur le roi est applicable à tout autre rentier en argent ; d'ailleurs , comme les seigneurs sont presque tous débiteurs pécuniaires, ils se libèrent avec plus de facilité. Le système en est une preuve ^

Le second motif, que l'on reçoit moins d'or et d'argent des étrangers qui achètent en France, se détruit par le premier ; car, puisque les denrées sont augmentées, ce doit être dans la proportion d'argent, qui est leur commune mesure : ainsi , cela est égal pour l'étranger qui paye en poids et titre. Ou si les denrées augmentaient dans une proportion plus basse, cela serait encore bien plus avantageux au royaume, puisque le roi pourrait, dans un moment, enrichir ses sujets en haussant les espèces, ce qui multiplierait les valeurs numéraires pour les acheteurs , sans augmenter le prix des denrées ; et les vendeurs, qui recevraient toujours la même somme, n'y gagneraient pas moins, par la prompte et facile vente de leurs denrées. On voit par là combien ces objections sont superficielles.

Le troisième motif regarde la non-proportion , qui sans doute est très-pernicieuse ; mais elle est entièrement indépendante du haussement. Ce vice de non-proportion était dans la Flandre autrichienne , avant l'ordonnance de l'empereur du 27 avril 1725.

Et enfin, pour rappeler tous nos principes, il en résulte :

1° Que la valeur numéraire^ n'a aucune valeur intrinsèque, que le poids et le titre ;

' « Par le Système, dit Diiclos, tous les gens de cour, obérés de dettes, s'en étaient libérés avec du papier, qui ne leur avait coûté que des bassesses. L'honnête bourgeoisie était ruinée, et l'on exerça sur le bas |)euple des violences inouïes à l'occasion du Mississipi, aujourd'hui la Louisiane.» (Mémoires secrets sur les règnes de Louis XI F et de Louis XP\ tome H, page 105.)

^ En d'autres termes : la valeur nominale donnée, par le souverain, aux espèces.

2° Qu'ayant été haussée de 1 à plus de 60 , sans avoir altéré ni le commerce ni la finance, elle est indifférente à l'un et à l'aufre;

3° Qu'elle ne doit être augmentée que lorsque la dette du roi est telle, que les valeurs numéraires de l'imposition ne sont pas suffisantes pour l'acquitter. L'imposition et le numéraire doivent augmenter ensemble , selon cette mesure fondamentale ;

4° Alors même, pour éviter les frais de la fabrication et la disproportion entre l'argent vieux ou en masse, et l'argent nouveau , l'augmentation doit être sans refonte \ et en faveur du peuple, que ce petit gain encouragera ; car il n'est pas assez éclairé pour en prévoii plus de facilité à payer les impositions ;

5° S'il est permis d'appliquer nos connaissances de détail aux principes , nous croyons que la valeur numéraire des monnaies est actuellement dans la proportion des impositions, et que tout changemenl ne pourrait être que nuisible *.

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