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CHAPITRE XXIII

Du Crédit public.

Pendant la dernière guerre , l'Espagne reçut le tribut ordinaire du Mexique et du Pérou, et la France tira de très-grandes sommes de la mer du Sud. Enfin, les parties belligérantes (toute l'Europe policée) firent la paix, épuisées d'argent. Qu'étaient donc devenues ces sommes prodigieuses, dont la privation réduisait dans la misère les États et les peuples? La mauvaise administration avait été générale , et nos ennemis ou nos voisins, aussi misérables que nous, avaient encore bien moins de ressources.

Tout était dans l'inaction , tout était dans la souffrance au milieu de l'or et de l'argent, parce que le crédit, mille fois plus précieux, était perdu. Le bien consiste dans les productions de la terre, dans l'industrie des manufactures et dans le gage des échanges * : les deux premières parties étaient entières ; la troisième est toujours arbitraire. Pourquoi la laisse-t-on manquer?

La base du crédit est l'assurance sur les conventions publiques. Alors l'argent et ses équivalents abondent , et les effets , presque éteints , deviennent des équivalents*.

Disons et redisons encore que les pays de grande production , où l'on n'a point à craindre de ces révolutions qui détruisent les États,

' 11 faut rapprocher cette définition de la richesse des idées de Boisguillebert sur le même sujet. — Voyez pages 209, 554 et 593 de ce volume. * Cet alinéa n'a pas été reproduit dans l'édition de 1742.

seront toujours, soit dans la paix, soit dans la guerre, riches et puis^ sants , lorsque les crédits et les circulations seront proportionnés û leurs besoins. Il ne se consomme pas plus de denrées dans un temps que dans un autre; et qu'importe même une plus grande consommation, qui ne peut être qu'avantageuse, lorsque la terre produit abondamment?

L'augmentation des dépenses ordinaires est toujours réductible à la consommation et au prix des denrées. Le militaire consomme d'avance son revenu et ses appointements : ce ne sont donc que les prêteurs usuriers ou les fermiers et entrepreneurs du roi, qui profitent dans la guerre. La circulation abondante, c'est-à-dire la quantité suffisante du gage des échanges, détruit nécessairement l'usure, et Ton est devenu assez éclairé pour ne plus tourner en odieux les richesses acquises par une légitime convention entre le souverain et ses sujets. C'est de cette suprême législation que partent les voies d'acquérir et les titres de propriété. Nos contrats ne tirent que de là leur valeur et leur force. Ainsi, l'industrie et la sage conduite des fermiers et des entrepreneurs n'est ni moins nécessaire, ni moins utile, que celle du négoce et des autres professions. C'est aux supérieurs à en réformer et punir les abus, s'il y en a, et à les laisser jouir tranquillement du fruit de leurs travaux , qui peuvent faire encore une nouvelle branche de crédit.

Les dettes d'un État sont des dettes de la main droite à la main gauche, dont le corps ne se trouvera point affaibli , s'il a la quantité d'aliments nécessaire, et s'il sait les distribuera

Il parut, en 1731, un Mémoire anglais^ pour prouver qu'un État devenait plus florissant par ses dettes. Il s'autorisait de l'exemple de la Grande-Bretagne , dont les dettes immenses forment , dit-il , la grande puissance actuelle par leur abondante circulation. Il en fait rénumération à peu près telle qu'aujourd'hui. Onze mil. ions dus à la banque, trois à la Compagnie des Indes, trente et un à la Compagnie de la mer du Sud, et environ quatre d'annuités à temps différents. Total quarante-neuf millions sterling, onze cents millions de notre monnaie; et ce royaume n'est qu'un tiers de la France.

Dans l'arrangement qui vient d'être fait sur les actions de la Compagnie delà mer du Sud, qui font la richesse de tant de particuliers,

' Voltaire a dit également : « Un Étal qui ne doit qu'à lui-même ne s'appauvrit pas, et ses dettes mêmes sont un nouvel encouragement pour l'industrie. » — Aboyez les judicieuses réflexions de J.-R. Say sur cette doctrine, Cours d'économie politique, Vfll« partie, chapitre \n.

'■' I>xlraitest dans les gazettes rie ce temps-là. (Note de Vanlear.)

()€ilir tranquilliser les porteurs craintifs sur le succès de ce commerce , les trois quarts des fonds en ont été séparés, et il ne reste plus qu'un quart d'actions intéressées. Or, cette quatrième partie a d'abord perdu e.t perd encore vingt-cinq ou trente pour cent, tandis que les autres parties, dont les revenus sont annuitaires sur des droits aliénés, gagnent trois ou quatre. Donc, la partie circulante fait le plus grand mérite de cette Compagnie. En effet, il y a sept cents millions de circulants, devant lesquels un commerce, réduit à quelques comptoirs en terre étrangère, à la veille tous les jours d'être terre ennemie , est bien peude chose.

L'auteur du Mémoire que nous venons de citer ne peut pas vouloir dire qu'une quantité illimitée de dettes est avantageuse; l'extravagance serait outrée; mais il n'en assigne point les bornes. Avant de les chercher, il faudrait examiner cette espèce de paradoxe. Et voici une route pour y parvenir.

Il s'agit de savoir s'il est avantageux, ou non, qu'il y ait des rentes constituées sur l'Hôtel-de-Ville de Paris, quel bien ou quel mal il en résulte ; si l'on doit en souhaiter le remboursement en argent, et lé remboursement des actions de la Compagnie des Indes, préférablement à une plus grande circulation de tous ces effets. Objet de méditation politique, capable d'éclairer sur les principes du crédit, sur la grandeur immense d'une capitale, sur ses richesses aux dépens des provinces, sur l'oisiveté attachée à ce genre de revenu, etc.

S'il y avait de la faveur à accorder aux rentes, la justice exige que ce soit à celles de la première main ; mais cette faveur se perd à hi Vente, parce qu'elles ne sont plus que de la seconde main pour l'acheteur, qui ne les paye qu'à ce titre dur. Si la faveur avait été pour les rentes négociées, alors celles de la première main l'auraient gagnée à la vente, et par conséquent auraient vendu plus chèrement, ce qui fait une égalité de perte réciproque et générale ; d'où Ton peut tirer la maxime, que favoriser les ventes ^ cesl augmenter la richesse des propriétaires.

Les billets de monnaie formés * par hasard , firent craindre à nos ennemis que ce crédit, quoique usuraire , ne fût un ferme soutien de la finance. lisse rassurèrent lorsqu'il fut ordonné que les particuliers les prendraient, et que le roi les refuserait. Celui qui aurait proposé le contraire, aurait été traité d'extravagant : cependant, c'était le seul moyen de les accréditer. Car, lorsque le roi les prend , il faut bien nécessairement les acheter du roi même pour les lui rendre , et les

*■ L'histoire des billets de monnaie n'est pas de ce sujet. (Noie de l'auteur.) — Voyez la note de la page o64 de ce volume.

particuliers s'en seraient servis librement entre eux , assurés de cet autre emploi. Qu'arriva-t-il? On fut obligé de les supprimer, et de perdre ce crédit.

Dans le temps que h banque cessa de payer, il paraissait différents écrits imprimés , dans l'un desquels il était dit : que la bonne Banque est celle qui ne paye point ' . La circonstance fit tourner en plaisanterie ce principe, qui, bien entendu, est solidement vrai. La banque d'Amsterdam ne paye point, parce qu'elle a un emploi avantageux. C'est comme si l'on ne payait point un louis d'or en petite monnaie , mais qu'il fût reçu dans tous les usages avec profit sur la monnaie ; car alors la monnaie ira chercher le louis d'or. Ainsi , lorsque dans les payements des marchandises des Indes et autres, l'écriture en banque d'Amsterdam sera reçue à cinq pour cent sur l'argent courant, la banque ne remboursera jamais, parce que le porteur du billet trouvera toujours, quoique volontairement, trois ou quatre sur l'argent. A Venise, certaines lettres de change, Vhuile et Vargent-vif, ne se payent qu'en banque, sans qu'il puisse y avoir de convention contraire, et l'argent de change est un ducat de banque de vingt pour cent au-dessus des ducats courants. Et voilà la maxime justifiée.

La banque d'Amsterdam a dû tourner en écritures, parce qu'Amsterdam reçoit beaucoup et consomme peu. Elle reçoit maritimement en grosses parties, pour renvoyer de même. Londres consomme en ses propres denrées, et sa banque doit être en billets exigibles. Un moment de discrédit dans la banque d'Amsterdam perdrait tout , et peut-être sans retour, parce que son commerce étranger, qui la nourrit, cesserait. Londres se rétablirait après la perte de sa banque, mais plus difficilement que l'État qui trouve tout chez soi.

Amsterdam a sagement préféré la conservation de sa banque au crédit de ses autres emprunts, dont elle a retranché une partie. Mais n'y a-t-il pas eu de l'imprudence d'altérer cet autre crédit, et ne devait-elle pas conserver l'un et l'autre? L'examinateur désintéressé en peut conclure que les dettes républicaines ne sont pas plus assurées que les autres ; et en attendant les calculs des raisons sur les différents gouvernements , on peut calculer les expériences de cent , de deux cents ans de. suite. Cette matière vaste et importante est trop étrangère à notre sujet, et trop forte pour nos lumières.

Ce sont les républiques qui ont commencé les banques, où elles subsistent encore intactes. La banque ou banco de Venise est la première, et la seule dont le public sache le fonds de cinq millions de du-

• Voyez la ÏIl" lettre de Law sur le Système, page 673 de ce volume.

cats\ Celle d'Amsterdam est la plus grande et la plus fameuse ; on la croit de trois ou quatre cents millions de florins ^ Celle de Hambourg a cela de singulier, qu'il n'est permis qu'aux bourgeois d'y avoir des fonds. On trouve dans plusieurs livres les détails de ces banques.

C'est à ce crédit que les républiques doivent leurs richesses et leur puissance. Qu'on les compare avec INaples, Sicile, etc. , pays fertiles où le défaut de circulation laisse toujours les habitants dans la misère.

La Banque de France commença d'une manière si mesurée et si sage, qu'elle rendit, pour ainsi dire, la vie à cet État languissant. On peut apprendre son histoire par cette allégorie.

Les habitants de l'île Formose ^ avaient à peine quitté l'usage du gland, lorsque le bramine Elnai'* entreprit de les faire jouir des biens que la nature leur offrait. Il se servit de sa fdle Pamma'\ Elle était d'une beauté admirable, élevée avec le plus grand soin, et instruite dans toutes les sciences secrètes. Mais son affabilité lui donnait dans ce pays sauvage un air étranger, qui déplaisait à plusieurs. Cependant, à travers mille difficultés, le bramine la maria avec Aurenko^, prince des Formosans.

Au moment que Pam'ma fut établie, elle écrivit quelques paroles magiques \ et aussitôt une puissante citadelle s'éleva, et la terre produisit toutes sortes de fruits. Elle ne borna pas là ses bienfaits. Elle avait eu de son mariage une fille appelée Linda^, Elle l'instruisit d'une partie de ses secrets : Lt'nda fit de nouvelles conjurations, et les richesses de l'univers arrivèrent en abondance.

Il y avait à Formose une ancienne magie établie par des caractères entassés sur des peaux d'animaux \ et cette magie était extrêmement chère à la plupart des habitants. P anima ne la respecta peut-être pas assez ; elle voulut la détruire, et mettre la sienne à sa place. Elle attesta en vain l'utilité publique; ce fut le signal de la réunion de ses ennemis : ils l'attaquèrent dans sa citadelle ; mais leurs efforts auraient été vains, si Pam'ma n'eût elle-même contribué à sa perte.

Enivrée de ses succès éclatants, elle se livra follement à toutes ses fantaisies, et ce ne fut plus qu'un tissu de dangereuses imprudences, qui la rendirent odieuse à toute la nation. Aurenko crut ne pouvoir conserver son autorité que par le divorce et le bannissement **.

* Environ trente millions de notre monnaie. (Note de Vauteur.)

^ Huit à neuf cents millions. [Noie de Vauteur.)

^ La France. — * Law. — ^ La banque. — ^ Le régent.

■^ Sur le papier des billets et des actions.

s La Compagnie des Indes.

9 Les contrais sur riIôtel-de-Ville, les Tailles, etc.

^^ La suppression de la banque et la fuite de Law.

m MELON.

Sa fille Linda^ soupçonnée de complicité, l'ut mise dans les fers'. Aurenko, après avoir connu son innocence, lui rendit la liberté*: peut-être même aurait-il rappelé Panima, dont la beauté le ravissait, et dont il espérait de prévenir les imprudences, lorsque la mort... \

Parlons sans allégorie, et dévoilons enfin, par un récit fidèle, des choses simples que le public étonné a cru enveloppées des plus grandes profondeurs de politique ou de mauvaise foi. Peut-être que, si les événements les plus extraordinaires étaient réduits à leur juste valeur, les causes n'en seraient pas plus élevées. Nous en dirons assez pour être entendus de ceux qui ont été témoins du Système avec quelque attention : un volume ne suffirait pas pour mettre au fait les autres.

La plus salutaire instruction pour un ministre , c'est qu'il se rappelle le malheureux état du royaume à la mort du feu roi, et les causes qui l'avaient produit : des dettes immenses, près de trois années de re- Yequ consommées d'avance, les trésoriers n'ayant pas de quoi payer les troupes. Ce n'étaient pas les seuls ni les plus grands maux ; la plupart des terres étaient sans culture ; le discrédit du roi avait entraîné un discrédit général ; à peine le commerce s'étendait-il jusqu'au nécessaire , en sorte qu'on ne devait pas espérer la moitié des recouvrejT^ients ordinaires.

Le régent, après s'être refusé à une banqueroute proposée comme le seul moyen de sauver l'État, essaya d'une chambre de justice, dont on lui faisait espérer de grandes ressources ; mais elle ne servit qu'à entretenir le discrédit, et à diminuer encore le produit des recouvrements. Il crut trouver dans une banque de quoi soutenir les dépenses indispensables, car il n'en espérait pas, à beaucoup près, les grands succès que l'auteur promettait. Cependant, ces grands succès arrivèrent au delà même de toutes les espérances ; et dans moins de deux années, les recouvrements, le commerce, la circulation, tout était animé, tout fleurissait* : la banque formée par des particuliers, était devenue banque royale au commencement de 1719.

Dans le même temps de l'établissement de la banque, il fut établi une Compagnie de commerce d'Occident qui, peu de temps après, fut unie à la Compagnie des Indes, dont elle a pris le nom. Par divers privilèges accordés à cette Compagnie, et plus encore par un fanatisme de place, ses actions, qui dans leur origine n'avaient coûté que cinq

* Allusion au séquestre des biens de la Compagnie. ^ Allusion au rétablissement de la Compagnie.

-' Le régent ne se désabusa jamais du Système. Il est probable que sans la mort de ce prince, arrivée en 1725, Law serait rentré en France. * On ne doit pas oublier que l'auteur avait été le secrétaire de Law et du régent.

cents livres en billets de rÉtat\ augmentèrent considérablement de prix, et enGn après l'adjudication de la ferme générale, elles haussée rent jusqu'à neuf mille livres à la fin de Tannée 1719. Voilà l'époque fatale du plus grand crédit et de la décadence de ce projet, qui devenait grand à mesure que le public s'y prêtait.

Par arrêt du 27 août de la même année, le roi avait accepté de la Compagnie des Indes un prêt de douze cents millions, à trois pour cent, somme prodigieuse, destinée principalement à rembourser les contrats sur la Ville, qui par là se trouvaient nécessairement changés en billets de banque, ou en actions. II y eut de deux sortes d'actions, les intéressées, et les rentières ; les premières suivaient le sort des profits de la Compagnie, qui pouvaient augmenter ou diminuer; le revenu des autres était fixé à trois pour cent. Le changement de dénomination et de la forme du payement alarma beaucoup les propriétaires des contrats, accoutumés à leur parchemin et à leurs payeurs de rentes. Il entrait alors dans le projet de faire acquitter le roi envers la Compagnie, par la vente successive des actions qu'il s'était réservées.

C'était la multiplication des valeurs numéraires de la banque qui avait causé cette prodigieuse hausse des actions, dont les revenus, ne portant que sur le produit de la ferme du tabac aliénée, sur les profits du bail des monnaies et des fermes, et sur un commerce à peine commencé, ne pouvaient pas procurer un revenu proportionné à un si gros capital. Les valeurs numéraires que la banque avait distribuées pour argent reçu, augmentèrent encore de quatre cent cinquante millions, pour des prêts qu'elle fit à deux pour cent d'intérêt par an, en prenant pour sûreté du payement des actions évaluées dans les premiers temps à deux mille cinq cents livres.

La plupart de ceux que le ministre écoutait avaient leur fortune en actions, et leur fortune était immense en ces valeurs idéales. Ils étaient débiteurs, ou pour des terres achetées à un prix exorbitant, ou pour des emprunts à la banque : la moindre baisse dans les actions consternait leur avidité; et c'est dans une de ces circonstances qu'ils proposèrent d'en fixer le prix à neuf mille livres, achetées et vendues à la banque à bureau ouvert. Peut-être aussi que les prêts faits par la banque achevèrent de déterminer cette funeste opération : ces prêts avaient été commencés sans l'autorité royale, et les emprunteurs, par la chute des actions, n'ayant plus de quoi payer, la banque se serait trouvée chargée d'actions sans valeur, pour quatre cent cinquante millions de valeurs réelles, dont elle aurait été débitrice au public.

' Les billets de l'État perdaient les trois quarts. (Noie de Vauteur.)

Il est vrai qu'il y eut quelques amis du ministre qui, sacrifiant leurs intérêts au bien public, conseillèrent d'abandonner l'action au sort de la place, et de soutenir la banque qui, riche alors, aurait pu faire face même aux billets prêtés imprudemment. Mais on était enivré des valeurs idéales, et on se flatta que l'action portant un grand intérêt, sefSiit préférée à la stérilité du billet de banque. Et en effet, le premier jour après l'arrêt, on s'applaudit de ce qu'il y avait plus de ventes que d'achats. Les jours suivants furent bien différents : la banque ne pouvait pas fournir aux vendeurs. Peut-être y avait-il du complot; car quel est le ministre qu'une cabale envieuse ne cherche pas à déplacer aux dépens du bonheur public?

Enfin la banque ne pouvait pas être épuisée de billets, parce qu'elle en faisait à mesure de la demande; mais elle fut bientôt épuisée d'argent que ces billets allaient chercher : malgré la rigoureuse défense d'avoir plus de cinq cents livres, la somme des billets de banque fut de dix-neuf cents millions \

Le ministre n'avait eu que de bonnes intentions : sa grande âme ne s'étonnait point, et son esprit fertile en ressources lui en oflrait toujours de nouvelles, souvent trop hardies et trop peu mesurées avec le génie de la nation, qu'il ne comptait plus pour rien depuis ses succès éclatants. Lorsqu'il vit que ces valeurs numéraires ne pouvaient plus être payées, il imagina de les augmenter encore pour faciliter la libération générale des débiteurs, et des terres saisies, objet digne de l'homme d'État, mais toujours funeste à son auteur ^ Cette dangereuse superfluité de valeurs numéraires ne devait point durer, et le ministre s'était proposé de les réduire à la moitié par des diminutions successives de mois en mois jusqu'à la fin de l'année, avec une exacte proportion entre l'action, le billet et l'argent, réciproquement conversibles. Voilà les motifs du fameux arrêt du 21 mai 1720, où par un calcul peutêtre réel, mais trop métaphysique, on voulut persuader au public qu'il ne perdait rien en perdant la moitié de ses valeurs numéraires, et que ce qui restait, en acquérant plus de force, procurerait encore plus abondamment le nécessaire et le superflu.

' L'arrêt du dO octobre 1720 reconnut qu'il avait été fabriqué pour deux milliards 696,400,000 livres de billets de banque. Mais cet arrêt, qui disait la vérité, la disait-il bien tout entière?

* Voyez Plularque, vie d'Agis. {Note de l'auteur.) . — Ce rapprochement porte à faux. Agis IV, roi de Sparte, périt pour avoir voulu abolir les dettes des pauvres, et le Système ne tendait qu'à abolir celles des riches. Qui avait obtenu les actions de la première main, qui avait ses terres engagées, qui avait eu part aux largesses peu coûteuses de la ban(iue? Ce n'était pas le peuple, assurément. — Voyez, cha|)ilre xviii, page 779 de ce volume, en note.

Cet arrêt souleva le public, le cri universel frappa le régent, qui consentit avec regret à sa révocation ; mais le crédit et la confiance se trouvèrent entièrement perdus. Il semblait depuis ce temps-là que tout était conduit par le seul hasard : ce qui se faisait un jour se détruisait le lendemain, et l'inégalité des billets avec l'argent causait un désordre continuel, qui ne finit que par le retour à l'argent seul, le 1" novembre 1720. Peu de temps après, il fut ordonné un visa, avec une réduction des papiers provenant de ces opérations ; et la Compagnie des Indes fut mise en séquestre, à la régie des commissaires du roi.

Le régent, éclairé par les succès et par les fautes, après avoir rétabli la Compagnie des Indes, projetait un nouveau crédit renfermé dans de sages limites, lorsque la mort termina ses grands desseins. Nous bornons nos observations à cette époque *.

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