CHAPITRE XXIV
De rArithmétique politique.
Tout est réductible au calcul : il s'étend jusqu'aux choses purement morales. On peut trouver les plus grandes probabilités, selon lesquelles un législateur, un ministre, un particulier, se déterminera à rejeter ou à accepter une proposition, une entreprise, etc.
Nous ne parlerons ici que d'un calcul qui tient presque entièrement au physique, et où le moral dépend beaucoup de l'Autorité législative. Il est des calculs faciles et à la portée de toute sorte d'esprits : il est des calculs d'une recherche fine et profonde, parce que les objets en sont comme enveloppés dans des combinaisons. Tout le monde peut être un géomètre ordinaire, peu sont capables d'atteindre au sublime de la géométrie. Tout marchand boutiquier peut mettre à sa vente un prix proportionné à l'achat. Le grand négociant fait des calculs d'arbitrage, de transports lointains, d'entreprises maritimes. Dans la finance, le commis le plus subalterne sait le calcul de la recette et de la dépense : il sait qu'il faut augmenter l'une, ou diminuer l'autre': il propose une imposition, ou le retranchement d'une dépense, mais l'un et l'autre sans choix. L'imposition accablera le peuple, le retranchement causera le discrédit. C'est ne savoir rien que de ne savoir que l'ordre de recette et de dépense ; ou tout au plus c'est savoir
' Les pages précédentes sont un résumé fort exact des principales opérations du Système. On fera celte observation, que, tout i)lacé qu'il soit au point de vue de Tapologie, Melon ne donne pas aux faits un autre sens que nous-mème, dans la Notice historique sur Laïc.
8ÎQ MELON.
lire, et il y a bien loin de là à la moindre science de gouvernement.
Lorsque les objets sont peu compliqués, l'habitude fait faire les calculs si promptement, qu'on ne s'aperçoit même pas de les avoir faits. C'est ainsi qu'on se conduit dans les affaires ordinaires, sans aucune attention apparente aux principes qui déterminent. Mais dans les objets de législation, ce n'est qu'avec un grand travail que le plus grand génie peut découvrir toutes les faces de tant d'objets différents qu'il est obligé d'embrasser en même temps. Il doit déterminer son choix sur la pluralité des possibilités où entrent le calcul des hommes, le nombre des travailleurs, la valeur des travaux, le moyen de les multiplier et de les faire valoir. Le moral y entre aussi pour quelque chose. 11 faut tourner l'attention et le génie des peuples sur le commerce , sur le crédit, sur la culture des terres, etc. ; et, dans ce sens, le meilleur calculateur devient le meilleur législateur.
Le chevalier Guillaume Petty \ Anglais, est le premier qui a voulu calculer la puissance d'un État et la politique du commerce. Son livre, intitulé rArtlhmétique politique, ouvrage posthume, a été imprimé en 1691. Le fruit qu'on peut tirer de cet ouvrage, c'est d'y trouver une manière de calcul pour les valeurs des terres, des hommes, de la navigation. D'ailleurs, il part presque toujours de fausses suppositions, et il semble que son livre est plutôt fait pour élever la puissance de l'Angleterre au-dessus de celle de la France, que pour démontrer quelque vérité. On en jugera par quelques titres. Chapitre m : « Qu'il y a des obstacles naturels et perpétuels qui empêchent la France de pouvoir devenir plus puissante sur mer que les Anglais, ou que les Hollandais le sont présentement ou le peuvent être. » — Chapitre iv : « Que les peuples et le royaume d'Angleterre sont naturellement presque aussi considérables en richesses et en force que ceux du royaume de France. » Et à la suite de ce chapitre, un paragraphe intitulé : « Que le roi de France ne peut avoir que treize millions de sujets, et le roi d'Angleterre dix millions : que le premier a deux cent soixante-dix mille gens d'Église, et le second seulement vingt mille; mais que celui-ci a quarante mille hommes de mer, et le> roi de France dix mille. »
Dans ce même temps, par un dénombrement des généralités ^, il y avait en France plus de dix-neuf millions de personnes. Mais notre intention n'est point d'entrer dans des controverses de politique, ni de discuter notre supériorité sur les autres nations. Nous voulons pro-
' Cité par Law. — Voyez page 478 de ce volume.
* Voyez la Diine de M. de Vauban. (Note de l'auteur.)
— Voyez, page 121 de ce volume, le dénombrement cité.
pQSÇf ce qui nous paraît le plus utile au bonheur des peuples, conformément au premier chapitre de ce livre, sur lequel portera notre calcul, c'est-à-dire sur les blés ou grains équivalents, sur la quantité d'habitants et sur la suffisance du gage des échanges : il nous manque même là-dessus bien des secours que d'autres pourront avoir. Nous croirons faire beaucoup si nous frayons le chemin, ou si nous indiquons les routes qui peuvent conduire à la connaissance arithmétique de ces trois parties, et nous ne parlerons du livre de M. Petty que sur ce qui aura rapport à notre dessein.
Au calcul des récoltes, il faut ajouter le calcul des moyens de U consommation, ou de la vente avantageuse.
Au calcul des hommes, il faut ajouter le calcul de ce qu'ils valent par leur travail.
Au calcul des valeurs numéraires, il faut ajouter le crédit courant du négociant, et son crédit possible.
Les quantités de grains recueillis dans chaque province et les quantités nécessaires pour la consommation de chaque province ne sont pas difûciles à savoir, et ce serait fatiguer inutilement le lecteur que d'en proposer des formules. Il n'est pas difficile aussi de conclure, par tout ce que nous avons dit au chapitre des Blés et autres, que, soit dans la disette, soit dans l'abondance, la liberté des transports d'une province à l'autre est le fondement d'une bonne régie. La liberté des transports doit être accompagnée de la facilité, et la facilité dépend des chemins, des rivières et des canaux. De là doit suivre en bonne finance, c'est-à-dire en finance subordonnée au commerce, la suppression des péages.
Lorsque, pour rendre une rivière navigable, pour la construction d'un canal ou d'un chemin, mille hommes et mille chevaux sont employés pendant dix ans, si le produit du travail épargne dans la suite deux cents hommes et deux cents chevaux, en sorte que la même quantité de grains puisse se transporter avec deux cents hommes et deux cents chevaux de moins, alors l'État gagne deux cents hommes et deux cents chevaux, qui seront employés à d'autres usages utiles pendant le temps qu'ils étaient employés aux voitures nécessaires avant la construction du canal : sur quoi il faut déduire le prix du travail des mille hommes et des mille chevaux pendant dix ans. Ce prix peut être une imposition sur la province même, et cette imposition, dans bien des circonstances, n'est pas désavantageuse; car, si la province avait alors une superfluité de denrées, les nouveaux travailleurs les consommeraient. Toute imposition employée à l'utilité du peuple, et répartie avec égalité, procure de grands avantages.
Ces travaux sont absolument nécessaires pour les provinces abondantes d'où les transports sont difficiles. Nous l'avons dit plus d'une fois, et nous le dirons toutes les fois que l'occasion se présentera. L'avilissement des grains est également pernicieux aux pauvres et aux riches, il met le laboureur dans l'impuissance de payer l'imposition et le prix de sa ferme : le pauvre n'a pas de quoi acheter du pain, parce que le riche n'a que de quoi en acheter, et qu'il n'a pas de quoi payer l'ouvrier. D'ailleurs, quels sont les véritables pauvres? Est-ce un tas de fainéants et de mendiants punissables? Les véritables pauvres sont les cultivateurs de la terre, ouvriers dix fois plus nombreux que tous les autres ensemble et mille fois plus dignes de protection, car ils sont le soutien de tous : le législateur qui ne sent pas ces différences est comparable à un général qui préférerait les goujats de l'armée aux grenadiers.
Les manufactures doivent être formées dans les lieux où abondent les matières premières, surtout lorsque ces matières sont d'un grand poids et de peu de valeur ; toutefois , il y a d'autres circonstances importantes à calculer, car les matières premières ont toujours besoin de quantité d'accessoires que le même terroir ne donne pas ; quelquefois le produit du travail ne soutiendrait pas une grande cherté de vivres pour les ouvriers ; souvent les frais de transport rendraient l'ouvrage trop cher dans les lieux de sa destination. Toutes ces difficultés se trouvent aplanies par des canaux, qui facilitent également le transport des choses nécessaires à la manufacture, et les ouvrages de la manufacture. Plusieurs de ces ouvrages donnent un prix considérable à des matières de nulle valeur par elles-mêmes : c'est créer de nouvelles richesses que de changer une terre vile en pipes, en verres, en glace ; la Saxe partage déjà avec la Chine le riche commerce des porcelaines, et notre faïence est heureusement substituée aux mines d'étain qui nous manquent.
Il y a une espèce de calcul du chevalier Petty sur l'utilité des canaux et de la facilité des transports, dans son vi^ chapitre, dont voici le titre : « Qu'un pays resserré et un petit peuple pouvaient, par leur situation, par leur commerce et par leur police, équivaloir en richesse et en force à un peuple très-nombreux et à un vaste territoire, et que les commoditées que l'on a d'embarquer les marchandises, jointes à la facilité de les faire voiturer par eau, conduisent infailliblement à prouver cette vérité. »
Cette vérité n'a pas besoin de preuves , c'est une espèce d'axiome que nous avons établi dans nos principes. Il ajoute au même chapitre : « Dans la Hollande et dans la Zélande il est rare de voir une ville ou
quelque place, soit de commerce, soit de travail ou de manufacture, qui soit éloignée de plus d'un mille des eaux qui portent bateaux, comme rivières, lacs ou canaux, et les frais de voiture par eau ne sont généralement estimés que comme une quinzième ou une vingtième partie de ceux à voiturer par terre. C'est pourquoi, s'il y a dans ce pays-là autant de trafic qu'en France, les Hollandais pourront envoyer vendre leurs marchandises avec les quatorze quinzièmes parties moins de dépense qu'il n'en coûterait à la plupart des endroits de France. »
Ce calcul ne doit pas lui faire conclure que les revenus des terres de Hollande et de Zélande sont à ceux des terres de France comme un à sept ou huit ; c'est une assertion de sa part sans aucune preuve ; elle est encore bien au rabais d'une assertion plus téméraire du chevalier Richard Welton, qui, sur quelques cartes anonymes des revenus de la France, les apprécie à quinze millions sterling, et ceux des terres de la Hollande et Zélande, à dix millions sterling, disant en même temps que le terrain de France est quatre-vingts fois plus étendu. Or, il est pour le moins aussi fertile : il n'y a donc qu'à compenser la fertilité avec les frais de transport, nuls pour les denrées du crû qui se consomment sur les lieux, peu différents pour les denrées de nos provinces maritimes ou de celles qui ont des rivières navigables , et ainsi restreints à quelques provinces intérieures que l'abondance des denrées n'enrichit pas, à cause de l'éloignement des ports de mer et de la difficulté des voitures.
Si dans le royaume il y a, année commune \ un cinquième de grains surabondant, il s'ensuit qu'un cinquième d'hommes de plus peut y subsister. Ainsi vingt millions d'habitants peuvent être augmentés jusqu'à vingt-quatre millions, et ces quatre millions augmenteraient encore par leur travail, par leur défrichement des terres, la quantité de grains , et par conséquent les habitants peuvent être encore augmentés.
Il peut y avoir un vice de police qui souffre des fainéants , de ces hommes qui, par leur état, consomment sans travailler. Ceux-là et ceux qui les servent, ne doivent point être comptés. Nous mettons dans la même classe les travailleurs des régies \ qui peuvent être simplifiées.
Il est des dénombrements généraux et de conjecture sur la quantité d'habitants de la terre, sur les portions que chaque partie de la terre en contient, sur ce que chacune en peut nourrir par son' terroir, sur
* Plusieurs croient qu'il y en a un tiers de plus. (Note de l'auteur.)
* Les préposés au recouvrement de l'impôt.
le progrès de la multiplication dés hommes, sur les dépopulations causées par les pestes, par les tremblements de terre, par les conquérants, par les guerres civiles ; spectacle digne d'une recherche philosophique, mais trop vague pour un législateur, qui doit se borner à sa nation et à celles dont il peut craindre pu espérer.
C'est sur quoi ses dénombrements doivent s'exercer. Par celui de M. le maréchal de Vauban, dont nous avons parlé, la France avait 19,094,246 personnes; la généralité de Paris, en l'année 17Ô0, 856,938, et Paris seul, en l'année 1694, 720,000; et par un dénombrement fait du temps de M. Colbert, Paris ^ait 800,000 habitants. Il y a sans doute de l'erreur sur la petite quantité d'habitants de la généralité , par comparaison à ceux de la capitale , mais nous allons voir des différences bien plus grandes*.
Parce dénombrement de M. Colbert, il mourait, communes années, à Paris, 19,000 personnes , et il en naissait 20,000* : ainsi la multiplication est d'un sur huit cents; et il faudrait huit cents ans pour doubler la quantité d'hommes, indépendamment des accidents extraordinaires. Or, par les calculs nouveaux de Londres , où l'on suppose aussi 800,000 habitants, les naissances ordinaires ne sont pas de 18,000, et les morts sont de vingt-six, vingt-cinq et vingt-trois mille^ Et par la Gazette de France du 22 janvier 1729 , article de Londres , il est dit qu'en l'année 1728 il est né à Londres 16,852 personnes, et il en est mort 27,810.
Voici un autre dénombrement différent et curieux, fait en 1691 , des habitants de Breslau , capitale de la Silésie, rapporté dans un journal de l'Académie de Londres*. Le nombre d'habitants était de 34,000, dont on a fait cent classes ; la première , des enfants, depuis un jour jusqu'à un an; la seconde, depuis un an jusqu'à deux, et ainsi dé suite jusqu'à cent ans.
Il naissait alors à Breslau, année commune, 1,238 enfants; il en mourait 1,174: ainsi il reste soixante-quatre d'augmentation par année sur trente-quatre mille, ce qui, comparé au dénombrement de
* Voyez la Dune royale, pa*ïes 120 et 12i de ce volume.
* 1857 : Naissances de Paris 29,192
Décès de Paris 28,154
DifTérence en plus des naissances I,0o8
(annuaire du bureau des longHude.s pour 1859.) » En 1750, de 26,761 ; — 1751, de 2o,262 : — 1752, de 25,5o8. ( Gazettes de Hollande et de Londres, des 8 janvier 1 751 , 4 janvier 1 752 et 6 janvier 1 755.) {Noté de routeur.)
* Il est rapporté aussi dans un Mercure de France, dont l'aùtèur ne se rappelle pas la date. [Note de Vauieur.)
xM. Colbert, devrait faire une moitié déplus, et au lieu de mille d'augmentation sur huit cent mille , il devrait y en avoir quinze cents. Dans lès dénombrements nouveaux de Paris*, les morts sont à peu près égaux aux naissances ; mais comment concilier cela avec les dénombrements de Londres , où il y a un tiers en sus ou un quart plus de morts que de naissances? Cette prodigieuse différence ne peut pas S'attribuer à la quantité de provinciaux ou d'étrangers qui y meurent, car elle est compensée par la quantité de matelots qui meurent dans les voyages de long cours, et par l'envoi aux colonies. C'est sur quoi ilôus attendons les éclaircissements des personnes mieux instruites que nous ne sommes.
De 1,238 enfants qui naissent à Breslau, il en meurt 348 dans Tannée de leur naissance, et la moitié des 1,238 n'arrive pas à 18 ans. C'est urt calcul connu, que la vie commune des hommes n'est au plus que de vingt ans ; c'est-à-dire que , si on ôte de ceux qui vivent plus, pour donner à ceux qui vivent moins, le total ne sera pour chacun que vingt ans. Dans les dénombrements anglais, il y a le genre de mort de chacun, et il semble qu'il serait important d'avoir en France de pareils dénombrements généraux, parce que les causes communes des dépérissements étant connues, surtout dans les campagnes , il n'est pas impossible de les diminuer. Ces dénombrements doivent déterminer les rentes viagères et les tontines.
Le prix du travail de chaque homme peut être calculé ; et de tous les travaux différents, il peut se faire un prix commun qui appréciera ce que vaut à l'Etat un travailleur. Le chevalier Petty le propose d'une manière qui semble être plus de spéculation que de pratique instructive. Il suppose six millions^ d'habitants en Angleterre, et que chaque habitant dépense sept livres sterling , ce qui fait quarante-deux millions de dépense annuelle, il suppose aussi que le revenu des terres n'est que de huit millions ; celui des charges et des bénéfices , de dix millions. Il reste vingt-quatre millions* tous les ans, qui doivent être gagnés par l'industrie. De là, pour apprécier la valeur d'un homme , il suppose la vie commune de vingt ans : il multiplie les 24 millions de profits par 20 , qui est la vie de l'homme : le produit est de 480 millions; et en divisant ce produit par 6 millions, nombre des habitants, il trouve pour quotient 80 livres sterling, valeur de
' Ces dénombrements annuels se vendent chez Mariette. [Note de V auteur.)
— Cette note fournit la preuve d'un fait administratif qu'il n'est pas sans intérêt de constater.
' Sans rÉcosse et l'Irlande. {Note de V auteur.)
* Les anciennes éditions portent 26 millions, erreur qui affectait tous les calculs subséquents.
chaque habitant. Il regarde aussi comme profit de la nation le travail pour le rétablissement des édifices de Londres après le fameux incendie, et il l'apprécie à un million sterling par an , pendant quatre années, sans que cela ait altéré en rien les autres commerces. Si c'était un véritable profit de la nation , il faudrait récompenser les incendiaires. Mais c'était un autre genre de profit plus élevé, auquel le chevalier Petty n'a point fait attention ; car puisque cela n'avait pas nui aux autres commerces, c'est une preuve qu'il y avait une grande quantité d'ouvriers non employés , que la misère et l'oisiveté auraient contraints d'abandonner leur patrie, ou auraient entraînés dans le crime, au lieu qu'ils devenaient par ce nouveau travail des citoyens utiles et consommateurs. Les travaux publics ne doivent être comptés pour profit de la nation qu'autant qu'ils facilitent le commerce par des canaux et des chemins, ou qu'ils attirent les étrangers.
Tout ce que le chevalier Petty dit dans ce chapitre sur l'Angleterre et sur la Hollande, est toujours au détriment de la culture des terres, pour élever l'industrie ; et il semble que ces deux nations ne doivent leurs richesses qu'à l'abandon des terres. Pour nous, qui regardons la culture des terres comme le fondement solide de l'industrie et du commerce , c'est par là que nous établissons nos richesses fondamentales , et nous regardons comme valeur augmentant ces richesses ce qui sert à l'exportation , car ce qui est de consommation et de commerce intérieur (bien plus essentiel que le reste) constitue le bien-être actuel des peuples. Nous allons nous étendre.
Un laboureur ou un vigneron gagne de quoi bien nourrir sa famille : cela ne doit être compté pour d'autre profit à l'Etat que l'augmentation de sa famille ; et cela doit être compté au législateur, par le bonheur de la plus grande quantité de familles qu'il rend heureuses. La vente du travail, qui lui a procuré une nourriture facile, a nourri en même temps différents ouvriers, qui ont procuré des aisances dans la vie des autres habitants, et souvent des retours avantageux de l'étranger. Mais , quoique ces autres ouvriers gagnent de plus grands salaires que le laboureur, il ne s'ensuit pas que leur travail soit préférable. Vingt matelots rapportent de la Chine du thé et des paravents : quoique le profit en soit plus grand que celui de vingt laboureurs , il n'est pas si solide ; c'est un superflu qui ne doit venir qu'après le nécessaire qu'il suppose , quoique moins apprécié.
C'est par une comparaison que nous tâcherons de faire entendre le résultat de notre appréciation. L'architecte qui bâtit un édifice doit commencer par assurer les fondements et les murs , sans quoi il ne peut avoir aucun dessein utile. Cet objet rempli, son imagination se
promène librement sur toutes sortes d'embellissements. De même le législateur, après avoir assuré la nourriture de son peuple, doit ouvrir la porte à toutes sortes d'industries, parmi lesquelles le commerce maritime doit tenir sans contredit la première place, parce qu'il augmente notre balance de commerce, en quoi consiste le véritable profit de la nation. Reprenons encore notre supposition des îles. Ne regarderons-nous pas toujours l'île du blé comme la plus importante , et sa destruction n'est-elle pas plus à craindre que celle des autres îles?
Ainsi l'agriculture doit être chez nous le premier objet du commerce. Elle ne peut être négligée sans des pertes irréparables. La terre ne manifeste ses vertus et ne répand ses bienfaits que par une culture assidue et laborieuse. Ceux à qui elle refuse ses dons, sont obligés de les aller recevoir d'elle à travers les périls d'une longue et pénible navigation. De dire à l'honneur de l'agriculture, que les Romains ont tiré des dictateurs de la charrue , que les empereurs chinois ont pris des successeurs dans le labourage, et qu'ils ont labouré euxmêmes, ce sont des lieux communs de déclamation qui ne prouvent que des goûts particuliers, souvent déplacés. Le meilleur encouragement pour le laboureur, c'est l'espérance d'une récolte paisible, et d'une heureuse vente, à l'abri d'une nouvelle imposition. Il lui faut aussi quelquefois des secours. Voici un discours applicable au sujet.
« Un parfait mandarin (c'est un mandarin qui parle') visite, au printemps, toutes les campagnes ; il honore de quelque distinction le laboureur vigilant, et punit celui qui néglige ses terres; il aide ceux qui ne sont pas en état de les cultiver. Si le laboureur n'a pas de quoi avoir un bœuf pour cultiver son champ , et manque de grain pour l'ensemencer, il lui prête l'argent nécessaire et lui fournit des grains. En automne, quand la récolte est faite, il se contente de prendre ses avances, sans intérêt. Par cette conduite, le peuple goûte le plaisir d'avoir un magistrat charitable : le laboureur n'épargne pas sa peine: les campagnes deviennent un spectacle agréable aux yeux. Dans les hameaux, hommes, femmes, enfants, tout est dans la joie. Partout on comble le mandarin de bénédictions. »
La grande perte d'hommes est dans les campagnes, où la mauvaise nourriture , le défaut de secours et la misère les font périr, et causent peut-être les maladies épidémiques.
Il pourrait y avoir, entre les nations policées de l'Europe, des correspondances académiques pour s'instruire réciproquement sur les
* Idée générale du gouvernement et de la morale des Chinois, par M. de S.
fléaux communs à toutes, comme les maladies épidémiques, les mortalités de bestiaux, les insectes destructeurs, etc. Chaque nation pourrait avoir aussi une académie d'examinateurs pour les remèdes des empiriques , pour ceux qu'on appelle de bonnes femmes; tous quelquelois trop suivis , souvent méprisés , et toujours ignorés ou demeurés dans l'incertitude. Le paysan, chez lequel le secours du médecin ne peut pas arriver, trouverait cette ressource par l'assistance de son curé. Ajoutons-y encore la connaissance publique et imprimée des drogues qui composent les remèdes connus, comme le garuSy les gouttes çlu général La Motlie, etc. Cette publicité en donnerait un usage moins coûteux (car c'est le secret qui en fait le prix) , et pourrait lies perfectionner par de nouvelles découvertes de la chimie. C'est multiplier les hommes que de travailler à leur conservation ; mais ce doit être toujours avec le grand motif de les rendre heureux , pour ne pas s'attirer le reproche de l'Écriture : « Vous avez augmenté le pombre des hommes, mais vous n'avez point augmenté leur bonheur' . » L'expressiop arithmétique de la gloire du législateur est le nombre de personnes, dont il a fait le bonheur, multiplié par !e nombre jdes obstacles qu'jl a surmontés.
Quoique nous ayons parlé souvent de§ circu|atiof)s de l'argent, nous ne craindrons pas d',en parler encore , au risque de nous répéter : cette partie est si essentielle au commerce, que nous ne saurions l.a présenter par trop de faces.
Lorsque le législateur n'étend pas ses vues ^ur fout ^on peuple , la partie souffrante en entraîne nécessairemei)t une aytre , et ainsi de suite, comme par contagion. Le progrès du mal est successif, et quelquefois lent ; mais lorsque le législateur, uniquement frappé de ce qui l'entoure, et de la grandeur de la capitale , néglige les provinces, et regarde comme de véritables richesses des secours d'argent trouvés d'abord facilement par une usure ruineuse , alors le progrès du ma) et de l'usure devient rapide, parce que la véritable circulation et les richesses réelles dépendent des consommations dans les provinces, et de la distribution de l'argent en petites parties pour les commerces de détail. C'est par ces consommations que les tributs peuvent être payés, et c'est là où le législateur doit porter sa vue, assuré que les grandes circulations de la capitale seront proportionnées aux petites circulations des provinces. Heureux , et mille fois heureux le pays dont les consommations font les richesses !
Il a été établi des formes de régies, par lesquelles les receyjeurs par-
' Isaïc, chapitre i\, versets : MuHiplicasti gentem^ et nonmagnifœaslilœHtiam.
ESSAI politique; Spa le commerce. 819
tipjiliers des provinces doivent avoir toujours en caisse l'argent de leurs recouvrements, dans les mêmes espèces qu'ils ont reçues. Cela est sage pour assurer mieux la recette, et pour empêcher des gains illicites dans un temps de refonte, ou d'augmentations ou diminutions d'espèces; mais cela est très-préjudiciable à la circulation et au commerce de détail, parce que l'argent est mort pendant ce temps, et pendant le temps qu'il est voiture.
Si le receveur, libre dans ses fonctions, et obligé à payer seulement dans les termes convenus, pouvait, pendant les interval|(es, en faire des crédits, ou prêter pour aider les petits commerces d'huile, de toile et autres denrées de la province , alors ces circulations faciliteraient les recouvrements; les deniers royaux seraient assurés ou par le prix de la charge, ou par de bons cautionnements.
Pour rendre cela plus sensible, imaginons, dans la généralité de Rouen, le receveur de l'Élection d'Ëvreux faisant son recouvremei)J; avec une exactitude sévère , faisant payer les redevables au jour indiqué, et gardant pendant trois mois le produit pour le voiturer ^4 Rouen ; supposons sa recette de 400,000 livres : voilà 100,000 livres toujours en inaction , et cet argent est peut-être plus de la moitié de celui de l'Élection; le surplus fournit à peine pour les nécessités journalières de chaque habitant; ainsi nulle circulation, nul commerce. Imaginons d'un autre côté le receveur de l'Élection de Vernon , bon coipptable, <et ne faisant son rccouvremeni: qu'à tnesure du besoin qu'il en a , pour remettre par lettres de cliangc , ^lont il paye la valeur aux négociants de son Élection. Par là, tout l'argent (jpfpeure dans une circulation continuelle, et cette dernière Éjqction, toujouf§ riche et commerçante , payera aisément les impositions, pendant que l'autre sera encore accablée de frais pour les retardements. Remontons plus haut, et faisons de semblables raisonnements sur l'argent voiture de Rouen , de Rordeaux , etc.
L'argent voiture des provinces à Paris retourne dans les provinces par la vente des denrées , toutefois avec quelque lenteur ; et dan^ |p tenips qu'il est en caisse , en chemin , chez le trésorier, c'est comfpp s'il n'existait point. Cent mille francs qui vopt d'une caisse ^ l'autre ne sont point circulants : cent mille francs payés aux rentiers sur la ville se distribuent à mille personnes qui les consomment, qui eq payent leurs dettes, et qui s'en font un nouveau crédit pour |p|ir boutique. La circulation des grandes sommes n'est utile qu'autant qu'elle procure celle des détails.
Le commerce exige une certaine quantité de valeurs numéraires : çpi|[)inent la déterminer, lorsque , par l'exemple des deux recpyp^rs ,
la môme quantité est abondance dans une Élection , et disette dans l'autre? C'est que toute quantité doit être accompagnée d'une administration qui la fasse circuler, qui assure les confiances réciproques par la confiance sur les dettes publiques , et qui enfin détermine ces valeurs numéraires sur le prix nécessaire pour faire vivre aisément les travailleurs du prix de leur travail.
Ce que nous avons dit des banques peut éclairer sur les dangers du manque ou de l'excès des valeurs numéraires. Le corps politique a été souvent comparé au corps humain : le sang anime l'un , l'argent anime l'autre. Si le sang manque ou qu'il ne soit pas en mouvement, le corps languit dans une léthargie mortelle ; si le sang est trop abondant, ou dans un trop grand mouvement, la fièvre ardente le fait périr. La trop grande quantité d'argent , ou de gage quelconque des échanges , serait encore bien plus nuisible que l'insuffisance de ce gage. Si le gage manquait, les crédits publics pourraient le remplacer. Mais, si l'argent devenait commun comme les pierres, ou même comme le fer, il ne pourrait plus être commune mesure des denrées, parce qu'il serait donné sans mesure ; il faudrait revenir à un autre gage moins commun ; et en attendant les conventions générales làdessus , que la nécessité rendrait promptes, le commerce recommencerait par échange de marchandises , comme dans les premiers siècles ou comme chez les sauvages.
Le chevalier Petty intitule ainsi le dernier chapitre de son livre : Les Anglais ont un fonds suffisant et propre pour faire le commerce de tout le monde. Pour le prouver, il dit « que toutes les marchandises qui sortent de ce monde commerçant et se distribuent partout , peuvent être achetées pour 4 millions sterling ; que les flottes employées par toute la terre où l'on trafique ne valent pas plus de 15 millions sterling ; en sorte que 60 millions sterling suffiraient pour entretenir le commerce universel , et le faire fleurir sans rienemprunter. »
Il ajoute ensuite que le crédit des négociants est au moins de la moitié. Ainsi, 30 millions sterling de monnaies circulantes suffisent pour le commerce universel. Il faut observer qu'alors la nation n'avait ni banque, ni compagnie du Sud. Enfin, il finit le second paragraphe par ces mots : « qu'il n'est pas impossible , et que môme il serait aisé aux sujets du roi d'Angleterre de se mettre en possession du commerce universel de tout le monde trafiquant. »
Quel peut donc être le résultat de ce calcul chimérique? Ne compte- -il pour rien la concurrence des nations? La Hollande, dont la banque seule est appréciée 400 millions de florins , peut également entreprendre le commerce universel ; et il est peu de nations maritimes
qui, par leurs richesses ou par leur crédit possible , ne doivent avoir la même prétention. La France qui, par sa situation sur les deux mers, épargne sur l'Angleterre plus de la moitié du chemin pour les voyages du Levant, et beaucoup pour ceux de long cours ; la France, dont la masse d'argent est encore bien plus grande que celle de l'Angleterre , et dont le crédit n'est borné que par sa propre volonté ; la France en6n, plus abondante en denrées et plus nombreuse en habitants, aurait bien plus de droit de prétendre à ce commerce universel. Mais, bien éloignée de cette vague et folle ambition, elle veut se contenir toujours dans les limites assignées à chaque nation commerçante ; elle enverra ses denrées surabondantes chez les nations qui les désirent, pour recevoir d'elles ce que leurs terres produisent à l'usage de ses habitants, et ce commerce réciproque contribuera également à la félicité de tous.