CHAPITRE XXV
Des Systèmes.
On appelle système l'assemblage de plusieurs propositions liées ensemble, dont les conséquences tendent à établir une vérité ou une opinion. Ce terme, qui nous vient de l'école , le système de Ptoléméey le système de Copernic , a été généralisé et appliqué à tout. Les essais de M. Nicole sont un système de morale ; le Testament du cardinal de Richelieu est un système de gouvernement; M. le maréchal de Vauban appelle toujours système son projet de dîme royale ; et on a donné ce nom aux grandes opérations de la Banque pendant la Régence.
Les nations ne se connaissent pas assez. Trop renfermées en ellesmêmes et dans leurs vieux usages , elles négligent de réformer les abus par des lois nouvelles , qui sont souvent à leur porte. Examiner les progrès et la décadence des empires anciens et nouveaux, en pénétrer toutes les causes, est la plus belle des études et la plus négligée. Les États ne peuvent se soutenir qu'avec de bonnes lois : ils languissent , ils se détruisent s'ils en ont de mauvaises, ou s'il leur en manque d'essentielles. Savoir les démêler, c'est avertir de ce qu'il faut faire , c'est étendre le génie du législateur dans toutes les circonstances possibles. Cette sorte d'étude, vague en elle-même, ne saurait être trop ramenée à l'ordre systématique, le seul qui puisse satisfaire et déterminer un esprit juste. Nous commençons enfin à en connaître l'importance, etc'estpar le zèle laborieux de M. l'abbé de Saint-Pierre.
Mi MELON.
Un ^àgê arabe, en exhortant ses enfants à l'étude , leur défendait celle dé ralchimie , de l'astrologie et dé la controverse. C'était leur dire d'étudier la riit)i*ale et la politique ; c'était vouloir les rendre des citoyens utiles. Le reproche de frivolité fait à là ilation française ne peut poHer qtie sur la négligence de cette étiide , car on peut assiirer hardiment qu'aucune nation lie nous surpasse, ni dans la philosophie, ni dans les belles-lettres.
Il n'appartient qu'à celui qui a travaillé sut toutes les parties du gouvernement , d'en proposer un système général : alors même il ne faut pas attendre de lui des détails qu'il ignore presque toujours, et qu'il a dû abandonner à des subalternes de confiance ; il aurait mal gouverné les grarides affairés s'il se fût arrêté aux petites. Il lui suffit de savoir, pat utie expériente réfléchie , résumer les maximes fondamentales : elles seront fortes dans sa bouche , et ce n'est qu'avec de profondes méditations qu'on pourra en pénétrer l'étendue.
Le système général a ses divisions : chaque ministre agit en conséquence d'un amas de principes qui le conduisent à l'objet principal. Il y a un système d'affaires étrangères, un système de commerce, un système de finance, etc., et chaque division a encore ses subdivisions systématiques. Il peut y avoir un système pour étendre le commerce de nos colonies, pour simplifier les droits du roi, pour établir un crédit [)ublic, etc., et par tous les détails que ces subdivisions exigent, elles sont quelquefois aussi difficiles à remplir qu'un système général.
Il est des systèmes de finance qui se présentent à l'imagination d'une manière si séduisante, qu'il n'est pas possible de s'y refuser. On y voit des épargnes immenses d'hommes et de frais ; on y voit toutes lés entraves du commerce intérieur ôtées ; mais ces grands avantages n'ont point assurément échappé aux yeux de tant de législateurs qui ont été avertis : ainsi, lorsqu'ils ne les ont point adoptés, on doit soupçonner que c'est par les grandes difficultés de l'exécution. Présentons-en les exemples les plus intéressants, et commençons par celui du cardinal dé Richelieu sur le sel \ Voici ses paroles, qui marquent combien il en était frappé : « Entre les divers intendants de finance qui étaient de mon temps, j'en ai vu des plus entendus en ce qui est du fisc, qui égalaient le seul impôt du sel, sur les marais, aux Indes du roi d'Espagne, et qui conservaient ce secret comme le vrai soulagement du peuple, de la réformation et de l'opulence de l'état. »
Qu'on pèse bien toutes ses paroles, nous allons entrer dans quelques détails.
' Testament politique.
Le royaume a ses divisions de finance, comme ses divisions de juridiction et de diocèse. Les provinces des cinq grosses fermes, dont nous avons parlé au sujet des bureaux des traites, s'appellent aussi le pays des grandes gabelles, parce que le sel s'y vend le plus cher, plus de cinquante francs le minot de 100 livres pesant. Le Languedoc, la Provence et le Dauphiné s'appellent pays de petites gabelles, où l'impôt du sel est d'environ la moitié. La Guyenne et quelques pays conquis payent un droit beaucoup moindre *. La Bretagne et le Béarn ne payent rien. H y a encore cent petites diflérences dans des pays, qu'il est inutile de rapporter, et qui causent autant d'embarras dfe régie ^
Suivant cette exposition, il doit y avoir des gardes qui bordent les frontières de toutes les provinces où le sel est plus cher que dans la province voisine. Ainsi, les provinces qui environnent la Bretagne sont remplies de gardes pour empêcher les versements du sel. Le Languedoc doit se défendre contre la Guyenne, qui se défend contre le Béarn; la Picardie contre la Flandre; la Champagne et la Bourgogne contre la Lorraine et la Franche-Comté, etc. Il faut une arriiée de gardes nourris à grands frais aux dépens du peuple, et toujours dans une guerre civile contre les faux-sauniers.
On a donc proposé sur le sel une imposition qui fût égale dans toutes les provinces du royaume, avec une seule régie dans les marais salants, dont le roi se rendrait propriétaire ou fermier. Le prix du minot, pour suffire à toutes les dépenses, se détermine sur le nombre dés habitants, et sur ce que chacun en doit consommer dans une année; et par cet ordre d'imposition, toutes les autres sont supprimées, et presque tous les frais de gardes et de bureaux. Voilà ce que le cardinal de Richelieu avait bien pénétré ; et si d'autres affaires, peut-être personnelles, ne l'avaient trop occupé, il aurait sans doute entrepris ce qu'il croyait devoir causer l'opulence de l'État. Alors il en aurait connu les difficultés. Il y a des provinces exemptes de gabelles par leurs privilèges ou par leur capitulation. D'autres les ont rachetées : en vain on leur offrirait la suppression des autres impositions, le seul mot de gabelle les épouvante : elles ne regarderaient cette nouveauté que comme un attentat à leurs privilèges, et comme un impôt de plus. Le cardinal n'aurait pai> eu trop de toute sa fermeté pour soutenir son projet ; il faut quelquefois forcer les peuples à être heureux malgré eux-mêmes.
' A peu près cent sous le niiuot. (Note de Vauteur.)
* Voyez, relativement à ces détails et à ceux qui suivent, le texte et les notes de la Dime royale, pages 92 et suivantes de ce volume.
Un système pour mettre toute l'imposition sur le blé pourrait être d'unerégie simple au moulin, ou affermé au meunier môme, qui le lèverait comme son autre droit de mouture. Vingt millions d'hommes qui mangent chacun plus d'une livre de pain, à deux liards pour chaque livre, donneraient plus de 500,000 livres par jour, somme suffisante pour toutes les dépenses annuelles de l'État. Mais à la plus petite augmentation du prix du blé, causée par la disette, le peuple ignorant l'attribuerait à l'imposition : il faudrait donc, et cela ne serait pas impossible, établir sur le blé une régie telle que le prix en fut toujours fixe. Il y a bien d'autres difficultés : l'augmentation de deux liards est trop forte, ou du moins trop inégale à l'égard des provinces plus abondantes en denrées qu'en argent ; et pour celles dont le pain ordinaire est de seigle ou de blé d'Inde, cela demande bien des recherches. Aussi ne faisons-nous qu'exposer toutes ces différentes propositions, sans présumer assez de nos lumières pour les approuver ou les rejeter. Nous croyons seulement qu'elles méritent d'être examinées ; mais nous osons dire que tout système qui laisse de l'arbitraire dans l'imposition, est défectueux.
M. le maréchal de Vauban a fait un système fort connu, pour l'établissement d'une dîme en denrées. Il a mesuré sur les cartes les plus fidèles le terrain de la France; il a fait diverses expériences sur une lieue carrée ; et après bien des calculs qui ont un grand air d'exactitude, il estime que la dîme générale peut suffire à peu près à tous les besoins de l'État.
Lorsqu'un tel génie, nourri dans les travaux guerriers, s'occupe encore plus d'un détail de finance si étendu, quelqu'un peut-il croire s'avilir par ce travail? Quelqu'un osera-t-il blâmer une telle occupation? Il y a encore une utilité à retirer de cet exemple : son système a été d'abord rejeté ; il a été ensuite essayé ; quelque temps après il a été adopté en partie, et puis enfin rejeté, mais repris dans une autre forme ; peut-être trouvera-t-on dans la suite à en corriger les inconvénients. Ainsi, l'homme dont les propositions ont été d'abord refusées ne doit point se décourager : qu'il travaille encore à perfectionner ce qui aura été trouvé de défectueux, et qu'il ne rougisse pas de ce qu'il a de commun avec M. le maréchal de Vauban.
Qu'un législateur d'un génie hardi soit frappé de ces grandes vérités, telles que les auteurs de ces systèmes les présentent, alors il n'en verra plus les inconvénients, il ne se donnera pas le temps de préparer les esprits; il ne respectera ni les privilèges ni les préjugés; il se pressera d'arriver; il appliquera partout la maxime du salut du peuple, et la force viendra au secours d'un dessein légitime; cepen-
dant il échouera, et sa chute retardera peut-être pendant un siècle le succès des plus sages projets.
Que ces mêmes objets soient présentés au législateur d'une sagesse timide et de peu de vues, il s'y refusera entièrement : les anciens abus, dira-t-il, sont à préférer aux périls d'une nouveauté. Il y a longtemps que nous vivons de cette manière, et nous ne savons pas ce qui arriverait de l'autre.
Le grand homme prend un juste milieu entre ces extrémités : les maximes d'État n'ont point chez lui de ces applications vagues; il compare les circonstances des temps; il sait bien qu'il ne travaille pas sur une table rase ; il connaît la force des abus et des préventions, et il ne connaît pas moins la force des lois. Après avoir pesé au poids du bien public les difficultés, les avantages et les périls, il entreprend avec sagesse, il exécute avec courage, et il réussit avec les applaudissements, quoique tardifs, d'un peuple étonné de se voir soulagé du fardeau qui l'accablait.
Il serait difficile de vouloir, dans un projet, rétablir le gouvernement de Clovis et de Childebrand, ou les finances de Charlemagne et de Hugues Capet; il faut prendre le gouvernement comme il se trouve, et travailler à le perfectionner. Que les observations s'éloignent peu des idées présentes ; qu'elles avancent de proche en proche, et non par des intervalles de trop grande distance; qu'elles ne heurtent pas de front des préjugés trop enracinés; enfin, qu'elles soient toujours accompagnées de respect pour l'Autorité souveraine et ses ministres. Les lois défectueuses doivent être corrigées par des lois nouvelles plus prévoyantes, et non par une justice militaire et à la turque. Il est dit dans l'Histoire de l'Église * « que l'empereur Galérien fit assembler tout ce qu'il put de mendiants, les fit mettre dans des barques etjeter tous dans la mer. » Sans entrer dans les motifs de cette ordonnance, elle est barbare pour nos mœurs et révolterait tous les esprits. Disons plus : celui qui proposerait de les punir corporellement ne serait pas écouté. Ainsi , dans le dessein de les détruire, on doit proposer de les assujettir à des travaux publics, ou à être renfermés pour des travaux de manufacture pénible ; et par là se concilient la douceur de nos mœurs et la sévérité nécessaire de la police.
La guerre ne doit point arrêter les opérations intérieures du ministère : des armées aux frontières ne sont pas incompatibles avec l'établissement tranquille d'une manufacture dans le Bcrri, ou la construction d'un canal dans le Poitou. Ces nouveaux travailleurs facili-
' Par M. l'abbé Fleury, tome II, page 551,
tëraièrlt les recouvrements dans les provinces : une bonne police donne plus d'hommes et de récolte. Une finance rectiflée multiplie les richesses et le crédit : le législateur ne serait pas plus chargé de travail lorsqu'il choisirait bien les ouvriers.
Il est des branches de finance qui peuvent être réformées sans qu'il y ait à craindre de rien altérer du tronc : telle est la Taille arbitraire, dont nous avons déjà parlé au sujet du bureau formé pour la rendre proportionnelle. On dit, à la honte de nos lois, que la vie d'iin homme laborieux suffit à peine pour apprendre à bien régir les droits des aides et entrées. Cela paraît difficile à croire, mais on en sera convaincu en lisant l'avertissement d'un livre intitulé : Conférences de r Ordonnance sur le fait des droits d* aides ^ par Jacques Jacquin, En voici quelques fragments: c'est Jacques Jacquin qui parle :
« Mais à peine étais-je entré dans ce grand et pénible travail... Je les ai donc combattues et surmontées, ces premières difficultés, avec d'autant plus de courage que je me suis flatté de combattre toutes les autres que j'y prévoyais, puisque plus j'allais en avant, plus j'en trouvais, même plus grandes que les autres, étant constant qu'il n'y a presque point d'article, dans tous les articles de cette ordonnance, qui ne fassent, soit pour leur origine, soit pour l'usage et application qu'on en doit faire, la matière de très-grandes difficultés, et quelquefois, comme je l'ai déjà dit, insurmontables. Ainsi, l'on peut dire que cet ouvrage Se renferme en deux choses très-essentielles, savoir: à bien établir l'origine des droits, leur consommation et augmentation, et à bien connaître l'usage et l'application qu'on doit faire dés articles cotnpris dans cette Ordotinance, où il y en a même plusieurs qui semblent se détruire l'un l'autre ; lesquelles deux choses sont si essentielles et si nécessaires, que, sans leur parfaite connaissahce, il est presque impossible de bien régir et soutenir les fermes de Sa Majesté, et principalement celles des Aides et Droits y joints, attendu lesdifTérents droits qui Se perçoivent sur une même boisson, et les différents règlements qui s'observent pour la perception d'iceux, » etc. Le reste n'est pas moins curieux.
Quelle science que celle qui peut être anéantie par un sage règlement de quatre lignes! Mais quelle funeste science qui, ne pouvant s'apprendre qu'avec tant de difficultés par les fermiers, laisse de malheureux redevables, qui la plupart ne savent pas lire, accablés d'un monstrueux assemblage de formalités proposées par d'avides Traitants, et autorisées dans les temps de besoins pressants, où l'on ne croyait pas devoir rien examiner de ce qui fournissait des fonds M
1 En 4775, la Cour des aides fait l'aVèu, dans On acte public, que le régime fiscal
Il faut bien moins de génie pour changer cette imposition en un droit simple, qu'il n'en a fallu pour imaginer cette régie bizarre que M. Jacques Jacquin admire, de la meilleure foi du monde, comme un effort de justice et de sagesse du législateur. Cependant, le commerce intérieur de vin est perdu : les vignes deviennent à charge aux propriétaires, qui ne lès arrachent qu'avec peine, dans l'incertitude si le terroir est profire à d'autres productions \
L'habileté dans la finance ne consistait autrefois qu'à savoir trouver de l'argent pour les besoins actuels. Le choix des moyens n'était compté pour rien : on ne soupçonnait même pas que le commerce dût entrer en quelque considération. On ajouta depuis plus d'ordre dans la recette et dans la dépense, et cet ordre augmenta plus qu'il ne diminua la pénible forme des régies. Enfin la droite raison et l'expérience ont appris que la base de ta bonne finance est le maintien des peuples dans l'abondance nécessaire pour le payement de l'imposition , et que d'altérer le commerce, c'est altérer ce qui produit cette abondance.
Mais comme il peut y avoir une multiplicité d'opérations précédentes qui s'opposent à la facilité des échanges réciproques , il faut, pour substituer des opérations salutaires, une étendue de connaissances qui ne peiivent pas être le fruit de l'étude d'un seul. C'est de différents écrits, souvent contradictoires, que la vérité viendra éclairer le législateur, qui, placé au centre où toutes les lignes aboutissent, n'aura plus besoin que de l'esprit de discernement pour choisir et pour exécuter.
Les diminutions % dont les suites furent si funestes à la fin du règne du feu roi, n'auraient pas été ordonnées si de sages mémoires avâierit éclairé le conseil sur la véritable valeur de l'argent, et sur le péril des diminutions numéraires dans les circonstances des dettes du roi et des particuliers entre eux. Rapportons les motifs de l'arrêt'.
(( Sa Majesté ayant considéré que les motifs qui l'ont engagée à augmenter pendant la guerre le prix des espèces et matières , cessent
dont il est ici question a l'inconvénient d'avoir un code immense, d'être une science occulte que personne, excepté les financiers (encore par partie), n'a étudiée, ni pu étudier, et qui n'est recueillie nulle part » ; après quoi elle conclut qu'il n'y a pas lieu, toutefois, de rien changer aux bases du système. Et cependant, ce système forçait, en 1779, l'un des hommes les plus éclairés du dix-huitième siècle, M. Letrosne, à dire que « les lois financières étaient le renversement de tout ordre et de tout intérêt social. » (Administration provinciale., in-4", édition de Bàle.) . . * Voyez le texte et les notes de la Dîme royale, pages 52 et 55 de ce volume. — Voyez, sur les Aides, Boisguiilebert, Détail et Factum delà France. * De la monnaie. — ^ 30 septembre 1713.
aujourd'hui par la paix qui vient d'être conclue entre Sa Majesté et la plus grande partie des princes et États de l'Europe, et que pour le bien du commerce et l'avantage de ses sujets il est absolument nécessaire de remettre lesdites espèces, le plus tôt qu'il sera possible, sur un pied proportionné à celui pour lequel elles ont cours dans les pays étrangers*, elle a cru qu'il était temps de les rapprocher de leur juste valeur*, et de marquer, dès à présent, le prix auquel elles doivent être réduites ; mais pour rendre les diminutions plus insensibles, Sa Majesté a jugé à propos de les partager, et de mettre par là ses sujets en état d'en éviter la perte, en faisant dans ces différents intervalles des emplois convenables à leurs intérêts ou à leur commerce.» Cette opinion , que l'argent a une valeur intrinsèque numéraire , est encore dans bien des têtes élevées, et même dans de bons écrits.
Il est grand à des empereurs chinois d'avoir, par des ordonnances, demandé à leurs sujets des avis sur le gouvernement, de les avoir exhortés à parler avec liberté, et d'avoir souvent profité de ce qu'ils ont osé blâmer dans la conduite de leur souverain. Il est beau à leurs sujets d'avoir parlé avec confiance , et d'avoir ainsi contribué au bonheur public. C'est sans doute aux conseils produits par ces belles ordonnances que les Chinois doivent beaucoup de sages règlements ; et si nous cherchions , pour établir la nécessité de ces avis, des preuves dans la déclamation, nous leur attribuerions la police chinoise qu'on nous vante tant; mais nous n'en pensons pas assez avantageusement pour parler ainsi. On nous pardonnera là-dessus une courte digression, qui n'est pas entièrement étrangère à notre sujet.
Le législateur qui reçoit des Mémoires sera sans doute mieux instruit; mais, afin qu'il en profite essentiellement, il est nécessaire que celui qui reçoit les Mémoires et ceux qui les donnent soient exempts de ces préventions populaires qui rejettent avec opiniâtreté tout ce qui est opposé à d'anciens usages , quelque extravagants , quelque pernicieux qu'ils soient.
Les Chinois ont pour les cadavres un respect religieux qui ne leur en permet pas l'ouverture. Par là, tous les fruits précieux que l'on peut tirer de l'anatomie sont perdus.
* Les pays étrangers ne les prennent qu'au poids et au litre, sans s'informer de !a dénomination, qui est arbitraire à chaque nation. Les Hollandais comptent par florins ou livres de gros, les Anglais par livres sterling, les Vénitiens par ducats, etc. [Noie de V auteur.)
^ Leur valeur, du temps de saint Louis, était 52 sous le marc; — du temps de Charles Vil, 9 francs; — du temps de Henri IV, 20 francs; — du temps du cardinal de Richelieu, depuis 20 jusqu'à 26 francs; — du temps de M. Colbert, 27 francs, et à présent, 50. [Noie de l'auteur.)
Le pouvoir paternel est chez eux sans bornes ; il autorise l'exposition et même le meurtre des enfants. Citons le père Duhalde* :
«Le grand nombre d'habitants cause beaucoup de misère; on en voit de si pauvres , que, ne pouvant fournir à leurs enfants les aliments nécessaires , ils les exposent dans les rues. Ces petits innocents sont condamnés, en quelque manière, à la mort presque en même temps qu'ils ont commencé de vivre. » Et plus bas : «Car il arrive quelquefois que les Chinois, se trouvant hors d'état de nourrir une nombreuse famille , engagent les sages-femmes à étouffer dans un bassin plein d'eau les petites filles aussitôt qu'elles sont nées. »
Ces grands abus sont non-seulement contre les premiers éléments de la police , mais encore contre les premiers sentiments de l'humanité. Dans les commencements de la république romaine , la férocité avait étendu le pouvoir paternel jusqu'à permettre aux pères de tuer leurs enfants ; mais l'adoucissement des mœurs , et la raison plus éclairée , mirent bientôt de justes bornes à cette autorité paternelle. Nos lois permettent aux enfants de réclamer en tout temps le droit de leur naissance, malgré le père vivant, ou après sa mort. Il y a bien des intervalles entre le pouvoir de les immoler, et la nécessité de les reconnaître malgré de cruelles circonstances.
Le motif de l'exposition ou du meurtre de ces enfants est la misère des peuples , quoiqu'on nous dise ailleurs que la Chine est une des plus fertiles et abondantes portions de l'univers , et qu'il n'y a pas un pouce de terre qui ne soit cultivé. Ce sont des discours vagues démentis parles discours suivants; ou la misère des peuples vient de ce que les terres ne sont pas cultivées, et de ce qu'il y a des fainéants. D'ailleurs , l'abondance est un mot relatif qui ne doit s'appliquer que lorsque la denrée est dans une quantité au delà du nécessaire. Dès que les habitants sont en plus grande quantité que la denrée destinée à leur nourriture, c'est une disette continuelle. Et si l'abondance existait, et que par la mauvaise distribution des aliments une portion des habitants fût dans la misère , ce serait un défaut de police si grossier, qu'il déshonorerait le gouvernement chinois.
En supposant donc que leurs fertiles terres bien cultivées ne peuvent pas encore fournir à la nourriture de tant d'habitants, il est singulier que depuis quatre mille ans il ne se soit pas trouvé un génie assez profond pour imaginer des colonies. Les barbares du Nord , mécontents de la stérilité de leurs terres, en ont cherché autrefois de meilleures. La Chine, trop peuplée, aurait trouvé dans son voisinage des
* Tome III, page 19.
m MKION.
îles où les Européens, éloignés de six mille lieues, ont fait dp grands établissements. Jl y avait là de quoi se décharger utilement de la surabondance de leurs habitants, tandis que notre politique doit chercher toujours à augmenter le nombre des nôtres. Il nous manque ce qui est attribué aux Chinois, dans ces paroles du même auteur : «Comme il n'y a pas dans tout l'empire ' un pouce de terre inutile , aussi n'y a-t-il personne , ni homme ni femme , quelque avancé en âge, quelque incommodité qu'il ait, fut-il sourd ou aveugle, qui ne gagne aisément sa vie. » Cela nous apprend bien pourquoi ils n'ont point envoyé de colonies, mais cela ne nous apprend point comment, avec l'abondance et ces ressources, ils peuvent être dans une misère qui jies oblige à exposer et à tuer leurs enfants. Les fan^ines si fréquentes, comment s'accordent-elles avec leur police, avec leur terroir si bon et si bien cultivé? Quelle comparaison de cette nation avec la Hollande, qui, dans un terroir ingrat, jouit de l'abondance de tout, en augmentant sans cesse le nombre de ses habitants!
Puisqu'à la Chine il y a tant d'habitants dans la misère, puisque le meijrtre des enfants y est autorisé , nous disons hardiment que le§ Chinois ont mal profité de quatre mille ans de paisible monarchie ; et nous le disons d'autant plus hardiment, que nos missionnaires mffthématicipns les ont trouvés bien inférieurs à nous , pouf ne pas dire ignorants , en gjéométrie et en astronomie , objets de leur principale étude pendant tant de siècles. Ajoutez qu'ils n'ont point de marine , et qu'ils n'auraient aucun commerce étranger, si nous ne trouvions quelque avantage de négocier avec eux. La paix dont ils jouissent n'est point le fruit de leur politique, c'est un hasard de situa]tion; et ils savent si peu se défendre, que les Tartares les ont subjugués en se présentant. En voilà assez pour Febattre beaucoup des déclamations sur le bonheur de ces peuples , et sur l'excellence de leur police. Et comment la police se serait-elle perfectionnée chez une nation qui a une si haute estime d'elle-même et de ses usages, qu'elle fait gloire d'ignorer et de mépriser toutes les autres nations? Nous revient-il d'eux quelque exemple dont nous ayons quelque profit à tirer? Le pouvoir paternel est une férocité tyrannique ; le deuil de trois ans est ridicule lorsqu'il fait abandonner au ministre seg importantes fonctions. Dans le peu que nous connaissons de leurs finances, ils envoient des pauvres en garnison chez les redevables lents à payer : cela répond à nos exécutions militaires. Très-ignorants dans le commerce, ils y sont fripons par principe. Quelle nation n'a p^s un législateur religieux ou
* Tome 11 , page 73, De V adresse des artisans.
F ESSAI POLITIQUE §LK LE COMMERCE. ^;^l
philosophe, d'une morale aussi salutaire que celle de Confucius, et aussi mal observée? Quelle nation se conduit en conséquence de cette morale?
Depuis environ vingt ans que les Moscovites profitent des luir^ières du reste de l'Europe policée, ils ont fait mille fois plus de progrès qu'ils n'en avaient fait pendant toute la durée de leur vaste monarchie.
Les Mémoires ne peuvent être i^tiles sans deux conditions essentielles, l'une que les spéculations qui les ont produits soient accompagnées d'une expérience de pratique : le maçon n'a pas besoin de la science de l'architecte , il lui suffit de reconnaître la main qui le conduit ; mais l'architecte doit être instruit de la manière de travailler du maçon , sans quoi ses plans d'édifice seront souvent chimériques. L'autre condition est , que l'intérêt particulier ne dicte point les Mémoires : c'est à cela qu'on peut attribuer ces opérations qui ont tant arrêté les progrès de la police, de la finance et du commerce. L'amas des richesses n'est pas absolument incompatible avec un génie élevé et de grandes vues, mais il est bien difficile que ceux qui entassent tant de biens se soient occupés d'autres connaissances que de celles qui peuvent eprichir par quelques voies que ce soit ; et le législateur trouvera rarement chez les hommes d'argent d'autres ressources que de Fargent qu'ils lui vendront bien cher, quoiqu'il leur coûte peu.
La publicité des Mémoires peut tenir lieu de ces deux conditions, ou du moins empêcher le mauvais effet des Mémoires, et avertir le législateur de l'usage qu'il en peut faire. On dit qu'une société célèbre* avait une presse domestique pour imprimer ses ouvrages, et les examiner imprimés, avant de les rendre publics. Il semble que l'impression ôte une espèce de gaze qui couvre le manuscrit, et qu'elle met le lecteur mieux en état de juger. Combien de manuscrits ont perdu par l'impression tout leur mérite clandestin ! Mais le véritable fruit de l'impression, c'est la publicité. L'ouvrage est livré aux observations de tous , et quelque quantité de mauvaises critiques qui doivent en résulter, il y en aura de judicieuses qui développeront et distingueront le bon et le pernicieux du Mémoire.
Non-seulement le commerce et la police ne sont point des secrets de l'État, mais les opérations de la finance même ne peuvent pas en être un. Les dettes et les impositions se font par des actes promulgués ; les régies sont livrées aux premiers venus : les Mémoires ne décèlent point ce qui doit être secret , ils font des observations sur ce qui est connu. Ainsi , tout ce qui peut être écrit ou imprimé là-d.e#-r
' Celle des jésuites.
sus n*apprend rien sur les faits , et ne peut tout au plus, sur les observations, qu'être inutile et rejeté, comme la Dîme royale^ de M. le maréchal de Vauban. Disons plus, et appliquons au moral le respect ridicule des Chinois pour les cadavres ; si nous avons le même respect pour de mauvaises opérations anciennes , et qu'il ne soit pas permis de les décomposer et de les juger, notre police sera sans progrès, et elle aura le sort de l'anatomie chinoise *.
« Vous ne pouvez pas penser tout, dit un sultan à ses ministres : ne rebutez point ceux qui pensent ; il y a souvent à profiter dans les projets les plus chimériques : qu'une basse jalousie ne vous fasse jamais rejeter ce que d'autres ont pensé. Discerner le bon et l'exécuter, c'est bien plus que de l'avoir imaginé. »