‹ Économistes financiers de 18e siècleChapitre 2 sur 201 · E. DAIRE · texte numérisé non relu

E. DAIRE

Paris, 20 mars 1845.

SUR LA VIE ET LES TRAVAUX

Sébastien Le Prestre, chevalier, seigneur de Vauban, Bazoches, Pierre-Perthuis, Pouilly, Cervon , la Chaume, Épiry, le Crcuzet, et autres lieux, maréchal de France, chevalier des ordres du roi, commissaire général des fortifications, grand'croix de Tordre de Saint- Louis, et gouverneur de la citadelle de Lille, naquit, le 1" mai 1633, d'Urbain Le Prestre et d'Aimée de Carmagnol. Sa famille était d'une bonne noblesse du Nivernais ; elle possédait la seigneurie de Vauban depuis plus de deux cent cinquante ans *.

En prononçant le nom du maréchal de Vauban , on éprouve un sentiment d'admiration et de respect qui tient beaucoup moins à la renommée militaire de ce grand homme qu'au souvenir de son éclatante vertu. Dans ce caractère antique, en effet, toute la gloire du soldat s'efface devant celle du citoyen, tant est rare et noble en soi le spectacle d'une longue carrière pure de cupidité, d'intrigue, et d'ambition personnelle. Vauban est une figure à part dans la monarchie de Louis XIV, et une figure auprès de laquelle, on peut l'affirmer, paraissent bien petites et bien vulgaires celles de la plupart des courtisans, des ministres, des généraux, des diplomates et des littérateurs du grand siècle! De cette foule de célébrités distinctes, cataloguées par Voltaire, si vous retranchez les noms de

^ Fontenelle, Éloge du maréchal de Fauban, prononcé, en 1707, devant l'Académie.— Vauban est, connue Buffon, l'une des gloires de l'ancienne province de Bourgogne. Il était né près d'A vallon, à Saint-Léger-de-Fougeret , dans la paroisse de Morvan, (|ui dépendait du bailliage de Saulieu, et du diocèse d'Autun. On voyait encore, vers la fin du dix-huitième siècle, la maison où il avait reçu le jour ; un sabotlier l'occupait. {Notes de l'Éloge de Fauban, par M. Noël.)

Catinat et de Fénelon, combien restera-t-il d'hommes dont le cœur ait battu rien que pour l'amour de la vérité , du bien public et de la patrie? Guerriers, prêtres, magistrats et gens de lettres, semblent-ils même se douter qu'il existe en France autre chose que le prince et la cour? Si vous ne voulez pas là-dessus interroger Saint-Simon , si vous pensez que le duc et pair a calomnié ses contemporains, écoutez les paroles de cet inexplicable et sublime rhéteur qui flattait les grands de la terre jusque sur leur cercueil, et qui, comparant Louis à Constantin et à Théodose , à Marcien et à Charlemagne , félicitait Michel Le Tellier d'avoir vécu assez longtemps pour signer la révocation de l'édit de Nantes \ Faut-il ajouter, pour preuve de cet esprit général de servilité , de cet abandon funeste de toute indépendance , que le philosophe Fontenelle voyait le triomphe de la religion dans cet acte impie , et que sa muse glaciale trouvait de mauvais vers pour le célébrer *.

* Puisque la littérature est l'expression de la société , on nous permettra de citer cette page de Bossuet :

« Quand le sage chancelier reçut Tordre de dresser ce pieux édit qui donne le der- « nier coup à riiérésie, il avait déjà ressenti l'atteinte delà maladie dont il est mort; < mais un ministre si zélé pour la justice ne devait pas mourir avec le regret de ne « l'avoir pas rendue à tous ceux dont les affaires étaient préparées. Malgré cette fa- « taie faiblesse qu'il commençait de sentir, il écouta, il jugea, et il goûta le repos d'un « homme heureusement dégagé, à qui ni l'Église, ni le monde, ni son prince, ni sa « patrie, ni les particuliers, ni le public, n'avaient plus rien à demander. Seulement « Dieu lui réservait l'accomplissement du grand ouvrage de la religion ; et il dit en « scellant la révocation du fameux édit de Nantes, qu'après ce triomphe de la foi et « un si beau monument de la piété du roi, il ne se souciait plus de finir ses jours : « c'est la dernière parole qu'il ait prononcée dans la fonction de sa chaiige , parole « digne de couronner un si glorieux ministère. » (Oraison funèbre de Michel Le Tellier, prononcée le 25 janvier 1680. }

C'est de ce même Le Tellier que le comte de Grammont disait, en le voyant sortir d'un entretien particulier avec le roi : « Je crois voir une fouine qui vient d'égorger « des poulets, en se léchant le museau plein de leur sang. »

^ M. Villemain s'exprime ainsi dans le Tableau de la littérature au dix-huitième siècle : « La révocation de l'édit de Nantes fut proclamée en 1687, et célébrée par « toutes les voix, depuis Bossuet à qui sa soumission pour le pouvoir inspirait une « intolérance qu'il n'avait pas d'abord trouvée dans sa foi, jusqu'à Fontenelle qui, a tout sceptique qu'il était, fit des vers en l'honneur du triomphe de la religion sous « Louis le Grand. »

Nous avons cru et nous croyons encore, sur la foi de ces paroles, que Tacadémicien philosophe, poêle et courtisan, a célébré la révocation de l'édit de Nantes par une pièce de vers ad hoc. Toutefois, nous devons à la vérité de faire connaître que nous avons vainement cherché cette pièce dans deux éditions différentes des œuvres de Fontenelle, soit qu'il y ait eu erreur de la part de M. Villemain, ou que Fontenelle ait compris que, i)our l'honneur du philosophe, le poëte devait faire un sacrifice à la postérité. Par malheur, le sacrifice n'a pas été complet, et nous avons découvert,

SUR LE MARECHAL DE YAUBAN. i

Vauban fut sur ce point bien supérieur à son siècle ; non>seulement il gémit en véritable chrétien et en sage politique de ce que la cour et la ville approuvaient sans réserve, mais il n'hésita pas, comme nous le verrons plus tard , à condamner le fanatisme du prince , et à se montrer le généreux défenseur de ses sujets. En outre, c'était bien moins la couronne que l'État qu'il entendait servir, et l'autorité de la première ne paraissait respectable à ses yeux que parce qu'il y voyait une force établie par la Providence pour dominer toutes les volontés contraires à l'intérêt général. Le devoir, comme base du droit, et l'égalité civile » pour arriver au bonheur du peuple , voilà la doctrine politique de cet homme illustre; doctrine qu'il prêchait de bouche et par écrit, de paroles et d'exemples, dans la guerre comme dans la paix, au milieu des camps comme au milieu de la cour, et cela avec une abnégatiop si simple et si naturelle, qu'il paraissait ne pas avoir la conscience de sa vertu. « C'était, a dit Fontenelle, un Romain qu'il semblait que u notre siècle eût dérobé aux plus heureux temps de la république. » C'était plus encore, selon nous; car il y a loin du patriotisme anti*^ social des héros de Rome républicaine au génie de Vauban, déplorant toujours la guerre comme une nécessité malheureuse, et jetant, par ses méditations, les premières bases d'une science qui devait apprendre au monde que l'industrie est le seul fondement durable de la puissance

dans les rimes qu'on va lire, une allusion bien évidente au déplorable événement de la révocation :

Ainsi s'étend à tout l'augusle intelligence Qui veille sans relâche au bonheur de la France. Le héros dont le bras ne cesse de tenir Un foudre toujours prêt à soumellre ou punir. Lui qui , pour commander à FEuroïKî alarmée N'a qu'à laisser agir sa seule renommée, Est le même héros qui sait former nos mœurs , Par qui la piété règne dans tous les cœurs. Par qui limique foi dompte l'hydre à cent tètes. Nos plus divines lois, nos plus belles conquêtes , Ont la même origine, et partent d'un seul roi. Siècles, à nos discours ajouterez-vous foi? Lorsque, dans le passé notre histoire enfoncée. Par un lointain confus sera presque effacée, Peut-être les esprits, faussement pénétrants, Feront-ils de Louis deux héros différents.

(Poëme présenté pour le prix de l'Académie française de 4687. — Le sujet était le soin que le roi prend de l'éducation de la noblesse, dans ses places et dans Sainl-

Cyr).

Fontenelle a eu le malheur de faire, dans ce goût, des centaines de vers en J'honneur de Louis XIV. Voltaire ne s'en est pas souvenu, sans doute, quand il a appelé Boileau le flatteur de Louis.

des États, et que les peuples, au lieu de gagner quelque chose à un système de massacres et de pillages perpétuels, ont, au contraire, le plus grand intérêt à leur prospérité respective. On sent que l'âme du | guerrier moderne a subi l'influence du christianisme, mais qu'elle a découvert dans cette philosophie sublime ce que n'y avait pas aperçu le clergé de son temps , un grand principe de civilisation , et non une simple doctrine de salut individuel. Mais la meilleure manière de louer les grands hommes étant de raconter leur vie et d'exposer leurs travaux, empressons-nous de jeter un coup d'œil sur la longue et glorieuse carrière du maréchal de Vauban .

La fortune , qui sourit de bonne heure au mérite du jeune Vauban, n'avait pas été favorable à sa famille. Son père, Urbain Le Prestre, s'était, comme presque tous les gentilshommes de province qui n'avaient pas d'appui à la cour , ruiné au service. Il laissa en mourant des affaires très-embarrassées, et une veuve qui ne survécut pas longtemps à cette perte douloureuse. La terre de Vauban fut mise sous le séquestre , et Forphelin, encore enfant, paraîtrait n'avoir dû qu'à la bienfaisance de M. de Fontaines, prieur de Saint-Jean, à Semur, l'éducation fort incomplète qu'on lui donna. La lecture, l'écriture, le calcul, et quelques éléments de géométrie, furent en effet le seul enseignement que reçut celui qui ne devait pas tarder à devenir le premier ingénieur de l'Europe , et à opérer une révolution dans tout ce qui concerne l'attaque et la défense des places de guerre. Il ne nous appartient pas de résoudre le problème de savoir si , au point de vue intellectuel , une éducation différente aurait affaibli ou fortifié le génie de Vauban ; mais nous croyons qu'au point de vue moral il n'en pouvait recevoir une meilleure, et que la simplicité d'habitudes dans laquelle se passa son enfance fut cause, en partie, de la noblesse et de l'originalité de son caractère. Élevé dans une petite ville de province , il vécut avec les enfants du peuple , jouit de toute la liberté qu'on leur laisse , connut leurs souffrances ainsi que leurs plaisirs, et puisa certainement dans ce milieu social, sur les hommes et sur les choses, une foule d'idées justes et d'impressions sérieuses qu'il n'aurait pas acquises ou éprouvées dans la vie de collège. On sait, du reste, qu'une éducation analogue et tout aussi négligée n'empêcha pas Henri IV de se montrer un homme supérieur, en même temps que l'histoire témoigne de la sympathie qu'inspirèrent toujours à ce prince les classes laborieuses de la société.

Quelle que soit lavaleurdes réflexions qui précèdent, en 1 651 , lejeune Vauban, qui avait atteint sa dix-septième année, petit de taille, mais

robuste de corps et d'intelligence, éprouve le besoin d'échapper à l'existence monotone qu'il menait, et part, à l'insu de tout le monde, offrir ses services au grand Condé. On l'enrôla dans la compagnie d'Arcenay, et il eut ainsi le malheur de faire ses premières armes contre la France ; car, à cette époque, le vainqueur deLens etdeRocroy était ligué contre elle aAec les Espagnols, ses ennemis. Cette faute, que les mœurs du temps n'auraient pas fait commettre quelques années plus tard à celui dont le patriotisme ne fut pas moins notoire * que toutes les autres vertus, est la seule tache qui se rencontre dans la vie de ce graad homme, et il saisit bientôt l'occasion de la réparer. Mais elle décida de sa vocation, et les premières places fortes qu'il aperçut lui révélèrent qu'il était né ingénieur.

En effet, dès 1652, on trouve Yauban employé aux fortifications de Clermont en Lorraine, et se livrant avec une incroyable ardeur à l'étude de la trigonométrie et de toutes les connaissances accessoires nécessaires à l'art qu'il voulait embrasser. En même temps il fait, au siège de Sainte-Ménehould, contre les troupes du roi, ses premières preuves de courage militaire, en passant une rivière à la nage sous le feu de l'ennemi.

En 1653 , Vauban tomba au pouvoir d'un parti royaliste. C'est alors que Mazarin, qui se connaissait en hommes, le détermina sans peine à quitter la cause du prince de Condé pour le service de la France, et le 3 mai 1655, il était pourvu d'un brevet d'ingénieur.

L'intervalle qui sépare cette époque de la paix des Pyrénées nous le montre prenant part aux attaques de Landrecies, de Condé et de Saint-Guislain, et conduisant en chef, dès 1658, les sièges de Gravelines, d'Ypres et d'Oudenarde. Il reçoit une blessure à Stenay, une autre devant Valenciennes, et trois à Montmédy^. Le maréchal de La Ferté prédit alors au jeune ingénieur qu'il irait loin, si la guerre l'épargnait; et, bien qu'il lui eût déjà fait don d'une compagnie dans

1 Pairiole comme il l'était, dit Saint-Simon dans ses Mémoires, en parlant du maréchal. Si l'on pouvait savoir l'époque exacte où fut écrit le passage dans lequel se rencontre cette expression , alors peu usitée, on constaterait peut-être que l'amour de Vauban pour son pays fit enrichir la langue d'uu terme nou^eau. Et ce vers de J.-B. Rousseau :

De sa vertu f^auban même fait cas,

nous montre combien celle du maréchal était accréditée dans l'opinion publique.

- Histoire du corps impérial du génie, par M. Allent. — Au siège de Douai, dans la guerre de 1667, Vauban fut atteint d'un coup de feu à la joue, et il en conserva la cicatrice toute sa vie. {Ibid.)

son propre régiment, il voulut lui en donner une seconde dans un autre, pour lui tenir lieu de pension. Sa bravoure et ses talents ne furent pas récompensés avec moins d'éclat par Mazarin.

Le repos trop court que goûta l'Europe, depuis le traité des Pyrénées jusqu'à la guerre de 1607, n'interrompit pas le cours des travaux de Vauban. Ces six années se passèrent pour lui à réparer nos vieilles places fortes, à en construire de nouvelles, et surtout à rendre Dunkerque formidable aux Anglais. Ils virent creuser un magnifique bassin, capable de recevoir trente vaisseaux de guerre, dans cette ville que la politique de Cromwell avait conquise sur les Espagnols à l'aide de nos propres armes , mais que Charles II , plus avide de plaisirs que jaloux de l'honneur de son pays, venait de céder honteusement à la France pour consacrer cinq millions de plus à ses folles prodigalités. De ce moment , Vauban passa pour le premier ingénieur du royaume; et Louis XIV, qui, selon l'expression de Voltaire, aimait toujours à mettre sa gloire en sûreté, ne confia plus à d'autres qu'à ce grand homme la conduite de tous les sièges qui se firent sous ses yeux.

L'art de Vauban eut la plus grande part à la rapide conquête de la Flandre et de la Franche-Comté , et on y eut recours , après la paix d'Aix-la-Chapelle, pour accomplir dans les villes prises tous les travaux de défense qui pouvaient les empêcher de retomber un jour entre les mains de l'ennemi. La citadelle de Lille et beaucoup d'autres ouvrages s'élevèrent alors d'après une méthode nouvelle, qui consistait bien moins dans l'usage de moyens jusqu'alors ignorés de la science, que dans le secret de tirer, de ces mêmes moyens, des résultats qui n'appartiennent qu'au génie. « La fortification de M. de Vauban, dit « un des meilleurs juges en pareille matière \ n'offre à l'œil qu'une « suite d'ouvrages connus avant lui ; mais elle offre, à l'esprit de cece lui qui sait observer, des résultats sublimes, des combinaisons pro- « fondes, des chefs-d'œuvre multipliés d'industrie. C'est dans l'art de « disposer respectivement ces ouvrages connus avant lui, c'est dans « l'art de profiter de toutes les circonstances locales ; c'est dans les « manœuvres d'eau ingénieusement imaginées ; c'est dans l'art de « placer une simple redoute dans un lieu inaccessible, d'où elle prenne « de revers sur les tranchées ; c'est dans l'art d'enfiler une branche « d'ouvrages si habilement, qu'on ne puisse la battre ni en brèche,

' Carnot. — Obsercaiions sur la lettre à MM. de V Académie française sur reloge proposé de Vauban, par Choderlos de la Clos, 1785, in-8".

«ni par ricochet; c'est, dis-je, en tout cela, que consiste l'art de « Vauban. »

La conquête de la Hollande, la reprise de la Franche-Comté, et toutes les campagnes de la guerre de 1672, fournirent à Vauban l'occasion de déployer une activité infatigable, et de montrer réunies les vertus de l'homme de guerre, du philosophe et du citoyen. Rien n'égalait son intrépidité personnelle, et sa sollicitude pour le bien-être et la conservation du soldat. Au siège de Cambrai, un officier voulant brusquer l'attaque d'un ouvrage avancé, Vauban s'y oppose : « Vous perdrez, dit-il à Louis XIV, qui était de l'avis de l'officier, tel homme qui vaut mieux que le fort. » On n'écoute pas; le coup de main a lieu, et l'on est repoussé avec perte. — « Une autre fois je vous croirai » , dit le monarque; gracieuses paroles qui ne rappelèrent pas un seul homme à la vie, mais qui sauvèrent peut-être celle des assiégés, quand, seul dans le conseil de guerre, Vauban vint s'opposer encore au projet qu'avait conçu le prince de donner l'assaut à la ville et de passer la garnison au fil de l'épée. « J'aimerais mieux, s'écria-t-il « alors, avoir conservé cent soldats à Votre Majesté, que d'en avoir « ôté trois mille à l'ennemi. »

Nommé brigadier d'infanterie en 1664, gouverneur de la citadelle de Lille en 1668, maréchal-de-camp en 1676, il succéda, en 1678, au chevalier de Clerville, comme commissaire-général des fortifications. Tous les contemporains de Vauban affirment qu'il ne sollicita jamais aucune faveur, et qu'il éprouva la plus vive répugnance à accepter le dernier de ces titres, à raison des rapports directs qu'il fallait entretenir avec le ministère, c'est-à-dire d'une circonstance à laquelle tout autre aurait attaché le plus grand prix. Plus tard, Louis XIV, qui avait toujours récompensé dignement, on doit le reconnaître, les services de son ingénieur, usa presque de contrainte pour lui faire accepter le bâton de maréchal de France, parce qu'il alléguait que cette dignité l'empêcherait de servir l'État sous un maréchal moins ancien que lui. A cet amour exclusif du bien public, s'alliait encore la plus délicate générosité : en secourant de sa bourse les officiers malheureux, il appelait cela leur restituer ce qu'il avait reçu de trop des bienfaits du roi.

La paix de Nimègue n'empêcha pas la prise de Luxembourg, et elle fut due à l'habileté de Vauban, qui s'honora, à ce siège, par un trait de sang-froid et de présence d'esprit admirable. Il s'avançait toutes les nuits jusqu'à la palissade , soutenu par des grenadiers cou-

8 JNOTICE HISTORIQUE

chés ventre à terre. A l'une de ces reconnaissances, il s'aperçoit qu'il est découvert. Au lieu de se retirer, il avance toujours, en faisant signe de ne pas tirer, et cette audacieuse assurance, qui trompe l'ennemi, permet à l'ingénieur d'achever son opération et d'échapper à une mort certaine. Huningue, Mont-Royal, Landau, Fort-Louis, et les belles fortifications de Strasbourg signalent cette époque, durant laquelle Vauban, sincère admirateur de Riquet, ajoutait quelques perfectionnements à son œuvre, et dirigeait encore les travaux de l'aqueduc de Maintenon, destiné à conduire les eaux de l'Eure dans la ville de Versailles.

Nous n'entreprendrons pas de décrire tout ce que fit Vauban dans les dix années de la guerre de 1688. Nul siège important qu'il ne dirige; nul point menacé des frontières où il ne se porte. Les généraux se le disputaient; et Louvois leur écrivait que la conservation de sa personne était considérée par le roi comme une affaire d'État. Mais tant de gloire n'altérait en rien sa modestie et ses sentiments d'humanité. Au siège de Charleroy, en 1693, on l'entendit prononcer ces belles paroles : « Il vaut mieux verser moins de sang, dût-on brûler un peu plus de poudre. »

La paix de Riswick amena enfin trois années de repos pour ce grand homme. Ses services actifs n'avaient été interrompus, depuis 1651, que par une grave maladie de plusieurs mois. Il consacra ce qu'il nomme son oisiveté, à jeter par écrit toutes les vues qu'il croyait utiles à la bonne administration de l'État. Ces vues étant l'objet spécial de cette Notice, nous achèverons le récit de la vie militaire de Vauban, avant d'en parler.

La guerre de la succession le rappela à ses glorieuses fatigues. Après avoir été nommé maréchal de France, en 1703, il fit, sous le duc de Bourgogne, le siège de Vieux-Brisach, place très-forte, qu'il réduisit à capituler au bout de treize jours et demi de tranchée ouverte, sans qu'il en eût coûté plus de trois cents hommes. On avait proposé, après la bataille de Ramillies, pour préserver Dunkerque d'une attaque, d'inonder toutes les campagnes environnantes. Vauban se transporta sur les lieux, ranima, par sa présence, le courage des populations, et les sauva de ce malheur. Enfin , cette même période vit se réaliser ses pressentiments , que le titre de maréchal devait lui enlever l'occasion de servir utilement l'État. On sait que la perte de la bataille de Turin et la levée honteuse du siège de cette ville ne furent que la conséquence du refus de l'offre faite par Vauban d'ac-

compagner le duc de La Feuillade, chargé de ce siège, pour le diriger sous ses ordres, en la simple qualité d'ingénieur. Ce grand homme avait répondu au roi, qui lui objectait l'impossibilité de subordonner un maréchal de France à un simple lieutenant-général : « Sire, ma « dignité est de servir l'État; je laisserai le bâton de maréchal à la « porte, et j'aiderai peut-être M. de La Feuillade à entrer dans la « ville. » Mais La Feuillade, aussi vain qu'incapable, avait répliqué à son tour qu'il prendrait Turin à la Cohorn \ Il ne réussit qu'à faire tomber entre les mains du prince Eugène les bagages, les provisions, les munitions, et la caisse de l'armée qui favorisait le siège ^.

* Cohorn était l'ingénieur du prince d'Orange, et le rival de Vauban dans l'art de l'attaque des places et de leur fortification. — Voltaire affirme avoir vu la lettre dans laquelle étaient consignées les présomptueuses espérances du duc de La Feuillade. ( Siècle de Louis XIF^ chap. xx. }

Un exemple encore plus beau d'abnégation personnelle se rencontre dans la vie du maréchal. Cohorn, mécontent du prince d'Orange, avait fait faire au gouvernement français quelques ouvertures pour passer à son service. Vauban est consulté sur ces propositions, il les appuie vivement, et s'entremet même pour les faire réussir. La négociation ne fut rompue que parce que le prince d'Orange, instruit des démarches de son ingénieur, employa les menaces et les promesses pour le retenir.

* Le siège de Turin avait donné lieu à des frais immenses de matériel :

« On avait fait venir, dit Voltaire, liO pièces de canon ; et il est à remarquer que chaque gros canon monté revient à environ deux mille écus. Il y avait 110,000 boulets, 100,000 cartouches d'une façon, et 500,000 d'une autre; 21,000 bombes, 27,700 grenades, 15,000 sacs à terre, 50,000 insiruments pour le pionage, 1,200,000 livres de poudre. Ajoutez à ces munitions le plomb, le fer et le fer-blanc, les cordages, tout ce qui sert aux mineurs, le soufre, le salpêtre, les outils de toute espèce. Il est certain que les frais de tous ces préparatifs de destruction suffiraient pour fonder et pour faire fleurir la plus nombreuse colonie. Tout siège de grande ville exige ces frais immenses; et, quand il faut réparer chez soi un village ruiné, on le néglige. » (Siècle de Louis Xir, ibid.)

Le même écrivain nous a tracé, du duc de La Feuillade, le portrait suivant:

« Leduc de La Feuillade, qui les commandait (les troupes investissant la ville, formant quarante-six escadrons et cent bataillons), était l'homme le plus brillant et le plus aimable du royaume; et, quoique gendre du ministre, il avait pour lui la faveur publique. 11 était fils de ce maréchal de^La Feuillade qui érigea la statue de Louis XIV dans la place des Victoires. On voyait en lui le courage de son père, la même ambition, le même éclat, avec plus d'esprit. Il attendait, pour récompense de la conquête de Turin, le bâton de maréchal de France. Chamillart, son beau-père, qui l'aimait tendrement, avait tout prodigué pour lui assurer le succès. L'imagination est effrayée du détail des préparatifs de ce siège. » (Ibid.)

Saint-Simon ne conteste pas l'esprit du duc, mais voici de quelle manière il résume sa biographie :

« Il paraissait vouloir avoir des amis, et il en trompa longtemps. C'était un cœur corrompu à fond, une àme de boue, un impie de bel air et de profession; pour tout dire, le plus solidement malhonnête homme qui ail paru de longtemps. » (Suppléplément aux Mémoires, tome II, page 211. )

Vauban pleura ce grand désastre, mais la mort épargna à sa vieillesse la douleur d'être le témoin de tous ceux que la fortune réservait encore à la patrie pour expier les excès de l'ambition, plus vaniteuse qu'habile, de Louis XIV : elle vint frapper ce grand citoyen le 30 mars 1707, dans son château de Bazoches, à l'âge de soixante-quatorze ans moins un mois \ Le prince l'avait enrichi; il avait dépensé ses bienfaits au service de l'État» et laissait à sa famille beaucoup plus de gloire que de fortune.

On a calculé que le maréchal avait construit trente-trois places neuves, et fait travaillera trois cents places anciennes; qu'il avait conduit cinquante-trois sièges, dont trente eurent lieu sous les ordres du roi ou de ses fils, et les vingt-trois autres sous différents généraux, et qu'il s'était trouvé à cent quarante actions de vigueur.

Il nous reste maintenant à le considérer sous un autre aspect, et à montrer qu'il fut l'un des penseurs sociaux les plus remarquables de son époque.

Il ne pouvait échapper à Vauban, que J.-B. Say appelle un esprit judicieux, ce qui n'est pas un médiocre éloge dans la bouche d'un homme qui a été, peut-être, l'esprit le plus judicieux, le plus logique dont la France s'honore, que le gouvernement de Louis XIV s'écartait beaucoup de la fin principale de tout gouvernement, le bonheur du peuple. Les flatteurs intéressés des ministres et du prince ne l'abusaient pas plus à cet égard qu'ils ne trompent, de nos jours, les hommes de sens qui, sans nier les améliorations obtenues, savent apercevoir tout ce qu'il reste de vices et de misères dans le régime social actuel. Le grand siècle, en effet, ne brille que parce qu'on le compare aux temps antérieurs, qui furent des temps de profonde barbarie; mais, considéré dans la valeur absolue de ses institutions, de ses mœurs et de ses lois, le spectacle qu'il offre est certainement des plus tristes à décrire. La France subissait encore à cette époque le joug de la féodalité; car il ne faut pas prendre à la lettre le langage des historiens, quand ils disent que le génie de Richelieu avait abattu ce système. Il aurait, dans ce cas, tué la féodalité une seconde fois, puisque l'on avait déjà

• Fontenelle dit que le maréchal fut emporté, en huit jours, par une fluxion de poitrine : Saint-Simon , comme on le verra plus loin , ne parle pas de cette circonstance; mais elle peut très-bien, dans tous les cas, se concilier avec les détails que rapportent les Mémoires du duc.

attribué pareil meurtre à Louis XL C'est que l'on confond, dans cette hypothèse, le régime féodal avec la puissance politique des grands vassaux de la couronne, fait qui naissait bien de la féodalité, mais qui n'était pas, à coup sûr, la féodalité elle-même. Richelieu, par la force, Mazarin, par la ruse, anéantirent ce fait ; mais la féodalité, elle, resta debout, non-seulement sous Louis XIV, mais encore sous ses successeurs, et ne fut vaincue définitivement que par la révolution de 1789. La féodalité, c'était l'inégalité civile inscrite dans les lois, et catégorisant le peuple dans les trois ordres du clergé, de la noblesse et du tiers-état ; c'était un assemblage incohérent de coutumes barbares, qui variaient de province à province et de ville à ville; c'était la propriété sans garantie, le travail chargé de chaînes, les monopoles commerciaux, les douanes et les franchises provinciales, les corporations industrielles, et les corporations judiciaires, qu'on appelait parlements; c'était la vénalité des emplois civils et militaires, la torture, les lettres de cachet, les cours seigneuriales et prévôtales, les tribunaux exceptionnels, le vol ininterrompu de l'altération, de la hausse ou de la baisse des monnaies, l'inégalité des charges publiques, et le peuple livré aux exactions des traitants; c'était la servitude des biens et des personnes \ le clergé persécuteur des consciences, la liberté d'écrire

* L'aboiition de la servitude personnelle et réelle ne fut prononcée que dans la fameuse nuit du 4 août d789, et sous l'empire de circonstances qui ne permeltaient plus à la première de nos assemblées politiques de surseoir à cet acte de justice sociale. Il n'a donc pas fallu, depuis César, moins de dix-huit siècles, et le recours à la force, pour rendre l'habitant des Gaules à la liberté ; ce qui n'empêche pas certaines personnes de prétendre, encore de nos jours, que le monde marche trop vite dans la voie du progrès.

Cette double servitude avait été supprimée dans Véiendue seulement des domaines du roi, par un édit du mois d'août 1779. L'article premier de cet édit est une pièce qui suffirait, en quelque sorte, pour expliquer la révolution française, et nous faire voir, dans ce grand événement, une réaction, juste et nécessaire, contre un ordre de choses qui violait, depuis des siècles, tous les droits essentiels de l'humanité. L'aveu de cette violation y est exprimé dans ces termes :

« Voulons qu'à compter du jour de la publication des présentes, ceux qui, dans « l'étendue desdites terres et seigneuries (celles de la couronne), sont assujettis à « cette condition (la servitude), sous le nom d'hommes de corps, de serfs, de main- « morlables, de mortaillables et de taillables, ou sous telle autre dénomination « que ce puisse être, en soient pleinement et irrévocablement affranchis; et qu'à « l'égard de la liberté de leurs personnes, de la faculté de se marier et de changer de « domicile, de la propriété de leurs biens, du pouvoir de les aliéner ou hypothé- « quer, et d'en disposer entre vifs et par testament, de la transmission desdits biens « à leurs enfants ou autres héritiers, soit qu'ils vivent en commun avec eux, ou qu'ils « en soient séparés, et généralement en toutes choses, sans aucune exception ni « réserve, ils jouissent des mêmes droits, facultés et prérogatives qui, suivant les

proscrite, et l'autorité royale aussi forte pour faire le mal qu'elle était faible pour réaliser le bien. Or, ni Richelieu, ni Mazarin, ni Colbert, ni Louvois, n'avaient rien change de tout cela, et le gouvernement demeurait, comme par le passé, moins la guerre civile, une combinaison monstrueuse de despotisme et d'anarchie. Vauban eut la gloire de comprendre, presque seul, que cet état de choses n'était j)as normal, et plus d'une fois il en gémit avec Catinat et Fénelon, auxquels l'unissaient les liens d'une noble amitié. Il fit davantage encore, et n'épargna ni méditations, ni recherches, pour découvrir les causes des malheurs publics, et les remèdes qui pouvaient y apporter quelque adoucissement. Pendant que la noblesse, en dehors du service militaire, ne songeait qu'à la fortune et aux plaisirs; que le clergé consumait son temps en disputes théologiques, et que les littérateurs ne s'occupaient que de choses frivoles, ce grand citoyen, auquel, jusqu'en 1698, la paix, comme la guerre, n'avait jamais laissé un seul instant de repos, et qui errait depuis quarante années au sein du royaume, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même dans la Dîme royale, trouvait le moyen de mener de front, avec ses immenses travaux de défense et de siège, de creusement de ports et de canaux, de construction et de démolition de forteresses, l'étude la plus haute et la plus consciencieuse de tout ce qui a rapporta l'économie publique. Sa vie se passa véritablement à défendre son pays et à recueillir toutes les idées qui lui semblèrent utiles à la gloire et au bonheur de l'État. La guerre, la marine, les finances, la religion, la politique générale, la navigation intérieure, les monnaies, l'agriculture dans toutes ses branches, le commerce et les colonies, paraîtraient avoir été, pour Vauban, les sujets de nombreux Mémoires qui, à en juger par le mérite de la Dîme royale, devaient abonder en vues supérieures, et, dans tous les cas,

« lois et coutumes, appartiennent aux personnes /rawcAes ; notre intention étant « que, dans toutes lesdites terres et seigneuries, il n'y ait plus que des personnes « et des biens de condition franche, et qu'il n'y subsiste aucun vestige de la condition « servileoumainmortable. » (Rec, gén. des anciennes lois françaises, parM.Isambert, année 1779.)

Necker, le type de ces hommes que toutes les époques ont vus proclamer des principes généreux dans le seul intérêt de leur élévation personnelle, et éluder les conséquences de ces principes dès qu'ils étaient parvenus au pouvoir, faisait dire à Louis XVI, dans le préambule de l'édit précédent, que le respect dû au droit de propriété ne permettait pas d'étendre la concession de la liberté civile aux hommes de corps , serfs, rnainmortables , etc., des seigneurs. Faut-il donc s'étonner que, de nos jours, on attaque ce droit dans ce qu'il a de réellement respectable, quand l'autorité publique s'en prévalait autrefois d'une manière si étrange et si abusive?

renfermer pour l'histoire de précieux documents dont, par malheur, il faut aujourd'hui déplorer la perte \

Ces Mémoires, ou la plus grande partie du moins, furent rédigés après la paix de Riswick, à l'aide des nombreux matériaux que l'auteur avait employé quarante années à réunir. Ils résumaient la sagesse et l'expérience d'un noble vieillard qui avait dépensé en bienfaits particuliers ou len recherches d'utilité publique presque toute la fortune qu'il tenait de la munificence de Louis XIV. « Il n'épargnait, M dit Fontenelle , aucune dépense pour amasser la quantité infinie « d'instructions et de mémoires dont il avait besoin ,, et il occupait sans « cesse un grand nombre de secrétaires , de dessinateurs , de calcula- «teurs et de copistes. » Il y a lieu de croire que tous ces Mémoires passèrent successivement, de même que la Dîme, sous les yeux de Louis XÏV, de ses ministres, et des principaux personnages de son gouvernement. Le maréchal les réunit en une collection , qui, d'après Fontenelle, se composait seulement de douze volumes in-folio, manuscrits , mais qui , d'après M. Noël , ne s'élevait pas à moins de quarante. La Bibliothèque royale possède les tomes II et III de cette collection intitulée modestement : Oisivetés de M. de Vauban , ou Ramas de plusieurs mémoires de sa façon, sur différents sujets.

Vauban doit être considéré comme le créateur de la statistique. Nous avons trouvé le nom, et il a inventé la chose ^ Il conçut, le premier, l'importance des renseignements qu'elle pouvait fournir à l'administration , et suggéra les ordres qui furent donnés par le ministère aux intendants des provinces, en 1698, d'opérer le dénombrement de la population, et de recueillir dans leurs généralités toutes les notions qui pouvaient profiter aux intérêts du commerce et de l'agriculture. Mais ce travail , si simple et si nécessaire , dont le gouvernement n'avâit pas même eu l'idée , le maréchal l'avait entrepris bien avant cette époque, et , sans parler de la Dîme royale, tout ce qui reste de ses Mémoires prouve que nul homme, en France, ne connaissait plus à fond que lui l'état financier et économique du royaume. Fontenelle nous le peint interrogeant , sur l'industrie, l'agriculture et le commerce , les hommes de tousies rangs, de toutes les professions, de toutes les classes, avec une curiosité qui , de l'aveu du secrétaire perpétuel de l'Académie

' On trouvera, à la fin de cette notice, tous les renseignements que nous avons pu recueillir sur les travaux inédits du maréchal de Vauban.

''Voir le chapitre x de la Dime royale, deuxième partie, intitulé : Projets de dénombrements, et de l'utilité qu'on en peut tirer.

(les sciences, n'était pas commune , à cette époque , parmi les gens en place. La valeur et le rapport des terres, les divers modes de culture, le nombre et les facultés des paysans , la nature des substances servant à leur alimentation , le taux de leurs salaires, inquiétaient surtout ce grand homme , et seul,, pour ainsi dire, dans son siècle, il devinait que ces détails, méprisables el abjects en apparence, ce sont les expressions de Fontenelle , appartiennent cependaiit au grand art de gouverner. Par malheur , la cour et toutes les hautes classes sociales ne se doutaient guère de la vérité que l'académicien commençait à entrevoir : les temps n'étaient pas encore venus, et c'était plus tard que Vauban devait être compris. Mais ses idées et celles de Boisguillebert, dont l'éloge économique se trouve à jamais inséparable de celui de son illustre contemporain , ne furent pas perdues pour le monde : déjà s'élevait un enfant * destiné à les recueillir , à réhabiliter l'agriculture et à créer l'école célèbre des physiocrates , de laquelle est sorti Turgot , le plus grand des hommes d'État , si la grandeur doit se mesurer à la passion du bien public et au dévouement à la cause de l'humanité.

Ce qui caractérise tous les écrits de Vauban , aussi bien que sa vie privée, c'est l'amour de l'ordre, mais de l'ordre fondé sur la justice, joint à la plus haute rectitude de jugement. Voilà sa physionomie morale et intellectuelle, le double élément de sa personnalité,'qu'on peut traduire, en quelque sorte , par ces mots : Bon sens et vertu. Les hommes de cette nature , beaucoup plus rares que les imaginations ardentes et les esprits brillants, ne comprennent pas moins bien que ces derniers toutes les misères de leur époque ; mais ils procèdent d'une manière bien plus sage dans la guerre qu'ils font aux abus. Au lieu de les attaquer en masse avec une fougue imprudente et presque toujours inutile , ils savent concentrer leurs coups sur ceux qu'il importe le plus de détruire , ou qui leur paraissent le plus vulnérables. Telle fut la marche suivie par Vauban. Il n'attaqua pas toutes les iniquités de la monarchie de Louis XIV, mais il choisit la plus générale et celle qu'il importait presque autant au prince qu'au peuple de voir disparaître. Les privilèges en matière d'impôt , l'inégalité des charges publiques , et un système de finances qui ruinait les citoyens sans enrichir l'État, lui étant apparus, avec raison, comme la calamité qui servait en quelque sorte de fondement à toutes les autres , anéantir

• Quesnay, né en 1694 et mort en 1774.

cette calamité lui sembla un devoir, et devint, dès lors, une pensée dominante à laquelle se liaient, depuis longtemps, tous les travaux statistiques qu'il avait entrepris. Et la réalisation de cette pensée fut le Projet de la Dîme royale \

Il n'existe pas , imprimés, d'autres Mémoires , financiers ou économiques, du maréchal, que ce projet. Il coûta la vie à son auteur , s'il faut en croire le duc de Saint-Simon ; et , dans tous les cas , il n'est pas douteux qu'il n'ait été pour lui la cause d'une disgrâce aussi éclatante qu'honorable. Le livre de la Dtme roî/a/e parut in-4°, sans noms de lieu ni d'auteur, au commencement de l'année 1707, et le conseil privé de Louis XIV rendait, le 14 février, l'arrêt suivant*:

(( Sur ce qui a été représenté au roi en son Conseil, qu'il se débite « à Paris un livre portant Projet d'une Dîme royale, qui, supprimant

« la taille , etc (suit la mention entière du titre de l'ouvrage)...

«imprimé en 1707, sans dire en quel endroit, et distribué sans « permission ni privilège, dans lequel il se trouve plusieurs choses conte traires à l'ordre et à l'usage du royaume, à quoi étant nécessaire « de pourvoir ,

« Vu ledit ouvrage ; « Ouï le rapport du sieur Turgot ;

« Le roi , en son Conseil , ordonne qu'il sera fait recherche dudit « livre , et que tous les exemplaires qui s'en trouveront seront saisis « et confisqués, et mis au pilon.

« Fait, Sa Majesté, défense à tous libraires d'en garder ni vendre « aucun , à peine d'interdiction et de mille livres d'amende.

' Le livre de la Dîme royale ne parut qu'en 1707, mais il existe au Dépôt des fortidcations, d'après M. Allent, la preuve inconleslable que l'ouvrage avait été conçu bien antérieurement à cette époque. C'est une lettre du maréchal relative à son projet, et adressée, en 1695, à Le Pelletier, ancien contrôleur des finances, qui lui avait communiqué les idées du ministère sur l'établissement de la capitalion.

De plus, on trouve dans le Journal des savanis, du mois d'août 1786, une lettre dont l'auteur ( anonyme), soit qu'il s'agisse de celle qui précède, ou d'ime autre, déclare avoir sous les yeux Voriginal d'une lettre de Vauban,au même Le Pelletier, en date, à Lille, du ±1 janvier 1695, dans laquelle se trouve ce passage : « Je ne vois « qu'une chose qui puisse être meilleure que cela (la capitalion) ; ce serait une « dime royale sur toutes les natures de revenus, quels qu'ils puissent être... il faut « que je vous montre un jour ce que j'ai pensé sur cela. »

- Une autre édition de l'ouvrage, in-12, portant le nom de l'auteur, eut lieu dans la même année. Une troisième, in-12, fut faite à Bruxelles en 1708, et est devenue tellement rare , qu'on ne la trouve même pas à la Bibliothèque Royale. Quelques écrivains ont parlé d'une édition de 1709 : on croit que c'est une erreur; M. Quérard, dans la France litléraire , ne cite que les deux éditions, in-4« et in-12, de 1707.

« Fait au Conseil d'État privé du roi , le 14 février mil sept cent « sept. »

Cet arrêt eut pour conséquence ce que produisent toujours , en pa- j reille matière , les interdictions ab irato du pouvoir , le débit plus grand du livre défendu, et sa réimpression. C'est ce que constate un autre arrêt du même Conseil privé, en date du 19 mars, qui rappelle le précédent, commet M. d'Argenson à la recherche du livre, et déclare qu'il s'imprime à Paris *.

En même temps , Boisguillebert était poursuivi à Rouen pour la publication du Factum de la France, et son livre proscrit par un arrêt, antérieur de quelques jours au second de ceux rendus contre la Dîme royale.

Il faut maintenant laisser le duc de Saint-Simon raconter les causes et les effets de ce grand courroux royal et ministériel.

«Vauban, dit le duc, abolissait toutes sortes d'impôts, auxquels il en substituait un unique, divisé en deux branches , auxquelles il donnait le nom de dune royale y l'une sur les terres, par un dixième de leur produit; l'autre, légère par estimation, sur le commerce et l'industrie, qu'il estimait devoir être encouragés l'un et l'autre, bien loin d'être accablés. Il prescrivait des règles très-simples, très-sages et très-faciles pour la levée et la perception de ces deux droits, suivant la valeur de chaque terre, et par rapport au nombre d'hommes sur lequel on peut compter avec le plus d'exactitude dans l'étendue du royaume. Il ajouta la comparaison de la répartition en usage avec celle qu'il proposait, les inconvénients de l'une et de l'autre, et réciproquement leurs avantages, et conclut par des preuves, en faveur de la sienne, d'une netteté et d'une évidence à ne s'y pouvoir refuser. Aussi cet ouvrage reçut-il les applaudissements publics et l'approbation des personnes les plus capables de ces calculs et de ces comparaisons, et les plus sensées en toutes ces matières, qui en admirèrent la profondeur, la justesse, l'exactitude et la clarté.

« Mais ce livre avait un grand défaut. 11 donnait, à la vérité, au roi plus qu'il ne tirai| par les voies jusqu'alors pratiquées ; il sauvait aussi les peuples des ruines et des vexations, et les enrichissait en leur laissant tout ce qui n'entrait point dans les coffres du roi, à peu de chose près ; mais il ruinait une ar- .mée de financiers, de commis, d'employés de toute espèce ; il les réduisait à chercher à vivre à leurs dépens, et non plus à ceux du public, et il sapait par les fondements ces fortunes immenses qu'on voit naître en si peu de temps. C'était déjà de quoi échouer.

' Nous croyons l'existence de ces deux arrêts, et de celui relatif au Factum de la France, de Boisguillebert, que nous mentionnons plus bas, Irès-peu connue. Nul des principaux biographes du maréchal n'en a parlé, et c'est au hasard que nous sommes redevables de leur découverte. Nous en avons trouvé le texte, manuscrit, sur les premier et dernier feuillets de l'exemplaire in-4" de la Dime, déposé à la Bibliothèque royale. Du reste, ces trois arrêts ne peuvent être considérés comme apocryphes, car la saisie du livre de Vauban est relatée dans les Ilélleœions sur le traité de la Dime royale^ critique de l'ouvrage, faile en 1746.

« Mais le crime fut qu'avec cette nouvelle pratique tombait l'autorité du contrôleur général, sa faveur, sa fortune, sa toute-puissance, et par propor- v tion celle des intendants des provinces, de leurs secrétaires, de leurs commis, de leurs protégés, qui ne pouvaient plus faire valoir leur capacité et leur industrie, leurs lumières et leur crédit, et qui, de plus, tombaient du même

coup dans l'impuissance de faire du bien ou du mal à personne La robe

entière en rugit pour son intérêt. Elle est la modératrice des impôts par les places qui en regardent toutes les sortes d'administrations, et qui lui sont affectées privativement à tous autres , et elle se le croit en corps avec plus d'éclat par la nécessité de l'enregistrement des édits bursaux.

« Ce ne fut donc pas merveille si le roi, prévenu et investi de la

sorte , reçut très-mal le maréchal de Yauban lorsqu'il lui présenta son livre , qui s'adressait à lui dans tout le contenu de l'ouvrage. On peut juger si les ministres, à qui il le présenta , lui firent un meilleur accueil. De ce moment, ses services, sa capacité militaire, unique en son genre , ses vertus, l'affection que le roi y avait mise, jusqu'à croire se couronner de lauriers en l'élevant, tout disparut à l'instant à ses yeux. Il ne vit plus en lui qu'un insensé pour l'amour du public, et qu'un criminel qui attentait à l'autorité de ses ministres, par conséquent à la sienne. Il s'en expliqua de la sorte sans ménagement.

c( Le malheureux maréchal, porté dans tous les cœurs français, ne

put survivre aux bonnes grâces de son maître , pour qui il avait tout fait. Il mourut peu de mois après , ne voyant plus personne , consumé de douleur et d'une affliction que rien ne put adoucir, et à laquelle le roi fut insensible, jusqu'à ne pas faire semblant qu'il eût perdu un serviteur si utile et si illustre

« Boisguillebert, que cet événement aurait dû rendre sage, ne put se contenir. Une des choses que Chamillart lui avait le plus fortement objectées, était la difficulté de faire des changements au milieu d'une forte guerre. 11 publia donc un livre fort court ^ par lequel il démontra que M. de Sully, convaincu du désordre des finances que Henri IV lui avait commises, en avait changé tout l'ordre au milieu d'une guerre , autant ou plus fâcheuse que celle dans laquelle on se trouvait engagé , et en était venu à bout avec un grand succès ; puis , s';échappant sur la fausseté de cette excuse par une tirade de : Faut-il attendre

la paix pour ^, il étala avec tant de feu et d'évidence un si grand nombre

d'abus, sous lesquels il était impossible de ne succomber pas, qu'il acheva d'outrer les ministres déjà si piqués de la comparaison du duc de Sully, et si impatients d'entendre renouveler le nom d'un grand seigneur, qui en a plus su en finances que toute la robe et la plume. La vengeance ne tarda pas : Boisguillebert fut exilé au fond de l'Auvergne ^. »

' Le Factum de la France, in-12 de 162 pages, imprimé et publié à Rouen, en 4707, la même année que la Dime. ( Foy. dans ce volume, les œuvres de Boisguillebert, et la Notice historique sur cet écrivain.)

* Cette citation s'applique au Supplément du détail de la France, opuscule in-i2, de 16 pages, qui présente peut-être l'usage le plus heureux, qui ait été fait dans notre langue, de la figure de rhétorique, appelée répétition.

On ne peut dire si le Supplément était un appendice du Factum, ou une publication distincte ; mais, dans ce dernier cas, il ne serait pas permis de douter, à la manière dont s'exprime Saint-Simon, que les deux ouvTages n'aient paru à peu près en même temps.

' Mémoires complets de Saint-Simon, tome V, page 285 et suiv.

Le duc de Saint-Simon , homme d'esprit autant qu'homme d'honneur , avait la

18 NOTICE HISTORIQl E

L'on doit oonvenir qu'en présence, d'abord, du témoignage positif de Saint-Simon, juge souvent passionné, mais d'une probité trop sévère pour charger à plaisir d'imputations fausses la mémoire de Louis XIV; en présence, surtout, des arrêts du Conseil du 14 février, du 19 mars, et de la mort du maréchal, arrivée le 30 du même mois, il est impossible de ne pas croire à la disgrâce de cet homme de bien, et très-rationnel d'admettre qu'elle soit au nombre des causes qui ont abrégé sa vie. Les admirateurs du grand roi ont voulu le justifier sous ce double rapport ; mais de vagues dénégations peuvent-elles prévaloir contre le concours des circonstances qui précèdent, si l'on songe que l'insensibilité personnelle du monarque, même en dehors des affaires d'État, est un fait acquis à l'histoire, et que Vaubân était coupable, au premier chef, du crime qui n'avait pas été pardonné à Racine et à Fénelon ^?

L'analyse faite par l'impitoyable duc, de l'œuvre de Vauban , n'est pas d'une exactitude aussi rigoureuse que le tableau qu'il a tracé de l'efTet moral produit parle livre sur les contemporains. Quelque hardi que fût le projet de la Dîme, il n'abolissait pas tous les impôts existants , et ne consistait :

faiblesse, inconcevable, de pousçer la.ygflité ppbiliaire jusqu'jà la monoipanie. H pî^vle du maréchal dans plusieurs autres endroits de ses Mémoires, et toujours avec uqe égale admiration des vertus et des talenlp n^ilitaires de ce ^Tand hopimp. Il a fallu, toutefois, que la promotion de Vauban à l'ordre du Saint-Esprit lui arrachât les lignes suivantes : . , . ,,,<., ,,, ,

« Vauban, qui s'appelait Le Prêtre, était du Nivei;nîiis ; s'il était gentilhomme, « c'était bien tout au plus. 11 montra son frère aîné pour le premier qui ait, servi dç « leur race, et qui avait été seulement en arrière -ban du ISivernais, au retour duquel « il mourut en 1655. Rien donc de si court, de si nouveau, de si plat, de si mince. « Voilà ce que les grandes et uniques parties militaires et de citoyen ne pouvaient € couvrir dans un sujet, d'ailleurs si digne du bâton, et de toutes les grâces que le € seul mérite doit et peut acquérir. » (Voir t. IV, p. 504.)

On conçoit que Marmontel ait dit que le duc de Saint-Simon ne voyait dans la nation que la noblesse, dans la noblesse que les ducs et pairs , et dans les ducs et pairs que lui-même.

* Colbert et Louvois, eux-mêmes, moururent disgraciés; et, cependant, un historien, M. de Montyon, attribue au premier de ces ministres ces tristes et dernières paroles, que le second aurait bien pu répéter à son tour : « Si j'avais fait pour Dieu « ce que j'ai fait pour cet homme-là (Louis XIV}, je serais sauvé deux fois, et je ne € sais pas ce «|ue je vais devenir.»

C'est dans les Mémoires du duc de Saint-Simon qu'il faut étudier le caractère de Louis XIV : veut-on leur donner pour correclif ceux du marquis deDangeau, on ne réussira peut-être qu'à se rappeler plus vivement ces deux vers d'un lyrique célèbre:

Le masque tombe, l'homme reste, Et le héros s'évanouit.

SUR LE MARÉCHAL bE VÂUBAN. 18

r Qu'à remplacer la multitude des taxes, arbitraires et vexatoires, comprises sous les dénominations de taille, d'aides et de douanes pro" vincialeSy par une contribution unique du dixième au maximum^ dii revenu en nature de toutes les terres, et du revenu en argent de toiis les autres biens, tels que maisons, usines, rentes sur particuliers où sur l'État, gages, pensions, traitements, salaires, profits d'offices et profits industriels ;

2° A rendre général dans sa quotité, et uniforme dans sa perception , pour toutes les provinces et pour toutes les classes de citoyens, l'impôt sur le sel , dont le prix était abaissé à 18 livres (minimum)y et à 30 livres [maximum) le miriot ^ Du reste, nulle innovation n'était apportée aux autres taxes indirectes correspondant aujourd'hui à iiol droits d'enregistrement et de domaine , de postes et de douanes extérieures, si ce n'est la réforme de certains abus qui ne tenaient pas essentiellement à la nature de ces impositions.

Du temps de Vauban, le projet était bon et très-praticable . Ajoutons que le maréchal, qui n'était rien moins qu'un iesprit chiméricjiie , accumulait les preuves les plus positives sous ce double rapport.

Il était bon , d'abord , parce qu'il était juste , et que tout revenu existant dans l'État doit contribuer aux charges publiques ; ensuite, parce qu'en simplifiant l'impôt, il diminuait les tràis de perceJ3ti6n , et renvoyait à gagner leur vie par le travail des milliers d'individus qui, non-seulement ne subsistaient que du travail du peuple, niais avaient encore mission de gêner, et souvent niême d'iritérclire ce travail.

Il était praticable, car l'impôt foncier, levé en na<«/re sur les terres, ne différait en rien de la dîme ecclésiastique, qui raj)portail 133 mil lions au clergé*, et se percevait sans embarras et sans réclamation.

' Mesure de capacité de la contenance de quatre boisseaux, ou a décalitres 23â , et du poids d'environ 50 kilogr. .

" Le Secret des finances^ ouvrage imprimé en 1581, évalue de 25 à 50 millions le l)roduit (le la dîme sous Henri III, ce qui représente à peu près 65 à 7S millions de noire monnaie actuelle.

L'auteur de la Théorie de Vinipôt, le marquis de Mirabeau, en portait là valeur, en 4 7G0, à 164,750,000 livres. ^^ ^^

En 1779, M. Le trône adoptait une fixation au moins équivalente ti ce dernier chiffre,

Eniin, les Comités ecclésiastique et des contributions publiques , sous l'Assemblée Constituante , pensèrent qu'elles grevaient l'agriculture d'une charge annuelle de 133 millions. M. Bailly s'est tenu à ce chiffre, dans son Histoire financière.

H y a lieu de croire, toutefois, qu'il est fort modéré ; car, en 1716, l'auteur ano-

L'État, dans la pensée de Vauban, devait suivre la méthode que pratiquait le clergé , c'est-à-dire , non pas récolter des produits en nature, mais a^ermer la dîme comme il affermait presque tous les autres impôts. Il ne s'agissait d'ailleurs, selon que la dîme se serait jouée , pour nous servir des expressions de ce grand homme , entre la 20^ et la 10* gerbe, que de recouvrer par ce moyen une somme de 60 à 120 millions ; quant au reste de son système , ou il ne changeait rien à l'ordre de choses établi , ou il n'y faisait que des modifications qui ne présentaient dans la pratique aucune difficulté. La plus grande de toutes était celle dont parle Saint-Simon , et que Vauban lui-même avait bien prévue, à savoir les criailleries de l'ignorance et la révolte de l'égoïsme. On voit, en le lisant, qu'il ne comptait guère sur la cour \j pour appuyer la cause qu'il défendait, et qu'il savait bien que son bâton de maréchal « n'imposerait pas beaucoup à ces armées de traitants et « de sous-traitants qui , après mille friponneries punissables , mar- « chaient la tête levée dans Paris , avec autant d'orgueil que si elles « eussent sauvé l'État ^ »

Aujourd'hui , le livre de ce grand citoyen présente encore aux méditations des hommes du pouvoir une foule de vérités morales , économiques et financières qui, pour la plupart, demeurent méconnues ou inappliquées. Il est douteux, cependant, qu'elles leur profitent plus qu'aux ministres de Louis XIV; Dieu mène le monde par d'autres voies.

La Dîme royale enseigne, en effet, d'une manière plus ou moins explicite :

Que le souverain doit protection égale à tous ses sujets ;

Que le travail est le principe de toute richesse , et l'agriculture le travail par excellence ;

Qu'on doit toujours se tenir plutôt en deçà, qu'au delà, des limites que la raison commande d'assigner à l'impôt , pensée que Montesquieu a reproduite dans son Esprit des lois ^ ;

nyme des Réflexions sur le iraiié de la dîme royale^ qui combattait Vauban dans l'intérêt de la noblesse et du clergé, avoue que la dîme peut rapporter cent trentequatre millions, et les biens de l'Église au moins autant. Il nous donne même, sur la nature et l'importance de ceux-ci, les renseignements ci-après :

« On assure, dit-il, que les ecclésiastiques possèdent dans le royaume, non compris « les 'pays conquis (et c'était précisément dans ces pays-là que le clergé était le plus « riche), 19,900 châteaux et terres avec haute, moyenne et basse justice; 25,200 « métairies et 17,000 arpents de vignes. » (l'^" partie, page 50.)

* Dîme royale, W partie, chap. xi.

* Livre XIII, chap. i.

Que l'impôt doit frapper, avec une égalité proportionnelle sérieuse , les revenus de toute nature qui existent dans l'État;

Qu'il faut en simplifier les éléments pour réduire les frais de perception au taux le plus bas possible ;

Que les taxes indirectes nuisent à l'entretien du peuple , au commerce et à la consommation ;

Que les affaires extraordinaires, c'est-à-dire les emprunts, quelles qu'en soient la nature et la forme, ont pour conséquence d'enrichir les traitants et de ruiner les nations, doctrine professée par Colbert*, et adoptée après lui par les plus grands maîtres de la science économique, tels que J.-B. Say et Ricardo ;

Que le luxe est défavorable à la production ;

Que la liberté de l'industrie et du commerce est un bien, et que toutes les entraves qu'on y apporte sont un grand mal ;

Qu'il est insensé de pousser à l'accroissement des classes improductives de la société ;

Enfin , que le menu peuple, qu'on accable et qu'on méprise, est le véritable soutien de l'État.

Voilà les vérités principales qui dominent le livre deVauban , et qu'il développe avec une espèce d'onction militaire, si l'on peut s'exprimer ainsi, de gravité mâle et chaleureuse tout à la fois, qui inspire le plus profond respect pour sa personne , et imprime à son œuvre un véritable cachet d'originalité. A ceux qui trouveraient ces vérités tellement simples qu'elles ne vaudraient pas , à leurs yeux, la peine d'être dites, nous répondrons que, malgré leur apparente simplicité, il n'en est pas encore une seule qui soit passée complètement dans nos lois , et que dans tous les cas, la Dîme royale offre le triste et curieux tableau des misères contemporaines de l'époque où ces principes étaient tout à

' Le plus grand mérite de Colbert est précisément celui dont on a le moins parlé, son amour de l'économie, et sa répugnance profonde pour toutes les opérations extraordinaires de linances. Ce sont de belles, de sages et de prophétiques paroles, que celles adressées par ce ministre à M. de Lamoignon, à l'issue d'un conseil dans lequel ce magistral, gagné par Louvois, venait de faire prévaloir l'avis d'un emprunt en rentes perpétuelles: «Vous triomphez, dit Colbert, mais croyez-vous avoir fait « l'action d'un homme de bien? Croyez-vous que je ne susse pas comme vous qu'on « pouvait trouver de l'argent à emprunter? Mais connaissez-vous , comme moi , « l'homme auquel nous avons affaire, sa passion pour la représentation, pour les « grandes entreprises, pour tout genre de dépenses? Voilà donc la carrière ouverte « aux emprunts, par conséquent à des dépenses et à des impôts illimités! Vous « en répondez à la nation et à la postérité. » (M. de Montyon, — M. Bailly,— Forbonnais. — Comptes de Mallet.)

22 NOTICE HJSTpRIf^Uf I

fait méconnus. C'est donc aussi de l'histoire, non telle qu'on l'ar-î range souvent, niais teile que riuimanîté la fait.

A la gloire militaire de Vauban, et a celle d'avoir laissé un livre qui, d'après un ténîoignage beaucoup plus imposant que le nôtre, renferme les bases principales de la science économique, et dans les rnôindres défaïls' duquel brillé toujours une raison supérieure \ vient s'ajouter, ainsi que nous l'avons dit au début de cette Notice , lo mérite (j. une iriterveniion courageuse en' faveur des protestants. Et ce mérite est considérable, si l'on songe, ce qui est triste à rapporter, que nul autre n^énilbrina l'exemple. Fénelon lui-même li'osa que gémir bu s'adresser à quelques personnes pieuses dont il dirigeait la conscience. Vauban fit passer à Louvois, à Louis XIV peut-être, car malheureusement on ne connaît d'une manière bien précise ni l'e[Doque d'è ses efforts, ni tbiite leur étendue, des Mémoires* où il traitait la question du rappel des religionnaires, en philosophe, en chrétien et en homme d'Ëïat. Après avoir démontré que la révocation de redit de Nantes avait causé la désertion de cent mille Français , enlevé au royaume soixante millions, détruit notre commerce , recruté les marines étrangères de neuf mille de nos meilleurs matelots, et placé dans des rangs ennemis six cents officiers et douze mille de nos plus braves soldats , Vauban terminait par les considérations suivantes, où la sagesse ne brille pas moins que la vertu :

«La contrainte des conversions a inspiré une horreur générale de « la conduite que les ecclésiastiques ont tenue, et la croyance qu'ils « n^ ajoutent ailcune foi a dfes sacrements qu'ils se font un jeiù de « profaner. Si l'on veut poursuivre, il est nécessaire d'exterminei"' les « protestants nouveaux comme des rebelles, ou de les bannir comme «dès furieux' : projets exécrables, contraires à toutes lès vertus « clirétiènnès, morales et civiles; dangereux pour la religion mèine, « puisque les sectes se sont toujours propagées par les persécutions, « et qu'après les massacres de la Saint-Barthélémy, un nouveau dé-

' M. Blanqui, Histoire de l'économie politique, tome II, page 2J .

' Rhiillières, qui avait eu toutes les archives ministérielles à sa disposition, pour composer lés Éclaircissements siir la révocation de l'édit de Nantes, parait avoir vii trois de ces Mémoires, qui portaient les titres suivants :

1» Mémoire sur le rappel des huguenots^ addition du 5 avril 1G92 ;

2« Mémoire sur la guerre présente et sur les nouveaux convertis, b mai 1693;

3" Mémoire d'un docteur de Sorbonne, et dun caractère considérable dans V église (sans date).

M. Noël parle aussi d'un Mémoire sur les limites de la puissance ecclésiastique, dans les choses temporelles.

« nombrement des protestants prouva que leur nombre s'était accru « de cent dix mille. L'intérieur du royaume est ruiné; et peut-être « est-il de la sagesse du roi de faire du bien aux protestants avant que (( des traités l'y forcent,' afin de ne pas en perdre le mérite vis-à-vis de « ses sujets. C'est par leur nombre que la grandeur dés rois se me- « sure, et non par l'étendue des États. Il reste un seul parti, plein « dé charité, utile, convenable, politique, celui de les conserver ; et « la prudence, qui sait à propos se rétracter et céder aux conjonctures, « est une des parties principales de l'art de gouverner. » (fthullières, Eclaircissements sur la révoc, de Véd. de Nantes^ toin. I, pag! 380.)

Ainsi donc, l'illustration du génie dans un art spécial, une raison supérieiiré à celle de son siècle dans toutes les choses qiii intéressent l'économie de la société, le courage militaire, le courage civil, le dévouement sans bornes à la gloire et aux intérêts de l'État, l'amour de l'humanité, la modestie la plus touchante, des mœurs pures et un admirable désintéressement, voilà la vie dfe l'auteur de la Dime royale, et les titres qui lui méritent à jamais l'admiration, le respect et la reconnaissance de la postérité.

Voltaire a rendii hommage au génie et à la vertu de Vauban, dans son Histoire du siècle de Louis XIV. On regrette, toutefois, de voir cet auteur imprimer, dans la liste des écrivains de cette époque, que le maréchal était très-ignorant ^ Le mot est dur, non pour l'ingénieur et pour l'économiste du dix-septième siècle, mais pour le poëte et pour le philosophe !

'' Fôiitenelle prononça, en 1707, l'éloge de Vauban, que l'Académie des sciences avait admis dans son sein en 1699. Il avait été lié

' Voici Tarticle où se trouve ce jugement, et où Voltaire, avec une assurance qui lui fut quelquefois si fatale, condamne un livre qu'il n'avait jamais lu :' '

« Vauban (le maréchal de), né en 1655. La Dîme réelles qu'on lui a imputée, n'est pas de lui, mais de Boisguillebert : elle n'a pu être exécutée, et est, en eflet, impraticable; On a de lui plusieurs Mémoires dignes d'un bon citoyen. II contribua beaucoup, par ses conseils, à la construction du canal de Languedoc. Obsertons qu'il était trèsignorant, qu'il l'avouait avec franchise ; mais qu'il ne s'en vantait pas. Un grand courage, un zèle que rien ne rebutait, un talent naturel pour les sciences de combinaisons, de l'opiniâtreté dans le travail, le coup d'œil dans les occasions, qui ne se trouve pas toujours ni avec les connaissances, ni avec le talent : telles étaient les qualités auxquelles il dut sa réputation. Il a prouvé, par sa conduite, qu'il pouvait y avoir des citoyens dans un gouvernement absolu : mort en 1707. » ■

Nous avons dit que Voltaire n'avait jamais lu la Dîme réelle ou royale, parce qu'il se connaissait trop bien en style, pour confondre la manière d'écrire du maréchal avec celle de Boisguillebert, auteur qu'il a jugé également, et qu'il semble, du moins] avoir parcouru. '■ à'n-ùl^, :. « f>^«>iri^t

avec ce grand citoyen, dont il admirait le courage en se gardant bien de l'imiter. Il faut également compter au nombre des amis du maréchal, Catinat et Fénelon, que nous avons déjà nommés à ce titre, et l'abbé de Saint-Pierre, autre homme de hien^, qui a rendu à la cause de la tolérance et du progrès des services dont nous n'avons peut-être pas assez gardé le souvenir. Il considérait Vauban comme « un esprit ferme et solide , un excellent citoyen , un officier des « mieux instruits de tous les détails de la guerre, toujours occupé des « services du roi et des intérêts de la patrie ^. » ,

L'Académie de Dijon ayant mis au concours l'éloge de Vauban en | 1784, le prix fut remporté par l'illustre Carnot^, alors capitaine au corps royal du génie, qu'on peut appeler le Vauban de la France libre, puisque sa vie retrace la même illustration militaire, la même austérité de mœurs et le même dévouement à la patrie, que celle du maréchal.

L'Académie française ayant suivi cet exemple, qu'il lui appartenait plutôt de donner, n'adjugea le prix qu'en 1790, à M. Noël*, profes-

* On peut dire que nul homme n'a été plus solidement charitable que Tabbé de Saint-Pierre. 11 ne conserva pas le moindre ressentiment contre ses collègues de l'Académie française, qui l'exclurent de leur sein à l'unanimité moins une voix, sur vingt-quatre, le 5 mai 1718, à cause de la [)ublication de la Folysynodie. La servilité littéraire alla même jusqu'au point de ne pas permettre à l'abbé de se défendre, et il ne se trouva que quatre votes pour protester contre cette décision, lis comprenaient celui de Fontenelle, le seul des vingt-quatre académiciens qui n'avait pas participé à la honte de cette exclusion.

L'abbé de Saint-Pierre était né en 1658; il mourut en 1743, et il fut interdit à son successeur, Maupertuis, de prononcer son éloge.

* Hêves d'un homme de bien, page 125.

'L'impression de cet éloge (1784, in-8°) offre cette particularité singulière, qu'elle «st accompagnée des notes critiques et anonymes d'un amateur, qui est, d'après le Dictionnaire des anonymes de Barbier, M. de Montalembert.

Quoique le style soit peut-être un peu déclamatoire, on sent déjà percer, au fond de cet ouvrage, la vertueuse austérité républicaine de l'homme qui ne devait jamais accepter le joug de la tyrannie impériale.

L'auteur terminait par cette péroraison :

a 0 Vauban ! tu vas donc te réunir à l'Être éternel, qui t'anima de son souffle divin. Nos jours de prospérité sont passés : déjà tes yeux ont été témoins des journées désastreuses d'Hochstet et de Ramillies ; en vain tu offres en sacrifice tes dignités et ta vie pour nous sauver à Turin, l'envie t'a repoussé. Meurs, Vauban, tu n'as plus de services à rendre à ton pays : le Ciel doit t'épargner de plus grandes douleurs ; hâte-toi, la France est vaincue, mais elle n'est pas encore flétrie ; meurs, tandis que Dunkerque élève sa tête altière ; bientôt ses remparts tomberont, mais tu ne sauras pas quelle main doit les renverser ; il suffit à ta gloire que ce ne soient pas celles de l'ennemi, et qu'ils ne cessent de lui présenter un front menaçant, jusqu'à ce que la France ait elle-même consenti à son esclavage. »

* L'œuvre de M. Noël a paru sous ce titre : Eloge du maréchal de hauban, par

seur de FUniversité de Paris. Mais, dans l'intervalle, il s'était rencontré un homme assez mal inspiré pour vouloir prendre la peine et la licence, comme dit Montaigne, de délracter un grand nom. Choderlos de Laclos \ officier du génie, tourna contre celui que tous les ingénieurs respectaient comme leur maître, la plume qui déjà avait eu le tort d'outrager la morale publique par une composition des plus licencieuses. Il ne se bornait pas à contester le mérite spécial de Vauban ; mais, faisant de ce grand homme l'auteur, pour moitié, de l'existence de la dette publique, il déclarait que la nation lui devait un tout autre sentiment que la reconnaissance. Aux yeux de Laclos, c'étaient les fortifications du royaume qui avaient causé le déficit. L'allégation eût-elle été exacte, il est évident qu'elle ne pouvait former un sujet de reproche contre la mémoire de l'ingénieur, ayant mission de défendre les frontières, et non de maintenir l'équilibre dans le budget de l'État. Il fut prouvé, en outre, que ce reproche n'avait d'autre base que l'ignorance des faits ou la mauvaise foi. Laclos avait évalué à 1,140 millions la dépense générale des fortifications sous Louis XIV, et on lui démontra mathématiquement, avec les comptes de Forbonnais, qu'elle n'avait pu excéder le chiffre de 190 millions, ce qui laissait à sa charge 1,250 millions d'erreur^! Cette attaque ridicule était en même temps, au point de vue de Fart, repoussée par Carnot avec un égal succès ^

Les économistes se sont, à leur tour, inclinés devant la mémoire de Vauban.

Steuart a donné une analyse, savante et complète, de la Dîme royale *. Ses éloges honorent le maréchal, et la critique qu'il fait de son livre, car il n'approuve pas le système, porte, selon nous, peu de préjudice à la gloire de l'auteur. Cette contradiction apparente va s'expliquer.

Le produit de la terre représente trois choses : le salaire du tra-

Fr.-Joseph Noël , professeur de TUniversité de Paris au collège de Louis-le-Grand , et soldat citoyen. — 1790. — An II de la liberté.

* Choderlos de Laclos, né à Amiens en 1741, et mort en 1805, est l'auteur du roman des Liaisons dangereuses. Il se montra, pendant la révolution, attaché au parti du duc d'Orléans.

L'écrit dans lequel il attaquait la mémoire du maréchal de Vauban est intitulé: Lettre à MM. de V Académie française^ sur Véloge proposé de Fauban. — La Rochelle, 1785, in-8«.

' Lettre d'un anonyme {Journal des savants , août 1786).

^ Observations à MM. de l'Académie française, par Çarnot, 1785, in-S».

* Recherches sur les principes de V économie politique^ livre V, chapitre n.

vail, le remboursement avec profit du capital employé à la culture, et la rente du propriétaire , qui constitue ce qu'on appelle le produit net du sol. Il est clair que l'impôt foncier ne doit porter que sur cette dernière partie du produit général, ou brut, de la terre; car, s'il portait sur les deux autres, il changerait de nature, et deviendrait une taxe sur le capital et sur le travail ; et, dans cette hypothèse, le capital et le travail fuiraient la culture de la terre. Il est clair, enfin, que toute nature de revenu doit être frappée également par l'impôt. Partant donc de ces principes vrais, Steuart fait observer qu'à raison de ce que la terre n'est pas également fertile, l'impôt proportionnel au produit brut n'affecte pas la rente ou le produit net du sol avec égalité, bien qu'il prélève sur chaque champ la môme partie aliquote, soit un dixième, un quinzième, un vingtième, etc., du produit brut ou général.

Cet argument est sans réplique : la méthode de Vauban est vicieuse quant à la théorie; mais qu'importe, si aucune n'ofire moins d'inconvénients dans l'application? Steuart pensait-jl, par exemple, que la taille affectât la rente de la terre, le produit net, d'une manière plus égale que la dtme, et que les cadastres, réprouvés par Vauban avant qu'ils le fussent par Adam Smith \ constituassent des moyens meilleurs que le système du maréchal, pour parvenir au desideratum de la théorie de l'impôt? xVrbitraire pour arbitraire, n'était-ce donc rien que de substituer celui de la nature à celui de l'homme, et n'était-ce rien, surtout, que de délivrer le pays des douanes provinciales, et de mettre fin à tous les brigandages auxquels la taille, les aides et la gabelle donnaient lieu? Ainsi, quoique solide en sens absolu, l'objection de Steuart n'infirme pas, à notre avis, la valeur relative des idées de Vauban, et rien ne démontre même que l'intelligence du défaut signalé dans son projet ait manqué à l'aiiteur de la Dîme royale,

M. Blanqui, que nous avons déjà cité, a, dans son Histoire de l'Économie politique^, consacré à Vauban et à Boisguillebert quelques pages empreintes de cette éloquence chaleureuse que rencontre toujours sa plume quand il parle des hommes de bien : elles servent de prélude à l'un des plus beaux chapitres de son ouvrage, celui qui rappelle les vertus et les travaux des économistes du dix-huitième siècle.

Le second historien de la science, M. de Villeneuve-Bargemont,

* Livre V, chapitre ii. — Taœes de la renie des terres. " Tome II, page 21.

SUR Lp AURECKAL DE yAUBAN. |f

n'a pas apprécié avec moins de justesse que son prédécesseur la générosité de caractère et la sagacité d'esprit du maréchal : « Vauban, « dit cet écrivain, a, dans la solution du magnifique problème que « s'était proposé son âme généreuse (celui d'arriver à une répartition « équitable de l'impôt entre tous les citoyens, sans distinction de rangs « et de classes), montré une connaissance approfondie dé la science « administrative et financière, et des vues nouvelles sur l'application c( de la statistique aux diverses combinaisons de l'impôt. Son livre est « curieux et intéressant à lire, lorsqu'on veut connaître l'organisation « et l'état de la France dans les dernières années du règne de « Louis XW! Il est surtout empreint d'un amour du bien et d'une « droiture qui inspirent la confiance et la vénération \ »

La Dîme royale est certainement un admirable livre; mais ce qu'il y a de plus admirable encore, c'est ja concordance parfaite de la vie de Fauteur avec les généreuses doctrines qu'il y a exprimées. Et, quand l'esprit opère ce rapprochement, c'est en vain, proclamons-le, qii'il fouillé dans les teriips anciens et modernes pour y trouver un homme qui mérite plus quefe màrçclial d'être considéré comme le type de la vertu. Le duc de Saint-Simon l'appelait le plus honnête homme du royaume : on peut dire qu'à toutes les époques la postérité, qui a ratifié ce titré, ne cessera de voir dans Vauban I un des pjus grands citoyens dont la patrie puisse s'enorgueillir, et l'un des philosophes dont l'intelligènCe et le caractère honorent le plus l'humanité.

Vauban avait èpoiisé, je^^p mars 1^60, Jleaiine d'Osnay, Dame 4'Pspiry, morte en 'l705, dont il n'eut que deux filles, Charlotte le Prestre et Jeanne-Franpo/se le Preslré de Vauban'.

Le nom "de ce grand llomme' est éteint; niais, par le mariage de Taînée de ces filles avec Charles de Mesgrigny, comte d'Aunay, la postérité du maréchal s'est perpétuée jusqu'à nos jours dans la personne de MM. Le Pelletier d'Aunay, qui descendent également, par les femmes, de l'infortuné et vertueux IVIalesherbes.

Jeanne-Françoise le Prestre de Vauban , seconde fille du maréchal, fut mariée, en 1691, à Louis Bernin de Valentiné, marquis d'Ûssé, receveur général (les finances à Tours, et ensuite contrôleur général de la maison du roi. Trois enfants naquirent de cette union; ils ne laissèrent pas de postérité, ou elle n'existait plus avant la fin du dixhuitième siècle. ' ■"

* Histoire de l'économie politique^ torael, page 473.

Le 26 mai 1808, Napoléon fit déposer avec pompe le cœurde Vauban dans l'église des Invalides : il est placé sous le buste du maréchal, en face du tombeau de Turenne. Sans ce tardif honneur , il n'y aurait que l'histoire et les vertus de ce grand citoyen pour rappeler son nom à la patrie.

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