‹ Économistes financiers de 18e siècleChapitre 200 sur 201 · TABLEAU DÉTAILLÉ DE LA MARINE FRANÇAISE EN · texte numérisé non relu

TABLEAU DÉTAILLÉ DE LA MARINE FRANÇAISE EN

Rang des vaisseaux.

Si

Solde par mois.

vivres par mois.

Coût de l'armement par mois, i

Premier rang

Deuxième rang

Troisième rang

1 Quatrième rang

Cinquième rang

Totaux....

Frégaies légères

Brûlots

1,080 U.'ilS 1,928 1,088

JO

■iOO

Barques longues

Flrtifs

Totaux

Galères

Toute la marine coulait donc.

- La nécessité de ces galères n'est pas bien évidente ; peut-être que la dépense qu'elles occa.sionnent pourrait être placée d'une façon plus utile à la France. {Note de i auteur. J

exactement 12,933,920 livres de ce temps-ci. Mais toutes choses n'ont pas augmenté comme les espèces : les gages ou la solde des marins sont à peu près les mêmes qu'ils étaient en 1681 ; on ne donne pas plus de 15 livres par mois au matelot de la première classe ; 13 livres 10 sous à celui de la seconde ; ainsi du reste. Les blés ne sont pas plus chers aujourd'hui qu'ils ne l'étaient. Cela étant, la solde et les vivres des 39,477 hommes qui étaient dans les 179 vaisseaux susdits (non compris 1,028 officiers majors), et des 10,985 hommes qui étaient dans les 30 galères ci-dessus, faisant 50,462 hommes, qui montent, comme on vient de le voir, à 7 millions 272,084 livres de ce temps-là, ne coûteraient guère plus aujourd'hui. L'augmentation de dépense, si on peut dire qu'il y en a, ne peut donc regarder que la construction et les agrès des vaisseaux et des galères, que nous ne comprenons point dans ce calcul, et qui, à peu de chose près, pourraient se retrouver dans les épargnes des années où l'on n'arme qu'une partie de cette marine, ou que l'on n'arme point du tout; car toute une marine n'est pas armée toutes les années : lorsqu'elle est en mer, elle n'y est ordinairement que six mois de l'année, et lorsqu'elle n'y est pas, ou qu'il n'y en a qu'une partie, la dépense n'en est pas si forte; ce qui s'en faut va loin, et à la longue il remplit peut-être, et au delà, les frais de la construction des agrès et armement de ces vaisseaux.

Autre calcul. Il est établi, parmi ceux qui savent ce que c'est que la construction et l'armement des vaisseaux, qu'un vaisseau de guerre de 60 pièces de canon, armé et avitaillé pour un an, la solde payée, etc., coûte 600 mille livres.

Or, la solde et les vivres de 500 hommes d'équipage pendant un an, et la paye de l'état-major, montent à 160,000 livres; ils passent au moins 159,000 livres ; ci ^ 60,000 liv.

Cette somme ôtée des 600,000 livres ci-dessus, le reste, 440,000 livres, est pour la construction, les agrès, les canons, etc., de ce vaisseau ; et la durée commune d'un vaisseau est de 20 ans; il ne faut donc compter par année que. 22,000

Un vaisseau de 60 pièces de canon, tout armé en guerre, coûte donc par an, au plus 182,000 liv.

Par conséquent, 100 vaisseaux de cette espèce coûteraient par an 18,200,000 livres ; mais une marine semblable n'est en mer, au plus, que six mois de l'année. Un vaisseau de guerre de cette nature ne peut porter des vivres à 300 hommes d'équipage que pour cinq à six mois au plus. Or, la solde et les vivres de ce vaisseau pour six mois ne montent qu'à 80,000 liv.

La construction et les agrès, comme ci-dessus 22,000

Ce ne serait donc que 1 02,000 liv.

Et pour 100 vaisseaux, 10 millions 200 mille livres par an, en

supposant le tout armé six mois de Tannée, ce qui n'arrive jamais tous les ans. Ainsi on peut dire qu'une marine de 100 vaisseaux de 60 pièces de canon ne coûterait pas dix millions, année commune, pour toutes choses ; ce qui n'est pas un objet comparable à l'honneur et à l'utilité qui en reviendrait à l'État.

En 1681, la dépense des 7 millions 272,084 livres n'était pas audessus des forces de la France. Cependant alors le roi ne jouissait que de 116 millions 873,476 livres de revenu*. Il jouit aujourd'hui de 200 millions au moins : donc, dira-t-on, il est mieux en état de soutenir cette dépense qu'on ne l'était en 1681. Cela est vrai en ne regardant que le numéraire, qui est actuellement plus fort de 83, 126,524 livres qu'il ne l'était alors. Mais, si on considère que ces livres ne sont pas les mêmes, on reviendra de cette erreur; car les 116,873,476 livres de 1681, à 28 francs le marc d'argent, formaient annuellement à Louis XIV un équivalent

de 4,174,052 f marcs^

Et les 200 millions de livres dont jouit Louis XV actuellement, sont des livres dont il en faut 49 livres 16 sous pour former le même marc d'argent; par conséquent, ce prince ne reçoit que l'équivalent de 4,116,466

Partant , Louis XV reçoit annuellement l'équivalent de 7,865,825 livres de moins que ne recevait Louis XIV, faisant 57,586 ^ marcs.

Louis XV est donc réellement moins riche, avec son grand numéraire de 200 millions, que ne l'était Louis XIV avec son faible numéraire de 116 millions, sans que les peuples en soient plus à leur aise% indépendamment du prix des denrées qui a augmenté. C'est une preuve bien sensible que VAugmentatton numéraire a été désavantageuse au roi et au peuple y comme débiteurs. Mais cela n'empêche pas que Ja France ne puisse fournir aux frais d'une puissante marine : elle peut aisément, si elle le veut, et sans nouvelles impositions à charge aux peuples, trouver 8, 10 et 12 millions, s'il les faut annuellement, pour l'entretien de cette marine. Cette dépense est d'autant plus nécessaire à la France, que jamais elle ne sera puissante, respectée, ni crainte de ses voisins, si elle n'est pas la maîtresse de la mer. Toutes les forces qu'elle peut ou qu'elle pourra avoir sur terre ne sauraient produire le même effet. Une armée de vingt mille hommes sur cette plaine liquide lui ferait plus d'honneur et de profit que deux cent mille hommes sur terre.

Les anciens savaient que leur puissance et leurs richesses dépendaient

1 Voyez chapitre n, articles v et vi. — 2 Voyez lôîd., page 966 de ce volume. 3 Voyez chapitre 11, fin de l'article v.

absolument des forces maritimes. Ils n'étaient pas moins persuadés que Thémistocle l'avait été, et que Pompée le fut ensuite, de cette grande maxime : qui est le maître de la mer, est le maître de tout K

La réponse que fit l'oracle de Delphes aux Athéniens, de fortifier leur ville avec des murailles de bois, pour se garantir de l'invasion de Xerxès, est un conseil que tous les conquérants ont pris pour eux, et dont Louis XIV s'est servi si heureusement, que sa puissance sur mer était devenue aussi redoutable aux Anglais, aux Hollandais et aux Espagnols, que celle de son aïeul était faible et méprisable ^ Témoin l'affront que le roi Jacques fit au duc de Sully, dont on a parlé ci-devant (page 983 de ce volume) .

La nécessité indispensable où est la France d'avoir une puissante marine est encore bien établie par le discours que fit à ce sujet un ancien serviteur de la couronne, rapporté au tome XIII du Mercure français (page 209 et suivantes) ; par la Lettre du cardinal d'Ossat, du 16 octobre 1596, à M. de Villeroy, ministre et secrétaire d'État^ ; par le conseil que donna Antoine Ferez à Henri IV, et par celui que donna à Louis XIII le cardinal de Richelieu, comme nous le voyons dans le chapitre IX de la seconde partie, section v, de son Testament politique. Or, si pour être le plus puissant par terre il faut être le plus fort par mer, et si le prince qui est le maître de la mer est infailliblement le maître ou l'arbitre de ses voisins, il n'y a pas à hésiter : quelque dépense que puisse coûter une marine puissante, nous la devons faire par préférence à d'autres moins importantes, puisque l'intérêt et la grandeur du roi, le bien de ses peuples et la sûreté de l'État, l'exigent.

La France peut avoir cent mille hommes de mer, non compris les soldats de marine. Il est de son intérêt d'occuper et d'entretenir ces hommes marins; ils lui sont utiles et précieux. Voici le détail de tous ceux qui se trouvèrent sur toutes les côtes du royaume et dans tous les départements, suivant les revues qui en furent faites par les commissaires au mois de janvier 1713, montant encore à 92,450 hommes.

' Capitaines, maîtres et patrons 5,585 \

i De manœuvres 5,225 j

y De pilotage 1 ,577 /

Officiers mariniers < De canonnage 5,529 > 16,610

i De charpentage 1 ,675 i

r De calfatage 721 ]

\ De voilerie 250 /

* Voyez V Histoire du commerce et de la navigation des anciens, chapitre xvi , n« 14, et le Mercure français, tome XIII, pages 226.

2 Notes d'Amelot de La Houssaye, page 258 du volume H des Lettres du cardinal d'Ossat.

* C'est la Lxxxiv^ du recueil de ces lettres, donné en cinq volumes in-12, avec des notes par Amelot de La Houssaye, pages 257 et suivantes du tome IL

1000 DIJTOT.

D'autre part 16,610

''A 15 livres par mois 8,253

\ A 13 livres 10 sous 7,153

Matelots » ^ A 12 livres 7,237 \ 41,278

/ A 11 livres 5,861

A 10 livres 12,764

Novices dans tous les départements 11 ,276

Mousses, idem 10,920

Invalides, idem 12,366

Total des gens de mer de tous les départements du royaume 92,450

Or, les officiers majors, comme lieutenants-généraux des armées navales, chefs d'escadre, capitaines, lieutenants, enseignes, etc., de vaisseaux , ne sont point compris dans ce calcul : ainsi, nous avons plus de cent mille hommes de mer, sans compter les soldats et les gardesmarine*.

• On ne leur donne pas plus de paye aujourd'hui ; les vivres ou les blés ne sont pas plus chers qu'ils ne l'étaient en 1681 : ainsi, l'augmenlation de dépense ne peut tomber sur la solde et sur les vivres ; elle ne peut regarder que les choses nécessaires à la construction et aux agrès des vaisseaux. (Note de l'auteur.)

^ Après les détails précédents, on ne trouvera peut-être pas sans intérêt ceux qui suivent :

Le budget actuel de la marine s'élève à la somme de 127,290,400 francs.

L'efTectif des hommes de mer embarqués ou prêts à embarquer, est porté à 45,474.

Le nombre total des bâtiments de la marine militaire est de 225, savoir :

Vaisseaux de ligne 20

Frégates 22

Corvettes 18

Corvelles-avisos 3

Bricks 17

Canonnières-bricks, goëleltes et bâtiments de flottille 55

■ Corvettes de charge, de 800 tonneaux 12

Gabarres de 600 à 200 tonneaux 21

Bâtiments à vapeur, de la force totale de 6,200 à 6,400 chevaux 35

La dépense occasionnée par cet effectif est de 58,535,900 francs, savoir :

Officiers militaires et civils 8 080,800

Maislrance, gardiennage et surveillance 1,706,200

Solde et habillement des équipages et des troupes 30,750,000

Hôpitaux 1,535,000

Vivres 16,463,900

Le reste du budget de la marine est absorbé par les travaux du matériel naval, par les services central et scientifique, et le service colonial, dont la dépense monte à la somme de 12,879,000 francs.

Le budget général de la marine équivaut à beaucoup plus que la moitié du budget de l'État au temps de Colbert et de Louis XIV. On ne saurait dire ce que coiite la bu-

Les troupes de terre coûtent bien plus que cette puissante marine, et elles ne peuvent nous faire ni tant d'honneur, ni tant de profit; elles ne sauraient ni faire respecter, ni faire craindre si loin le pavillon français ; elles ne protègent aucunement le commerce étranger, seul moyen de rendre l'Etat puissant et riche. Toutes les forces que nous pourrons avoir sur terre ne nous empêcheront jamais de recevoir la loi des puissances maritimes, et ne nous mettront pas en état d'abaisser l'orgueil de ces fiers insulaires qui se croient et se disent les rois de la mer. C'est ce que nous devons attendre d'une marine puissante et en état de leur disputer cet empire, et de leur faire rendre le premier honneur au pavillon français, honneur qui lui est dû à juste titre , comme on va essayer de le faire voir.

CÉSAR, dans ses Commentaires^ parle des Gaulois septentrionaux^ comme des meilleurs commerçants et des plus habiles navigateurs qui

reaucratie maritime en frais d'impressions et de fournitures de bureaux seulement, car ce genre de dépense se trouve souvent confondu avec des allocations d'une autre nature ; mais nous avons pu vérifier, toutefois, que, sous ce rapport, l'État était grevé d'une charge ostensible de 414,8S0 francs. (Voyez le Budget de 1842, l^"- volume. Ministère de la marine et des colonies.)

' Ce sont aujourd'hui les habitants de la Normandie et des Pays-Bas. Ces peuples ontété de tous temps de célèbres navigateurs. Voyez Vf/istoire du président de Thou.

Selon V Etat géographique de Normandie, par Masseville, tome II, page 688, on doit aux Normands :

La découverte de la Guinée, que firent les Dieppois en 1364 ;

La conquête des Canaries, que fit Jean de Bethencourt, seigneur de Grainville, au pays de Caux, en 1402. et non pas en 1348, comme le dit l'auteur de V Histoire de la navigation, tome 1, page 69. En 1479, les armateurs de cette province enlevèrent aux ennemis 80 vaisseaux chargés de blés et de harengs (Histoire de Normandie^ par Masseville, tome IV, page 518) ;

La découverte du troisième continent du monde, connu sous le nom de Terre australe, faite en 1504 par le capitaine Gouneville, de Lisieux ;

La découverte du Canada, faite l'an 1o08, par Thomas Aubert, de Dieppe.

Selon Mézeray, tome II, page 66o de sa grande histoire, édition de Guillemot, o les Dieppois ont toujours eu la gloire de la mer entre les Français. » Et Tan 1536, avec 19 vaisseaux, ils en battirent 22 tlamands, plus grands et mieux pourvus d'artillerie et d'artifice ; ils en emmenèrent plusieurs à Dieppe. 11 ajoute que « les Normands avaient plus d'hommes, que les Hollandais étaient accoutumés de se battre à coups de canon, et les Normands à coups de main et à l'iibordage. » Le président de Thou en dit autant. Et ce fut par ordre du roi Henri H qu'ils allèrent attaquer cette flotte. (Etat géographique de Normandie, par Masseville, tome I, page 142.)

Selon r Histoire de la navigation, tome H, page 91, chapitre iv, Nambuc, cadet d'une bonne maison de Normandie, et capitaine d'un vaisseau du roi, fut le premier de tous les Européens qui forma le dessein, avec succès, de former une colonie aux îles de l'Amérique, l'an 1623.

Et enfin la découverte de la Louisiane, faite de l'an 1676 à l'an 1680, par La Salle- Cavelier, de Rouen.

On aurait pu mettre à la tète des exploits des Normands, la conquête qu'ils firent de l'Angleterre, l'an 1066, et celle des royaumes de Naples et de Sicile, faite l'an 1070 par les seigneurs de Houleville, du diocèse de Coutances. (Noie de Vauteur.)

fussent alors connus, sans même en excepter ceux de Marseille. Il vante beaucoup l'habileté de leurs pilotes ; il se fait gloire d'avoir transmis aux Romains la manière de construire les vaisseaux et de naviguer des Gaulois septentrionaux. Végèce a écrit de leur discipline navale. 5tdomus parle avantageusement de leurs mariniers, il les fait aussi habiles que les pilotes des autres nations ; il dit qu'ils savent obéir comme ils savent commander. Alors, les Anglais ne connaissaient point encore la navigation. César dit qu'ils n'avaient que de petits canots d'osier pour leurs pêches et pour naviguer le long de leurs côtes.

Il est bien glorieux à notre nation de voir les anciens historiens trouver chez elle les plus anciens et les plus habiles navigateurs. Cela ne devrait-il pas faire décerner sans contestation le premier honneur au pavillon français?

En ce temps-là, le commerce n'était pas regardé comme dérogeant à la noblesse; il en était l'origine et l'appui. Les Gaulois ne faisaient point de différence sur le fait de la navigation et du commerce; les nobles comme les roturiers commerçaient également. Les commerçants, bien loin d'être exclus des charges et des emplois , en étaient au contraire revêtus , comme plus habiles et plus expérimentés que les autres ; car le commerce et la navigation , qui enrichissaient les particuliers , les rendaient aussi plus capables que les autres de la conduite des affaires, et par conséquent des emplois et des charges ^ Mais les guerres dont les Gaulois furent affligés pendant plusieurs siècles ayant trop distingué des autres ceux qui portaient les armes, tant par leurs services et leurs emplois , que par les richesses que leur valurent les dépouilles des ennemis, et ces premiers ayant cessé le commerce pour se donner uniquement aux armes , le commerce resta pour le peuple. Distinction tellement formée par un long usage, que, quelques ordonnances que les rois aient rendues pour engager ce qu'on appelle les Nobles à faire le commerce maritime et en gros, en le rendant compatible avec le privilège de leur naissance, cette Noblesse a toujours préféré à un commerce honorable les chagrins d'une honteuse pauvreté , méprisant l'exemple des anciens , des Anglais , des Hollandais, des Génois, etc. , qui, regardant le commerce bien autrement que nous , vivent dans une heureuse abondance.

C'est la navigation et le commerce qui rendent la Grande-Bretagne si riche, si puissante, et qui la mettent en état de contrebalancer,

^ Le père Lamy , dans ses Enlretiens sur les Sciences , dit qu'il n'y a personne qui raisonne en général avec tant de bon sens et de justesse que fait un marchand par rapport aux afTaires de son conuuerce. Les réflexions et les calculs qu'il est obligé de faire sans cesse l'accoutument à penser. (Note de l'auteur.)

depuis longtemps toutes les puissances de l'Europe : ce pays néanmoins n'équivaut pas à la moitié de la France.

C'est aussi la navigation et le commerce qui rendent la Hollande si puissante : sa domination ne s'étend néanmoins que sur sept petites provinces qui ne produisent pas la vingtième partie du nécessaire aux habitants, et cependant ils mettent à la mer un nombre prodigieux de vaisseaux et des armées considérables sur terre; ce qui a rendu ce petit pays comme le trésor général de toutes les nations que sa politique a su réunir contre nous, et qui, sans le secours de son argent, n'auraient pas tardé à se désunir' .

Gênes, cette superbe ville qui n'a qu'une petite domination, auraitelle été en état de soutenir tant de guerres sans les richesses que lui procurent le commerce et la navigation? A quelles dépenses n'a-t-elle pas été engagée pendant plusieurs siècles pour résister aux Vénitiens et aux autres peuples de l'Italie, à qui sa prospérité faisait ombrage! Combien de séditions chez elle entre ses habitants ! Combien de tumultes et de mouvements excités par ces noms fameux de Guelfes et de Gibelins! Combien tout cela ne lui a-t-il pas coûté! Combien la rébellion de l'île de Corse ne lui coùte-t-elle pas depuis dix ans! On

* Cette nation , dans tous les temps , a su profiter de toutes les occasions qui se sont présentées en faveur de son commerce, et notamment de l'intérêt que nous eûmes, en 1678, de la désunir de ses alliés : cette circonstance fâcheuse détermina le roi à lui accorder le renouvellement des anciens traités , et à lui permettre de les expliquer comme elle voudrait, ce qu'elle accepta avec joie; et en conséquence se fit le traité de Nimègue, le 10 avril 1678.

Après avoir dit, dans l'article 6 de ce traité, que les sujets de part et d'autre jouiraient d'une pleine et entière liberté du commerce dans l'Europe, dans toutes les limites des États de l'un et de l'autre, les Hollandais ajoutèrent aux anciens ce que l'on trouve à l'article 7. Cet article 7 leur est si précieux et si avantageux, qu'ils l'ont encore étendu dans le traité de commerce fait à Utrecht le 11 avril 1715. L'attention particulière que donnent les Hollandais à cet article nous montre qu'ils comptent presque pour rien le reste du traité, pourvu que nous exécutions cet article, qui leur est aussi favorable que contraire à l'intérêt de notre commerce. Pour cet article, ils ne balancèrent pas un moment à se désunir de leurs alliés à Nimègue, et à signer les premiers le traité de Riswick.

En faveur de cet article, les Hollandais jouissent de la fertilité de notre pays et de tous les avantages du Français : ils en font un usage très-avantageux au préjudice des sujets naturels, et sans contribuer en rien au soutien de l'État. Outre les avantages que cet article leur procure, ils ôtent au roi môme la liberté d'accorder aucune grâce particulière à ses sujets, à moins que d'en gratifier à même temps les marchands hollandais, et par l'article 9 nous renonçons en quelque façon au commerce du Levant en faveur des Hollandais, qu'on en rend les maîtres.

Les Hollandais n'ignorent pas que, sur les remontrances et les plaintes des sujets, le souverain, qui leur doit la justice préférablement aux étrangers, est toujours en droit de faire pour le bien de son État les règlements qu'il lui plaît. Au reste, cet article, compris dans le traité d'Utrecht, a été limité pour vingt-cinq ans, et il expire par conséquent le 11 avril 1738. (Note de l'auteur.)

assure qu'elle lui coûte plus de 30 millions. Elle est encore florissante néanmoins, et abondante en toutes choses : elle n'a cependant de ressource que dans le commerce.

Il y aurait encore une infinité d'autres exemples à rapporter, mais je crois que ceux-ci suffisent pour nous montrer que la France tirerait de très-grands avantages du commerce et de la navigation, si on pouvait étendre davantage en France le goût du commerce ' . Que de nobles familles seraient alors relevées!

Je dirai encore, en faveur du commerce, que l'on néglige trop les Haras, et qu'on ne les fait pas assez valoir en France. Les sujets en tireraient un grand profit, et le roi une grande utilité dans le temps de guerre, où l'on est exposé à la discrétion des juifs et des étrangers, qui nous vendent les chevaux ce qu'ils veulent. Il faudrait pour cela engager la noblesse, et tous les autres qui possèdent des terres en fiefs, d'entretenir un tel nombre d'étalons et de cavales que leurs terres pourraient nourrir, au lieu de quantité de mauvais chevaux dont ils ne tirent d'autre profit que le travail.

De tous les temps, les Anglais et les Hollandais se sont attachés à nous faire détruire les ports de mer un peu considérables que nous avons eus dans la Manche : ces ports leur font ombrage et gênent extrêmement leur commerce. Mais leur opposition continuelle est une preuve invincible qu'il serait utile à notre commerce et à notre navigation d'avoir au moins une retraite assurée pour nos vaisseaux vers le milieu de ce détroit. Le cardinal d'Ossat en sentait la nécessité, car dans sa 90' lettre, qui est du 18 décembre 1596 ^ il dit à M. de Villeroy, auquel il écrit, « qiiil nous est très-important d'avoir des vaisseaux de guerre dans ce détroit, » Or, on ne peut pas y avoir de vaisseaux sans port pour les retirer; j'ai toujours ouï dire qu'avec un peu de dépense on pourrait en faire un excellent à la Hougue^, en basse Normandie; c'est le lieu du monde le plus propre à y faire une place importante, soit pour le commerce, soit pour des vaisseaux de guerre.

* L'établissement de la Compagnie des Indes est un moyen assez sur pour engager les Français à faire le commerce, et à leur en donner le goût; c'est un bien pour l'État. Le commerce maritime qu'elle fait avec assez de succès, nous affranchit du tribut servile que nous payions à nos voisins avant son établissement, pour nous fournir les choses qui nous manquaient: ils profitaient de notre négligence pour s'enrichir à nos dépens. (Note de l'auteur.)

— En réalité, la Compagnie des Indes n'a jamais pu faire produire les bénéfices ordinaires du commerce à ses capitaux, et, loin d'affranchir la France d'aucun tribut, elle en percevait un énorme sur les contribuables ou les consommateurs, par tous les privilèges monstrueux dont elle était investie.

^ Tome II de ses Lettres, page 5Li.

^ Aujourd'hui la Hogue, département de la Manche,

Il en contiendrait beaucoup; ils y seraient en sûreté et à l'abri de tous les vents les plus dangereux, en faisant faire une jetée de deux à trois cents toises de la grande ou de la petite redoute de Mor salines , vers le fort de la Hougue, laissant au pied de ce fort une entrée convenable à ce port, et en creusant la baie que la jetée renfermerait. On pourrait même faire nettoyer ce port par la rivière de Saire, qui n'en est éloignée que d'environ six à sept cents toises, et que l'on peut aisément y faire passer. Ce port, alors, serait très-considérable et bien placé ; la rade en est admirable, et tous ceux qui sont au fait de la marine et de la navigation conviennent que l'on devrait y travailler et profiter des avantages de ce lieu, malgré les oppositions de nos voisins; car plus ils s'y opposeront, plus nous devons sentir que c'est notre avantage. Nous ne devons point les craindre, ce serait leur faire trop d'honneur. En un mot, c'est là qu'il nous faut un port. Feu M. le maréchal de Vauban l'avait jugé ainsi ; il en a fait, dit-on, tous les plans et devis. La basse jalousie des autres ports s'y est opposée : peut-être n'at-on pas assez consulté l'intérêt de l'État et du commerce en général, qui doit toujours l'emporter sur des raisons particulières. Mais l'intérêt particulier a toujours un grand nombre d'avocats, et l'intérêt général en a peu.

Faire la paix pour nous procurer tous les avantages d'un grand commerce, c'est faire la guerre à nos ennemis. Loin de nous donc ces victoires acquises par des efforts ruineux ! Que la gloire se repose ! C'est dans le sein de nos compagnies que l'industrie va nous ouvrir des routes faciles à de plus grandes conquêtes. Que le Ciel propice nous conserve un prince dont la sagesse mesure sa gloire sur la félicité de ses peuples, et un digne ministre qui seconde ses vues avec tant de zèle et de lumières! La France, supérieure par les avantages de son commerce, fera connaître aux États voisins qu'elle est aussi capable d'augmenter sa puissance par la paix que par la guerre.

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