‹ Économistes financiers de 18e siècleChapitre 59 sur 201 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Désastres causés par l'exliaussement des droits d'importation et d'exporlation. — La vente des céréales rendue impossible en Normandie, et dans tontes les provinces qui en produisent plus qu'elles n'en consomment. — La famine et la diminution des revenus du roi, conséquences des obstacles apportés à l'exportation des grains. — Destruction, dans la généralité de Rouen, du commerce extérieur des vins, et de la fabrication des chapeaux, des cartes à jouer, du papier, des pipes, et des baleines préparées pour l'habillement.

Il s'enlevait autrefois une quantité de blés en France , surtout en Normandie , pour les pays qui en manquaient ; et comme elle en produit plus (étant bien cultivée) qu'elle n'en peut consommer, elle est ruinée du moment que le transport ne s'en fait plus. C'est ce qui est arrivé par l'impôt de 66 livres sur chaque muid qui sortait du royaume : de sorte que les étrangers sont allés s'en pourvoir à Dantzick et à Hambourg; et la trop grande quantité qui en est demeurée dans le pays a fait cesser de labourer les médiocres terres, et négliger en plusieurs endroits les meilleures; et par ce moyen mettre une famine à l'argent, non moins préjudiciable au corps de l'État que celle qui arrive au blé. Car, comme quand cela advient, c'est que la proportion étant ôtee entre ce qu'on veut avoir, qui est le blé, et ce qu'on baille en contre-échange, qui est l'argent, tout le commerce demeure^ ; le même désordre se rencontre lorsque , les blés étant à vil prix , il en faut beaucoup plus pour avoir de l'argent: — ce qui produit le môme effet à l'égard de la république, qui , ne pouvant s'entretenir que par un commerce et une circulation continuelle , où les proportions sont absolument nécessaires, tout cesse en même temps qu'elles ne se rencontrent plus , quoi que ce soit qui en soit cause. De manière que, comme au Pérou on meurt de faim au milieu de l'argent, on est trèsmisérable en France dans l'abondance de toutes les choses nécessaires à la vie. Et ce qui est plus déplorable, c'est que ces malheurs, qui arrivent souvent ailleurs par nécessité, ne se trouvent en France que par une forte méprise , ou plutôt par des intérêts indirects, dont il ne revient rien au roi ; outre que les années stériles ne pouvant être secourues par les abondantes, qui ne sont plus d'un rapporta l'accoutumé, on a vu, depuis trente ans, le blé hors de raison, ce qui faisait périr les pauvres; ou à vil prix, ce qui ruinait également et les riches et les pauvres : ces premiers ne pouvant fournir de travail à ceux-ci , qui ne peuvent cependant subsister que de ce seul revenu. On ne doit donc pas objecter que cette obligation de laisser les grains dans un pays soit un remède certain contre la famine , puisque , outre que l'expérience a

' S'arrête.

BOÏSGUILLEBERT.

fait voir le contraire, les blés ayant été à un prix excessif quatre fois depuis trente ans, au lieu que dans l'espace de cent ans auparavant la même chose n'était pas arrivée ; c'est qu'une année stérile n'est jamais guère secourue que par la précédente, ou au plus par celle d'auparavant , les blés en France n'étant pas , en général , gardés plus longtemps, et le surplus étant consommé à vil prix par des engrais, ou par l'impatience des maîtres qui veulent être payés de leurs fermiers , ou parce qu'on n'a pas de lieu propre pour les garder et remuer souvent comme il serait nécessaire ; et bien loin qu'un impôt qui a causé une ruine si générale ait apporté quelque utilité au roi , c'est tout le contraire , puisque n'en ayant jamais reçu un sou , il a perdu les droits d'entrée sur les marchandises que les étrangers apportaient en venant quérir nos blés.

Il y avait autrefois une fort bonne manufacture de chapeaux fins en Normandie, qui valait une très-grande somme au roi, soit pour droits d'entrée des matières qui venaient du dehors, ou pour la sortie lorsqu'elles étaient ouvragées : on doubla ces droits, et aussitôt les ouvriers passèrent aux pays étrangers , où ayant établi des manufactures de chapeaux fins , à eux jusqu'alors inconnues, les droits du roi furent réduits à la sixième partie de ce qu'ils étaient auparavant.

Les cartes à jouer se fabriquaient en France, surtout à Rouen, pour toute l'Europe , et même pour tout le Nouveau-Monde des Espagnols : un impôt de rien , qui servait seulement d'occasion aux directeurs de fatiguer les marchands, a fait pareillement transporter cette manufacture en une infinité d'endroits.

Le papier s'enlevait pareillement en une très-grande quantité, et il a reçu le même sort, des mêmes causes.

Les pipes de tabac , qui se fabriquaient en quantité , ont pris la même route par de pareilles raisons.

Les baleines à accommoder les habillements ont été longtemps uniquement apprêtées à Rouen pour toute la terre où l'on en use ; et comme les Douanes pour l'entrée de la matière haussaient à tous moments , pour les éviter on faisait faire à cette sorte de marchandise 4 ou 500 lieues dans les terres plus qu'il n'eût été nécessaire, afin d'esquiver les entrées de Rouen. Mais enfin la subtilité de MM. les directeurs, en donnant leurs avis propres à ruiner tout pour s'enrichir, a triomphé de celle des commerçants, de sorte qu'ils ont surpris tant d'édits de MM. les ministres, qu'ils ont contraint ce trafic de prendre le chemin des autres ; et on ajoutera en faveur de ceux qui leur donnaient leur protection, qu'on est fort persuadé qu'il s'en fallait beaucoup qu'ils sussent au juste ce qu'elle devait coûter au roi et au peuple.

Les vins se levaient aussi en quantité aux foires de Rouen pour les pays étrangers , qui fournissaient au roi des sommes considérables pour la sortie même des moindres crus : on a haussé l'impôt, et ces mêmes étrangers ont été s'en fournir ailleurs.

En effet , ce qui coûte pour la sortie des plus petits vins allant à 25 livres par muid , qui n'est pas souvent vendu 20 livres sur le lieu distant d'une journée ou deux, il n'est pas étonnant qu'un pareil droit en ait entièrement anéanti le commerce ; et ce qu'il y a de merveilleux est que, pendant qu'on haussait tous ces droits, qui ruinaient également et le roi et les particuliers, sans que la découverte de l'erreur en l'un pût faire changer de conduite à l'égard des autres, on diminuait les Tailles de trois fois plus que n'étaient ces impôts, bien que ce ne fut pas la quantité des Tailles qui incommodât les peuples, ainsi qu'on a dit , et que l'on fera encore remarquer davantage lorsqu'on parlera des remèdes.

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