‹ Économistes financiers de 18e siècleChapitre 60 sur 201 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Qu'il n'y a pas de paradoxe à soutenir que les revenus de la France sont diminués, bien qu'il se trouve dans le royaume une plus grande abondance d'or et d'argent qu'à l'époque où ces revenus étaient beaucoup plus considérables. — Digression sur la nature de la richesse et la fonction des métaux précieux.

On est persuadé que la simple narration de tous ces faits aura amplement satisfait à l'obligation contractée au commencement de ces Mémoires , de découvrir la cause de la grande diminution des revenus de la France , sans que l'augmentation de ceux du roi y ait aucune part, ni qu'on puisse en accuser le manque des espèces d'or et d'argent , qui sont en bien plus grande abondance dans le royaume que lorsque les revenus en étaient plus considérables. Et, quoique cette vérité soit très-constante, comme elle pourrait passer pour paradoxe k l'égard de ceux qui ont accoutumé de dire , lorsqu'ils voient l'opulence diminuer dans un pays, qu'il n'y a plus d'argent; il est à propos , pour l'éclaircissement de ces Mémoires , de dire un mot de la nature et des qualités de l'or et de l'argent, tant monnoyés qu'en essence, et de faire connaître quel rang l'argent tient dans le monde.

Il est très-certain qu'il n'est point un bien de lui-même , et que la quantité ne fait rien pour l'opulence d'un pays en général , pourvu qu'il y en ait assez pour soutenir les prix contractés par les denrées nécessaires à la vie ; de façon qu'il ne peut empêcher les lieux d'où on le tire d'être très-misérables , et qu'un homme qui a deux écus, en ces contrées-là, à dépenser par jour, passe sa vie avec plus de peine

qu'un autre qui, étant en Languedoc, n'a que six sous pour son entretien : et même on peut dire que plus un pays est riche , plus il est en état de se passer d'espèces, puisque alors il y a plus de monde à l'égard de qui elles peuvent être représentées par un morceau de papier sous le nom de billets de change.

L'argent est donc un gage incorruptible que tous les hommes sont convenus de se bailler, et de se prendre les uns des autres réciproquement sur le pied courant, afin de se procurer pour autant de denrées dont ils ont besoin ; parce que celui qui reçoit l'argent est certain qu'il produira le même effet, à son égard , pour les choses dont il a besoin ; personne au monde ne le recevant pour le consommer ou en faire magasin , à moins que ce ne soit pour en attendre une plus grande quantité , et en produire un plus grand effet tout à la fois. De manière que si toutes les denrées nécessaires à la vie avaient, comme l'argent, un prix certain, et que le temps ne les altérât pas, ou que les divers degrés plus ou moins considérables de perfection qu'elles ont chacune en particulier n'en dérobassent pas la véritable estimation, si bien qu'elles eussent un prix courant toutes les fois qu'on aurait besoin de s'en servir, on pourrait dire que l'or et l'argent ne seraient pas plus recherchés que tous les autres métaux les plus communs, et qu'ils leur céderaient même , étant moins propres aux autres usages de la vie; parce que l'échange se ferait immédiatement comme il se faisait au commencement du monde , et qu'il se fait encore à l'égard de quelques marchandises en gros après qu'elles sont appréciées.

De ces principes il s'ensuit la conséquence, que dans la richesse, qui n'est autre chose que le pouvoir de se procurer l'entretien commode de la vie , tant pour le nécessaire que pour le superflu (étant indifférent au bout de l'année, à celui qui l'a passée dans l'abondance, de songer s'il s'est procuré ses commodités avec peu ou beaucoup d'argent), l'argent n'est que le moyen et l'acheminement, au lieu que les denrées utiles à la vie sont la fin et le but; et qu'ainsi un pays peut être riche sans beaucoup d'argent, et celui qui n'a que de l'argent, très-misérable, s'il ne le peut échanger que difficilement avec ces mêmes denrées. De manière que les flottes d'Espagne ne sont pas sitôt venues en Europe, qu'il faut porter presque tout l'argent aux pays d'où on a tiré les denrées pour les porter en celui où les mines sont situées; et cet argent, y étant arrivé, produit par une révolution continuelle les mêmes eflets qu'il a produits dans sa naissance, faisant plus ou moins de tours et retours qu'il change plus ou moins souvent de maître, c'est-à-dire qu'il se fait plus ou moins de commerce ou de consommation. Mais les pays comme la France, qui pro-

LE DÉTAIL DE LA FRANCE. ^il

(luisent les denrées nécessaires à la vie , ont cet avantage sur ceux d'où on tire l'argent , que l'échange se fait d'une manière bien avantageuse , attendu que l'argent ne se consommant point par l'usage , produit des utilités sans bornes et sans fin aux pays où on le porte; tandis que les denrées que l'on donne en contre-échange ne sont utiles qu'une seule fois , périssant par l'usage. Et pendant que l'argent a une qualité d'être inaltérable par le temps et les accidents, il a en même temps celle de ne point augmenter^ par la garde, comme les autres marchandises ; et quand il produit de l'utilité , ce n'est point dans le coffre, mais en le gardant le moins qu'il est possible; et comme c'est la consommation , dont il n'est que l'esclave, qui mène sa marche, dii moment qu'elle cesse, il s'arrête aussitôt, et demeure comme immobile dans les mains où il se trouve lorsque le désordre commence à se faire sentir. De façon que, si la plus mauvaise situation d'un marchand, lorsque le commerce va , est d'avoir son argent inutile dans son coffre, parce qu'il ne lui produit rien, c'est son avantage, lorsqu'il ne va pas, qu'il ne soit pas dehors, attendu que s'il ne gagne rien , il ne perd rien ; ce qu'il courrait risque de faire par les banqueroutes, inséparables de la cessation du commerce. — Et ce qui est dit du marchand l'est également de toutes les personnes qui vivent de leurs rentes , soit en fonds de terre ou rentes constituées, lesquelles, recevant des racquits^ ne les peuvent reconstituer faute de sûreté , parce que les affectations les plus ordinaires étant sur les terres, le produit en diminue tous les jours à vue d'oeil par l'anéantissement de la consommation : aussi elles aiment mieux perdre l'intérêt que de hasarder le capital , se réduisant à faire moins de dépense , ce qui est un surcroît de mal pout* le corps de la république. De façon que tous les revenus d'industrie cessent tout à fait, et l'argent, qui forme pour autant de revenu qu'il fait de pas , ne sortant point des fortes mains \ arrête entièrement son cours ordinaire; ce qui met le pays dans une paralysie de tous ses membres, et fait qu'un État est misérable au milieu de l'abondance de toutes sortes de biens. Ce sont là des effets que les pauvres ressentent les premiers, mais qui se communiquent ensuite imperceptiblement à tous les autres membres de l'État , même aux plus relevés , ainsi que l'on a fait voir par ces Mémoires ; ce qui devrait bien les intéresser aux moyens d'arrêter un si grand désordre , où le roi participe assurément à proportion du rang qu'il tient dans l'État.

* L'auleur a voulu dire de ne pas diminuer de valeur par des frais de garde, entraînant une augmentation de prix, que le consoramaleur n'est pas toujours à même de supporter.

* Remboursements.

' C'est-à-dire des grosses bourses.

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