‹ Économistes financiers de 18e siècleChapitre 61 sur 201 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Que raccroissement du revenu national est proportionnel, non à Taugmentation de la somme du numéraire, mais au progrès de la consommation. — Effets de la circulation et de la non-circulation de Targent. — Liaison inlime de ce double phénomène avec l'état de Tagriculture. — Que la suppression des édils qui paralysent la consommation eût été beaucoup plus avantageuse à l'État que le monnayage de la vaisselle du roi.

Il est aisé de voir, par tout ce qu'on vient de dire, que pour faire beaucoup de revenu dans un pays riche en denrées, il n'est pas nécessaire qu'il y ait beaucoup d'argent, mais seulement beaucoup de consommation , un million faisant plus d'effet de cette sorte que dix millions lorsqu'il n'y a point de consommation ; parce que ce million se renouvelle mille fois , et fera pour autant de revenu à chaque pas , tandis que les dit millions restés dans un coffre ne sont pas plus utiles à un État que si c'étaient des pierres ; et ce qui fait plus de mal au corps de la France, est que c'est le menu peuple sur qui le désordre des Tailles et l'excès du prix des liqueurs en détail agissent davantage, parce que c'est lui qui a le moins de défense et qui fait le moins de provisions , et cependant c'est lui qu même temps qui fait le plus de consommation, parce qu'il est en plus grand nombre. — En effet, un journalier n'a pas plutôt reçu le prix de sa journée, qu'il va boire une pinte de vin, étant à un prix raisonnable ; le cabaretier en vendant son vin en rachète du fermier ou du vigneron ; le vigneron en paye son maître , qui fait travailler l'ouvrier, et satisfait sa passion ou à bâtir, ou à acheter des charges, ou à consommer de quelque manière que ce puisse être, à proportion qu'il est payé de ceux qui font valoir I ses fonds. Que si ce même vin, qui valait 4 sous la mesure, vient tout d'un coup, par une augmentation d'impôt, à en valoir 10, ainsi que nous l'avons vu arriver de nos jours, le journalier, voyant que ce qui lui resterait de sa journée ne pourrait pas suffire pour nourrir sa femme et ses enfants , se réduit à boire de l'eau , comme ils font presque tous dans les villes considérables, et fait cesser par là la circulation que lui fournissait sa journée, et est réduit à l'aumône , non sans blesser les intérêts du roi, qui avait sa part à tous les pas de cette circulation anéantie. Il en va de même des autres denrées, n'y en ayant aucune dont l'anéantissement de consommation causé par les désordres marqués cidevant ne fasse d'abord cesser dix ou douze sortes de métiers, qui roulaient tous sur ce premier principe, et ne rejaillisse ensuite par contrecoup et sur le roi , et sur tout le reste des professions du corps de l'État ; et alors, bien que l'argent demeure, il cesse, faute de circulation, de fortifier aucun revenu, et est comme s'il était mort à l'égard

du pays. En sorte que , s'il y a 500 millions de rente moins en France qu'il n'y avait il y a trente ans , ce n'est pas qu'il y ait moins d'argent, mais c'est qu'y ayant pour beaucoup moins de denrées excrues \ vendues et consommées, cela a communiqué le même mal à toutes les autres sortes de biens qui tirent leur être des fruits de la terre. Il n'en faut donc point accuser le manque d'argent, mais s'en prendre seulement à ce qu'il ne fait pas son cours ordinaire ; et la vaisselle d'argent réduite en monnaie ces jours passés ^ n'a pas apporté plus de remède à ce mal que ne fait une flotte du Pérou à la misère de l'Espagne, qui, depuis qu'elle en reçoit, n'en devient pas plus riche, parce que l'argent ne fait qu'y passer, et qu'elle ne le voit que dans sa naissance. Ainsi, celui de la vaisselle, après son premier cours, a gagné les forts ^ dont on vient de parler et dont il est impossible de le tirer. Et il aurait été cent fois plus avantageux à la France d'ôter quelques-uns de ces édits qui ruinent la consommation pour des quantités de millions par an , quoique le produit à l'égard du roi soit fort médiocre, et de reporter le montant des droits sur les Tailles , afin que Sa Majesté ne perdît rien , ce qui n'aurait pas été à un sou pour livre, que de réduire de la vaisselle en monnaie, l'utilité qui en est venue à Sa Majesté pouvant aisément être compensée d'ailleurs.

Enfin, le corps de la France souffre lorsque l'argent n'est pasdans un mouvement continuel , ce qui ne peut être que tant qu'il est meuble^ et entre les mains du peuple; mais sitôt qu'il devient immeuble *, ne pouvant cesser de l'être, parce qu'on ne trouve aucune sûreté à le reconstituer sur une terre , ou à le prêter pour acheter une charge qui peut être supprimée ou anéantie par la création de pareilles qui la tireront hors du commerce , ou enfin à rejeter ce même argent dans le trafic, par les raisons qu'on vient de marquer, on peut dire que tout est perdu. Or, quand tout l'argent serait entre les mains du menu peuple, où il est toujours meuble, il faut qu'il retourne aussitôt entre les mains des puissants, qui le refont immeuble en la plus grande partie, parce que l'harmonie de la république, qu'une puissance supérieure régit invisiblement, subsistant du mélange de bons et de mauvais ménagers, toutes choses, tant meubles qu'immeubles , sont dans une ré-

* Croissant sur le sol, naturelles, indigènes.

* Un édit de 1689 prescrivit de porter aux hôtels de monnaie toutes les pièces d'argenterie qui excédaient le poids d'une once , et les meubles d'argent massif que contenait le château de Versailles furent convertis en espèces. On ne retira pas plus de trois millions de ces chefs-d'œuvre de l'art de la ciselure, qui en avaient coûté dix.

" Les riches, les capitalistes.

'* 11 est évident que, dans l'esprit de l'auteur, ces deux mots, meuhle et immeublet ont le même sens que les expressions : revenu et capital; non-seulement ici, mais encore dans les considérations subséquentes du même chapitre.

volution continuelle, et le riche devient pauvre afin que le pauvre puisse devenir riche. En effet, un dissipateur de ses fonds et de son argentimnieuble , comme le rachat d'une rente constituée et le prix d'une terre, en fait un meuble en le consommant en sa dépense journalière, qui ne devrait être tirée que du produit de ces mêmes fonds ; tandis qu'un bon ménager , ne consommant pas ses revenus ordinaires , soit de fonds de terre ou d'industrie, en forme un argent-immeuble, c'est-àdire dont il a dessein de se former un immeuble , comme une terre, une maison , ou une partie de rente ; ce que ne pouvant faire comme on vient de dire, cet argent ne retourne plus chez le peuple , en passant par les mains du dissipateur qui le refait meuble. Ainsi le corps de l'État fait une très-grande perte, parce que c'est le menu peuple qui lui forme le plus de revenu ; un écu faisant plus de chemin et par conséquent de consommation en une journée chez les pauvres , qu'en trois mois chez les riches, qui, ne faisant que de grosses affaires, attendent longtemps que leur somme soit fournie, même dans les meilleurs temps , pour faire sortir leur argent , ce qui est toujours préjudiciable à un État. De manière que Philippe de Commines remarque que, si le roi Louis XI tripla son revenu en quinze années, personne ne fut ruiné, parce qu'il dépensait aussi tôt tout ce qu'il recevait ; ce qui montre assez l'intérêt qu'un pays a que ses habitants ne soient pas dans l'obligation de dépenser moins d'argent qu'ils n'en reçoivent \

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