CHAPITRE XXI
Qu'il n'est pas dans Tintérêt du roi de ruiner la consommation. — - Preuves nouvelles de cette vérité. — Que l'État ne consomme pas de l'argent, mais des denrées. — Qu'en France, le produit de l'impôt, comparativement au reste de l'Europe, est en raison inverse des sacrifices imposés aux sujets. — L'Angleterre, les princes d'Allemagne, et le duc de Savoye. — L'agriculture et le commerce sont les deux mamelles de la république.— Comparaison des provinces exemptes de la Taille arbitraire, des Aides et des Douanes, avec celles où ce régime fiscal est en vigueur : les deux généralités de Rouen et de Montauban.
Quoiqu'on ait assez montré l'intérêt que le roi a à la ruine de la consommation \ qui attire toutes les pernicieuses conséquences dont on vient de parler, on va mettre ce même intérêt dans un nouveau jour, pour le rendre encore plus sensible à ceux qui en voudraient douter. — Il est certain que le roi entretient ses armées et sa dépense ordinaire, non avec de l'argent à proprement parler, mais avec du blé, de la viande, du linge, des habits, et enfin avec toutes les autres choses nécessaires à l'entretien de la vie , lesquelles , croissant en ses États , sont consommées pour la plus grande quantité par ses sujets, et une partie lui est baillée par redevance ; et si ce n'est pas immédiatement, c'est la même chose, parce que les dix écus qu'un chapelier baille au roi pour sa Taille, après les avoir tirés du profit qu'il a fait sur mille chapeaux qu'il a fabriqués et vendus, la nourriture et entretien de sa famille prélevés , est une obligation et un gage qu'il donne au roi de lui fournir dix chapeaux à lui ou à son ordre, en quoi faisant son gage lui sera restitué , comme il arrive infailliblement; — car Sa Majesté n*a pas sitôt reçu ce gage, qu'elle le rebaille à un capitaine de chevau-légers , qui le reporte avec la même diligence au chapelier pour en tirer les dix chapeaux, lequel refait faire aux dix écus la même circulation, à moins que le canal n'en soit interrompu, c'est-à-dire que la boutique du chapelier ne soit démontée parce que les chapeaux ne se peuvent plus vendre, comme nous avons vu arriver, par les raisons traitées cidessus ; et ainsi de toutes les autres marchandises dont on peut faire le même raisonnement : — ce qui montre évidemment le grand préju-
' Inutile, sans doute, de faire remarquer que cela est dit ironiquement.
dice que le roi reçoit de la ruine de la consommation , et que c'est le surprendre que de dire qu'on la ruine pour l'enrichir.
Et, pour conclusion entière de la seconde partie de ces Mémoires, on dira qu'il n'y a qu'à comparer ce qui se passe chez nos voisins avec ce qui se fait en France à l'égard des impôts. On a déjà montré dans la première partie que , bien qu'il n'y ait jamais eu une pareille diminution de biens, cependant le roi lève moins à présent sur ses sujets que plusieurs de ses ancêtres : on dira maintenant , et on le maintient , qu'il n'y a point de prince dans l'Europe qui ne tire à proportion beaucoup davantage , et où cependant il en coûte tant à ses peuples ; et bien que cela paraisse un paradoxe , c'est pourtant une vérité constante. En effet, une vigne arrachée pour ne pouvoir supporter l'impôt qu'on a mis dessus ( comme cela arrive tous les jours ) , ne va point au profit du roi , et ne ruine pas moins le propriétaire ; et comme ce mécompte s'est rencontré dans une infinité de denrées, ainsi qu'on a fait voir, on en peut tirer les mêmes conclusions. Dans tous les autres États on proportionne les impôts aux choses sur lesquelles on les lève ; et de cette manière le prince et les peuples y trouvent également leur compte; et c'est ainsi que, pour descendre davantage dans le détail, il est certain que l'Angleterre ne vaut point le quart de la France , soit par le nombre du peuple, qui est une partie essentielle à la bonté du pays, à cause que la consommation ne se saurait faire sans lui ; soit pour la fertilité du terroir (et si la conquête des Gaules coûta huit années à Jules-César, celle de toute l'Angleterre ne fut l'effet que d'une seule campagne) ; cependant l'Angleterre vient de rapporter depuis trois ou quatre ans près de quatre-vingts millions par an au prince d'Orange, et cela sans réduire les peuples à la mendicité, ni les mettre dans l'obligation d'abandonner la culture des terres ; et si la guerre n'avait pointinterrompu son commerce , c'eût été encore tout autre chose. Que l'on considère encore tous les princes d'Allemagne, jusqu'au moindre ; que l'on considère leurs États , qui ne sont pas un atome en comparaison de la France , et toutefois ce qu'ils en tirent va à un trentième ou environ, et même encore à plus. La Savoye en tout son contenu, sans le Piémont, ne vaut point la moindre des Élections de Normandie, au nombre de trente-deux. Son terroir, très-mauvais et très-stérile , ne peut nourrir qu'une partie de ses habitants, et encore très-misérablement; il n'y a ni rivières, ni villes considérables où l'on fasse quelques manufactures ; cependant elle rapportait 500,000 écusà son prince par an avant la guerre ; et cela, parce que les choses se faisaient comme en Angleterre, en Allemagne et dans tous les pays du monde , c'est-à-dire qu'on faisait rapporter à la terre tout ce que son
climat et son terroir, aidés de secours humains, pouvaient produire ; on y consommait tout ce qu'on y pouvait consommer, et on y vendait tout ce qu'on y pouvait vendre , qui est une situation qui devrait être sacrée aux ministres de tous les princes du monde , leur étant permis de pousser les droits de leurs maîtres jusqu'à tel point qu'ils peuvent aller, tant qu'ils ne donneront point atteinte à ces deux mamelles de toute la république, l'agriculture et le commerce. Mais de croire mieux servir un monarque par une conduite contraire , comme on ne peut pas nier qu'il arrive présentement en France , cela se réfute si fort de soi-même par la simple narration des choses rapportées dans ces Mémoires, que l'on n'en dira rien davantage. Mais cette même doctrine peut être établie, sans aller chez les Étrangers, par ce qui se passe en France aux lieux où la Taille n'est point arbitraire et sujette aux pernicieux effets dont on a parlé, et où pareillement les Aides et Droits sur les passages n'ont point encore eu lieu : on verra la différence de ces contrées avec les autres. — La généralité de Montauban ne vaut pas la sixième partie de la généralité de Rouen , soit pour la situation , qui n'a ni mer ni rivière pour voisines ; au lieu que la généralité de Rouen a Paris d'un coté et la mer de l'autre, qui est la plus avantageuse situation du monde ; son terroir n'a point son pareil en fécondité; les villes et bourgs y sont sans nombre, et peuplés à proportion; et cependant, avec tous ces avantages, elle ne rapporte au roi qu'un tiers de plus que celle de Montauban, qui, en Taille seule, qui est réelle, rapporte 3,400,000 livres; tandis que tout ce que le roi a jamais tiré de la généralité de Rouen , en revenus ordinaires, n'a jamais été à plus de six à sept millions tout compris. Mais la différence à l'égard des peuples est encore bien plus grande : dans la généralité de Montauban , il est impossible de trouver un pied de terre auquel on ne fasse rapporter tout ce qu'il peut produire ; il n'y a point d'homme, quelque pauvre qu'il soit, qui ne soit couvert d'un habit de laine d'une manière honnête; qui ne mange du pain et ne boive de la boisson autant qu'il lui en faut; et presque tous usent de viande, tous ont des maisons couvertes en tuiles, et on les répare quand elles en ont besoin. Mais dans la généralité de Rouen , les terres qui ne sont pas du premier degré d'excellence sont abandonnées, ou si mal cultivées qu'elles causent plus de perte que de profit à leurs maîtres ; la viande est une denrée inconnue par les campagnes, ainsi qu'aucune sorte de liqueur pour le commun peuple; la plupart des maisons sont presque en totale ruine , sans qu*on prenne la peine de les réparer, bien qu'on les bâtisse à peu de frais , puisqu'elles ne sont que de chaume et de terre; et avec tout cela, les peuples s'estimeraient heureux s'ils pouvaient avoir du pain et de l'eau
à peu près leur nécessaire, ce qu'on ne voit presque jamais ; et tous ces désordres arrivent pendant que le pays pourrait non-seulement faire subsister parfaitement bien les habitants d'une manière fort heureuse, mais même aider ses voisins , comme il faisait autrefois , si les proportions absolument nécessaires pour une pareille harmonie n'étaient ruinées par des intérêts indirects, ce qui retombe également sur Sa Majesté , puisqu'il est aussi impossible que des terroirs incultes et des peuples qui meurent de faim lui soient utiles à quelque chose, qu'il est difficile qu'une situation contraire ne lui soitpas très-avantageuse. Mais comme ceu\\qui fournissent les mémoires à MM. les ministres n'ont pas les mêmes intérêts, qu'ils en ont même de tout opposés, il ne faut pas s'étonner qu'ils sacrifient ceux et du roi et des peuples à leurs avantages personnels; et bien qu'ils ne profitent pas en leur particulier pour la cinquantième partie du mal qu'ils font au corps de l'État, leur intérêt, quelque petit qu'il soit en comparaison de ce mal, prévaut à l'utilité publique, ce qui est aujourd'hui érigé en profession ordinaire, remplie de personnes de la plus haute protection \ De manière que, quoique les désordres sautent aux yeux , et que le roi ait un intérêt trèsgrand , sans parler de celui des peuples , de les faire cesser, personne jusqu'ici n'a été assez osé pour leur déclarer la guerre, ou plutôt à leur manœuvre.
C'est pourtant sur ces principes qu'on va passer à la troisième partie de ces Mémoires, qui traiteront des remèdes de ces désordres, dont on établira la facilité et l'utilité d'une manière si constante, qu'il n'y a que ceux qui en attendent ou leur doivent leur fortune, qui y pourraient apporter de l'opposition par leurs actions ou par leurs paroles. Leur principale objection sera le délai qu'ils demanderont, ou le prétendu bouleversement des affaires qu'ils opposeront; mais l'un et l'autre sont ridicules , attendu que ce sont les peuples mêmes qui parlent dans ces Mémoires, au nombre de quinze millions, contre trois cents personnes au plus, qui s'enrichissent de la ruine du roi et des peuples, lesquels ne demandent que la simple publication de deux édits pour être au bout de deux heures en état de labourer leurs terres en friche , et de vendre leurs denrées perdues , ce qui doublerait sur-le-champ et le revenu de leurs terres, et celui du roi. Or, on ne peut, sans renoncer à la raison, dire à des gens qui offrent de payer, qu'il leur est impossible de le faire, surtout quand on est aussi suspect que doivent être ces trois cents contredisants.
' C'est-à-dire de personnes puissantes, de personnes jouissant d'un crédit assez haut pour maintenir les abus profitables à leurs intérêts.