‹ Économistes financiers de 18e siècleChapitre 77 sur 201 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De la nature de la richesse. — Le commerce des premiers âges du monde. — La civili sation rend les métaux précieux nécessaires aux échanges. — Rôle véritable de la mon naie. — Elle peut êlre suppléée par le papier, le parchemin, et même la parole, - L'argent n'est un principe de richesse que dans les pays qui le produisent. — Le rapport de l'argent avec les marchandises le haut ou le bas prix des choses, indifférent ei lui-même, quand ses causes sont naturelles. — On était aussi riche avec mille francs d» revenu du temps de François I^r, qu'aujourd'hui avec quinze mille livres de rente. - L'intérêt général de la société veut que personne ne donne à perle son travail, ou 1 produit de son travail. — Révolte de l'ég'oisme conire cette loi providentielle, ou guerr permanente des vendeurs et des acheteurs. — La paix et l'équilibre ne peuvent ôtr que le résultat de la liberté des échanges. — Conséquences du régime contraire.

La richesse, au commencement du monde, et par la destinatioi de la nature et l'ordre du Créateur, n'était autre chose qu'une ampl< jouissance des besoins de la vie : comme ils se réduisaient uniquemen

jusiesse, et dans le second, les combattre d'une manière sérieuse, ou du moins garde le silence si Tonne voulait faire ni l'un ni l'autre. 11 est beaucoup plus commode, à 1 vérité, de dire tout simplement : ceci est faux, ceci est invraisemblable. Mais, ei revanche, avec une pareille argumentation, on ne persuade aussi que les gens qu veulent bien être persuadés.

à la simple nourriture et au vêtement nécessaire pour se garantir des rigueurs du temps , le tout se terminait presque en deux seuls genres de métiers, savoir le laboureur et le pasteur, les troupeaux, avant le déluge, n'ayant point d'autre usage que d'habiller les hommes de leur dépouille ; et ce furent là les deux professions que se partagèrent les deux enfants d'Adam, après la création de l'univers. — A leur exemple , ceux qui les suivirent furent longtemps maîtres et valets , et les propres constructeurs de leurs besoins ; la vente n'était qu'un troc ou un échange, qui se faisait de la main à la main, sans nul ministère d'argent, lequel ne fut connu que longtemps après. — Mais, depuis , la corruption , la violence et la volupté s'étant mises de la partie , après les besoins on voulut le délicieux et le superflu ; ce qui ayant multiplié les métiers, de deux qu'ils étaient d'abord, degré par degré, en plus de deux cents qu'ils sont aujourd'hui en France, cet échange immédiat ne put plus subsister. — Le vendeur d'une denrée ne trafiquant presque jamais avec un sujet qui fût possesseur de celle qu'il avait dessein de se procurer en se défaisant de la sienne, et ne la pouvant même recouvrer qu'après un long trajet et une infinité d^ ventes et de reventes , par le moyen des deux cents mains ou professions qui composent aujourd'hui l'harmonie des États polis et magnifiques, il a fallu une garantie et une sorte de procuration, pour ainsi dire, de ce premier acheteur, que l'intention du vendeur serait efl'ectuée par le recouvrement de la denrée qu'il voulait avoir en se dessaisissant de la sienne. — C'est par là que le ministère de l'argent est devenu nécessaire, par une convention et un consentement général de tous les hommes, qu'en quelque pays que ce soit, à moins de quelque grand éloignement, ou d'une violence qui dérange les choses, celui qui est porteur d'argent est assuré de se procurer pour autant de la denrée dont il a besoin, qu'il s'est défait de la sienne, et certain que l'objet de son désir lui sera livré avec autant de diligence et d'exactitude que si l'échange ou le troc s'en étaient faits immédiatement et de la main à la main, comme au commencement du monde. — Il y a là-dessus une attention à faire, qui est que l'argent, malgré la corruption qui en a fait une idole , ne peut fournir aucun des besoins de la vie étant réduit en monnaie, mais est seulement garant que le vendeur d'une denrée ne la perdra pas, et que celle dont il a besoin en troc de la sienne lui sera livrée, ne se trouvant pas chez son acheteur. — Il faut faire encore une réflexion , savoir, que cette fonction est si peu singulière à l'argent, quelque idée qui règne aucontraire, qu'il n'en fait pas la dixième partie , et même la cinquantième dans les temps d'opulence , qui n'est autre chose qu'une grande consommation , c'est-

à-dire une très-grande richesse. — Le papier, le parchemin et même la parole en font, encore une fois, cinquante fois plus que lui : ainsi on a grand tort, dans les occasions de misère, de mettre la cause des désordres sur son compte, et d'alléguer pitoyablement qu'il a passé en la plus grande partie dans les pays étrangers. Pourquoi ne dit-on pas que le papier et le parchemin y sont également allés, et que c'est faute de matière que le trafic a cessé, et que l'on ne vend et n'achète plus? — On ne le dit point, parce qu'on sait bien que cela serait ridicule. Or, de tenir le même discours de l'argent, est de la même absurdité, puisque, quand cette éclipse d'espèces serait véritable, comme non, on ne lui pourrait imputer que son sou la livre de la cessation du commerce, dans lequel n'ayant que la cinquantième partie des fonctions, on ne pourrait pas le rendre criminel pour un plus haut degré. Or, tout étant diminué depuis 1660 de plus de la moitié, on voit l'erreur de cette pitoyable raison , le manque d'argent. — Ces allégations seraient véritables au Pérou si les mines tarissaient, parce qu'étant uniquement le fruit du pays , il faudrait que les peuples y mourussent de faim s'ils n'en faisaient pas sortir toutes les années une très-grande quantité du pays, pour l'échanger contre les denrées nécessaires à la subsistance. — Sans parler des îles Maldives, où, par une convention unanime, de certaines coquilles font la fonction de l'argent monnayé ; ni de celles de l'Amérique , où les colons de l'Europe qui les habitaient ne manquaient d'aucune chose nécessaire à leurs besoins, sans presque jamais voir un denier d'argent, parce que le tabac seul, tant en gros qu'en détail, en remplaçait toutes les fonctions ; et que , si on voulait avoir pour un sou de pain , et même moins, on donnait pour un sou de tabac, et ainsi du reste, ceux qui le recevaient étant assurés d'en tirer le même avantage , en se procurant leurs nécessités ; sans citer, dis-je , tous ces exemples , les foires de Lyon en France, qui forment un commerce par an de plus de 80 millions , n'ont jamais connu ni vu un sou d'argent dans ce trafic : tout se fait par échange immédiat de denrée à denrée, ou par billets, lesquels, après une infinité de mains, retournent au premier tireur, où il n'échet qu'une compensation. — L'argent n'est donc rien moins qu'un principe de richesse dans les contrées où il n'est point le fruit du pays : il n'est que le lien du commerce, et le gage de la tradition future des échanges, quand la livraison^ ne se fait pas sur-lechamp à l'égard d'un des contractants; et il partage même cette fonction avec tant d'autres choses , comme la simple parole , le papier, le

* Celle des choses, des produits en nature, qu'on acquiert plus tard par le moyen de la monnaie.

parchemin et les denrées mêmes, qu'il est dispensé de la plus grande partie de ce personnage, qu'on lui suppose faussement être singulier. Il est même indifférent, pour ce qui lui reste d'emploi dans cet usage, dont on n'a jamais besoin que lorsqu'il n'apparaît pas assez de solvabilité dans l'un des contractants pour s'en fier à sa parole , au papier ou au parchemin; il est indifférent, dis~je, qu'il y en ait peu ou beaucoup dans une contrée pour lui procurer de l'opulence , c'est-à-dire une entière jouissance , non-seulement des besoins de la vie , mais même de tout ce que l'esprit humain a pu inventer pour les délices. — H n'y a qu'une clause indispensable, à savoir que, s'il est indifférent que les choses soient à haut ou à bas prix , il est d'une nécessité absolue que le tout soit réciproque : autrement plus de proportion , et par conséquent plus de commerce ; et ainsi, plus de richesse, ou plutôt beaucoup de misère, qui est aujourd'hui la situation de la France. — Un homme qui recevait mille francs par an sous le roi François 1" était aussi riche, et passait sa vie aussi commodément et magnifiquement, que celui qui reçoit aujourd'hui quinze mille francs toutes les années, parce que le blé ne valait que vingt sous le setier ' à Paris, qui doit valoir aujourd'hui, année commune, quinze ou seize francs, et que les souliers ne se vendaient pas plus de cinq sous , par appréciation imprimée dans les ordonnances, comme on l'y peut voir. Le laboureur qui ne vendait son blé que vingt sous, et le cordonnier ses souliers que cinq sous, y trouvaient pareillement leur compte , parce que les proportions s'y rencontraient. — Mais si, comme aujourd'hui, le blé avait valu quinze francs, le cordonnier serait mort de faim avec ses souliers vendus cinq sous : comme par réciproque le laboureur eût tout quitté si, vendant son blé vingt sous, lui ou son maître eussent été obligés d'acheter les souliers quatre francs.

Ce sont donc les proportions qui font toute la richesse, parce que c'est par leur seul moyen que les échanges, et par conséquent le commerce, se peuvent faire : il serait ridicule de faire de la différence entre deux repas également bons, parce que l'un aurait coûté beaucoup et l'autre bien moins, en prétendant établir un plus l^ut degré de félicité dans celui pour lequel on aurait déboursé davantage. Et c'est par le déconcertement de cette harmonie que les 1,500 millions de rente, éclipsés en France depuis 1660, se sontévanouis. — Comme cette justice qui doit être entre deux commerçants qui ne trafiquent uniquement que l'un avec l'autre se doit étendre en plus de deux cents professions que renferme aujourd'hui la France, et qu'elles ont toutes un intérêt solidaire de l'entretenir, parce que ce n'est que d'elle

^ Mesure de Paris, 1.36 hectolitre.

seule qu'elles peuvent obtenir leur subsistance et leur maintien, il ne faut pas qu'elle soit déconcertée en la moindre de ses parties, c'est-àdire que le plus chétif ouvrier vende à perte : autrement sa destruction, comme un levain contagieux, corrompt aussitôt toute la masse. Il faut que cela se fasse, non-seulement d'homme à homme, mais aussi de pays à pays, de province à province, de royaume à royaume, et même d'année à année, en s'aidant et se fournissant réciproquement de ce qu'elles ont de trop, et recevant en contre-échange les choses dont elles sont en disette. — Cependant, par une corruption du cœur effroyable, il n'y a point de particulier, bien qu'il ne doive attendre sa félicité que du maintien de cette harmonie, qui ne travaille depuis le matin jusqu'au soir et ne fasse tous ses efforts pour la ruiner. Il n'y a point d'ouvrier qui ne tâche, de toutes ses forces, de vendre sa marchandise trois fois plus qu'elle ne vaut, et d'avoir celle de son voisin pour trois fois moins qu'elle ne coûte à établir. — Ce n'est qu'à la pointe de l'épée que la justice se maintient dans ces rencontres : c'est néanmoins de quoi la nature ou la Providence se sont chargées. Et, comme elle a ménagé des retraites et des moyens aux animaux faibles pour ne devenir pas tous la proie de ceux qui, étant forts, et naissant en quelque manière armés, vivent de carnage; de même, dans le commerce de la vie, elle a mis un tel ordre que, pourvu qu'on la laisse faire, il n'est point au pouvoir du plus puissant, en achetant la denrée d'un misérable, d'empêcher que cette vente ne procure la subsistance à ce dernier, ce qui maintient l'opulence, à laquelle l'un et l'autre sont redevables également de la subsistance proportionnée à leur état. On a dit, pourvu qu'on laisse faire la nature^, c'est-à-dire qu'on lui donne sa liberté, et que qui que ce soit ne se mêle à ce commerce que pour y départir protection à tous, et empêcher la violence. — C'est néanmoins de quoi on a pris le contre-pied, n'y ayant point de moyens, quelque épouvantables qu'ils fussent, qu'on n'ait crus nonseulement légitimes, mais qu'on n'ait même réputés l'enseigne de la plus fine politique pour ruiner cette harmonie, en attaquant ou accablant sing^ulièrement toutes les denrées, les unes après les autres, par le moyen des partisans. Quand on avait détruit un genre de biens, en sorte qu'il n'y avait plus rien à faire pour les entrepreneurs, qui causaient cette désolation sous prétexte de faire venir de l'argent au roi, bien qu'il ne reçût pas la centième partie du mal que cela causait, on transportait les mêmes mesures aux autres genres de biens qui n'étaient pas encore anéantis, en surprenant toujours MM. les ministres; en sorte que celui qui a le plus ruiné de pays, et par conséquent le roi, est celui qui a le mieux fait ses affaires.

Les grands profits attachés à de pareilles entreprises, et qui donnaient moyen de partager avec des protecteurs du premier degré, que l'on veut croire que l'on trompait également, mais qui étaient néanmoins les premiers ministres jusqu'en 1661, comme il sera justifié \ faisaient qu'on se mettait l'esprit à l'alambic pour maintenir et augmenter cette manœuvre, et empêcher en même temps toutes sortes de remèdes et d'obstacles que les peuples y auraient pu apporter. Mais on ne laisse pas de croire que, depuis cette époque, il n'y ait encore eu que de la surprise, bien que ces manières aient sextuplé, et qu'on ait englouti jusqu'aux immeubles qui avaient toujours paru sacrés \ Du reste, ceci est trop public pour passer pour calomnie, ou être révoqué en doute : les 1,500 millions de rente constamment éclipsés, les terres en friche, plus de la moitié des vignes du royaume arrachées, pendant que les trois quarts des peuples ne boivent que de l'eau, arrêtent la grande vocation que les intéressés pourraient avoir à nier des faits aussi certains, et dont on leur est uniquement redevable; et voici comme cela est arrivé.

C'est, par le moyen des Traitants, trop peu d'attention à la répartition des Tailles, et trop d'attention au commerce des blés et des liqueurs, dont il fallait absolument laisser l'économie à la nature, comme partout ailleurs. — Il convient de faire un court détail de ces trois causes, et l'on verra que ce n'est pas sans raison qu'on maintient qu'elles ont fait plus de destruction dans la France que jamais les plus grands ennemis, et même tous les fléaux de Dieu dans leur plus grande violence; le ravage de ces manières ayant regagné par leur durée, depuis 1660, ce qui pourrait paraître de plus violent dans ces marques extraordinaires de la colère du Ciel.

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