‹ Économistes financiers de 18e siècleChapitre 78 sur 201 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Que la consommation est le principe de toute richesse. — De la Taille. — Les trois vices tle cet impôt, et le mal qu'ils occasionnent. — Considérations sur le régime des blés. — La misère de l'agriculleur entraîne la ruine de tous les autres membres du corps social. — Il y a solidarité nécessaire d'intérêts, non-seulement d'homme à homme, et de province à province dans un même État, mais encore de pays à pays. — L'alliance des dévots et des traitants.

Pour commencer par les Tailles, dont on ne dira que peu de chose, parce qu'on en a assez parlé dans le livre intitulé le Détail de la

' Voyez le chapitre vu, pour la complète intelligence de ce passage.

' Ces immeubles sacrés paraissent être les charges, les offices, dont la paulette avait fait des fonds immatériels, que Boisguillebert assimile souvent aux héritages, aux fonds territoriaux.

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France^ auquel ceux qui sont curieux d'en apprendre parfaitemen Tanatomie pourront avoir recours, et dont ce qu'on va toucher ne sera qu'un abrégé, il y a, avant que d'en parler, une attention à faire, qui servira également pour cet article et pour les deux autres.

Tous les revenus ou plutôt toutes les richesses du monde, tantd'ufl prince que de ses sujets, ne consistent que dans la consommation; toujj les fruits de la terre les plus exquis et les denrées les plus précieuse^ n'étant que du fumier d'abord qu'elles ne sont pas consommées. CcJ qui fait que les pays les plus féconds non habités et par conséquent cultivés, à cause du petit nombre d'hommes, sont presque entièrement inutiles, à leur prince. — Or, du moment que, quoique ces contrées se rencontrent très-rem plies de sujets propres à faire valoir les pré-^ sents de la nature, il est de leur intérêt de ne rien consommer, et qu'ils sont même mis dans l'impossibilité de le faire, le pays ni lé prince n'en sont pas plus riches que s'il n'y avait qui que ce soit ou peu de monde. La terre devient alors comme un herbage du plus granc produit, qui ne rapporte rien à son maître lorsque les bêtes que l'od met dessus sont emmuselées et empêchées de pâturer par cette vio lence, ce qui ruine entièrement l'herbage et les propriétaires des bêtes^ qui meurent par cette force majeure, bien loin d'engraisser.

Voilà le portrait en raccourci de la Taille dans les provinces oùelU est arbitraire, c'est-à-dire dans presque les trois quarts du royaume^ sans qu'il y ait en aucune façon la moindre ditférence. Et cela, par 1^ moyen de trois circonstances qui l'accompagnent, et ne la quitteni jamais un moment : — la première, son incertitude, tant dans l'a siette des paroisses que sur la tête de tous les particuliers ; — la se-« conde, son injustice d'être haute et violente, non par rapport au facultés des contribuables, ce qui est néanmoins l'esprit de son insti tution, comme dans tous les pays de la terre, même les plus barbares et les plus grossiers, mais eu égard seulement au plus ou moins de protection et d'élévation qu'un homme peut avoir pour s'en défendre, lui ou ses fermiers ; — et la troisième enfin, la collecte de cet impôt, dont, à cause de la mauvaise répartition, une grande partie demeure en perte à ceux qui sont chargés de ce malheureux recouvrement; et comme chacun y passe à son tour, il échetà tout le monde, par conséquent, d'être à tour de rôle ruiné tout à fait.

Pour reprendre chaque article, et montrer qu'il n'y eut jamais de plus grands bourreaux de la consommation : d'abord, l'incertitude, qui commence la danse, met dans l'obligation tous les sujets qui y sont exposés de s'abstenir de toutes sortes de dépenses, et même de trafic qui fasse bruit : il n'y a qu'un ordinaire de pain et d'eau qui puisse

FACTUM DE LA FRANCE. tgg

faire vivre un homme en sûreté de n'être pas la victime de son voisin, s'il lui voyait acheter un morceau de viande ou un habit neuf; s'il a de l'argent par hasard, il faut qu'il le tienne caché, parce que, pour peu qu'on en ait le vent, c'est un homme perdu. — Par l'injustice, qui est le second article, il est fort naturel et fort ordinaire de voir une grande recette ne pas contribuer d'un liard pour livre, pendant qu'un malheureux qui n'a que ses bras pour vivre, lui et toute sa famille, esta un taux qui excède tout ce qu'il a vaillant; en sorte qu'après la vente de quelques chétifs meubles, comme paillasse, couverture et ustensiles propres seulement au travail manuel, on procède à la vente des portes, des sommiers et de la charpente des maisons. Ce qui ruine ce prétendu privilégié, et le roi par conséquent, bien plus que si ce fonds presque exempt avait payé six fois la Taille où il est imposé, et qu'il en eut déchargé tout à fait ce malheureux; parce que toutes les terres n'ayant du produit, ainsi qu'on a dit, qu'à proportion que les fruits qui y croissent trouvent de la consommation, et ceux qui la pourraient faire en étant empêchés par ces manières, ces fruits tombent en pure perte, et les maîtres n'en tirent pas les frais de la culture. Et pour le faire voir sans crainte de nulle répartie, il n'y a qu'à jeter les yeux sur une infinité de grands domaines appartenant à des gens de la plus haute considération, on les trouvera diminués depuis 1660, qu'on a entièrement abandonné l'attention à la juste répartition des Tailles, sans renouveler ni faire observer les anciennes ordonnances, qui ne parlaient d'autre chose que d'y veiller continuellement; on verra, disje, que ces terres sont diminuées de moitié l'une portant l'autre, et quelques-unes davantage, pour servir de soûl te aux autres afin que le tout soit sous le même niveau, sans qu'on en puisse accuser sans fausseté l'excès de la Taille, dont ces terres n'ont jamais presque rien payé, et ce sera rendre un très-grand service à leurs maîtres que de leur en faire prendre leur juste part, pour décharger les misérables, puisque par là, la cause de la ruine de ces fonds étant ôtée, ils reprendront incontinent leur ancienne valeur. Et ceux qui ont quelque connaissance du DetoV en conviennent; mais ils marquent en même temps qu'il faut que la chose soit générale, sans quoi une justice particulière qu'on pourrait faire ne produirait qu'une hausse de payement, sans nulle utilité singulière. — Et la collecte enfin, venant en surtaux sur des sujets déjà accablés, et les constituant en quelque manière cautions et garants de payements dont le recouvrement d'une partie ne se pourra jamais faire, achève de les ruiner et met le comble à leur désolation, ou plutôt à leur désespoir; ce qui, sans parler des emprisonnements, dont le nombre est tel qu'une iniiïiité de collecteurs de Tailles

font plus de séjour dans les geôles que dans leurs maisons mêmes, est le dernier degré de destruction de la consommation, par la perte de leur temps, qui est tout leur revenu, ainsi que celui du roi et du royaume. — Ce désordre, qui coûte plus de 500 millions de perte par an à la France, et la vie à tant de malheureux qui périssent, tant en santé qu'en maladie, faute de nourriture et de secours, ainsi que de bâtiments qui les puissent défendre des injures du temps, ayant été en la plus grande partie détruits par cette belle économie de la Taille; ce désordre, dis-je, quelque grand et quelque effroyable qu'il soit, peut être arrêté en une demi-heure de travail et quinze jours d'exécution, puisqu'il n'est question que d'un simple acte de la volonté du roi et de MM. les ministres, comme on expliquera mieux et plus particulièrement dans le chapitre du remède.

Il faut passer à la seconde cause de la destruction de 1 ,500 millions de rente, qui sont les blés, à l'égard desquels il faut rappeler ce qu'on a dit ci-devant, que la richesse n'est autre chose qu'une jouissance entière , non-seulement de tous les besoins de la vie , mais même de tout ce qui forme les délices et la magnificence, pour lequel il faut avoir affaire avec plus de deux cents professions, qui composent aujourd'hui les États polis et opulents. A cet effet , il est nécessaire que tous ces deux cents métiers fassent un échange continuel entre eux, pour s'aider réciproquement de ce qu'ils ont de trop, et recevoir en contre-échange les choses dont ils manquent; et cela nonseulement d'homme à homme, mais même de pays à pays et de royaume à royaume ; autrement l'un périt par l'abondance d'une denrée ou sa disette , pendant qu'un autre homme, ou une autre contrée, sont dans la même misère d'une façon tout opposée. C'est ce divorce qui forme la misère générale , tandis que le commerce réciproque qui aurait pu se faire aurait formé deux perfections de deux très-grandes défectuosités.

Il y a encore une attention à faire , qui est que ce désordre durera éternellement , si ce trafic , ou cet échange , si nécessaire et si utile, ne se fait avec un profit réciproque de toutes les parties , c'est-à-dire tant des vendeurs que des acheteurs , soit que le commerce se fasse par le canal de l'argent, ou par troc de denrée à denrée ; et celui qui prétend faire autrement non-seulement ruine son correspondant, mais se détruit aussi lui-même. Si le premier laboureur, trafiquant uniquement avec le pasteur , ne lui avait pas voulu donner assez de blé pour se nourrir, pendant qu'il eût exigé de lui tout son vêtement nécessaire, tiré des dépouilles des bêtes, non-seulement il l'aurait fai! mourir de faim , mais il aurait lui-même péri dans la suite de froid.

en détruisant le seul ouvrier de ce besoin si pressant , savoir le vêtement. Et cette harmonie, d'une nécessité si indispensable alors entre ces deux hommes, est de la même obligation entre plus de deux cents professions qui composent aujourd'hui le maintien de la France. Le bien et le mal qui arrivent à toutes en particulier est solidaire à toutes les autres, comme la moindre indisposition survenue à l'un des membres du corps humain attaque bientôt tous les autres , et fait par suite périr le sujet , si on n'y met ordre incontinent.

Le dépérissement qui arrive à une de ces deux cents professions n'est pas d'abord aussi sensible que celui qui aurait pu se rencontrer entre les deux premiers et uniques ouvriers de la terre ; m.ais avec le temps, et en augmentant à vue d'œil , il produit le même effet qu'aurait fait l'autre. Le vendeur n'est donc que le commissionnaire de l'acheteur, comme l'acheteur est mis dans le pouvoir d'acheter par le vendeur, qui en doit faire autant de la denrée de ce premier acheteur, ou immédiatement, ou par une plus longue circulation au moyen de l'argent, toujours aux conditions marquées , c'est-à-dire avec une utilité perpétuelle de tous ceux qui jouent un personnage sur ce théâtre, c'est-à-dire de tous les hommes du monde.

On a fait ce préambule, parce que la dérogeance à cette règle à l'égard des blés coûte à la France, depuis 1660, près de trois à quatre cents millions de rente. Comme cette denrée mène toutes les autres, qui la suivent pour ainsi dire pied à pied , le mécompte qui s'y rencontre ne fait aucun crédit , et embrassant aussitôt toutes les professions , il les coule à fond sur-le-champ.

Si le laboureur, qui est leur commissionnaire pour les faire subsister, vend son blé trop cher, par un prix qui n'ait pas de proportion avec le prix du travail de ces deux cents métiers , voilà une famine qui fait périr une infinité de monde, dont on n'a que trop fait d'expérience ; et par fait contraire , le blé étant à vil prix comme aujourd'hui, ne pouvant atteindre non-seulementaupayementdupropriétaire, mais même aux frais de la culture, le canal nécessaire pour faire passer cette manne aux mains des ouvriers, qui n'ont d'autre revenu que leurs bras, est coupé , savoir le maître , qui n'est point payé. Et voilà toutes ces deux cents professions à sec ; leur travail leur devient infructueux, comme les grains en perte à ce laboureur : en sorte qu'il est par là mis hors de pouvoir, non-seulement de payer son propriétaire, mais même de continuer à cultiver la terre ; ce qui en fait demeurer quantité en friche , négliger les engrais des meilleures , et prodiguer les grains à des usages étrangers, comme nourriture de bestiaux , surtout les chevaux, et confections de manufactures, savoir

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les bières et amidons ; ce qui encore, à la première année stérile , ne manque pas de produire une cherté extraordinaire; par oii ces deux cents professions ressentent la même misère par un excès tout opposé, pendant que la compensation de ces deux désordres en eut formé deux grands biens, comme on a déjà dit , si un zèle mal fondé n'avait pas procuré ce mal d'avilissement de grains, qui enfante lui seul l'autre extrémité, savoir le prix exorbitant. Le remède est aisé, et en la main de MM. les ministres ; mais comme le manque de lumière a fait tomber dans ce désordre , dont la connaissance, la plus grossière et la plus imparfaite , ne peut être acquise que par la pratique du labourage , il s'en faut beaucoup que ce soit l'espèce de ceux qui se sont mêlés, depuis 1660, de cette direction. Ils ont cru que cette manne coûtait aussi peu à percevoir et faire venir que celle que Dieu envoya dans le désert aux Israélites , ou tout au plus qu'elle était comme des champignons, ou comme des truffes; qu'elle croissait en tout son contenu à pur profit au laboureur , et qu'à quelque bas prix qu'elle pût être, il gagnait moins , mais ne pouvait jamais perdre ^ ; et qu'ainsi il fallait qu'une autorité supérieure empêchât que les pauvres ne fussent la victime de son avidité. C'est néanmoins cette autorité qui a tout gâté, ayant également ruiné les riches et les pauvres, dans l'une et dans l'autre extrémité de cherté et d'avilissement des grains, qui se sont enfantées et s'enfantent même toujours réciproquement , comme on verra plus particulièrement par le chapitre qui est à la tin de cet ouvrage. Ainsi , ces deux articles du désordre des Tailles et des blés coûtent la moitié des 1,500 millions de perte arrivés au royaume depuis 1660, d'autant plus aisée à rétablir, que ce n'a été l'effet d'aucun intérêt particulier, mais seulement manque d'attention dans l'un, et suite de trop d'attention dans l'autre, savoir les grains. Il n'y avait qu'à laisser faire la nature, comme partout ailleurs, et la liberté, qui est la commissionnaire de cette même nature , n'aurait pas manqué de faire une compensation avantageuse , qui aurait formé un très-grand bien de deux très-grandes misères. Le surplus des 1,500 millions de déchet, allant à environ 800 millions, est l'unique ouvrage des Traitants , tant ordinaires qu'extraordinaires. Mais , quoique le rétablissement soit beaucoup plus aisé du côté de la nature, il est beaucoup plus difficile de la part des personnes intéressées au

1 C'est la législation même qui s'est chargée de fournir la preuve que ce langage n'était pas une hyperbole. Vers 10G4, Colbert fait achever le cadastre de quelques provinces, et les méthodes employées sont tellement vicieuses, qu'il se trouve que l'impôt de beaucoup de terres excède leur produit. Les propriétaires veulent les abandonner au fisc; mais alors un édit intervient qui le leur défend, à moins qu'ils ne renoncent à toutes leurs autres possessions.

maintiende ce mal, quelque effroyable qu'il soit ; et il en arrive comme dans les maladies du corps humain , qui sont d'autant plus dangereuses qu'elles attaquent les parties les plus nobles.

C'est une chose aujourd'hui si publique, bien que ce fût un crime autrefois d'être de part, et de recevoir des gratifications de gens d'affaires, que personne ne s'en cache plus : et quoiqu'un savant théologien ait imprimé, il y a trente ans, que c'est risquer sa damnation que de se faire Partisan, les choses ont si fort changé depuis, que les personnes aujourd'hui de la plus haute piété ne se font plus aucun scrupule , non-seulement de prendre part à ce métier , mais même de l'avouer publiquement.

Apparemment que l'ignorance où elles sont des maux qu'un pareil canal des revenus du prince fait au roi et au royaume , les entretient dans cette tranquillité; ce qui ne serait pas si elles savaient que le souverain ne reçoit pas un sou par de semblables moyens, qu'il n'en coûte dix-neuf sur vingt en pure perte aux peuples, par la ruine de la consommation , et par conséquent de leurs biens , ainsi que la vie à une intinitè de misérables, qui périssent manque de leurs besoins.

Que l'on jette les yeux sur une contrée désolée, comme sur l'Élection de Mantes, puisqu'on en a parlé ; ce qui prouve également pour le reste du royaume, attendu que c'est par une cause générale : elle a perdu 2,400,000 livres sur les seules vignes , ce qui fait plus de dix millions de dommage par an sur les biens, tant en fonds qu*en industrie, par contre-coup; et que l'on en demande la raison même aux enfants qui ne font que quitter la mamelle , ils ne bégayeront point pour dire que c'est l'ouvrage des Traitants, apprenant par là à parler de leurs parents. Cependant la haute protection que ces messieurs ont, et qu'ils savent se procurer, fait qu'on les respecte si fort, que pour leur contribution, pour la quote-part de la cessation de leur ministère, au rétablissement en deux heures de 500 millions , dans la destruction desquels, et même beaucoup davantage, ils jouent un si grand rôle, on n'en veut pas congédier un seul, ni leur ôter un cheveu de la tête, comme si c'étaient les gens du monde les plus nécessaires à l'État, loin d'être ses plus grands ennemis, au témoignage de M. de Sully parlant à Henri IV. Ce qui n'empêche pas qu'on ne montre, comme l'on va faire voir dans le chapitre suivant , que le crime les a établis et maintenus jusqu'en 1660, depuis lequel temps, encore qu'ils aient quadruplé et sextuplé, ce n'a été que par surprise à l'égard de MM. les ministres, qui n'avaient que de bonnes intentions, bien que les malheurs opérés par le crime de leurs prédécesseurs aient reçu la même hausse que leur nombre et leurs fonctions.

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