CHAPITRE X
De la réforme des deux autres causes de la misère publique, le régime des blés, et le; droits d'aides et de douanes. — L'avilissement du prix des blés, et ses funestes conséquences, ne tiennent pas à la nature des choses. — Diminution que les aides et le; douanes apportent au revenu national. — Ridicule des entraves apportées à la circulalion des produits. — Nécessité de la suppression des douanes intérieures et des droit à la sortie du royaume. — Maintien des droits d'importation en retranchant toutes le formalités qui gênent le commerce. — Détails sur l'établissement du droit de qualrièni denier, et réduction de ce droit. — Abaissement des droits d'entrée dans les villes no: taillables, et fusion de toutes les taxes de cette nature en une seule, dont la qiiotit soit certaine. — Suppression des droits de jauge, et de la perception de toutes rode vances sur les marchandises en passe-debout. — L'accroissement de la consommalio couvrira les Traitants du déficit opéré par la réduction des droits. — Effets contraire de l'abaissement du prix du tabac, et de l'élévation de la taxe des lettres. — Nécessit de proportionner l'impôt aux facultés des contribuables.
Le dérangement qui se rencontre dans le prix des blés par leur avi lissement, qui, ruinant les proportions qui doivent être entre les frai de leur culture , ensemble le payement du fermage , et le prix qu'o Tacheté , empêche ce premier commerce , par lequel cette manne pri mitive passe uniquement aux mains de ceux qui n'ont que leur trn
vail pour se la procurer ; ce qui est encore la ruine des uns et des autres, n'étant pas moins préjudiciable à un État, s'il ne l'est pas même davantage, que la situation opposée, qui ne produit des horreurs que par ce même manque de proportion , tous les excès étant également dommageables, quoique diamétralement opposés; ce dérangement, dis-je, n'est ni l'effet du hasard ni de la nature, qui par sa destination entend et fait toujours si bien , qu'il n'y a point de métier ni de profession qui ne nourrisse toujours son maître, comme elle ne met point d'animaux au monde qu'elle ne les assure de leur pâture en même temps.
Cette malheureuse disposition , qui coûte au royaume présentement plus que quatre fois les besoins du roi, rendant tout le monde trèsmisérable, et les ouvriers plus que qui que ce soit, est la suite d'une volonté déterminée, que depuis six à sept ans on met à exécution avec la dernière rigueur, et même de très-grands frais , par cette cruelle et fausse idée, que les grains sont de la nature des truffes et (les champignons ; par la continuation , dis-je , de cette pensée , comme en 1660, que le blé est un présent gratuit de la nature, et qu'ainsi l'intérêt de l'Etat, surtout des pauvres, est de forcer les propriétaires de le donnera meilleur marché qu'il serait possible. On ne persiste, après la reconnaissance de l'erreur, dans cette conduite, que parce que des sujets couverts d'applaudissements ne veulent point convenir qu'ils aient été capables d'une pareille méprise, leur obstination à maintenir le mal leur étant moins préjudiciable, à ce qu'ils croient, qu'un désaveu de leur conduite passée, quelque bien qu'il en vînt au royaume ; ils ont cru que l'État ne pouvait éviter un excès, savoir une extrême cherté, qu'en se jetant dans l'autre, qui est l'avilissement, quoique n'étant pas moins préjudiciable par lui-même : c'est lui seul qui produit les chertés , comme on peut voir par le chapitre qui est à la hn de cet ouvrage. Cependant, comme l'on ne doute point que ceux qui n'ont pas de si déplorables intérêts ouvriront enfin les yeux , on passe avec confiance au remède.
On dira d'abord que le roi et MM. les ministres sont absolument maîtres du prix des grains , les pouvant faire baisser et hausser à leur volonté , en quelque temps et en quelque saison que ce soit : comme l'état d'avilissement où il se trouve est l'effet d'une main étrangère autre que celle de la nature, de même, par des manières contraires qui coûteront beaucoup moins , on peut mettre cette denrée au prix et en l'état qu'elle doit être pour supporter ses charges , c'est-à-dire les frais de la culture, et couler tranquillement aux mains de ceux qui n'ont d'autre fonds que leurs bras. L'on ne s'explique pas plus précisément
sur ce sujet, parce que quoique cela se pratique en une intinité d'endroits, comme à Rome, en Angleterre, en Hollande et en Turquie, et qu'on ait agi de même en France en 1679, sans quoi cette année aurait été aussi cruelle que 1693 et 1694 ; cependant il est de l'intérêt de cette démarche qu'elle ne soit pas absolument publique, étant de la nature du secret, qui perd la vie aussitôt qu'il voit le jour\
Tout ce qu'on peut déclarer, est que la cherté ou l'avilissement, surtout dans un pays fécond comme la France, n'est rien moins, à la rigueur, que l'effet du manque ou de l'abondance des blés pour la subsistance de tous les peuples ; le dernier a toujours été l'ouvrage d'attentions déterminées comme aujourd'hui, et l'autre de la folie et de l'aveuglement du peuple, qui se forme lui-même le monstre qui le dévore* En un mot, le peuple est assurément comme un troupeau de moutons que l'on voudrait faire entrer par une très-petite porte, et très-embarrassée ; il n'y a qu'à en prendre un ou deux par les oreilles, et les tirer par force, aussitôt tous les autres s'y poussent avec la même violence dont il avait fallu user pour y conduire les deux premiers. Et quand il y aurait une très- grande porte tout contre, exposée à leur vue, qui, les conduisant au même lieu, leur donnerait un passage bien plus aisé, il ne serait pas possible à force de coups de leur faire prendre ce parti, mais ils continueraient de s'étouffer les uns les autres pour suivre les premiers. Yoilà le portrait du peuple, et sa conduite dans ses démarches tumultueuses, surtout à l'égard des blés. — Ainsi, en un moment ce fonds étant rétabli, on maintient que c'est plus de 300 millions de rente au royaume remis en un instant, parce que les proportions, dont le déconcertement est la ruine du commerce, commenceront à reparaître, et à fournir par conséquent la subsistance à toutes les deux cents professions, qui attendent uniquement leur nourriture du laboureur. C'est pourquoi on passe aux Douanes, sorties et passages du royaume, ainsi qu'aux droits d'Aides sur les liqueurs, qui prennent pour leur part, ainsi qu'on a dit, plus de 800 millions par an dans la perte des biens du royaume.
Le rétablissement en est d'autant plus aisé, que quoiqu'on les soutienne nuit et jour par des efforts continuels ; qu'il y ait plus de vingt
^ Nous ne découvrons pas les moyens semi-mystérieux dont l'auteur veut parler dans ce passage, mais nous sommes convaincu que toutes les famines qui ont désolé l'Europe n'ont été produites, ou aggravées, que par la prétention des gouvernements de régir l'ordre économique. Parce que ces gouvernements voyaient les hommes leur obéir, ils s'imaginaient que la nature était également à leurs ordres, et ils tentaient de substituer leurs édits à ses lois. Louis XIV se (il marchand de blé en 1700, et l'on peut voir, dans les Mémoires du duc de Saint-Simon (tome Vif, p. 99 et suiv.), combien la spéculation fut profitable aux contemporains.
mille hommes, et peut-être plus de trente, qui n'ont d'autre emploi que cette occupation, c'est-à-dire de ruiner les peuples, et par conséquent le roi ; cependant il n'y a qui que ce soit qui ne les déteste dans le particulier, et qui ne convienne que, si on avait eu intention de détruire le royaume, on n'aurait pas pu prendre d'autres mesures. Le cadavre que nous avons sous les yeux par la désolation de la culture des terres et du commerce, purge cet énoncé de tout soupçon de calomnie.
En effet, si un marchand, ayant ses magasins remplis d'excellentes denrées, et propres à l'usage de tout le monde, ne les voulait point livrer, après en avoir fait la vente dans sa maison, qu'après que l'on en aurait fait déclaration à vingt-six de ses facteurs et commis dispersés en divers quartiers de la ville, et souvent absents de leur demeure, en sorte qu'il fallût un temps infini pour s'acquitter de ces servitudes, n'estimerait-on pas aussitôt qu'il aurait perdu l'esprit, et tout le monde ne le quitterait-il pas? Or, une contrée commerce avec une autre tout comme un marchand avec un autre marchand ; les mêmes mesures et les mêmes facilités doivent être observées dans ce commerce , et le même degré d'extravagance qu'on impute à l'un serait pareillement applicable à l'autre. Car, si quelque ami de ce négociant qui exigerait vingt-six déclarations avant que de se dessaisir de sa denrée, lui représentait qu'il eut à quitter cette manière, autrement qu'il se ruinerait et passerait pour un fou, et que le commerçant lui repartît qu'il convient de l'extravagance de cette conduite, mais qu'il ne la peut abandonner dans le moment, de peur de troubler l'ordre de ses affaires, et qu'au moins il faut attendre qu'un procès qu'il a à deux cents lieues de sa demeure soit terminé ; ne serait-ce pas pour le coup qu'on le ferait enfermer, et qu'on lui ôterait absolument l'administration de ses biens? Voilà néanmoins, en cet article de Douanes, la situation de la Ffance, tant dans les sorties du royaume que les passages de contrée à contrée; et les raisons que l'on apporte pour ne pas faire cesser le désordre, sans perdre un moment, sont d'un pareil métier et valeur que celles qu'on vient de mettre dans la bouche de ce marchand particulier.
Les Aides sont à peu près de même nature, surtout dans quatre Généralités, savoir Rouen, Caen, Amiens et Alençon, où le droit de quatrième denier de tout ce qui se vend de liqueurs en détail s'exige non au quatrième, mais au troisième, parce qu'on n'a point d'égard aux lies et diminutions journalières, mais seulement au volume de la futaille, ce qui, joint à des droits d'entrées effroyables, surtout dans les villes non taillables de ces contrées, fait que cette exigence de tous
points n'est et ne se doit point appeler une contribution, mais ui confiscation, comme l'effet qu'elle a produit n'a que trop justifié, seule Élection de Mantes, comme l'on a dit, y est pour 2,400,000 li^ par an sur les vignes, ce qui n'est qu'un baromètre du reste du royaume] puisque cela procède d'une cause générale. Les cidres en Normandie qui tiennent lieu de vins, ont été pareillement mis, par ce môme principe, dans un si grand désarroi, que dans les années abondantes il s'en perd plus de la moitié que l'on néglige absolument de mettre à profit, ou qui périt, se gâtant par la garde, pendant que les trois quarts des peuples, non-seulement de la Normandie, mais même de la Bretagne, Picardie et Beauce, qui sont limitrophes, ne boivent que de l'eau à ordinaire réglée. — C'est en vain que la Bourgogne, comme un pays d'États, jouit de cette exemption des Aides; sa manne nourricière, savoir les vins, à l'aide de laquelle et de l'excédant elle se peut procurer ses autres besoins particuliers, est également coulée à fond, de même que si elle avait ces droits dans ses entrailles. Ainsi ce sont ses intérêts que l'on défend pour le moins autant que ceux de ces quatre Généralités : c'est pourquoi elle doit contribuer, en comprenant ses avantages, à lever la cause de l'avilissement où elle voit souvent cette denrée lors d'une récolte abondante; et quoi que ce soit qu'elle paye, c'est-à-dire le double de ce que le roi reçoit présentement, elle y gagnera encore quatre pour un, et ainsi des autres contrées du royaume, qui suivent toutes le sort les unes des autres, quelque éloignées qu'elles soient de celles où le désordre qui les dévore a pris naissance; et, par la raison des contraires, le rétablissement ou la cessation du mal produira incontinent le même effet à leur égard. Le vin qu'on donne souvent à un sou la mesure en Bourgogne, en Orléanais, dans la petite Champagne et en Anjou, n'est à ce misérable prix au-dessous des frais du vigneron que parce qu'il est à 24 sous dans la Picardie et la Normandie; et il est à cet excès dans ces provinces, par les mêmes raisons que le pain était à 100 sous la livre lors du siège de La Rochelle.
Dix mille commis arrêtent les avenues de ces liqueurs, tout comme l'armée du roi empêchait le passage des grains dans cette ville; et lorsque les portes furent ouvertes , la même extravagance qui se serait rencontrée dans ceux qui auraient allégué que ces habitants affamés n'auraient pu soulager leur misère en se procurant du pain à un sou la livre, puisqu'il ne valait pas davantage hors les portes, qu'une guerre qui se faisait à deux cents lieues de ces quartiers ne fut terminée; la même folie, dis-je, se trouve dans ceux qui prétendent que ces dix mille commis, qui font périr une moitié du royaume par l'abondance
des liqueurs, et l'autre par l'excès du prix, ne peuvent être congédiés sans renverser l'État, ou tout au moins qu'il faut attendre que la guerre soit finie en Allemagne, en Italie et en Espagne.
Pour commencer parles Douanes, sorties et passages du royaume, c'est un Pérou pour le roi et pour ses peuples de les supprimer toutes à l'égard du dedans de l'État; la raison des divers princes qui les avaient établies étant cessée, il en doit être de même de l'effet, par les effroyables suites qui les accompagnent toutes. A l'égard des entrées de la France, il les faut conserver en l'état qu'elles sont pour les sommes seulement, en aplanissant les difficultés, dont il ne revient rien au roi, mais qui rebutent les étrangers. Pour les droits de sortie, il ne leur faut faire aucun quartier, mais les supprimer entièrement, puisque ce sont les plus grands ennemis du roi et du royaume qu'il puisse jamais y avoir.
En effet, la misère étant le plus grand mal qui puisse arriver à un État, et l'avilissement des fruits, dont on ne peut trouver les frais de la culture, étant le plus grand principe de la désolation, il en faut user comme à l'égard d'un ennemi déclaré, qui vient pour envahir un pays : lorsqu'on le voit dans le dessein de faire retraite, il lui faut faire un pont d'or. Or, est-ce faire ce pont d'or à cet avilissement, le plus grand destructeur de biens qu'il y eut jamais, que de lui former jusqu'à vingt-six obstacles sur le même lieu, par autant de gens à gages, et dont la fortune consiste à le faire rester dans le pays pour continuer ses ravages, comme on vient de marquer à l'égard des Douanes sur les sorties et passages de la France? C'est la même conduite à l'égard des blés et l'économie des Tailles. Tous ces monstres que l'on a décrits ne travaillent nuit et jour que pour maintenir cet avilissement : ainsi, pour continuer à faire la guerre à cette effroyable manière, il faut absolument réduire le droit de qualrièmo au huitième ^ dans ces quatre Généralités, comme partout ailleurs où les Aides ont lieu.
Lorsque ce droit fut établi pour la campagne, où il n'était point,
^ Les droits de quatrième et de huitième, dont la dénomination exprime le taux, ne se percevaient que sur les vins vendus en détail, et Ton distinguait entre la vente à pot et la vente à assiette. La première consistait dans le simple débit des boissons en pots ou en bouteilles, et la seconde dans ce même débit par les cabaretiers, ou gens fournissant sièges et tables. Pour ceux-là, le huitième était plus fort. Vers 1785, le droit de huitième, centimes additionnels compris, était, pour la vente à pot, de 6 livres 15 sous par muid de vin, quelle qu'en fût la qualité; pour h\'ente à assiette, de 8 livres 2 sous. — Le droit de quatrième était, au contraire, proportionnel à la valeur des vins. 11 se prenait, en général, dans les provinces qui n'avaient point, ou peu de vignes, et le droit de huitième dans les pays vignobles. Le premier droit, en supposant la pinte de vin vendue 1 sou, était de 5 livres 18 sous par muid, ou 288 pintes (2.68 hectolitres).
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environ vers l'année 1640, à ce que l'on cfoit^ toutes les contrées don» nèrent une somme pour en être exemptes; mais dans les seules quatre généralités mentionnées , les gentilshommes et personnes notables eurent l'indiscrétion de l'acheter presque pour rien; et concevant bien qu'il n'était pas exigible au pied de la lettre, sans tout ruiner, ils n'en tiraient pas le tiers, et sous-fermaient aux cabaretiers à trèsgrand marché. Mais après 1660, ceux qui gouvernaient, croyant le roi lésé dans cette vente, comme il l'était effectivement, le retirèrent sans remboursement aux acquéreurs, estimant que la jouissance leur en tenait lieu, ce qui était véritable; et il n'y aurait eu rien de gâté, s'ils avaient continué à le faire valoir comme les premiers acquéreurs. Mais, l'ayant voulu exiger à la dernière rigueur, ce fut une confiscation des vignes et des liqueurs, et une condamnation aux deux tiers des peuples du royaume de ne boire que de l'eau, d'autant plus qu'on quadrupla les droits d'entrée en même temps, dans les villes non taillables de ces quatre généralités, par l'établissement de divers Traitants et bureaux, qui triplaient, par ce cérémonial, et l'embarras ou séjour des voitures, le mal déjà causé par l'excès des sommes. Ce qui réduisit la consommation de ces villes à la dixième ou douzième partie de ce qu'elle était auparavant; et encore davantage à la campagne, puisque n'y ayant point constamment de village autrefois où il n'y eut jusqu'à deux ou trois cabarets, présentement c'est un hasard si dans dix il s'en trouve un seul pour toute là contrée. Par où on peut voirie profit que les Traitants ont fait en ruinant le roi et les peuples.
Ainsi on ne renverse point l'État, ni on ne les congédie point, en réduisant le qualrième au huilième, et on ne délivre point la France tout à coup, comme on fit à La Rochelle : on les ménage, au contraire, et l'on veut vivre avec eux, en les priant de souffrir seulertient qu'on ouvre une porte pour que ces provinces de vignobles qui périssent par l'abondance deviennent riches tout à coup. Sur ce mêmecoriipté, il faut réduire les droits d'entrée des villes non taillables , dans ces quatre généralités, à la juste moitié de ce qu'ils sont à présent; et comme il y a plusieurs Traitants, il faut que la réduction soit au sou la livre du prix de leurs baux, et ils y gagneront considérablement, puisqu'ils pratiquent eux-mêmes cette remise tous les jours dans les occasions, lorsqu'ils sont habiles, sachant bien que sans cela on ne vendrait rien et qu'ils perdraient tout.
Il faut encore que tous ces divers droits soient réduits à une seule et même somme certaine, d'un nom de monnaie d'argent, et nullement reVêtus d'un nom de guerre, comme par ci-devant, c'est-à-dire parisiSy sou-denier y travers^ resve, Imut passage ^ grand j petit einou-
veau droùi qui, se trouvant souvent combinés ensemble, sont autant de pièges tendus à des gens qui ne savent ni lire ni écrire, comme sont tous les voituriers, pour tout confisquer ou les ruiner en séjours, quand ils ne veulent pas les racheter à prix d'argent.
Lu jauge ^ est le comble de la vexation : outre qu'il est impossible naturellement de construire une futaille d'une justesse mathématique, en sorte qu'il n'y ait point un verre ou un setier plus ou moins, il est de la même impossibilité à un jaugeur de garder une pareille exactitude dans son calcul, et jamais deux pareilles gens ne se rencontrent dans leurs mesures, même à beaucoup près, comme on a quelquefois fait expérience. Ils en usent même si bien, qu'ils crient leurs suffrages à l'encan à qui en donnera le plus du commis ou du voiturier, pour rendre un procès-verbal favorable à l'un ou à l'autre sur la contenance de la futaille. Il les faut absolument supprimer, et les contrées gagneront cent pour un en les remboursant. On peut ordonner que l'on fasse les vaisseaux le plus justes que faire se pourra, en marquant la mesure; et lorsque dans les entrées on croira apercevoir, à vue d'œil, que les futailles sont défectueuses, il faudra, sans les pouvoir arrêter, dénoncer les propriétaires aux juges, pour être condamnés en amende, comme on fait un cabaretier lorsque ses vaisseaux ne sont pas justes; ce qui ne pourra être fait à moins que le mal ne soit considérable, et sans frais, devant l'intendant ou son subdélégué; autrement le remède serait pire que le mal.
Il y a encore un monstre à conjurer, c'est-à-dire les déclarations, droits de passages, qui s'exigent sur ce qui passe debout à chaque endroit, et qui causent les mêmes vexations dont on a parlé. Il faut de la liberté dans les chemins, si l'on veut voir de la consommation, et par conséquent du revenu : ce qui ne peut être tant qu'il y aura à chaque pas des gens payés, et qui attendent leur fortune à empêcher qu'un pays ne commerce avec l'adtre, en s'aidant réciproquement des denrées dont l'abondance les ruine, pour recouvrer celles dont la disette les rend pareillement misérables. Pour ce sujet, il faut ordonner que tout voiturier, soit par eau ou par charroi, qui voudra conduire des liqueurs en quelque lieu, si éloigné qu'il puisse être, sera obligé d'en prendre un passe-avanl du plus prochain bureau des aides, s'il y en a, sinon du juge de police, qui ne pourra coûter que dix sous, tout compris : cet acte portera la déclaration de la quantité de la voiture, et du lieu où on l'expédie; et avec ce viatique, il se mettra en chemin,
* La déclaration du 10 octobre 1680 réglait les droits de courtage à 10 sous par muid de vin, 30 sous par rnuid d'eau-de-vie, et (j sous par muid de bière, cidre et poiré. Les droits de jauge étaient de la moitié de ceux de courtage.
sans que qui que ce soit le puisse arrêter dans sa route, soit bourgs villes murées, ni aucun bureau exiger autre chose que la simple vu« de son acte, sans s'en dessaisir, ni le retarder un moment, lui ni sj voiture. Dans les lieux, comme villes et bourgs d'aides, où il passer! la nuit, il ne pourra décharger ni toucher à sa denrée, à moins ai quelque inconvénient auquel il faudrait donner ordre, auquel cas i serait tenu d'aller avertir le receveur des droits du lieu; le tout, i peine de confiscation de la marchandise, charrettes et chevaux, et d mille livres d'amende contre l'hôtel où les contrevenants seraient logés. Que si le voiturier en chemin trouve à vendre sa marchandise plus commodément qu'aux lieux où il la destinait, il le pourra faire en payant les droits du lieu; si c'est dans un village où il ne soit rien dû, il ne payera rien.
De cette sorte, non-seulement on ne renverse pas l'État, mais au contraire, étant tout bouleversé, on le remet dans une entière félicité; en un mot, en cet article comme aux deux autres, c'est la levée du siège de La Rochelle; et la même extravagance qui se serait rencontrée dans les objections qu'on aurait pu faire, en soutenant qu'il aurait fallu du temps, après les portes ouvertes, pour avoir le pain à un sou de cent fois autant qu'il était, se trouve dans cette occasion, si quelqu'un prétendait qu'une Déclaration publiée sur ce style ne mettrait pas aussitôt toutes choses en valeur, et par conséquent tous les peuples dans la félicité, et en état de fournir avec profit tous les besoins du roi. A
Cette modération qu'on apporte aux fonctions et aux bases du revenir des Traitants, on maintient, comme on l'a déjà dit, qu'elle ne sera nullement préjudiciable à leurs intérêts, et qu'ils regagneront en gros, par la hausse de consommation, ce qu'ils allégueraient aujourd'hui devoir perdre par l'altération du détail. Cela n'a jamais manqué toutes les fois que le cas est arrivé, et récemment dans la distribution du tabac, où la recette a augmenté après qu'on a eu baissé le prix. Et le contraire à l'égard des lettres , et l'on sait des bureaux notablement diminués par la hausse des droits. Enfin on maintient que la réduction dans les quatre Généralités, dont le saccagement qui s'y commet par les Aides ruine également tout le reste du royaume , ne doit point diminuer d'un sou le prix des baux, par cette modération du quatrième au huitième, et des droits d'entrée dans les villes non taillables.
Que si les fermiers d'aujourd'hui ne le veulent pas comprendre, cela ne fera aucun dérangement, parce que, comme aucun n'est à forfait, et que tous demandent chaque année des dédommagements à cause du malheur des temps, il y a du monde tout prêt à prendre leur place
à cette condition de ne rien diminuer, et on est assuré qu'ils y feront leur compte.
Il reste les droits de passage et de sortie, tant du royaume que des provinces réputées étrangères, établis par une surprise effroyable : il est assuré que le roi n'en reçoit point présentement quinze cent mille livres, non compris le convoi de Bordeaux, auquel on ne touche point, n'y ayant presque que le pont de Joigny dont le produit soit considérable. Or, outre que cette somme de quinze cent mille livres sera bien plus que gagnée dans la masse de tout le royaume par une opulence générale, quand le roi la remettrait à ses peuples en pure perte sur lui, n'y vouloir pas entendre, c'est la même chose que de ne vouloir pas semer pour recueillir vingt pour un, en regardant le blé qu'on jette dans la terre comme perdu. Les 80 millions de hausse de tributs dont on va faire fonds sur les peuples, avec des applaudissements et des actions de grâces de la part de tous ceux qui ne sont point suspects sur cette matière, ce qui répond que c'est de l'argent comptant; cette somme, dis-je, est une récolte assez abondante pour n'y pas épargner une pareille semence.
Et pour montrer invinciblement qu'il n'y a rien que de très-réel dans les suites d'une Déclaration qui ne coûtera point trois heures à construire sur ce modèle , en rectifiant les trois articles , seuls principes de la misère des peuples , il n'y a qu'à en faire un essai en la publiant seulement, parce qu'on en suspendra l'exécution d'un mois ou deux : on maintient que dans le moment tous les biens seront considérablement augmentés; on pourra alors juger, par cet échantillon , de l'effet qu'on doit attendre de la pièce, et qui est visionnaire, de l'auteur de ces Mémoires, ou des contredisants.
Comptant donc sur 5 à 600 millions de hausse dans la consommation par un effet subit, et une violence cessée comme à La Rochelle , il faut venir à la part du roi, qu'il y aurait autant d'injustice au peuple de refuser au prince, par suite de cette augmentation de biens, qu'il y avait de surprise ci-devant à ériger la confiscation entière, tant des meubles que des immeubles , en contribution réglée ; ce qui ayant commis le prince et ses sujets par des refus d'une part , que la seule impossibilité d'exécuter empêchait d'être criminels , et de vaines contraintes, quoique des plus violentes, de l'autre, a plus détruit de biens et fait de ravages que jamais les plus grands ennemis du royaume dans leurs victoires les plus complètes , depuis l'établissement de la monarchie.
Il faut que les tributs coulent aux mains du prince comme les rivières coulent dans la mer, c'est-à-dire tranquillement, ce qui ne
manquera jamais d'arriver, lorsqu'ils seront proportionnés au pouvoii des contribuables , tant sur les choses que sur les personnes : la dé rogeance qu'on a apportée à cette règle est seule cause de tout le désordre. Un monarque en doit user envers ses peuples comme Diefl déclare qu'il fera envers les chrétiens ; savoir, qu'il demandera beaucoup à qui aura beaucoup, et peu à qui aura peu. Et sur le mêm< style, un père de l'Église atteste que , de quelque grand prix que soi le paradis. Dieu ne le vend aux fidèles, quelque misérables qu'il soient, que le prix qu'ils le peuvent acheter : voilà l'unique niveau des tributs, et celui des quatre-vingts millions de hausse que l'on va établir dans le chapitre suivant.