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CHAPITRE XL

La capitalion, an dixième, de tous les biens meubles et immeubles, moyen de haussen de 80 millions le revenu de rÉlal. — Absurdité des bases actuelles de cet impôt. — ' Il accable le pauvre et ménage le riche. — Il doit être proportionnel à la fortune di chaque citoyen. — Réponse à l'objection, que la quotité des revenus individuels n'es] pas facile à découvrir, et qu'il serait inquisitorial d'en exiger la déclaration. — L< payement de la capitation au dixième doit avoir lieu en numéraire, et non en nature — Critique de la Dîme royale. — Le système qu'on attaque, impossible à défendre.-^ Pourquoi il faut repousser de la Provence les blés de Barbarie.

On a dit, au commencement de ces Mémoires, que les princes le plus riches étaient ceux qui avaient le moins de genres de tributs , e qui passaient le plus droit en leurs mains sans poser nulle part au soi^ tir de celles de leurs peuples.

Or, pour en former un de ce genre , il n'est point nécessaire de faire rien de nouveau : il n'y a qu'à s'adressera la Capitation \ qui a d'abord ces deux qualités de passer droit, sans frais, des mains des peuples en celles du monarque; et, pour lui faire atteindre jusqu'au niveau de ses besoins dans la conjoncture présente, ce qu'elle ne fait pas à beaucoup près, quoique ce fiit l'intention des fondateurs portée par le titre même de son établissement, il n'est pas si nécessaire de la perfectionner, que de la faire cesser d'être ridicule. En effet, le principe d qualités ou d'emplois que l'on y a marqué, pour régler le degré de contribution dans chaque particulier, indépendamment de sa trèsgrande richesse ou de son extrême misère, ce niveau, dis-je, n'en faisant aucune différence, est une mesure aussi absurde que serait une loi qui ordonnerait que l'on payerait le drap chez un marchand , et la dépense au cabaret, non à proportion de ce qu'on aurait pris chez l'un et chez l'autre , mais suivant la qualité et la dignité du sujet qui * Voyez, relativement à la capitation, la note 2 do la page 33 de ce volume.

se serait pourvu de ses besoins. Les tributs sont une redevance aussi légitime, commandée par la bouche de Dieu même, que peut être le payement de quelque dette que ce soit, et cela au sou la livre des biens que l'on possède dans un État ; et c'est bailler le change que d'y avoir mis un niveau qui fasse payer aux uns quatre fois plus qu'ils ne tirent , et ne doivent par conséquent , et aux autres la cinquantième partie moins qu'ils ne sont tenus par cette même règle de justice^

Il est certain, et public, que les qualités et dignités ne dénotent non plus les facultés d'un homme, que sa taille ou la couleur de ses cheveux. Il est donc du même ridicule d'avoir établi qu'un avocat ou marchand, ou un seigneur de paroisse et un officier payeront la même somme, qu'il le serait de régler que tous les boiteux contribueraient pour la même part , et que ceux qui marcheraient droit en fourniraient une autre : la raison de l'extravagance de cette dernière disposition se trouve, en ce qu'il se rencontrerait en l'une et l'autre de ces deux classes des sujets très-riches , et d'autres qui n'auraient rien du tout, l'opulence ou la misère n'étant nécessairement attachée à aucune profession , non plus qu'à aucun genre de taille, ou couleur de poil. Cette diversité se trouvant donc chez les avocats, les marchands, les officiers , les seigneurs de paroisses , on ne peut nier que la parité de méprise ou de ridicule ne se rencontre également dans la disposition qui se pratique, et dans celle que l'on vient de marquer.

On ne peut présumer autre chose dans ceux que MM. les ministres avaient chargés de cette économie, sinon qu'ils ont eu dessein de rendre illusoire l'intention portée à la tête, savoir la suppression des affaires eœlraordi'naires , en rendant le produit de cet impôt insuffisant à atteindre aux besoins du roi ; ce qui n'eût pas été s'ils s'y fussent pris d'une autre manière. Et cela , par le même esprit que l'on avait eu en laissant déconcerter les Tailles par la soulîrance de la mauvaise répartition, afin de donner ouverture aux partis ; de sorte que, de 56 millions qu'elles étaient, il les a fallu réduire à 32, pendant que l'on triplait les x\ides, qui ne remplaçaient pas à beaucoup près ce déficit à l'égard du roi , et coûtaient dix fois la Taille au peuple ; et il ne faut pas dire qu'il demeurait une partie des Tailles en pertes , parce que c'était un jeu fait à la main , les répartiteurs traitant de ce regrat, où ils gagnaient des sommes immenses ; car, aujourd'hui que la Taille, accompagnée de la Capitation et de l'Ustensile , va à plus de cinquantesix millions, on n'y perd rien , quoique la campagne soit quatre fois

^ Voyez, sur le principe de Végalité de l'impul, ou de sa proportionnalité au revenu des citoyens, le lexte et les notes de la Dime royale, pages 47 et 48, 36 et 57 de ce volume.

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plus pauvre. Ou tout au plus que, se trouvant bien partagés du des biens, ils n'ont pas voulu que les facultés fissent le niveau de ce tribut, mais les dignités; ce qui, exigeant une possibilité générale, et les plus dénués faisant par conséquent la règle, c'était une sauvegarde à leur opulence de ne payer que très -peu de chose par rapport à leurs possessions. En quoi ils se sont bien plus trompés que le prince , puisque les affaires extraordinaires ayant recommencé mieux que jamais, le dépérissement que cela a causé à la masse de l'État leur coûte trois fois plus que n'aurait fait une quadruple Capitation, qui n'aurait pas même été nécessaire pour les garantir de cet orage. On en prend à témoin toute la Robe, les Marchands et les Seigneurs des paroisses ; et il faut qu'ils conviennent, pour peu qu'ils veuillent dire la vérité, qu'il en est arrivé comme aux Tailles; la décharge que les riches ont faite de leur juste contribution , pour en accabler les pauvres , ayant mis ceux-ci hors d'état de consumer l'herbage dont on a parlé*, qui signifie généralement tous les biens, il est devenu entièrement en perte aux propriétaires , qui ont été tout à fait ruinés par ce prétendu privilège.

Parce qu'il y a une attention à faire, à laquelle qui que ce soit n'a jamais réfléchi, savoir, que le corps d'État est comme le corps humain, dont toutes les parties et tous les membres doivent également concourir au commun maintien , attendu que la désolation de l'un devient aussitôt solidaire, et fait périr tout le sujet. C'est ce qui fait que toutes ces parties n'étant pas d'une égale force et vigueur, les plus robustes s'exposent et se présentent même pour recevoir les coups que l'on porterait aux plus faibles et plus délicates , qui ne sont point à l'épreuve de la moindre atteinte; sans parler du serpent à qui l'Écriture sainte fait servir de symbole de prudence, à cause qu'étant assailli, il couvre sa tête de tout son corps : la nature n'apprend-elle pas de même aux hommes, en semblable occasion, à présenter les mains et les bras pour parer ou recevoir les coups que l'on porte aux yeux et à la tête?

Les pauvres, dans le corps de l'État , sont les yeux et le crâne , et par conséquent les parties délicates et faibles; et les riches sont les bras et le reste du corps : les coups que l'on y porte pour les besoins de l'État sont presque imperceptibles tombant sur ces parties fortes et robustes , mais mortels quand ils atteignent les endroits faibles , qui sont les misérables , ce qui par contre-coup désole ceux qui leur avaient refusé leur secours.

L'on sait comme le ménage d'un pauvre se mène ; toute sa fortune roule assez souvent sur un écu ou deux qui , par un renouvellement * Voyez chapitre v, page 282, de ce volume.

continuel , le font subsister lui et toute sa famille, et consommer par conséquent les denrées qui croissent sur le fonds des riches , sans quoi elles leur demeurent en perte , ce qui est la situation d'aujourd'hui. — S'ils sont privés de cet écu ou deux tout à coup, par une injuste répartition d'impôt, ou quelque Affaire extraordinaire causée par l'insuffisance des tributs réglés d'atteindre aux besoins du roi, à cause que les puissants n'ont pas à beaucoup près voulu fournir leur contingent , voilà ce crâne et ces yeux blessés mortellement , qui font périr tous ces membres robustes qui n'ont pas voulu leur parer les coups ; ce qu'ils auraient pu faire aisément, sans en recevoir que de très-légères atteintes. Pour l'intérêt donc des riches, il faut payer la Capitation au dixième de tous les biens, tant en fonds qu'en industrie ; et ce sera à titre lucratif de leur part, tant par le rétablissement des trois articles ci-dessus mentionnés, que par cette dernière raison; et on ne craint point de répartie ou de contradiction , qui ne soit absolument une extravagance, en soutenant, comme on fait, qu'il n'y a aucun de ces contribuables qui ne gagne dix pour un de ce qu'ils payeront.

Il y a eu en tout temps, et dans tous les États du monde, des Capitations; autrefois en France, sous les rois Jean et François F, et présentement en Angleterre et en Hollande ; et toutes, n'ayant d'autres règles que la quotité de biens, n'ont jamais fait le moindre fracas ni le moindre dérangement tant dans leur levée que dans leur payement. La surprise l'a pu établir autrement en l'état qu'elle se trouve aujourd'hui en France; mais, après ces éclaircissements, il n'y a que le crime qui la puisse refuser de la manière qu'on la propose, qui est celle de toutes les nations du monde.

L'allégation qu'il est difficile de trouver la quotité des biens des particuliers, ou cruel à eux d'en rendre compte, est tout à fait impertinente, puisque, dans le premier cas, elle suppose, en quelque sorte, qu'autrefois les peuples en France, ainsi qu'en Angleterre et en Hollande, étaient sorciers, pour avoir de pareilles révélations, et que ceux d'aujourd'hui ont, au contraire, perdu le sens; et que, dans l'autre, on traite de cruauté une méthode qui, étant le salut de l'État dans la conjoncture actuelle, se pratique tous les jours tranquillement dans cent autres occasions bien moins importantes'.

^ 11 est certain que si l'on se donnait, pour répartir Timpôt avec équité, la centième partie de la peine qu'on a prise pour en faire peser le poids sur les classes laborieuses exclusivement, on arriverait à des résultats bien différents de ceux que produisent nos méthodes financières actuelles. On peut affirmer, en outre, que la puissance de l'État ne gagnerait pas moins que la justice à celle innovation. La preuve s'en trouve dans les chiffres suivants :

Faut-il, en effet, rebâtir une église ou un presbytère, les frais s'imposent et se répartissent au sou la livre de ce qu'on a de bien dans la paroisse. Est-il besoin de régler le mariage ou la légitime d'une fille avec ses frères après la mort du père et de la mère, cela se fait tous les jours devant les parents, ou par la justice, sur vue des pièces. La même chose des dettes qui surviennent longtemps après sur une succession partagée entre plusieurs collatéraux.

Depuis le plus grand seigneur jusqu'au dernier ouvrier, il y a des baromètres certains d'opulence, et évidents pour ceux qui ont la pratique de la vie privée, mais qui sont lettres closes pour tout ce qui n'en a que la simple spéculation, comme sont tous MM. les intendants de provinces, quelque bien intentionnés qu'ils soient. Le crû de Paris, dont ils sont originaires, ce qui n'était pas autrefois, à beaucoup près, est fort peu propre à donner la connaissance d'un État, puisqu'on y peut posséder de très-grandes richesses sans avoir un pied de terre, que l'on compte pour le dernier des biens, quoiqu'elle donne le principe à tous les autres ; l'on renferme ordinairement toutes ses attentions à l'égard de la campagne, en ces quartiers-là, à des embellissements et décorations de maisons de plaisance.

L'impôt est de 1,200 millions. — Il est acquitté par six millions de chefs de famille, portés sur le rôle de la contribution personnelle et mobilière, qu'ils soient propriétaires territoriaux, capilalistes, ou simples salariés (le chiffre officiel, pour 1837. est 0,111,218). — Partant, cela donne, terme moyen, 200 fr. de contribution annuelle par chaque chef de famille contribuable. — Il est donc clair que si l'impôt étaii proporlionnel au revemi, comme le demandait Vauban dans la Dtme royale^ la par du prolétaire serait extrêmement minime. — Mais, en fait, les choses se passent biei autrement, et voici une réflexion qui le prouve. Qu'on calcule ce que paye dans Paris au fiscroyalseulement, car le fisc municipal est en dehors des 1,200 millions deTim pot, une famille d'ouvriers composée de cinq personnes; on se convaincra que cett< dépense ne saurait éprouver une évaluation inférieure à la somme de 100 fr. On porti même au statisticien le plus habile, au groupeur de chifl'res le plus adroit, le défi d'é tablir la fausseté de celle assertion. — Voilà donc Thomme de salaire, celui qui n' d'autre revenu que celui de son intelligence ou de ses bras, acquittant la moitié, pou sa part, du terme moyen de l'impôt général en France. — Mais exposer ce fait, n'est-c pas démontrer, implicitement, Piniquitéet l'absurdité de notre système fiscal, qui n diffère pas beaucoup , au fond , de celui de nos pères contre lequel on débite encor tous les jours, cependant, de si belles tirades d'imprécations! — L'iniquité, elle e.' flagrante. — L'absurdité, au point de vue de l'intérêt national, de la puissance de l'Étal elle dérive de ce que la mauvaise répartition des charges publiques restreint, par 1 nature même des choses, l'accroissement normal de l'impôt, car il ne reste plus, ai paremment, de sacrifices à faire au grand nombre des citoyens, après qu'on leur déjà pris beaucoup au delà de ce qu'ils pouvaient donner. — Il ne faut pas croire, d reste, que l'iniquité demeure impunie. En même temps que le système, qui tend àei richir les riches toujours, et à appauvrir les pauvres continuellement, traîne à t suite, comme conséquence forcée, la multiplication des bagnes, des prisons et d< hôpitaux, il a pour terme, non moins nécessaire, la guerre civile et la cataslropl

'une grande révolution. Voilà les avertissements de l'histoire : les écoute qui voudr

FACTUM DE LA FRANCE. â29

Ce dixième, encore une fois, est aussi aisé à trouver en ce royaume qu'ailleurs, quand on y emploiera les mêmes sujets qui agissent en ces contrées, et qui travailleront à leurs périls et risques, en sorte que MM. les ministres n'auront point la tête rompue des injustices qu'on y pourrait commettre. C'est un dixième en argent qu'il faut payer, et non point en essence ou dîme royale^ comme une personne de la première considération, tant par son mérite personnel que par l'élévation de ses emplois, a voulu proposer au roi, sur la foi d'un particulier qui #n avait composé le projet, sans avoir jamais pratiqué ni le commerce ni l'agriculture, ce qui ne peut qu'enfanter des monstres^ .

En effet, il est inouï que l'on puisse établir ni trouver h donner à ferme une levée du dixième de toutes les denrées d'un village, sans ilonner un lieu pour les déposer, n'y ayant nul endroit du monde où il s'en trouve d'inutiles, puisqu'on n'a pas souvent moyen d'entretenir les plus nécessaires^. De plus, l'obligation de baillercaution, comme pour les deniers du roi, de payer de trois mois en trois mois comme on fait ta Taille, et de percevoir cette dîme sur les nobles et privilégiés qui en étaient auparavant exempts, sont des clauses qui font qu'il n'y a point d'habitant de la campagne qui n'aimât mieux donner de l'argent en pure perte, que de se rendre adjudicataire d'un pareil fermage, à la quatrième partie de sa juste valeur. De quoi on peut voir un exemple lors de la saisie des terres appartenant à des gentilshommes, puisque la régie est donnée souvent pour la dixième partie de sa juste valeur, sans que les créanciers puissent faire autrement, et sans que le saisi même use de violence pour ce sujet. Tous ceux même qui possèdent des dîmes dans des villages éloignés savent bien que, s'ils les proclamaient sans fournir de bâtiments, en ayant tous lorsqu'elles sont un peu considérables, et à condition de donner caution et de payer de trois mois en trois mois, sans nul quartier, ils n'en trouveraient quoi que ce soit, ou tout au plus que la dixième partie de la valeur précédente; puisque, dispensant de toutes ces clauses, ils en perdent encore souvent la meilleure partie lors du dépérissement du prix des denrées comme aujourd'hui; ce qu'un remplacement de tailles et d'autres impôts ne peut souffrir, puisque le payement à l'échéance du terme est àe rigueur, attendu que le maintien de l'État, qui ne souffre point de retardement, roule uniquement sur la levée des impots.

* Ce passage, et les lignes qui le suivent, sont une critique des idées du maréchal de Vauban. Ce qu'il y a de bizarre, c'est qu'un livre déjà cité par nous, les Réflexions sur le Traité de la Dîme royale, publié en 171G, impute à Vauban d'avoir rédigé son ouvrage sur les Mémoires de Boisguillebert.

"Voyez la réponse à cette objection, dans la Dîme royale^ pages 67 et 133 de ce voluBae.

On a fait cette reprise pour montrer que le rétablissement de la France n'a point deux manières, et qu'il n'y a uniquement que celle qui a été pratiquée en France dans tous les siècles, et dont l'usage a été reçu et l'est présentement dans tous les États du monde, qui est celui qu'on propose à titre, encore une fois, lucratif de la part des peuples; car, bien que la Capitation, payée régulièrement à ce dixième par une fidèle exécution de ce système, atteindrait d'une manière constante à plus de cent millions, elle ne prendrait point assurément la cinquième ou la sixième partie des biens que le roi aura rétablis à ses peuples en un instant, sans que l'on craigne aucune objection à l'égard du déconcertement, et encore moins de la conjoncture ni de la brièveté du temps, qu'on ne fasse voir aussitôt être un renoncement à la raison et au sens commun ; en sorte qu'on maintient, comme on a déjà fait plusieurs fois, qu'il n'y a point d'homme assez abandonné de Dieu et de ses semblables pour oser mettre par écrit et souscrire de son nom des objections pareilles.

La réprobation des établissements que l'on combat, et l'exécration de leurs effets, qui sont publics, purgent ces expressions de tout soupçon de témérité et même d'extravagance ; ce qui serait, et l'auteur punissable corporellement, s'il n'avait pas tout un royaume pour témoin des vérités qu'il énonce : c'est le seul intérêt du roi et des peuples qui l'a conduit à les mettre au grand jour, avec d'autant plus de confiance, que l'intégrité de MM. les ministres, qui est aussi connue que les désordres que l'on combat, l'assure qu'il ne risque rien à leur égard, mais qu'il leur rend un très-grand service.

Mais, pour anticiper les objections et pour épargner la peine de les faire à ceux qui voudraient y avoir recours, on soutient, d'abord, que l'on ne peut impugner tout le contenu de ce Mémoire, qu'en soutenant le mérite des trois articles combattus, et par conséquent leur maintien. Or, pour faire voir l'horreur d'un pareil rôle, il n'y a qu'à penser si on pourrait trouver un homme sur la terre assez dépourvu de sens et de raison, ou plutôt assez ennemi de Dieu et des hommes, pour qu'il osât dire publiquement qu'il est auteur d'aucune de ces trois dispositions.

En effet, quelqu'un aurait-il bien l'impudeur de tenir ce langage : « C'est moi qui suis cause de la mauvaise répartition des Tailles, en sorte que l'on ruine tout à fait les misérables, ce qui les met entièrement hors d'état de commercer et de consommer, par où les riches perdent six fois plus qu'il ne leur aurait coûté en prenant leur juste part de cet impôt, dont le désordre rejaillit sur les revenus du roi?» Des blés, la même chose. Un homme bien sensé aurait-il le courage de dire :

« C'est moi qui ai statué et établi qu'il faut que les grains soient à si bas prix, afin que tout le monde soit à son aise, que les fermiers ne puissent pas donner un sou à leurs maîtres, lesquels, par conséquent, ne font travailler aucuns ouvriers? Et aussi, comme ce bas prix empêche de labourer les mauvaises terres pour n'en pouvoir supporter les frais, que cet abandon est un excellent moyen pour éviter les chertés extraordinaires dans les années stériles, et faire consommer les grains par les bestiaux, comme il arrive maintenant? » A l'égard des Aides, Douanes et passages, ne faudrait-il pas renforcer d'effronterie ou d'extravagance pour se dire auteur de toute la manœuvre qui s'y fait, et publier qu'on a eu raison d'établir vingt-six déclarations à passer, ou droits à payer, sur un même lieu et pour un même prince, avant qu'une marchandise puisse être embarquée ; et qu'à l'égard des liqueurs, on a un juste sujet de payer dix mille personnes aux dépens du roi et du public, pour faire arracher la moitié des vignes du royaume, et obliger les deux tiers des peuples à ne boire que de l'eau?

Voilà pour l'aveu de l'établissement : qu'on ne croie pas qu'il y ait personne qui puisse en réclamer l'honneur.

Pour le délai, sous prétexte de la conjoncture, qui est la ressource la plus ordinaire de la part des personnes intéressées au maintien de cet état de choses, l'extravagance et le renoncement à la raison n'y sont pas en un degré moindre, puisque chacun de ces articles, pris à part, apporte au royaume plus de préjudice qu'il n'en éprouve de tous les ennemis du roi, et que le principe qui produit tous ces désordres n'a, d'ailleurs, pas plus de rapport à la paix ou à la guerre, qu'à la vie ou à la mort du roi de la Chine : on ne peut donc user de pareils raisonnements pour retarder le remède, sans montrer qu'on ne craint ni Dieu ni les hommes.

D'autre côté, comme pour sortir de la conjoncture présente il faut des sommes très-considérables, on maintient qu'il n'y a pas maintenant d'homme, si habile qu'il soit, dans le royaume, qui, mettant d'une part les charges ordinaires et indispensables de l'État, ainsi que le payement des arrérages de tout ce qui est du sous le nom du roi, et de l'autre ce que les revenus ordinaires peuvent fournir, puisse, non pas trouver les moyens de faire la balance égale, mais seulement ceux de parer à la quatrième partie du déficit que présentent les ressources de l'État, et qui voulût, surtout, hypothéquer sa fortune à la garantie du succès de ses expédients \ En sorte donc que le combat est entre ces

* Ceci était écrit vers 1707. — Pour montrer que Boisguillebert, un peu déclamateur dans la forme , est cependant , quant au fond , d'une véracité remarquable , il

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deux situations : l'auteur de ce Mémoire propose au nom de» peuples, dont il n'est que l'avocat, des manières qui sont celles de toute la terre, que l'on ne peut contredire sans renoncer à la raison et se rendre ridicule ; et il a pour adversaires des gens qui veulent qu'on préfère une espérance fondée sur des moyens qu'ils auraient honte de proposer par écrit, et du succès desquels ils seraient très-fâchés qu'on fît dépendre leur propre fortune.

Le seul et plus cruel ennemi enfin que ces dispositions ont à combattre, est que la base de ce grand rétablissement de biens aux peuples, qui les mettra en état d'en faire part au roi, roulant uniquement sur la cessation de manières établies et pratiquées avec applaudissement envers les auteurs, de la part seule, néanmoins, de sujets intéressés, flatteurs ou ignorants, il s'ensuit une conséquence très-fâcheuse, savoir, que cette destruction ne peut être un grand bien qu'autant que l'admission de ce qu'on renverse était un très-grand mal, et également la ruine du roi et des peuples. Or, un pareil énoncé n'est guère un langage de courtisan. 3ïais, comme MM. les ministres d'aujourd'hui n'y sont pour autre chose que pour avoir trop agi sur la foi de leurs prédécesseurs, ayant jugé d'autrui par eux-mêmes, et supposé autant d'intégrité dans les autres que celle qui les caractérise, la reconnaissance de la surprise, loin d'intéresser leur réputation, leur pourra, au contraire, procurer beaucoup d'honneur aux dépens de ceux qui leur ont légué un si déplorable système.

Et tout compté, c'est un marché bien avantageux de se tirer de l'état actuel par un rétablissement entier de la richesse des peuples, qui attire celle du roi après elle, et par conséquent le payement de ses dettes, comme du temps de M. de Sully. Mais quelque utilité qu'il en vienne au royaume, et quelque modique prix que l'on exige pour un si grand bien, on n'obtiendra jamais le consentement de gens à qui un bouleversement général est bien moins sensible qu'une ruine singulière de l'espoir d'amasser de la fortune, ou la crainte de perdre une réputation très-mal acquise, dont ils tiraient le même profit que s'ils l'avaient très-bien méritée. Comme ce n'est pas là, encore une fois, à beau-

suffit dé rappeler que Desmarets , le plus modeste , le plus habile et le plus inlègrt financier de cette époque, n'accepta la place de contrôleur général, le 20 février 1708 que par dévouement pour le roi et pour l'État. 11 dit en propres termes , dans 1( compte-rendu de son administration au régent, « que la crise était telle, qu'on n'au- « rait pas trouvé, dans tout le royaume, un homme de sens qui eût voulu se charge) « d'un pareil fardeau. » Voici, d'ailleurs, des faits qui la résument : l'Europe étal coalisée contre la France; il y avait en circulation 485 niillions de papier à terme; le, revenus libres ne dépassaient pas 75 millions; et, pendant les sept années de 1708 ; 1715, la moyenne des dépenses publiques excéda 219 millions. (Mémoire de Desma rets au régent.)

coup près, l'espèce de MM. les ministres, on est persuadé qu'ils regarderont avec bonté un travail qui n'a eu d'autre objet que de rendre service au roi, au public et à eux-mêmes, d'autant plus qu'ils ajouteront, par leurs grandes lumières, ce qui pourrait manquer à la perfection de ces Mémoires; par où on les finit, avec une forte persuasion, fondée sur l'idée générale de tous ceux qui en ont pris connaissance, que l'auteur s'est acquitté de ce qui était porté dans le titre de son ouvrage.

Et pour dernière preuve, physique et incontestable, de la vérité de tout ce Détail, c'est que celui qui l'a composé se dit publiquement auteur de quatre-vingts millions de hausse d'exigences sur les peuples, et en attend des remerciements, à cause des conditions qui l'accompagnent; pendant que ceux qui le voudraient contredire, ou proposer de bien moindres sommes, exigibles par les m.éthodes usitées, n'oseraient ni se découvrir, ni se déclarer les auteurs de pareils projets. La raison de l'une et de l'autre conduite est très-sensible, puisque par la première l'auteur ne se propose que de faire payer la cinquième partie de ce qu'on aura rétabli de biens aux contribuables; et que, par l'autre, il faudrait exiger l'impossible, ce qui n'est pas sans exemple, ou plutôt ce qui n'en a que trop eu par le passé.

Et comme il est inouï de demander aux peuples ce qu'ils ne sauraient payer, il leur serait également criminel de refuser à leur prince, pour ses besoins, une partie des facultés dont il les aurait remis en possession. Pour à quoi parvenir, on maintient à la face de toute la terre, sans crainte encore une fois d'être contredit par écrit, qu'il ne faut point trois heures de travail de la part de MM. les ministres, et quinze jours d'exécution de celle des peuples, parce qu'il ne s'agit que de cessation d'une très-grande violence, comme au siège de La Rochelle.

Les blés de Barbarie, dès qu'ils seront exclus de la Provence, redonneront au Languedoc six fois cette hausse d'impôt, et à la Provence même. Si cette province achète les grains plus cher, n'en croissant que très-peu chez elle, elle y regagnera au triple par la vente, augmentée et de prix et de quantité, de ses huiles, olives, raisins et figues sèches, que l'on sait souvent y être à rebut, et qui ne sont en ce misérable état que parce que les provinces où les blés servent de contre-échange pour se procurer le reste, sont mises hors de ce pouvoir par leur avilissement. Cet établissement des blés de Barbarie ne peut tout au plus être bon que dans des temps de stérilité; mais, par la continuation ordinaire, il n'y a rien de si préjudiciable; et ce maintien continuel n'est même que l'effet de l'intérêt singulier et personnel des munitionnaires qui,

pour gagner sur leurs marchés , en faisant leurs magasins à mei compte, se mettent peu en peine du bien général du roi et des peuples joint à cela l'utilité particulière des entrepreneurs, qui se conserveni dans c ecommerce par de la protection achetée à prix d'argent

Et cette faute contre la politique, d'admission de blés étrangers hors le temps de stérilité, surtout dans un pays fécond comme la France, est si grossière, que, outre l'exemple de l'Angleterre, qui achète le contraire à prix d'argent, c'est-à-dire la sortie des grains, l'Espagne, qui par l'abandon presque continuel de la culture de la plus grande partie de ses meilleures terres, semblerait être fort excusable de la commettre, attendu que la cherté y est plus ordinaire que le prix raisonnable connaît toutefois si bien, dans les années d'abondance, l'horrible incon vénient d'avilir une denrée de cette nature, que, depuis l'union des deux monarchies en la royale maison de Bourbon, elle a prié qu'on ne lui en apportât pas dans ces occasions, quoiqu'il y eût à gagner pour le menu peuple, à parler le langage erroné qui règne en France depuis si longtemps. Ainsi, on maintient qu'il n'y a point de muid de blé, refusé de la Barbarie, qui n'en fasse croître cent d'augmentation dans le royaume, par les raisons marquées et connues de tous les laboureurs, mais qui sont lettres closes pour la spéculation, seule cause de cette surprise; et, indépendamment encore de cette augmentation de cent pour un dans la production, ce sera la même crue dans le revenu, n'y ayant pareillement aucun de ces muids, bannis de la Provence, et par suite de la France, qui ne procure pour sa part quatre mille livres de revenu, parles mêmes principes.

Enfin, pour dernière période de ce Mémoire, on soutient que les peuples ne pouvant payer rien au roi que par la vente de leurs denrées, et le prince étant en état de doubler en un moment cette même vente, par la cessation d'une violence qui en a anéanti ou suspendu plus de la moitié ; il est de la dernière extravagance de traiter de visionnaires ceux qui viennent annoncer que le roi peut également doubler les tributs, non-seulement sans ruiner personne, mais en enrichissant tout le monde. Car l'augmentation du prix des denrées fait celui des terres, qui seules font vivre tous les états, depuis le plus élevé jusqu'au plus abject. Et le laboureur, enfin , cultive pour lui et toutes les autres conditions ; et il leur fait part au sou la livre du bien et du mal qu'il souffre dans son commerce ou sa vente ; quoique ce soit là précisément la chose du monde que les pauvres conçoivent le moins, ainsi que les personnes de spéculation, remplies de charité, qui se laissent abuser par la voix de gens qui raisonnent moins bien que des bêtes, lorsqu'ils opinent par emportement, comme

l'on a déjà dit, et sans connaissance de cause, de quoi ils ne sont pas capables*.

Les quatre généralités , soulagées du côté des Aides , feront revivre sur-le-champ les provinces mitoyennes du royaume , qui recommuniqueront incontinent le même bien aux contrées les plus éloignées ; en sorte que la Capitation au dixième des biens ne sera pas le quart de ce qu'elles auront gagné à ce marché.

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