CHAPITRE XII
Récapitulation : facilité qu'a le roi de se créer un revenu ordinaire de 300 millions. — Un prince doit considérer ses sujets comme un sage propriétaire considère ses fermiers. — Le dommage qu'on leur fait souffrir retombe sur lui-même. — Développement de cette proposition. — Coutume athénienne qu'il eût été bon d'introduire eu France, et à laquelle l'auteur se soumet.
Pour récapituler tout ce Mémoire , on maintient que le roi est en pouvoir de se rétablir, quand il lui plaira, trois cents millions de revenu réglé , comme du temps du roi François V\ non en usant de contraintes, ni d'exécutions contre les peuples, comme il a été fait; mais en les remettant en possession de leurs facultés tout entières, de la moitié desquelles, s'élevant à plus de quinze cents millions , ils ont été privés par des manières enfantées uniquement par le crime, ainsi qu'on a fait voir, et continuées par surprise depuis 1660.
Pour ce sujet, il est nécessaire que le roi regarde la France et toutes ses richesses comme à lui uniquement appartenantes, et qu'il considère tous les possesseurs comme ses propres fermiers; enfin, qu'il se persuade que tout ce qui les incommode dans leur labourage, dans leur commerce et dans leur trafic, est la même chose que si le dommage lui était fait personnellement dans quelques fonds qu'il peut posséder en certaines provinces du royaume.
Or, du moment qu'il y a une infinité d'établissements pour tirer des peuples ses diverses redevances, dont les frais se prennent avant tout, pendant que l'embarras qui accompagne la levée anéantit vingt fois autant de biens que l'on en fait toucher au prince ; n'est-il pas constant que c'est comme si le mal était fait à lui-même , et que par conséquent la cessation de ce mal , qui peut avoir lieu sans délai , enrichis-
* La question de la liberté pleine et entière du commerce des grains est une de celles qui ont été le plus débattues par les économistes de la dernière moitié du dixhuitième siècle. J.-B. Say a très-bien résumé, dans le chapitre xi de la SI" partie de son Cours d' économie politique , les principaux arguments de ceux qui tiennent pour la liberté, et de ceux qui y veulent, au contraire, des restrictions plus ou moins
sant ses peuples, c'est une opulence personnelle que Ton lui procure?
On demande volontiers à tous les contredisants , qui ne peuvent être que la nation qui vit et qui s'enrichit de la ruine du roi et des peuples, si des dix mille genres d'impôts qu'il y a aujourd'hui en France , levés par le canal des Traitants et Partisans , avec les circonstances connues et marquées , il y en a un seul dont le fonds ne soit fait et ne s'exige pas d'un Taïllahle ou d'un homme sujet à la Capùation; ces deux impôts enfermant également les Nobles, Bourgeois et Roturiers, c'est-à-dire tous les hommes du royaume. — De manière qu'évaluant tout ce que le roi reçoit par ces dix mille canaux , qui donnent de l'emploi à plus de 100,000 hommes, et le remettant sur la Taille et sur la Capitation , voilà tout d'un coup cent mille payes à 1 ,000 liv. chacune par an, qui est bon marché, c'est-à-dire 100 millions de gagnés pour le roi et ses peuples ^ Ce qui n'est que la moindre partie de l'utilité, puisque la plupart des anéantissements de biens causés par ce ministère, revivraient sur-le-champ, au profit de ces peuples, et par conséquent du prince. Car de croire que le canal d'un Partisan fasse trouver du bien où il n'y en a point, lui n'ayant rien ordinairement, c'est renoncer à la raison, et imposer à la foi publique, qui sait que c'est justement le contraire; et que sa main seule, comme le feu, consume l'objet auquel elle s'attache.
Pour montrer cette vérité plus clairement en un seul article, il n'y a que des taillables qui nourrissent les bestiaux, dont les boucheries des villes sont fournies. Or, n'y a-t-il pas des Traitants, bureaux et commis pour leur entrée dans ces mêmes villes? ne s'en trouve-t-il pas sur le débit de la viande et du suif? n'y en a-t-il pas pareillement sur les laines qui en proviennent, sur les draps qui en sont construits, sur leurs passages et sorties? Ce n'est pas tout : les cuirs, qui partent du même principe, n'ont-ils pas semblablement leurs impôts à part, et jusqu'à quatre ou cinq, pour peu qu'ils fassent du chemin en se mettant en route? — Tous ces frais et préciputs doivent être payés et portés par le maître du mouton, savoir, un taillable ou payeur de capitation, qui l'a nourri et élevé; lequel étant le fermier du roi, c'est la même chose, par contre-coup, que si on faisait sortir ces sommes de la bourse ou de la libéralité du prince; qui est le moindre désordre, ce que l'on ne saurait assez répéter, puisque le Néant
* La taille et la capitation étaient des impots directs^ donnant lieu à des frais de perception bien moins considérables que les aides et les douanes, qui étaient contributions indirectes. En outre, i'Élat régissait les premiers, et affermait les autres. Voilà pourquoi l'auteur insiste avec tant de force sur le remplacement de l'une de ces taxes par celle qui était moins onéreuse aux contribuables, et ne leur laissait pas redouter autant d'abus dans le mode de recouvrement.
en tire encore dix-neuf fois davantage que ces appointements ; et pour le faire voir, on maintient qu'il n'y a pas aujourd'hui dans le royaume la quatrième partie des bestiaux qu'il s'y trouvait il y a quarantecinq ans; ce qui apporte un pareil déchet à la culture des terres, qui n'est bonne et mauvaise qu'à proportion des troupeaux qui paissent dessus.
La même chose des vins : les dix ou onze bureaux qui se rencontrent sur les liqueurs, avec la paye et la fortune des Traitants, doivent être portés avant tout par un homme taillable ou sujet à la capitation. Or, en recevant immédiatement des mains de ceux-ci ce qui revient au prince par ce malheureux cérémonial, c'est une richesse immense pour eux comme pour le monarque , et une cessation de misère pour tous les peuples. Car, la conséquence de cette effroyable économie, c'est tout simplement que, outre la ruine des laboureurs et vignerons, plus de la moitié des peuples des grandes villes, surtout de deçà la Loire, et même de Paris et des campagnes, ne mange point de viande, et ne boit que de l'eau; ce qui diminue la plus grande partie de leurs forces, et par conséquent leur travail.
C'est le même raisonnement sur l'impôt des bois, sur le charbon, sur le foin, sur la volaille, sur les œufs, sur le beurre, sur le poisson, sur le tabac, et enfin sur toutes les autres denrées, n'y en ayant presque aucune d'exempte; on trouvera mêmes bureaux, mêmes commis, mêmes Traitants , même paye , ou plutôt même fortune , et mêmes anéantissements à essuyer par des taillables ou payeurs de capitation, qui seraient prêts de racheter au triple ce qui revient au roi de ces horribles manières, et même avec quadruple profit de leur part.
Que l'on ne traite point ceci de vision, c'est une pure réalité, et le contraire ne peut être soutenu sans extravagance, et sans montrer que l'on ne craint ni Dieu, ni les hommes; tandis que ce qu'on propose se réduit à demander qu'on administre la France comme le sont tous les autres États du monde, et comme elle l'a été, même, jusqu'à la mort du roi François F '. On se borne, en un mot, à supplier MM. les ministres de vouloir bien enrichir, du même coup, les peuples et le roi.
Il n'y a point, en effet, de fermier tenant des terres à louage, qui ne soit content de hausser le prix de son fermage, si on lui augmente le produit du terrain de sa ferme. Que l'on fasse une convocation de cent laboureurs, bourgeois ou marchands, de toutes les contrées du royaume, il n'y en a pas un qui ne convienne, pourvu qu'on ne les ait pas corrompus pour les faire parler contre leur conscience, de payer quatre fois sa capitation , et même par avance , pourvu qu'ils
soient déchargés de tous ces malheureux préciputs, qui n'ont été in ventés que pour ruiner le roi et les peuples, et enrichir les entrepreneurs.
Et pourtant, ce qu'il y a d'effroyable est que, dans la conjoncture présente, où la France a besoin de toutes ses forces pour se défendre d( tant d'ennemis, on a pris justement le contre-pied, entassant tous lei jours Traitant sur Traitant, avec les circonstances marquées, c'est-à-din vingt de perte sur le fonds, pour un de profit au roi. Quoiqu'il n'y ait que de la surprise de la part de MM. les ministres, depuis 1660 seulement, on ne laisse pas de dire, lorsqu'on propose de cesser de pareille manières, qu'on veut renverser l'État, comme si l'État consistait, ainsi qu'on l'a déjà dit, dans ceux qui ruinent ses terres et le commerce par conséquent le roi et ses peuples ; mais comme c'est justement 1( contraire, et que la nation que l'on combat est la plus grande ennemie du royaume, on doit regarder avec horreur les effroyables allégation que l'on veut renverser l'État, lorsqu'on parle de faire cesser la plus grande désolation qui fut jamais. Ne faudrait-il pas, au contraire, tomber d'accord qu'on veut procurer un grand loisir à MM. les ministres el au Conseil des finances, qui ne sont occupés aujourd'hui, depuis I matin jusqu'au soir, qu'à diriger et combattre des monstres qu'on n'au^ rait jamais dû établir? Et, bien que cela se fasse avec la dernière intégrité de leur part, il s'en faut beaucoup que ce soit la même chose dans le sous-ordre et les secondes mains, dont le nombre est infini car il n'y a de parti, quelque borné qu'il soit, qui ne forme des profita indirects à plus de cent personnes, lesquelles, sans être Traitants, joignent leur voix pour dire qu'on veut renverser l'État.
Comme les maux se guérissent par le contraire de ce qui les avait produits, à mesure que le roi aura besoin de secours, il n'aura qu'à en user avec ses peuples comme le propriétaire de ferme dont nous avons parlé tout à l'heure, qui hausse sans difficulté le fermage de son Ioh cataire, parce qu'il augmente, en même temps, l'étendue de son exploitation. Le roi peut en toute sûreté dire à ses peuples : «Vous me « payerez tant de hausse de taille et de capitation, parce que je vous «supprime tel et tel parti qui vous coûtait dix fois davantage; ainsi «vous gagnerez quatre fois plus que que moi à ce marché. » Mais on ne prendra pas ce parti tant que l'on consultera la nation dont on vient de parler, à qui la destruction du royaume serait bien moins sensible que celle de sa fortune, comme cela s'est vérifié toutes les fois que le cas est advenu. Toutefois, comme ce n'est pas là le caractère de MM. les ministres, qui sont très-intègres, quoique très-surpris, on espère queli que succès de la nécessité des conjonctures qui ne permettent pas d'em-
ployer tout autre remède pour le salut de l'État. D'autant plus que I on fait une espèce de transaction avec les destructeurs du royaume, en se contentant de leur demander quelques adoucissements, qui rétabliront sans délai assez de facultés aux peuples, avec profit de leur part, pour fournir au roi les 80 millions de hausse dont il a besoin ; et qui seront encore une preuve certaine que la destruction entière du mal mettra plus tard le royaume en état de donner au roi trois cents millions, comme du temps de François I".
L'erreur où l'on a été jusqu'ici à l'égard de l'argent, le regardant comme le principe de richesse, ce qui n'est qu'au Pérou, ne peut être alléguée après la lecture du chapitre qu'on en a fait, où l'on montre qu'il est uniquement l'esclave de la consommation, suivant pas à pas sa destinée, et marchant ou s'arrêtant avec elle, un écu faisant cent mains en une journée, lorsqu'il y a beaucoup de ventes et de reventes, et demeurant des mois entiers en un seul endroit, lorsque la consommation est ruinée, comme il arrive à présent; d'où il suit qu'étant possible de rétablir cette consommation pour plus de cinq cents millions en un instant, ce sera autant de marche d'argent, et non point de nouvelles espèces remises sur pied ; par où le prétendu ridicule d'une hausse si subite de revenus est amplement purgé et rejeté sur les contredisants, qui ne pourront pas tenir, lorsque l'autorité, qu'ils ne doivent qu'à l'erreur de MM. les ministres, leur manquera, leur système n'ayant pu se maintenir jusqu'à ce jour que comme celui de VAlcorany c'est-à-dire par la défense de parler contre, et la menace d'être empalé sans rémission si l'on désobéissait. Du reste, en tout ceci l'on n'a été que l'organe ou l'avocat des peuples; et on craint si peu d'en être désavoué, que l'on se soumet d'apporter la signature de cent mille hommes, ayant tous chacun dix mille écus de bien l'un portant l'autre ; c'est donc un marché sans peur et sans péril, qui ne peut être refusé que par ceux dont on a parlé.
Et pour finir, comme l'a marqué le titre de ce Mémoire, on maintient qu'il n'y a point d'homme sur la terre qui puisse faire une objection, sous quelque prétexte que ce soit, à la levée de quatre-vingts millions, qui ne sera que la cinquième partie de ce qu'on aura rétabli par trois heures de travail au peuple, sans un ridicule complet, et sans être en horreur à Dieu et aux hommes, pendant que cette offre est, au contraire, comblée de bénédictions. Comme aussi. Ton prétend toujours qu'il est pareillement impossible d'établir d'une autre façon le quart de la fourniture des besoins du roi dans la conjoncture actuelle, et qu'il n'y a personne au monde qui voulut être garant de la réussite de la moindre partie ; par où l'on peut voir avec quel fondement on
peut rejeter le parti qu'on offre, pour tabler sur un autre si dépourvu de certitude, dans une occasion où il ne se faut pas méprendre.
Enfin, l'auteur de ces Mémoires les présente au public à une condition, qui ne lui sera point enviée par les contredisants, savoir, celle qui était pratiquée par les Athéniens. Ce peuple avait établi que tout porteur de nouveaux règlements serait tranquillement écouté, quel qu'il fut; mais qu'il fallait commencer par avoir une corde au cou, afin que, si l'exécution, loin de se trouver avantageuse, se trouvait dommageable à l'Etat, l'auteur fut étranglé immédiatement. Si la France en avait usé de la sorte il y a cent cinquante ans, lorsque les Italiens jetèrent la première semence des manières qui l'ont réduite en l'état où elle se trouve aujourd'hui, le roi aurait, certainement, deux cents millions de revenu réglé plus qu'il n'a aujourd'hui, et ne devrait pas un sou, parce qu'il y aurait deux cents mille édits ou déclarations et dix mille genres d'impôts de moins, tous venus depuis ce temps : le sort porté par les lois des Athéniens, arrivé au premier inventeur avec justice, aurait tari tout à fait la source de pareilles entreprises. Mais, loin de cette destinée, il y a eu deux cent mille fortunes obtenues par où il n'échéait qu'une corde a Athènes , ce qui a produit au gouvernement un sort tout contraire ; sa destruction , par le défaut de cette sauvegarde , a été érigée en plus court moyen de se procurer la plus haute opulence. La France a vu ruiner entièrement, par ces porteurs de nouveautés , son commerce et la culture de ses terres; et plus de la moitié du royaume devenir inutile au peuple, et par conséquent au prince ; sans parler de la destruction des sujets et de la fécondité des familles, suite nécessaire de la désolation de l'agriculture.
Et pour faire voir, par un parallèle, ce que serait la France si et système n'avait pas enrayé, en quelque sorte, le progrès de la force et de la richesse de l'Etat, on rappellera que la Judée, du temps de k plus grande puissance de ses rois, n'a jamais possédé qu'un territoire de 70 lieues de long sur 25 de large, c'est-à-dire dix fois moim grand que celui de la France : cependant ses monarques, au rapport di l'Ecriture sainte, mettaient sur pied des armées de seize cent soixantedix mille hommes \ Et, comme les gens propres à porter les armes m font pas la cinquième partie de la population d'une contrée*, les vieillards, les indisposés dans leur corps, les femmes et les enfants, formam
* Les armées de 1 ,670,000 hommes de l'Écriture sainte, sont encore plus exlraordi naires que le trésor de 12 milliards amassé en quarante ans par le roi David : il faut res pecter l'ancien et le nouveau Testament, mais jamais ne les citer en économie politique
* L'auteur aurait dû dire la trentième : il est vrai que, dans ce cas, l'évaluation d( la population juive devenait assez embarrassante.
au mains les quatre autres, c'est près de neuf millions de créatures que ce pays contenait et nourrissait ; c'est-à-dire, sur le pied de cent millions en France \ qui pourraient y subsister, si les circonstances étaient égales. Et il ne faut point faire de reprise sur la fécondité de la Judée, qui n'était autre chose que le nombre et le travail de ses habitants, puisque aujourd'hui, que les choses ont bien changé, par les ravages qu'elle a soufferts, il n'y a pas cent mille âmes dans cette contrée, et que le terroir y paraît naturellement très-mauvais; et sa fertilité, vantée dans l'Écriture, n'était donc que l'effet de ce nombre et de ce travail, de même que l'habitation commode des Barbets dans les Alpes. On a fait cette observation pour montrer la possibilité où était la France de fournir au roi François \" sur le pied de trois cents millions de rente, n'ayant point les entraves qu'elle a souffertes depuis, et qui l'ont énervée de plus de la moitié ; ce qui est une garantie certaine, pareillement, de la facilité qu'elle aura de se rétablir dans son état naturel, lorsque les causes violentes qui la réduisent en cette pitoyable situation auront disparu, comme cela peut avoir lieu en un moment, ainsi que dans toutes les occasions où la nature souffre violence , suivant le principe des philosophes : que tout ce qui est violent ne peut durer. Ce qui forme une espèce de certitude de voir bientôt rétablir le royaume, les maux comme les biens ayant leur période, après l'expiration duquel il faut une révolution qui remette les choses au premier état, surtout les biens ; et les cœurs des peuples étant toujours disposés à bien faire, du moment qu'on les met en pouvoir de donner cours à leur bonne volonté, ce qui est, par malheur, le contraire de la marche suivie, depuis bien longtemps, jusqu'à ce jour.
* Le chiffre paraît fort. Nous avons vu encore mieux, cependant. On lit cette phrase dans la Bévue indépendanle .- « Quand les Français, obéissant à la loi de fraternité, «sauront s'associer, la France pourra nourrir 140 millions d'habitants. » (Tome II, page 191.)