CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES
Bien que l'agriculture ait été dans les premiers temps roccupation des personnes les plus élevées, puisque les enfants de David, au rapport de Josèphe, invitaient leurs amis à la toison de leurs troupeaux, et que Tite-Live raconte que, dans l'ancienne Rome, on allait prendre les sénateurs à côté de leur charrue ^; les choses ont bien changé depuis, car ce qui était un honneur est devenu une espèce dedérogeance à toutes sortes de mérites; et on peut dire aujourd'hui , en France, qu'on laisse aux derniers des hommes la commission de nourrir et de faire subsister tous les autres.
Bien qu'il se rencontre des laboureurs dans toutes les conditions, il faut qu'un homme, avant que de s'y appliquer, soit estimé, et de lui et de tout le monde, incapable de rien faire de plus relevé que cette profession, qui passe pour la dernière de toutes, pendant qu'elle aurait besoin d'un mérite distingué, et qui se composât de l'assemblage d'une longue pratique jointe à une étude très-sérieuse, pour porter les choses à la perfection nécessaire à la commune utilité de tous les peuples.
Il y a même quelque chose de plus : non-seulement la spéculation et la pratique ne se sont jamais trouvées réunies pour ce fait en aucun sujet, mais on peut dire même qu'elles en ont toujours été séparées par une si grande distance , qu'il y a plus de commerce entre les peuples d'un hémisphère à l'autre, qu'il ne s'en rencontre aujourd'hui entre les personnes qui ont la simple spéculation du labourage et celles qui le pratiquent actuellement. Cependant, la dispensation des fruits qui en viennent étant entièrement entre les mains de ceux qui n'en ont que la théorie, c'est-à-dire qui en ignorent absolument les véritables intérêts, sans que les autres y aient aucune part, quand même il se rencontrerait des sujets propres à réfléchir sur la pratique (ce qui est trèsrare) , il en est arrivé le même désordre que lors de la construction de la fameuse t%ur de Babel : les ouvriers ne savaient plus ce qu'ils faisaient, ou plutôt pratiquaient le contraire de ce qui eût été nécessaire pour la perfection de l'ou-
* A villa in senatum senaiores accersebantur.
vrage ; non qu'ils eussent perdu le sens, mais parce que, par un effet de la Providence , étant venus en un moment à parler différents langages , ils ne s'entr'entendaient plus, ce qui produisait nécessairement une confusion inexprimable.
On maintient donc que la même chose est arrivée en France depuis quarante ans, à l'égard des blés, et que si on les a vus, depuis ce temps, ou à un prix excessif plusieurs fois, ce qui a fait périr une infinité de monde, ou dans un avilissement effroyable, ce qui ruinait également et les riches et les pauvres, c'a été par un malentendu, ou une mésintelligence continuelle entre la pratique et la spéculation à leur égard, puisque la réunion de ces deux genres de connaissances n'eût pas manqué d'empêcher ces deux extrémités, et de les compenser l'une par l'autre, comme il se pratique dans tous les États de l'Europe, et comme on a fait même en France pendant plusieurs siècles avant 1660. Il se rencontre à la vérité des ordonnances contraires , mais elles avaient été faites dans des temps durs et de nécessité, et la pratique en avait été négligée dans la suite, comme il est aisé de s'en convaincre ; et si l'on s'en servait, ce n'étaient guère que des gouverneurs , qui en tiraient sous main des rétributions, pour faire semblant de ne pas voir les enlèvements.
C'est pour faire cette paix et cette réunion, que l'on a cru plusieurs années bien employées à la pratique, ainsi qu'à la spéculation du labourage et du commerce, qui en est une suite nécessaire, dont l'effet a été de comprendre invinciblement, et de se mettre même en état de le persuader aux autres, qu'il n'y a qu'un moyen d'éviter les deux extrémités dont on vient de parler, également dommageables à un État, qui est de maintenir si fort la balance égale entre ces deux inconvénients, que se remplaçant, ou se compensant continuellement l'un l'autre, il s'en forme un tout permanent, qui partage également les blés à toutes les années, comme fait un père équitable le pain à ses enfants.
Or, il n'y a qu'un moyen, qui est celui que l'on a marqué au commencement de ce Mémoire , savoir qu'on ne peut éviter les désordres d'une extrême cherté qu'en laissant libre en tout temps, sans aucun impôt, hors les cas extraordinaires , l'enlèvement des blés aux pays étrangers ; pendant que de l'autre côté l'excès de l'avilissement de cette même denrée, qui n'est guère moins dommageable, s'il ne l'est pas autant, quoique l'on pense le contraire, parce qu'il fait moins de bruit, ne peut être garanti qu'en ne souffrant jamais l'anéantissement des grains, qui est une suite certaine du bas prix, et par conséquent une marque évidente d'une cherté future et prochaine, ainsi que l'expérience n'a que trop fait voir, et que l'on montrera encore plus dans la suite.
Pour se résumer donc après ce préambule, que l'on a cru nécessaire, on soutient, comme on l'a fait au commencement de ce Mémoire, que le peuple ne sera jamais moins riche ni plus misérable que lorsqu'il achètera le blé à vil prix. Ce sera la première partie ; et la seconde, que l'on ne peut éviter une extrême cherté de temps à autre, pour ne se pas servir d'un mot plus violent, qu'en vendant toujours des blés aux étrangers.
Ces deux propositions feront peut-être traiter d'abord l'auteur, comme le fut Christophe Colomb, et peut-être d'une manière plus violente, puisque si celuici passa pour un extravagant quand il exposa ses idées sur l'existence d'un nouveau-monde , l'auteur de ces Mémoires mériterait les noms de bourreau et de traître à la patrie s'il était dans l'erreur; mais on espère que l'on ne courra aucun risque jusqu'à l'entière lecture de cet ouvrage; et même, pour ne pas s'exposer un seul instant à un sort semblable, on dira, par anticipation, qu'on ne fait autre chose que de proposer de suivre l'exemple de la Hollande et de l'Angleterre, où le peuple disposant de son destin, au moins à l'égard de la subsistance, pratique exactement les conseils que l'on vient aujourd'hui donner à la France.