CHAPITRE I
Classiiication àes diverses espèces de biens. — Excellence de l'agricuilure. — ta justice doit être la base des écltanges. — Solidarilé d'intérêts dé toutes les professions sociales. — cette doclriiie repoussée par l'intérêt individuel. — Nécessité de l'intervention goùvernemenlale dans le commerce des grains.
Tous les biens de la France, ainsi que de tous les autres pays, et dont elle est mieux partagée qu'eux, consistent, généralerhent parlant, eil deux genres, savoir : les fruits de la terre, qui étaient les seuls dans la naissance, ou plutôt l'innocence du monde, et les biens d'industrie, ce qui se réduit encore aux quatre sortes d'espèces suivarites : ces mannes de la terre; et là propriété des fonds qui les font naître, et qui en partage le profit entre le maître et les fermiers , qui cû la seconde espèce ; la troisième est formée pai* le louage des maisons de villes, les rerites llypothéguées , les charges de robe, d'épée et de finance, l'argent et les billets de change; et la quatrième, enfin, consiste dans le travail manuel, et le commerce tant en gros qu'en détail. Ces trois dernières espèces tirent, d'abord, leur naissance et leur maintien des fruits de la terre, puisque ou il n'en croît point, comme sur les sables ou sur les rochers, ils y sont tout à fait inconnus; mais ce n'est que la première fois qu'ils lui ont gratuitement cette obligation; car, incontinent après, il faut que ces trois autres sortes de biens redonnent l'être à ces mêriies fruits dont ils tirent leur origine, et que cette circulation ne soit jamais interrompue d'un seul moment, parce que la moindre cessation devient aussitôt mortelle à toutes les deux parties, de quelque part que cela arrive ^
' Boisguiilebert n'avait pas, en ce qui touche les notions fondamentales de la science économique, c'esl-à-dire la nature et le principe de la richesse, des idées moins justes qu'Adam Smith lui-même. Mais il ne possédait que faiblement, en comparaison du philosophé, écossais, l'ai't d'éxtraii^e de ces idées primordiales, par la puissance dé l'analyse, des déductions étendues, toujours claires, et toujours rationnelles. De là vient qu'il mêle souvent l'erreur à la vérité, et que le passage rpi'on vienl de lire, par exemple, manifeste tout à la fois un concept fort exact de la nature des choses, et des perceptions confuses en désaccord avec la réalité. En effet, après avoir reconnu, d'abord, qu'il n'y a que deux sortes de richesses dans le monde, les produits bruts et les produits manufacturés, qu'il appelle les fruits de la (erre et les biens d'industrie, il revient sur cette classification pour en proposer une autre, qui n'est plus (|u'imàginaire. La distinction entre, 4° la richesse, fruits de la terre ; 2" celle du propriétaire et du fermier du soi cultivable; 3" Celle des propriétaires de maisons, dé rentes, d'offices, d'argent et de billets; et 4", enfin, celle du travailleur manuel et du commerçant en gros on en détail^ ne repose sur rien. Toutes ces richesses-là, en dernière analyse, se résument dans la possession médiate, ou immédiate, de produits bruts ou nianufacturés ; car on ne peut, rigoureusement, donner le nom de richesses ou de biens qu'aux choses matérielles et consommables, ce que l'auteur n'ignorait
En effet ^ les fruits essentiels , et comme capitaux , que prodiîît la France ■ consistant en blés, ce qui en fait la première et plus considérable partie ; ett liqueurs , comme vins , cidres et eaux-de-vie ; en bestiaux , qui forment les chairs et les laines , et en toiles , jamais le laboureur n'élèvera et ne nourrira sur la terre ces quatre denrées, et toutes les autres en très-grand nombre qui en sont une suite , si les trois autres états de biens dont on a parlé ne les lui achètent à un prix qui soit au-dessus des frais qu'il lui a fallu faire pour les mener en leur perfection ; comme en même temps, il faut absolument que le laboureur et son maître , qui ne sont qu'une seule et même chose , et ne forment qu'un intérêt commun, achètent de toutes les professions de la vie, ainsi que de tous ceux qui vivent du travail manuel ou du commerce, au notiibre de deux cents de compte fait , une partie au sou la livre de ce qu'ils leiit peuvent fournir ; et à un prix , pareillement , qui les mette hors de perte , afiïi que le tout soit réciproque. Ce n'est pas tout : il est encore nécessaire que toutes ces deux cents professions trafiquent aussi mutuellement, par un commerce continuel, du produit de leur art, le tout au niveau des fruits de la terre, et surtout des blés , auxquels elles doivent toutes leur naissance , comme on l'a dit; parce qu'aucune ne peut être démontée, sans faire aussitôt part de son mal à toutes les autres professions, quelles qu'elles soient, ou immédiatement, ou par contre-coup, attendu qu'elles forment toutes comme une chaîne d'ojiulence , qui n'a de prix que par l'assemblage des anneaux dont elle se compose , et qui perd sa valeur, ou du moins la plus grande partie de sa valeur, dès qu'on en a détaché un seul.
De manière que, pour entretenir l'harmonie sur laquelle roule toute la consistance des peuples et des États, et par conséquent les revenus du prince, il ne faut point qu'une partie passe l'autre ; c'est-à-dire qu'il est nécessaire que la balance soit si égale dans tous ces commerces, que tout le monde y trouve pareillement son compte; où bien, il arrivera infailliblement, comme lorsqu'on vend à faux poids ou fausse mesure, que c'est une nécessité qu'un des comrrierçants soit bientôt ruiné.
Par tous ces raisonnements, il est aisé de voir que, pendant que chaque homme privé travaille à son utilité particulière, il ne doit pas perdre l'attention de l'équité et du bien général, puisque c'est de cela qu'il doit avoir sa subsistance ; et qu'en les détruisant un moment à l'égard d'un commerçant avec qui il trafique , quoique par l'erreur commune , et par la corruption du cœur, il croie avoir tout gagné , il doit au contraire s'attendre, si cette conduite devenait générale, comme il arrive quelquefois, à en payer la folle enchère par sa propre destruction qu'il se bâtit par là dans la suite , ainsi qu'on le va faire voir. Cependant, tout le ti*avail des hommes, depuis le matin jusqu'au soir, est de pratiquer justement le contraire ; et il n'y en a aucun qui ne fût content, en achetant la marchandise d'un autre, de l'avoir non-seulement à perte de la
pas, témoin le chapitre xvni de la seconde partie du Détail de lu France, et le chapitre iv du Factum. 11 savait très-bien, encore, que la monnaie (à part sa valeur intrinsèque comme produit, quand elle est d'or ou d'argent) et les signes représentatifs de la monnaie, ne sont pas biens ou richesses par eux-mêmes, qu'ils n'ont pas d'utilité propre, et ne sont réputés valeurs que parce qu'ils forment, entre les mains de leur propriétaire, une délégation partielle sur la somme des produits bruts et manufacturés qui composent la richesse publique. Mais, s'il est vrai qu'on ne puisse rationnellement distinguer plus de deux sortes de richesses , il faut convenir, avec Smith, qu'il y a, dans l'état actuel de la société, trois espèces distinctes de revenus, comprenant, 1» les revenus que procure le travail, sous le nom de salaires; 2° fceUx que procure la propriété des capitaux, sous le nom d'intérêts ou de profits; et 5°, enlin, ceux que procure la propriété du sol, sous le nom de rente territoriale. C'est là, même, selon toute apparence, la véritable classification que l'esprit de Boisguillebert s'efforçait d'opérer.
part du vendeur, mais encore tout ce qu'il a vaillant par-dessus le marché, tant l'intérêt aveugle les hommes; en sorte que, si une autorité supérieure, et générale, n'intervenait pour arrêter cette avidité à l'égard des denrées absolument nécessaires, comme les grains , en y mettant le taux , il y a des hommes assez inhumains pour ne vouloir sauver la vie à leurs semblables, dans des occasions pressantes, qu'au prix de tout leur bien. Et, comme cette police ne peut pas être égale dans le détail, il faut y suppléer, d'une façon indirecte, en empêchant, par une autorité puissante, qu'une marchandise ne devienne la proie et la victime de l'avidité d'un commerçant, lequel serait content, si cela était à sa disposition , de sacrifier tout à son intérêt individuel , sans souci aucun de la religion et de l'humanité, qui sont bannies de toutes opérations de ventes et d'achats , parce qu'on croit avoir satisfait à Dieu et aux hommes en n'usant point de fraude et de supercherie, et ne faisant que profiter de la nécessité des circonstances.