CHAPITRE VIL
L'avilissement du prix des grains, plus désastreux que la famine mêitie. — Considérations
sur ce sujet.
Pour mettre le comble enfin au soutien que l'on fait, que rien n'est si préjudiciable à un État, que l'avilissement du prix des grains, par rapport à celui qui est contracté antérieurement par les autres denrées, et par les grains mêmes; il faut prouver, comme c'est la vérité, que cette situation fait périr beaucoup plus de monde de mort violente ou non naturelle, que quelque stérilité que ce soit.
Quoique cette proposition doive causer un très-grand degré de hausse de surprise, parce qu'elle renchérit très-fort sur tout ce discours, elle n'est pas pour cela moins véritable; et, quelque prévention qui règne pour croire le contraire, on sera obligé d'y donner les mains, pour peu d'attention que l'on fasse au détail des faits qu'on va exposer hardiment aux yeux du public, parce qu'ils sont incontestables, quoique beaucoup trop ignorés, malheureusement, à cause de la grande distance quj se trouve entre ceux qui souffrent ce malheureux destin, et les personnes qui pourraient le faire changer en un moment, s'il n'y avait pas une infinité de ressorts, tendus depuis le matin jusqu'au soir, pour les faire errer au fait, malgré les lumières de leur esprit, et la sincérité de leurs intentions.
L'on sait, et personne ne le conteste, que les deux extrémités, quoique trèsopposées, étant presque toujours vicieuses, produisent également les mêmes pernicieux effets ; le trop de froid, comme le trop de chaleur, détruit également le sujet sur lequel ils agissent; le trop d'aliments pris sans mesure fait mourir un homme, aussi bien qu'une abstinence totale prolongée trop longtemps.
lî y a même plus : iqUoiqiie les guerres, surtout celles qui sont trop Violentes, aient toujours été regardées comme le plus grand et le plus terrible des fléaux de Dieu, parce qu'elles font plus de destruction et périr davantage de monde, et qu'ainsi elles aient un degré d'horreur au-dessus des effets de la stérilité ou de la famine ; cependant, Sénèque ose soutenir, et personne n'a encore jusqu'ici entrepris de le contredire, que la gourmandise fait plus périr de monde que la guerre ou l'épée; et enfin, après le siège de La Rochelle, il mourut autant de personnes pour avoir trop mangé, l'estomac ayant perdu Thabitude de digérer, qu'il en avait péri par la famine.
Sur ce compte, on maintient que l'avilissement du prix des grains, qui est une espèce d'indigestion d'État, causée par la trop grande abondance, attaquant toutes les conditions, est un ver ou un chancre qui les ronge ou les mine peu à peu; et quoiqu'on se retranche continuellement par une diminution de dépense, ce qui s'augmente à vue d'œil, le mal est souvent si violent, qu'il ne prend fin qu'avec celle d'une infinité de personnes et de familles.
C'est dans ces occasions que l'abondance dans un royaume est aussi préjudiciable que le trop d'aliments pris en même temps par un homme : comme l'excès empêche les fonctions de la nature, et que tout se tourne en corruption, ce qui détruit le sujet, il en va de même du trop de grains, dont on ne peut faire l'évacuation nécessaire, pour satisfaire aux obligations qui accompagnent toutes sortes de commerces, et surtout le labourage.
En etfet , un laboureur accoutumé à vivre commodément , lui et toute sa famille, ainsi que son maître, lorsqu'il était en état de payer celui-ci, est fait vendre par ce même maître et avec perte par l'avilissement du prix des grains, et par là réduit à l'aumône, et bien souvent le maître même, ou à gagner leur vie par le travail des mains; à quoi n'étant pas faits, ainsi qu'aux mauvais aliments, qui en sont une suite nécessaire, on peut dire avec assurance que les personnes ne tardent guère à souffrir le même sort que les biens : le chagrin d'esprit, la honte, la désolation générale, les font périr à vue d'œil, eux et toute leur famille ; le mal commence par les enfants, car, comme ils ont besoin de secours pour être élevés jusqu'à l'âge où ils seraient en état de gagner leur vie, et qu'ils ne peuvent en recevoir de parents qui se trouvent dénués de toutes choses , on peut dire avec certitude qu'il en périt plus de la moitié manque de leurs besoins, tant à la mamelle que dans la première enfance, toutes les maladies devenant mortelles dans ces occasions, faute de soins, de remèdes et de nourriture convenable. Et, comme ce désastre des laboureurs devient aussitôt contagieux, et embrasse tous les états, ainsi qu'on a fait voir, ce sort devient commun ; et si les riches sont obligés de retrancher leur superflu, comme il produit le nécessaire à beaucoup d'arts et de professions , c'est un congé entier, une désolation générale, que ce retranchement leur cause : les familles nombreuses n'ont plus d'autre ressource que d'en espérer la diminution de la bonté du ciel, et on peut dire que leur extrême misère concourt extrêmement à fournir les moyens pour en obtenir cette grâce. C'est alors qu'il serait excellent d'entendre ces gens charitables , qui veulent en faveur des pauvres les grains au plus bas prix qu'ils puissent être, en leur demandant s'ils croient leurs vœux pleinement exaucés par cette situation, et si leur intention était de faire devenir les riches très-misérables, pour après cela étendre le mal à toutes les conditions.
H n'y a que l'expérience et une forte attention , en descendant personnellement dans une très-grande discussion de tous les faits singuliers, qui puissent rendre tout ceci vraisemblable, mais il n'en est pas moins certain : une extrême nécessité, non-seulement tarit toutes les tendresses de la nature, mais fait même outrager cette nature dans les occasions pressantes. C'est ainsi qu'on a vu, dans les villes assiégées et poussées par la famine, la mère arracher l'aliment de la bouche de son enfant pour soutenir sa propre vie, et lors du siège
de Jérusalem sous Tite Vespasien , une mère dévorer son propre enfant faute de pouvoir se procurer une autre nourriture. Comme la nécessité ne connaît point de lois, elle transgresse même les plus sacrées, à proportion de l'excès où elle se trouve. Que l'on ne s'étonne donc point de ce qu'on avance, que l'extrême misère fait regarder, comme une grâce, la diminution des familles, et que cette situation apporte avec elle les moyens de se la procurer : ce mal, à la vérité, fait moins de bruit et de fracas, que celui qui est causé par une extrême stérilité; mais, s'il est moins violent dans les apparences, il est plus pernicieux dans les effets; et il| en va comme du poignard et du poison, dont on se sert pour faire périr les hommes. Deux sujets poignardés causeront plus de bruit et d'horreur, et attireront plus de poursuites violentes, que vingt autres qui auront péri par un poison lent, administré en secret : les doutes sur la véritable cause de la mort, et le degré plus grand d'incertitude sur l'auteur du crime diminuent de moitié , dans cette circonstance, tout le fracas qui suit ordinairement l'autre manière de faire périr les hommes; mais, avec tout cela, celle-ci ne fait pas moins de mal; au contraire, elle renchérit sur l'autre, en ce qu'elle fait plus longtemps souffrir son sujet, et que le dehors moins violent qu'elle jette diminue les mesures nécessaires pour la conjurer, ce qui n'arrive pas en l'autre, où le ciel et la terre semblent s'armer dans ces occasions pour tirer vengeance du passé, et prévenir le mal dans l'avenir.
On s'est étendu sur ce parallèle, parce qu'on peut dire la même chose de la misère causée par la trop grande cherté, et de celle que produit l'avilissement des grains : si l'une poignarde, l'autre empoisonne, et toutes deux ont les mêmes suites, tant dans leur naissance et leur progrès, que dans leur fin, comme on vient de marquer , en rappelant que , si de temps en temps cette maladie d'avilissement de grains, ne recevait du soulagement par une cherté trop violente, et qui n'arrive pas sans qu'il en coûte du sang au corps de l'État, les suites d'un grand avilissement auraient porté les choses dans la dernière désolation, comme d'un abandon entier de la culture de la plupart des terres, qui reçoivent leur sort et leur ordre de porter du prix des blés, ainsi que l'on montre par tout ce qui a été dit ci-dessus, et qui a plus qu'acquitté l'auteur de ce qu'il avait promis dans cette première partie, savoir que plus les grains sont à vil prix, et plus le menu peuple, ainsi que les riches, sont misérables : c'est pourquoi on passe à la seconde, dans laquelle on espère également tenir parole.
SECONDE PARTIE
ou l'on fait voir
QUE PLUS ON ENLÈVERA DE BLÉS EN FRANCE, ET MOINS ON AURA A CRAINDRE LES EXTRÊMES CHERTÉS.