CHAPITRE I
La libre exportation des grains, dans les temps ordinaires, seul moyen de prévenir les disettes. — Différence essentielle entre le commerce des blés et tous les autres négoces. — La famine, conséquence nécessaire de ravilissemenl des grains : détails et considérations sur ce sujet.
L'on n'évitera jamais en France les malheurs d'une extrême cherté , qu'en laissant une entière liberté aux étrangers d'enlever des blés en tout temps, et en telle quantité qu'il leur plaira, hors les occasions de prix exorbitant, qui
portent leur défense avec elles, par ces règles du commerce qui ne permettent point qu'on le fasse avec perte , ainsi qu'il arriverait dans ces rencontres. Dans l'espérance donc que l'on a d'un lecteur moins farouche, et plus revenu des préjugés que les gens du commun , on va entrer en matière , et on, est assuré que cette seconde proposition sera également hors de crainte de toute repartie, comme on maintient qu'est la première.
Quelque effroyable et quelque horrible qu'ait paru le portrait de l'avilissement du prix des blés , en sorte qu'il y en a plus qu'il n'en faut pour lui faire son procès, malgré l'idée du vulgaire qui le canonise en France, au contraire de ce qui se pratique en Angleterre , où le peuple décide du sort de sa subsistance, voici bien une autre pièce qui le rend encore plus criminel, et qui doit par conséquent presser sa condamnation.
J-; C'est la cherté extraordinaire des grains qu'il mène nécessairement à sa suite, et qu'il ne manque jamais de faire ressentir au même degré d'horreur qu'il s'est rencontré lui-même dans une situation tout opposée, cet avilissement étant la semence unique d'où s'enfante cet excès de prix , qui passe pour un des fléaux de Dieu; par ce principe certain, qu'il n'y a rien de modéré chez le peuple, qui, ne connaissant point de milieu, passe en un moment d'une extrémité à l'autre : on en conviendra , pour peu d'attention que l'on veuille faire à ce qui va suivre.
Les grains en France ont deux intérêts et deux faces, bien que tous deux se rencontrent toujours dans un combat continuel, ne cherchant qu'à se détruire , parce que chaque parti est persuadé qu'il ne peut être heureux que par la destruction de son ennemi. Ces deux partis se forment des deux effets que produisent les grains, le premier, de nourrir les hommes dans l'Europe, en sorte que le défaut de cette manne les fait périr ; et l'autre est que la possession où se trouvent les propriétaires des fonds , d'en avoir une plus grande quantité qu'ils n'ont besoin pour leur usage personnel et singulier, leur sert de moyen pour se procurer, par la vente de ce surplus, toutes les autres choses que demandent les nécessités , les délices , ou la magnificence de la vie.
Le premier intérêt exige que les grains existent en la plus grande quantité qu'il est possible, et à bon marché, et s'en tient là; et l'autre serait bien du même sentiment sur la quantité, si l'excès ne les avilissait pas, ce qui étant impossible, comme l'expérience le montre assez, il ne balance pas à prendre son parti , à les souhaiter, et faire tous ses efforts pour les voir à haut prix , quand même il devrait y en avoir moins : le procès donc est entre les vendeurs de blé et ceux qui l'achètent. Mais, s'il est constant que, sous un certain rapport , le commerce des grains ressemble au trafic de toutes les autres denrées , où l'acheteur voudrait avoir la marchandise pour rien , et le vendeur en tirer quatre fois plus que son prix; il n'est pas moins vrai qu'il en diffère beaucoup sous un autre, en ce que dans le négoce ordinaire la cupidité du marchand se trouve restreinte, d'abord par la certitude où il est que son voisin, dont la boutique est aussi bien fournie que la sienne, vendra toujours à des conditions raisonnables, et ensuite parla circonstance que le chaland n'est pas dans la nécessité absolue d'acquérir les choses dont il fait commerce. Mais ces deux circonstances, qui mettent la police dans le trafic de toutes les autres denrées , ne sauraient la mettre dans le trafic des grains. Le laboureur ne peut pas plus se passer de vendre ses blés , que celui qui veut manger n'a le pouvoir de ne pas s'en fournir ; et ce sont ces deux obligations qui causent le désordre et font que, dans ce trafic, les deux partis dont on vient de parler sont continuellement en guerre. Il y a même plus, c'est qu'un degré d'avantage que fun a sur l'autre , est un levain qui multiplie aussitôt à vue d'œil , et met les choses dans un tel excès , qu'un parti terrasse tout à fait l'autre , ce qui est la ruine de l'État, de quelque côté que tourne la victoire.
On vient de marquer qiie l'intérêt de tout acheteur est qu'il y ait quantité de marchands , ainsi que beaucoup de niarchandises , afin que la concurrencé leur fasse réciproquement donner la dentée au rabais, pour avoir la préférence du débit; et qu'au contraire , le marchaild ne vend jamais mieux que lorsqu'il est assuré , par la rareté de la denrée , qu'il n'a pas beaucoup de concurrents, et que l'acheteur est presque dans l'obligation de le payer à son mot.
Or, dans le commerce des blés, quand il se rencontre par une année abondante à bas prix , la vente d'une partie ne suffisant point pour satisfaire aux besoins du ménage et payer le maître , il faut que le fermier fasse main basse sur tout, ce qui rengrége son mal, de manière qu'il est presque obligé de remporter ses sacs du marché sans délier, ce qui augmente et le vil prix et la nécessité de vendre : en sorte que ne s'en pouvant défaire, même à perte, par rapport aux frais du labourage, par les voies ordinaires , il le prodigue à l'engrais des bestiaux, et même à la confection des manufactures, comme amidons et bières , contre sa destruction naturelle, à cause des frais que le prix de la marchandise ne peut porter. Ainsi, voilà le parti de la grande existence des blés victorieux, et qui a entièrement détiiiit son ennemi : on appelle cet avantage, qui est le bon marché des grains, très-faussement celui du menu peuple; et c'est une victoire dont il paye dans la suite la folle enchère au triple, sans parler du mal présent, qui est la cessation de toute sorte de travail.
En effet, cette dissipation de blés dans une année abondante, causée par la nécessité du laboureur, et cette négligence de la culture, qui ont supprimé les provisions et les précautions contre les effets d'une année stérile , qui ne manque jamais d'arriver de temps en temps , font qu'on est pris au dépourvu par cette année stérile : c'est alors que la chance tourne du tout au tout, et que la première cherté qui l'accompagne nécessairement reçoit les mêmes degrés de hausse, des mêmes causes qui avaient produit l'avilissement dans l'abondance.
Il ne faut qu'une petite quantité de vente au laboureur pour satisfaire aux obligations journalières du ménage : ainsi il croit être en droit, comme il est en pouvoir, de tenir ferme avec le surplus dans sa maison , et bien loin de rapporter le grain sans le délier du marché , il ne se donne pas la peine de l'y voiturer. Ainsi , beaucoup moins de vendeurs , et bien moins d'obligation dé vendre; et par conséquent les excès de cherté dont on n'a que trop fait expérience depuis quarante ans en France.
Bien que tout ce qui s'est dit dans ce chapitre prouve assez cette naissance réciproque que se donnent la cherté et l'avilissement , par rapport seulement à la simple attention du commerce et de la vente des grains, cette vérité paraîtra encore bien plus constante quand on viendra à descendre dans le détail de l'agriculture , qui donne le premier sort à celte situation différente du priîc des grains; en sorte qu'on peut dire, comme dans la musique, que c'est lui qui bat la mesure, et qui assigne à chacun sa partie, comme on va faire voir dans le chapitre suivant.